d’instinct par des hommes d’État supérieurs, il faut bien constater que
la plupart des gouvernements les ont méconnues et les méconnaissent
encore. C’est pour les avoir ignorées que plusieurs d’entre eux
tombèrent si aisément. Quand on voit avec quelle facilité furent
renversés par une petite émeute certains régimes, celui de
Louis-Philippe notamment, les dangers de l’ignorance de la psychologie
collective apparaissent clairement. Le maréchal commandant, en 1848, les
troupes, plus que suffisantes pour défendre le roi, ignorait
certainement que dès qu’on laisse la foule se mélanger à la troupe,
cette dernière, paralysée par suggestion et contagion, cesse de remplir
son rôle. Il ne savait pas davantage que la multitude étant très
sensible au prestige il faut pour agir sur elle un grand déploiement de
forces qui enraye aussitôt les démonstrations hostiles. Il ignorait
également que les attroupements doivent être immédiatement dispersés.
Toutes ces choses ont été enseignées par l’expérience, mais à cette
époque on n’en avait pas compris les leçons. Au moment de la grande
Révolution la psychologie des foules était plus insoupçonnée encore.
§ 2.--Comment la stabilité de l’âme de la race limite les oscillations
de l’âme des foules.
Un peuple peut à la rigueur être assimilé à une foule. Il en possède
certains caractères, mais les oscillations de ces caractères sont
limitées par l’âme de sa race. Cette dernière conserve une fixité
inconnue à l’âme transitoire d’une foule.
Quand un peuple possède une âme ancestrale stabilisée par un long passé,
l’âme de la foule est toujours dominée par elle.
Un peuple diffère encore d’une foule en ce qu’il se compose d’une
collection de groupes, ayant chacun des intérêts et des passions
différents. Dans une foule proprement dite, un rassemblement populaire,
par exemple, se trouvent au contraire des unités pouvant appartenir à
des catégories sociales dissemblables.
Un peuple semble parfois aussi mobile qu’une foule, mais il ne faut pas
oublier que derrière sa mobilité, derrière ses enthousiasmes, ses
violences et ses destructions, persistent des instincts conservateurs
très tenaces maintenus par l’âme de la race. L’histoire de la Révolution
et du siècle qui l’a suivie montre combien l’esprit conservateur finit
par dominer l’esprit de destruction. Plus d’un régime brisé par le
peuple fut bientôt restauré par lui.
On n’agit pas aussi facilement sur l’âme d’un peuple, c’est-à-dire sur
l’âme d’une race, que sur celle des foules. Les moyens d’action sont
indirects et plus lents (journaux, conférences, discours, livres, etc.).
Les éléments de persuasion se ramènent toujours d’ailleurs à ceux déjà
décrits: affirmation, répétition, prestige et contagion.
La contagion mentale peut gagner instantanément tout un peuple, mais le
plus souvent elle s’opère lentement, de groupe à groupe. Ainsi se
propagea en France la Réforme.
Un peuple est beaucoup moins excitable qu’une foule. Cependant, certains
événements: insulte nationale, menace d’invasion, etc., peuvent le
soulever instantanément. Pareil phénomène fut constaté plusieurs fois
pendant la Révolution, notamment à l’époque du manifeste insolent lancé
par le duc de Brunswick. Ce dernier connaissait bien mal la psychologie
de notre race quand il proféra ses menaces. Non seulement il nuisit
considérablement à la cause de Louis XVI, mais encore à la sienne
puisque son intervention fit surgir du sol une armée pour le combattre.
Cette brusque explosion des sentiments d’une race s’observe d’ailleurs
chez tous les peuples. Napoléon ne comprit point leur puissance quand il
envahit l’Espagne et la Russie. On peut désagréger facilement l’âme
transitoire d’une foule, on est impuissant contre l’âme permanente d’une
race. Certes le paysan russe était un être bien indifférent, bien
grossier, bien borné, et cependant à la première annonce d’une invasion
il fut transformé. On en jugera par ce fragment d’une lettre
d’Élisabeth, femme de l’empereur Alexandre Ier.
