Les opinions les plus contradictoires ont été formulées sur la

Révolution et, bien qu’un siècle seulement nous en sépare, il semble

impossible encore de la juger sans passion. Pour de Maistre, elle fut

«une œuvre satanique» et jamais «l’action de l’esprit des ténèbres ne se

manifesta avec une semblable évidence». Pour les Jacobins modernes, elle

a régénéré le genre humain.

Les étrangers qui séjournent en France la considèrent encore comme un

sujet à éviter dans les conversations.

«Partout, écrit Barrett Wendell, ce souvenir et ces traditions restent

doués d’une telle vitalité que peu de gens sont capables de les

considérer sans passion. Ils excitent encore à la fois l’enthousiasme

et le ressentiment; ils sont encore considérés avec un esprit de

parti, loyal et ardent. Plus vous arrivez à comprendre la France, plus

nettement vous vous rendez compte que, aujourd’hui encore, aucune

étude de la Révolution n’a paru à aucun Français impartiale.»

Cette observation est très juste. Pour pouvoir être interprétés avec

équité, les événements du passé ne doivent plus exercer leurs

conséquences ni toucher à ces croyances politiques ou religieuses dont

j’ai marqué la fatale intolérance.

On ne doit donc pas s’étonner que les historiens expriment des idées

opposées sur la Révolution. Pendant longtemps encore les uns verront en

elle un des plus sinistres événements de l’histoire, les autres un des

plus glorieux. Tous ont cru la raconter avec impartialité, et ils n’ont

fait en général que défendre des thèses contradictoires fort simplistes.

Les documents étant innombrables et contraires, leur choix conscient ou

inconscient permettait facilement de justifier les thèses successivement

émises.

Les anciens historiens de la Révolution, Thiers, Quinet, Michelet

lui-même, malgré son talent, sont un peu oubliés aujourd’hui. Leurs

doctrines étaient d’ailleurs peu compliquées. Le fatalisme historique

les domine généralement. Thiers considérait la Révolution comme le

résultat de plusieurs siècles de monarchie absolue, et la Terreur comme

la conséquence nécessaire de l’invasion étrangère. Quinet envisageait

les excès de 1793 comme suite d’un despotisme séculaire, mais soutenait

que la tyrannie de la Convention était inutile et entrava l’œuvre de la

Révolution. Michelet voyait seulement dans cette dernière l’œuvre du

Peuple, qu’il admirait aveuglément et dont il commença la glorification

continuée par d’autres historiens.

L’ancien prestige de toutes ces histoires a été bien effacé par celle de

Taine. Quoique également très passionné, il a jeté une vive lumière sur

la période révolutionnaire, et, d’ici longtemps sans doute, son livre ne

sera pas remplacé.

Une œuvre aussi importante devait nécessairement renfermer des défauts.

Taine présente admirablement les faits, les personnages, mais il prétend

juger avec sa logique rationnelle des événements que la raison n’a pas

dictés et ne saurait, par conséquent, interpréter. Sa psychologie,

excellente quand elle reste simplement descriptive, est très faible dès

qu’elle devient explicative. Affirmer que Robespierre était un cuistre

n’est pas révéler les causes de son absolu pouvoir sur la Convention,

impunément décimée par lui pendant plusieurs mois. On a dit très

justement de Taine, qu’il avait bien vu et mal compris.

Malgré ces restrictions, son œuvre est fort remarquable et n’a pas été

égalée. Ou peut juger de son immense influence par l’exaspération

qu’elle engendre chez les défenseurs fidèles de l’orthodoxie jacobine,

dont M. Aulard, professeur à la Sorbonne, est aujourd’hui le grand

prêtre. Ce dernier a consacré deux années à écrire un pamphlet contre

Taine, où la passion imprègne chaque ligne. Le temps dépensé pour la

rectification de quelques erreurs matérielles assez insignifiantes ne

l’a d’ailleurs conduit qu’à commettre des erreurs identiques.

Reprenant son travail, M. A. Cochin fait voir que M. Aulard s’est

trompé, dans ses citations, à peu près une fois sur deux, alors que

Taine avait erré beaucoup plus rarement. Le même historien montre

également combien il faut se défier des sources de M. Aulard.