«Du moment que Napoléon eut passé nos frontières, c’était comme une
étincelle électrique qui s’étendit dans toute la Russie, et si
l’immensité de son étendue avait permis que dans le même moment on en
fût instruit dans tous les coins de l’empire, il se serait élevé un
cri d’indignation si terrible qu’il aurait, je crois, retenti au bout
de l’univers. A mesure que Napoléon avance, ce sentiment s’élève
davantage. Des vieillards qui ont perdu tous leurs biens ou à peu près
disent: «Nous trouverons moyen de vivre. Tout est préférable à une
paix honteuse.» Des femmes qui ont tous les leurs à l’armée ne
regardent les dangers qu’ils courent que comme secondaires et ne
craignent que la paix. Cette paix qui serait l’arrêt de mort de la
Russie ne peut pas se faire, heureusement. L’empereur n’en conçoit pas
l’idée, et quand même il le voudrait, il ne le pourrait pas. Voilà le
beau héroïque de notre position.»
L’impératrice cite à sa mère les deux traits suivants, qui donnent une
idée du degré de résistance de l’âme des Russes:
«Les Français avaient attrapé quelques malheureux paysans à Moscou
qu’ils comptaient faire servir dans leurs rangs, et pour qu’ils ne
puissent pas échapper, ils les marquaient dans la main comme on marque
les chevaux dans les haras. Un d’eux demanda ce que signifiait cette
marque; on lui dit que cela signifiait qu’il était soldat français.
«Quoi! je suis soldat de l’empereur des Français!» dit-il. Et,
sur-le-champ, il prend sa hache, coupe sa main et la jette aux pieds
des assistants en disant: «Tenez, voilà votre marque!»
«A Moscou également, les Français avaient pris vingt paysans dont ils
voulaient faire un exemple pour effrayer les villages qui enlevaient
les fourrageurs Français et faisaient la guerre aussi bien que des
détachements de troupes régulières. Ils les rangent contre un mur et
leur lisent leur sentence en russe. On s’attendait qu’ils
demanderaient grâce; au lieu de cela ils prennent congé l’un de
l’autre et font leur signe de croix. On tire sur le premier; on
s’attendait à ce que les autres effrayés demanderaient grâce et
promettraient de changer de conduite. On tire sur le second et le
troisième, et ainsi de suite sur tous les vingt sans qu’un seul ait
tenté d’implorer _la clémence_ de l’ennemi. Napoléon n’a pas eu une
seule fois le plaisir de profaner ce mot en Russie.»
Parmi les caractéristiques de l’âme populaire, il faut mentionner encore
qu’elle fut, chez tous les peuples et à tous les âges, saturée de
mysticisme. Le peuple sera toujours convaincu que des êtres supérieurs:
divinités, gouvernements ou grands hommes, ont le pouvoir de changer les
choses à leur gré. Ce côté mystique provoque chez lui un besoin intense
d’adorer. Il lui faut un fétiche: personnage ou doctrine. C’est
pourquoi, menacé par l’anarchie, il réclame un Messie sauveur.
Comme les foules, mais plus lentement, les peuples passent de
l’adoration à la haine. Héros à telle époque, le même personnage peut
finir sous les malédictions. Ces variations d’opinions populaires sur
les personnages politiques s’observent dans tous les pays. L’histoire de
Cromwell en fournit un très curieux exemple[5].
[5] Après avoir renversé une dynastie et refusé la couronne, il fut
enterré comme un roi, parmi les rois. Deux ans après, son corps
était arraché de la tombe, sa tête, coupée par le bourreau,
accrochée au-dessus de la porte du Parlement. Il y a peu de temps on
lui élevait une statue. L’ancien anarchiste devenu autocrate figure
maintenant dans le panthéon des demi-dieux.
§ 3.--Le rôle des meneurs dans les mouvements révolutionnaires.
Toutes les variétés de foules: homogènes ou hétérogènes, assemblées,
peuples, clubs, etc., sont, nous l’avons souvent répété, des agrégats
incapables d’unité et d’action, tant qu’ils n’ont pas trouvé un maître
pour les diriger.
J’ai montré ailleurs, en utilisant certaines expériences physiologiques,
que l’âme collective inconsciente de la foule semble liée à l’âme du
meneur. Ce dernier lui donne une volonté unique et lui impose une
obéissance absolue.