«Ces sources, dit-il, procès-verbaux, journaux, pamphlets, patriotes,

sont justement les actes authentiques du patriotisme, rédigés par les

patriotes et la plupart pour le public. Il devait y trouver partout en

vedette la thèse de la défense; il avait là, sous la main, toute

faite, une histoire de la Révolution, présentant à côté de chacun des

actes du «Peuple», depuis les massacres de septembre jusqu’à la loi de

Prairial, une explication toute prête, d’après le système de la

défense républicaine.»

La critique la plus juste peut-être qu’on puisse formuler sur l’œuvre de

Taine, est d’être demeurée incomplète. Il a surtout étudié le rôle de la

populace et de ses chefs pendant la période révolutionnaire. Elle lui a

inspiré des pages vibrantes d’indignation qu’on admire encore, mais

plusieurs côtés importants de la Révolution lui ont échappé.

Quoi qu’on puisse penser de la Révolution, une divergence irréductible

existera toujours entre les historiens de l’école de Taine et celle de

M. Aulard. Celui-ci considère le peuple souverain comme admirable, alors

que le premier fait voir, qu’abandonné à ses instincts et libéré de

toute contrainte sociale, il retombe dans la sauvagerie primitive. La

conception de M. Aulard, très contraire aux enseignements de la

psychologie des foules, est encore un dogme religieux pour les Jacobins

modernes. Ils écrivent sur la Révolution avec des raisonnements et des

méthodes de croyant et prennent pour œuvres savantes des argumentations

de théologiens.

§ 2.--La théorie du fatalisme dans la révolution.

Avocats et détracteurs de la Révolution admettent souvent le fatalisme

des événements révolutionnaires. Cette thèse est bien synthétisée dans

le passage suivant de l’_Histoire de la Révolution_, par Émile Ollivier:

«Aucun homme ne pouvait s’y opposer. Le blâme n’appartient ni à ceux

qui ont péri, ni à ceux qui ont survécu, il n’était pas de force

individuelle capable de changer les éléments et de prévenir les

événements qui naissent de la nature des choses et des circonstances.»

Taine lui-même inclinait vers cette thèse:

«A l’instant où s’ouvrent les États Généraux, dit-il, le cours des

idées et des événements est, non seulement déterminé, mais encore

visible. D’avance et à son insu, chaque génération porte en elle-même

son avenir et son histoire: à celle-ci bien avant l’issue, on eût pu

annoncer ses destinées.»

D’autres auteurs modernes, ne professant, pas plus que Taine,

d’indulgence pour les violences révolutionnaires, sont également

partisans de cette fatalité. M. Sorel, après avoir rappelé le mot de

Bossuet sur les révolutions de l’antiquité: «Tout est surprenant à ne

regarder que les causes particulières, et néanmoins tout s’avance avec

une suite réglée», exprime l’intention, assez mal réalisée d’ailleurs,

de

«montrer dans la Révolution française, qui apparaît aux uns comme la

subversion et aux autres comme la régénération du vieux monde

européen, la suite naturelle et nécessaire de l’histoire de l’Europe,

et faire voir que cette révolution n’a point porté de conséquence,

même la plus singulière, qui ne découle de cette histoire et ne

s’explique par les précédents de l’ancien régime».

Guizot, lui aussi, avait jadis essayé de prouver que notre Révolution,

qu’il rapproche bien à tort de celle d’Angleterre, était fort naturelle

et n’avait rien innové:

«Loin d’avoir rompu, dit-il, le cours naturel des événements en

Europe, ni la révolution d’Angleterre ni la nôtre n’ont rien dit, rien

voulu, rien fait qui n’eût été dit, souhaité, fait ou tenté cent fois

avant leur explosion.

... Soit qu’on regarde aux doctrines générales des deux révolutions ou

aux applications qu’elles en ont faites, qu’il s’agisse du

gouvernement de l’État ou de la législation civile, des propriétés ou

des personnes, de la liberté ou du pouvoir, on ne trouvera rien dont

l’invention leur appartienne, rien qui ne se rencontre également, qui

n’ait au moins pris naissance dans les temps qu’on appelle réguliers.»