Le meneur agit surtout sur la foule par suggestion. De la façon dont est
provoquée cette dernière, dépend son succès. Beaucoup d’expériences
montrent à quel point il est aisé de suggestionner une collectivité[6].
[6] Parmi les expériences nombreuses faites pour le prouver, une des
plus remarquables fut réalisée sur les élèves de son cours par le
professeur Glosson et publiée par la _Revue Scientifique_ du 28
octobre 1899:
«J’avais, dit-il, préparé une bouteille, remplie d’eau distillée,
soigneusement enveloppée de coton et enfermée dans une boîte. Après
quelques autres expériences, je déclarai que je désirais me rendre
compte avec quelle rapidité une odeur se diffusait dans l’air, et je
demandai aux assistants de lever la main aussitôt qu’ils sentiraient
l’odeur. Je déballai la bouteille et je versai l’eau sur le coton en
éloignant la tête pendant l’opération, puis je pris une montre à
secondes, et attendis le résultat. J’expliquai que j’étais
absolument sûr que personne dans l’auditoire n’avait jamais senti
l’odeur du composé chimique que je venais de verser... Au bout de
quinze secondes, la plupart de ceux qui étaient en avant avaient
levé la main, et, en quarante secondes, l’odeur se répandit jusqu’au
fond de la salle par ondes parallèles assez régulières. Les trois
quarts environ de l’assistance déclarèrent percevoir l’odeur. Un
plus grand nombre d’auditeurs auraient sans doute succombé à la
suggestion, si, au bout d’une minute, je n’avais été obligé
d’arrêter l’expérience, quelques-uns des assistants des premiers
rangs se trouvant déplaisamment affectés par l’odeur et voulant
quitter la salle...»
Suivant les suggestions de ses meneurs, la multitude sera calme,
furieuse, criminelle ou héroïque. Ces diverses suggestions pourront
sembler présenter parfois un aspect rationnel, mais n’auront de la
raison que les apparences. Une foule étant en réalité inaccessible à
toute raison, les seules idées capables de l’influencer seront toujours
des sentiments évoqués sous forme d’images.
L’histoire de la Révolution montre à chaque page avec quelle facilité
les multitudes suivent les impulsions les plus contradictoires de leurs
différents meneurs. On les vit applaudir aussi bien au triomphe des
Girondins, Hébertistes, Dantonistes et terroristes, qu’à leurs chutes
successives. On peut assurer du reste que les foules ne comprirent
jamais rien à tous ces événements.
A distance, ou ne perçoit que confusément le rôle des meneurs, car
généralement ils agissent dans l’ombre. Pour le saisir nettement, il
faut l’étudier dans les événements contemporains. On constate alors
combien aisément les meneurs provoquent des mouvements populaires
violents. Nous ne songeons pas ici aux grèves des postiers et des
cheminots, pour lesquelles on pourrait faire intervenir le
mécontentement des employés, mais à des événements dont la foule était
complètement désintéressée. Tel par exemple le soulèvement populaire
provoqué par quelques meneurs socialistes dans la population parisienne,
au lendemain de l’exécution de l’anarchiste Ferrer en Espagne. Jamais la
foule française n’avait entendu parler de lui. En Espagne, son exécution
passa presque inaperçue. A Paris, l’excitation de quelques meneurs
suffit pour lancer une véritable armée populaire contre l’ambassade
d’Espagne, dans le but de la brûler. Une partie de la garnison dut être
employée à sa protection. Repoussés avec énergie, les assaillants se
bornèrent à dévaster des magasins et à construire quelques barricades.
Les meneurs donnèrent dans la même circonstance une nouvelle preuve de
leur influence. Finissant par comprendre qu’incendier une ambassade
étrangère pouvait être fort dangereux, ils ordonnèrent pour le lendemain
une manifestation pacifique, et furent aussi fidèlement obéis qu’après
avoir ordonné une émeute violente. Aucun exemple ne montre mieux le rôle
des meneurs et la soumission des foules.
Les historiens qui, de Michelet à M. Aulard, ont représenté les foules
révolutionnaires comme ayant agi seules et sans chefs, n’ont pas
soupçonné leur psychologie.
CHAPITRE V
PSYCHOLOGIE DES ASSEMBLÉES RÉVOLUTIONNAIRES
§ 1.--Caractères psychologiques des grandes assemblées révolutionnaires.
Une grande assemblée politique, un parlement par exemple est une foule,
mais une foule parfois peu agissante en raison des sentiments contraires
des groupes hostiles dont elle se compose.
La présence de ces groupes animés d’intérêts divers, doit faire
considérer une assemblée comme formée de foules hétérogènes superposées
obéissant chacune à des meneurs particuliers. La loi de l’unité mentale
des foules ne se manifeste alors que dans chaque groupe, et c’est
seulement à la suite de circonstances exceptionnelles que les groupes
différents arrivent à fusionner leur volonté.
Chaque groupe d’une assemblée représente un être unique. Les individus
contribuant à la formation de cet être cessent de rester eux-mêmes et
voteront sans hésiter contre leurs convictions et leurs volontés. La
veille du jour où devait être condamné Louis XVI, Vergniaud protestait
avec indignation contre l’idée qu’il pût voter la mort, et pourtant il
la vota le lendemain.
L’action d’un groupe consiste principalement à fortifier des opinions
hésitantes. Toute conviction individuelle faible se consolide en
devenant collective.
Les meneurs violents et possédant du prestige parviennent quelquefois en
agissant sur tous les groupes d’une assemblée à en faire une seule
foule. La majorité des membres de la Convention édicta les mesures les
plus contraires à ses opinions, sous l’influence d’un très petit nombre
de semblables meneurs.
Les collectivités ont plié de tout temps devant des sectaires
énergiques. L’histoire des assemblées révolutionnaires montre à quel
point, malgré la hardiesse de leur langage vis-à-vis des rois, elles
étaient pusillanimes devant les meneurs qui dirigeaient les émeutes.
L’invasion d’une bande d’énergumènes commandés par un chef impérieux
suffisait à leur faire voter, séance tenante, les mesures les plus
contradictoires et les plus absurdes.
Une assemblée ayant les caractères d’une foule, sera, comme elle,
extrême dans ses sentiments. Excessive dans la violence, excessive aussi
dans la pusillanimité. D’une façon générale elle se montrera insolente
avec les faibles et servile devant les forts.
On sait l’humilité craintive du Parlement, quand le jeune Louis XIV y
entra le fouet à la main, et prononça son bref discours. On sait aussi
avec quelle impertinence croissante l’Assemblée Constituante traitait
Louis XVI, à mesure qu’elle le sentait plus désarmé. On connaît enfin la
terreur des conventionnels sous le règne de Robespierre.
Cette caractéristique des assemblées étant une loi générale, il faut
considérer comme une grosse faute de psychologie pour un souverain la
convocation d’une assemblée quand son pouvoir s’affaiblit. La réunion
des États Généraux coûta la vie à Louis XVI. Elle avait failli enlever
son trône à Henri III, lorsque, obligé de quitter Paris, il eut la
malheureuse idée de réunir les États Généraux à Blois. Sentant la
faiblesse du roi, ces derniers parlèrent aussitôt en maîtres, modifiant
les impôts, révoquant les fonctionnaires, et prétendant que leurs
décisions devaient avoir force de loi.
L’exagération progressive des sentiments s’observa nettement dans toutes
les assemblées de la Révolution. La Constituante, très respectueuse
d’abord de l’autorité royale et de ses prérogatives, absorba
graduellement tous les pouvoirs, finit par se proclamer Assemblée
souveraine, et traiter Louis XVI comme un simple fonctionnaire. La
Convention, après des débuts relativement modérés, aboutit à une
première forme de Terreur où les jugements étaient entourés de quelques
garanties légales, puis exagérant bientôt sa puissance, elle édicta une
loi ôtant aux accusés tout droit de défense, et permettant de les
condamner sur la simple présomption d’être suspects. Cédant de plus en
plus à ses fureurs sanguinaires, elle finit par se décimer elle-même.
Girondins, Hébertistes, Dantonistes, Robespierristes, virent
successivement terminer leur carrière par la main du bourreau.