Toutes ces assertions rappellent simplement cette loi banale qu’un

phénomène donné est la conséquence de phénomènes antérieurs. Des

propositions aussi générales enseignent peu de choses.

Il ne faudrait pas d’ailleurs vouloir expliquer trop d’événements avec

le principe de la fatalité historique adopté par tant d’historiens. J’ai

discuté, ailleurs, la valeur de ces fatalités et montré que tout

l’effort de la civilisation consiste à les dissocier. Sans doute,

l’histoire est remplie de nécessités, mais elle est remplie aussi de

faits contingents qui ont été et auraient pu ne pas être. Napoléon

énumérait lui-même, à Sainte-Hélène, six circonstances qui auraient pu

empêcher sa prodigieuse carrière. Il racontait, notamment, que prenant

un bain en 1786, à Auxonne, il n’avait échappé à la mort que par la

rencontre fortuite d’un banc de sable. Si Bonaparte était mort à ce

moment, on peut admettre un autre général arrivant, lui aussi, à la

dictature. Mais que fût devenue l’épopée impériale et ses suites sans

l’homme de génie qui conduisit nos armées triomphantes dans toutes les

capitales de l’Europe?

Il est permis de considérer en partie la Révolution comme une nécessité,

mais elle fut surtout--et c’est ce que les écrivains fatalistes cités

plus haut ne montrent pas du tout--une lutte permanente de théoriciens,

imbus d’un idéal nouveau, contre les lois économiques, sociales et

politiques menant les hommes et qu’ils ne comprenaient pas. Les

méconnaissant ils tentèrent vainement de remonter le cours des choses,

s’exaspérèrent de leurs insuccès et arrivèrent à commettre toutes les

violences. Ils décrètent que du papier-monnaie, désigné sous le nom

d’assignats, vaudra de l’or et toutes leurs menaces n’empêchent pas

cette valeur fictive de tomber à presque rien. Ils décrètent la loi du

maximum et cette loi ne fait qu’accroître les maux auxquels elle voulait

remédier. Robespierre déclare à la Convention «que tous les

sans-culottes seront payés aux dépens du Trésor public, qui sera

alimenté par les riches» et, malgré les perquisitions et la guillotine,

le Trésor reste vide.

Après avoir brisé toutes les contraintes les hommes de la Révolution

finirent par découvrir qu’une société ne peut vivre sans elles, mais

quand ils voulurent en créer de nouvelles, ils s’aperçurent aussi que

les plus fortes, même soutenues par la crainte de la guillotine, ne

sauraient remplacer la discipline lentement édifiée par le passé dans

les âmes. Comprendre l’évolution d’une société, juger les intelligences

et les cœurs, prévoir les conséquences des mesures édictées, ils ne s’en

soucièrent jamais.

Les événements révolutionnaires ne découlèrent donc nullement de

nécessités irréductibles. Ils furent beaucoup plus la conséquence des

principes jacobins que des circonstances et auraient pu être tout

autres. La Révolution eût-elle suivi la même marche si Louis XVI avait

été mieux conseillé ou si seulement la Constituante se fût montrée moins

pusillanime à l’égard des émeutes populaires? La théorie du fatalisme

révolutionnaire n’est utile que pour justifier les violences en les

présentant comme inévitables.

Qu’il s’agisse de science ou d’histoire, on doit se défier extrêmement

de l’ignorance qui s’abrite sous le terme de fatalisme. La nature était

remplie autrefois d’une foule de fatalités que la science est lentement

parvenue à dissocier. Le propre des hommes supérieurs est, comme je l’ai

montré ailleurs, de les désagréger.

§ 3.--Les incertitudes des historiens récents de la Révolution.

Les historiens dont nous avons exposé les idées dans ce chapitre, se

sont montrés très affirmatifs dans leurs attaques ou leurs plaidoyers.

Confinés dans le cycle de la croyance, ils n’ont pas tenté de pénétrer

jusqu’à celui de la connaissance. Un écrivain monarchiste était

violemment hostile à la Révolution et un écrivain libéral en était non

moins violemment partisan.

Nous voyons de nos jours se dessiner un mouvement qui conduira sûrement

à étudier la Révolution comme un de ces phénomènes scientifiques, dans

lesquels les opinions et les croyances d’un auteur interviennent si peu,

que le lecteur ne les soupçonne même pas.

Cette période n’est pas née encore. On voit poindre seulement celle du

doute, qui la précède. Des écrivains libéraux qui jadis eussent été fort

affirmatifs, commencent à ne plus l’être. On jugera de ce nouvel état

d’esprit par les extraits suivants d’auteurs récents:

M. Hanotaux, après avoir vanté l’utilité de la Révolution, se demande si

ses résultats n’ont pas été payés trop chers, et ajoute:

«L’histoire hésite et hésitera longtemps encore à se prononcer.»

M. Madelin montre autant d’hésitations dans le livre qu’il vient de

publier sur la Révolution.

«Je ne m’étais jamais senti l’autorité suffisante pour porter, même

dans le for intérieur, sur un événement aussi complexe que la

Révolution française un jugement catégorique. Il m’est encore plus

difficile d’en former un très bref aujourd’hui. Causes, faits,

conséquences me paraissent encore fort sujets aux débats.»

On se rend mieux compte encore de la transformation actuelle des

anciennes idées sur la Révolution en parcourant les nouveaux écrits de

ses défenseurs officiels. Alors qu’ils prétendaient jadis justifier

toutes les violences en les représentant comme des actes de simple

défense, ils se bornent maintenant à plaider les circonstances

atténuantes. Je trouve une preuve frappante de ce nouvel état d’esprit

dans l’histoire de France pour les écoles publiée récemment par MM.

Aulard et Debidour. On y lit à propos de la Terreur les lignes

suivantes:

«Le sang coula à flots; il y eut des injustices, des crimes inutiles à

la Défense nationale et odieux. Mais on avait perdu la tête dans cet

orage et harcelés par mille dangers les patriotes frappaient avec

rage.»

Nous verrons dans une autre partie de cet ouvrage que le premier des

deux auteurs que je viens de citer se montre, malgré l’intransigeance de

son jacobinisme, fort peu indulgent pour les hommes qualifiés jadis de

«géants de la Convention».

Les jugements des étrangers sur notre Révolution sont en général assez

sévères et on ne saurait s’en étonner en se souvenant à quel point

l’Europe a souffert pendant vingt ans de nos bouleversements.

Les Allemands surtout se sont montrés les plus durs. Leur opinion est

résumée dans les lignes suivantes de M. Faguet:

«Sachons le dire courageusement et patriotiquement; car le patriotisme

consiste d’abord à dire la vérité à son pays: l’Allemagne voit dans la

France, pour ce qui est du passé, un peuple qui, avec les grands mots

de liberté et de fraternité dans la bouche, l’a opprimée, foulée,

meurtrie, pillée et rançonnée pendant quinze ans; pour le présent, un

peuple qui, avec les mêmes mots sur ses enseignes, organise une

démocratie despotique, oppressive, tracassière et ruineuse qui n’est à

imiter par personne. Voilà ce que l’Allemagne peut voir dans la

France, et voilà d’après ses journaux et ses livres, on peut s’en

assurer, ce qu’elle y voit.»

Quelle que soit, du reste, la valeur des jugements portés sur la

Révolution française, on peut être certain que les écrivains de l’avenir

la considéreront comme un événement aussi passionnant qu’instructif.

Un gouvernement assez sanguinaire pour faire guillotiner ou noyer des

vieillards de quatre-vingts ans, des jeunes filles et de tout petits

enfants, couvrant la France de ruines et cependant réussissant à

repousser l’Europe en armes; une archiduchesse d’Autriche, reine de

France, mourant sur l’échafaud et, quelques années après, une autre

archiduchesse, sa parente, la remplaçant sur le même trône en épousant

un sous-lieutenant devenu empereur, voilà des tragédies uniques dans les

annales du genre humain. Les psychologues surtout tireront parti d’une

histoire si peu étudiée par eux jusqu’ici. Ils finiront par découvrir

sans doute que la psychologie ne peut progresser qu’en renonçant aux

théories chimériques et aux expériences de laboratoire, pour étudier les

événements et les êtres qui nous entourent[7].