Cette accélération des sentiments dans les assemblées explique pourquoi
elles furent toujours si peu maîtresses de leurs destinées et arrivèrent
tant de fois à des résultats exactement contraires aux buts qu’elles se
proposaient. Catholique et royaliste, la Constituante, au lieu de la
monarchie constitutionnelle qu’elle voulait établir, et de la religion
qu’elle voulait défendre, conduisit rapidement la France à une
république violente et à la persécution du clergé.
Les assemblées politiques sont composées, nous l’avons vu, de groupes
hétérogènes, mais il en est d’autres formées de groupes homogènes, tels
certains clubs qui jouèrent un rôle immense pendant la Révolution et
dont la psychologie mérite une étude spéciale.
§ 2.--Psychologie des clubs révolutionnaires.
De petites réunions d’hommes, possédant les mêmes opinions, les mêmes
croyances, les mêmes intérêts et éliminant tous les dissidents se
différencient des grandes assemblées par l’unité de leurs sentiments et
par conséquent de leurs volontés. Tels furent jadis, les communes, les
congrégations religieuses, les corporations puis les clubs pendant la
Révolution, les sociétés secrètes dans la première moitié du XIXe siècle
et enfin les francs-maçons et les syndicats ouvriers aujourd’hui.
Cette différence entre une assemblée hétérogène et un club homogène doit
être bien étudiée pour saisir la marche de la Révolution française.
Jusqu’au Directoire, et surtout pendant la Convention, elle fut dominée
par les clubs.
Malgré l’unité de leur volonté due à l’absence de partis divers, les
clubs obéissent aux lois de la psychologie des foules. Ils sont par
conséquence subjugués par des meneurs. On le vit surtout au club des
Jacobins mené par Robespierre.
Le rôle de meneur d’un club, foule homogène, est beaucoup plus difficile
que celui de meneur d’une foule hétérogène. On conduit facilement cette
dernière en faisant vibrer un petit nombre de cordes. Dans un groupement
homogène, comme un club, où les sentiments et les intérêts sont
identiques, il faut savoir les ménager et le meneur devient souvent un
mené.
Une grande force des agglomérations homogènes est leur anonymat. On sait
que pendant la Commune de 1871, quelques ordres anonymes suffirent pour
faire incendier les plus beaux monuments de Paris: l’Hôtel de Ville, les
Tuileries, la Cour des Comptes, la Légion d’Honneur, etc. Un ordre bref
des comités anonymes: «Flambez Finances, flambez Tuileries, etc.» était
immédiatement exécuté. Un hasard inespéré sauva seul le Louvre et ses
collections. On sait aussi avec quel respect sont religieusement
écoutées de nos jours les injonctions les plus absurdes des chefs
anonymes des syndicats ouvriers. Les clubs de Paris et la Commune
insurrectionnelle ne furent pas moins obéis à l’époque de la Révolution.
Un ordre émané d’eux suffisait pour lancer sur l’Assemblée une populace
armée qui lui dictait ses volontés.
En résumant l’histoire de la Convention, dans un autre chapitre, nous
verrons la fréquence de telles irruptions et la servilité avec laquelle
cette assemblée, considérée longtemps dans les légendes comme très
énergique, se courba devant les injonctions les plus impératives d’une
poignée d’émeutiers. Instruit par l’expérience, le Directoire ferma les
clubs et mit fin aux invasions de la populace en la faisant
énergiquement mitrailler.
La Convention avait compris d’ailleurs assez vite la supériorité des
groupements homogènes sur des assemblées hétérogènes pour gouverner, et
c’est pourquoi elle se subdivisa en comités composés chacun d’un nombre
restreint d’individus. Ces comités: Salut public, Finances, etc.,
formaient de petites assemblées souveraines dans la grande. Leur pouvoir
ne fut tenu en échec que par celui des clubs.
Les considérations précédentes montrent la puissance des groupements sur
la volonté des membres qui les composent. Si le groupement est homogène,
cette action est considérable; s’il est hétérogène, l’action sera moins
grande mais pourra cependant devenir importante, soit parce que les
groupements énergiques d’une assemblée dominent ceux à cohésion faible,
soit parce que certains sentiments contagieux se propagent souvent à
tous les membres d’une assemblée.