[7] Cette recommandation est loin d’être banale. Les psychologues

étudient fort peu aujourd’hui le monde qui les entoure et ils

s’étonnent même qu’on cherche à l’étudier. J’ai trouvé une

intéressante preuve de ce médiocre état d’esprit dans la critique

d’un de mes livres parue dans la _Revue philosophique_ et inspirée

par le directeur de cette Revue. L’auteur m’y reproche «d’explorer

plutôt le monde et les journaux que les livres».

J’accepte très volontiers ce reproche. Les faits divers des journaux

et la vue des réalités du monde sont autrement instructifs que les

élucubrations métaphysiques comme celles dont est bourrée la _Revue

philosophique_.

Les philosophes commencent à sentir la puérilité de tels bavardages.

C’est certainement aux quarante volumes de cette fastidieuse

publication que songeait M. William James quand il écrivait que

toutes ces dissertations représentent simplement «une enfilade de

faits grossièrement observés et quelques discussions querelleuses».

Bien qu’auteur du meilleur traité de Psychologie connu, l’éminent

penseur reconnaissait «la fragilité d’une science qui suinte la

critique métaphysique à toutes ses articulations». Depuis plus de

vingt ans, j’ai essayé d’engager la psychologie dans l’étude des

réalités, mais le courant de la métaphysique universitaire est à

peine dévié, bien qu’ayant perdu toute influence.

§ 4.--L’Impartialité en histoire.

L’impartialité a toujours été considérée comme la qualité la plus

essentielle d’un historien. Tous, depuis Tacite, assurent qu’ils sont

impartiaux.

En réalité l’écrivain voit les événements comme le peintre un paysage,

c’est-à-dire avec son tempérament, son caractère et l’âme de sa race.

Plusieurs artistes, placés devant un même paysage, le traduiront

nécessairement d’une façon différente. Les uns mettront en valeur des

détails négligés par d’autres. Chaque reproduction sera ainsi une œuvre

personnelle, c’est-à-dire interprétée par une certaine forme de

sensibilité.

Il en est de même pour l’écrivain. On ne peut donc pas plus parler de

l’impartialité d’un historien que de celle d’un peintre.

Sans doute l’historien peut se borner à reproduire des documents, et

c’est la tendance actuelle. Mais ces documents, pour les époques peu

éloignées de la nôtre, la Révolution française par exemple, étant

tellement abondants qu’une vie d’homme ne suffirait pas à les parcourir,

il faut bien se résigner à choisir.

D’une façon consciente quelquefois, inconsciente le plus souvent,

l’auteur sélectionne nécessairement les matériaux répondant le mieux à

ses opinions politiques, religieuses et morales.

Il est donc impossible, à moins de se contenter de simples chronologies

résumant chaque événement dans une ligne et une date, de produire un

livre d’histoire véritablement impartial. Aucun auteur ne saurait l’être

et il n’est pas à regretter qu’aucun ne l’ait été. La prétention

d’impartialité, très répandue aujourd’hui, conduit à ces œuvres plates,

grises et prodigieusement ennuyeuses qui rendent complètement impossible

la compréhension d’une époque.

L’historien doit-il, sous prétexte d’impartialité, s’abstenir de juger

les hommes, c’est-à-dire de parler deux en termes admiratifs ou sévères?

Cette question comporte, je crois, deux solutions très différentes et

cependant très justes suivant le point de vue auquel on peut se placer:

celui du moraliste ou celui du psychologue.

Le moraliste doit envisager exclusivement l’intérêt social et ne juger

les hommes que d’après cet intérêt. Par le fait seul qu’elle subsiste et

veut continuer à vivre, une société est obligée d’admettre un certain

nombre de règles, d’avoir un critérium irréductible du bien et du mal,

de créer par conséquent des distinctions très nettes entre le vice et la

vertu. Elle arrive ainsi à constituer des types moyens dont les hommes

d’une époque se rapprochent plus ou moins, mais dont ils ne peuvent

s’écarter beaucoup sans péril pour la société.

C’est d’après de semblables types et les règles dérivées des nécessités

sociales que le moraliste doit juger les hommes du passé. Louant ceux

qui furent utiles, blâmant les autres, il contribue à fixer des types

moraux indispensables à la marche de la civilisation et servant de

modèles. Les poètes comme Corneille, par exemple, créant des héros

supérieurs à la majorité des hommes et inimitables peut-être,

contribuent puissamment à stimuler nos efforts. Il faut toujours

proposer à un peuple l’exemple des héros pour élever son âme.

Tel est le point de vue du moraliste. Celui du psychologue sera tout

autre. Alors qu’une société n’a pas le droit d’être tolérante, parce que

son premier devoir est de vivre, le psychologue doit rester indifférent.

Considérant les choses en savant, il ne s’occupe plus de leur valeur

utilitaire, et tâche seulement de les expliquer.

Sa situation est celle de l’observateur devant un phénomène quelconque.

Il est difficile évidemment de lire avec sang-froid que Carrier

ordonnait d’enterrer ses victimes jusqu’au cou pour leur faire ensuite

crever les yeux et subir d’horribles supplices. Il faut cependant, pour

comprendre de tels actes, ne pas plus s’indigner que le naturaliste

devant l’araignée dévorant lentement une mouche. Dès que la raison

s’émeut, elle cesse d’être la raison et ne peut rien expliquer.

Le rôle de l’historien et celui du psychologue ne sont pas comme on le

voit identiques, mais au premier comme au second on peut demander

d’essayer, par une sage interprétation des faits, de découvrir sous les

évidences visibles, les forces invisibles qui les déterminent.

CHAPITRE II

LES FONDEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE L’ANCIEN RÉGIME

§ 1.--La monarchie absolue et les bases de l’ancien régime.

Beaucoup d’historiens assurent que la Révolution fut faite contre

l’autocratie de la monarchie. Mais, en réalité, longtemps avant son

explosion les rois de France avaient cessé d’être des monarques absolus.

Ils n’étaient arrivés que fort tard et seulement sous le règne de Louis

XIV à posséder un pouvoir incontesté. Tous les souverains précédents, y

compris les plus puissants, François Ier par exemple, eurent à soutenir,

soit contre les seigneurs, soit contre le clergé, soit contre les

Parlements, des luttes constantes, où ils n’avaient pas toujours été les

plus forts. François Ier, que nous venons de citer, ne posséda même pas

assez d’autorité pour protéger contre la Sorbonne et le Parlement ses

familiers les plus intimes. Son conseiller et ami Berquin, ayant déplu à

la Sorbonne, fut arrêté sur les ordres de cette dernière. Le roi ordonna

de le relâcher, mais elle refusa. Il en fut réduit à l’envoyer retirer

de la Conciergerie par des archers et ne trouva pas d’autre moyen de le

protéger que de le garder près de lui au Louvre. La Sorbonne ne se tint

nullement pour battue. Profitant d’une absence du roi, elle arrêta de

nouveau Berquin et le fit juger par le Parlement. Condamné à dix heures

du matin, il était brûlé vif à midi.

Édifiée très lentement, la puissance des rois de France ne fut absolue

que sous Louis XIV. Elle déclina rapidement ensuite et il serait

vraiment difficile de parler de l’absolutisme de Louis XVI.

Ce prétendu maître était l’esclave de sa cour, de ses ministres, du

clergé et de la noblesse. Il faisait ce qu’on l’obligeait à faire et

rarement ce qu’il voulait. Aucun Français peut-être ne fut moins libre

que lui.

Les grands ressorts de la monarchie résidaient d’abord dans l’origine

divine qu’on lui supposait et ensuite dans des traditions accumulées par

le temps. Elles formaient la véritable armature sociale du pays.

La Révolution Française et la psychologie des révolutions · 第 7 / 20 段