Un exemple mémorable de cette influence des groupements fut donné à
l’époque de notre Révolution, lorsque dans la nuit du 4 août la noblesse
vota sur la proposition d’un de ses membres l’abandon des privilèges
féodaux. On sait cependant que la Révolution résulta en partie du refus
du clergé et de la noblesse de renoncer à leurs privilèges. Pourquoi ce
renoncement refusé tout d’abord? Simplement parce que les hommes en
foule n’agissent pas comme les hommes isolés. Individuellement aucun
membre de la noblesse n’eût jamais abandonné ses droits.
De cette influence des assemblées sur leurs membres, Napoléon à
Sainte-Hélène cite de curieux exemples:
«Rien, dit-il, n’était plus commun que de rencontrer des hommes de
cette époque fort au rebours de la réputation que sembleraient
justifier leurs paroles et leurs actes d’alors. On pourrait croire
Monge, par exemple, un homme terrible; quand la guerre fut décidée, il
monta à la tribune des Jacobins et déclara qu’il donnait d’avance ses
deux filles aux deux premiers soldats qui seraient blessés par
l’ennemi... Il voulait qu’on tuât tous les nobles, etc. Or. Monge
était le plus doux, le plus faible des hommes, et n’aurait pas laissé
tuer un poulet s’il eût fallu en faire l’exécution lui-même, ou
seulement devant lui.»
§ 3.--Essai d’interprétation de l’exagération progressive des sentiments
dans les assemblées.
Si les sentiments collectifs étaient susceptibles de mesure qualitative
exacte, on pourrait les traduire par une courbe qui, après une ascension
d’abord assez lente, puis très rapide, descendrait de façon presque
verticale. L’équation de cette courbe pourrait être appelée l’équation
des variations des sentiments collectifs soumis à une excitation
constante.
Il n’est pas toujours facile d’expliquer l’accélération de certains
sentiments sous l’influence d’une cause constante. Peut-être, cependant,
pourrait-on faire remarquer que si les lois de la psychologie sont
comparables à celles de la mécanique, une cause de grandeur invariable,
mais agissant de façon continue, doit accroître rapidement l’intensité
d’un sentiment. On sait, par exemple, qu’une force constante en grandeur
et en direction, telle que la pesanteur agissant sur un corps, lui
imprime un mouvement accéléré. La vitesse d’un mobile tombant dans
l’espace, sous l’influence de la pesanteur, sera d’environ 10 mètres
pendant la première seconde, 20 mètres pendant la deuxième, 80 mètres
pendant la troisième, etc. Il serait facile en faisant tomber le mobile
d’assez haut de lui donner une vitesse suffisante pour perforer une
planche d’acier.
Mais si cette explication est applicable à l’accélération d’un sentiment
soumis à une force constante, elle ne nous dit pas pourquoi les effets
de l’accélération finissent par cesser brusquement. Un tel arrêt ne
devient compréhensible qu’en faisant intervenir des interprétations
physiologiques, c’est-à-dire en se rappelant que le plaisir comme la
douleur ne peuvent dépasser certaines limites et que toute excitation
trop violente provoque la paralysie de la sensation. Notre organisme ne
peut supporter qu’un certain maximum de joie, de douleur ou d’effort, et
il ne saurait même pas les supporter longtemps. La main qui serre un
dynamomètre arrive bientôt à l’épuisement de son effort et est obligée
de le lâcher brusquement.
L’étude des causes de la disparition rapide de certains groupes de
sentiments dans les assemblées doit encore tenir compte de ce fait, que,
à côté du parti dominant au moyen de sa force ou de son prestige, s’en
trouvent d’autres dont les sentiments, contenus par cette force ou ce
prestige, n’ont pu prendre tout leur développement. Une circonstance
quelconque affaiblit-elle un peu le parti dominant, aussitôt les
sentiments refoulés des partis adverses peuvent devenir prépondérants.
Les Montagnards en firent l’expérience après Thermidor.
Toutes les analogies qu’on tente d’établir entre les lois auxquelles
obéissent les phénomènes matériels et celles qui régissent l’évolution
des éléments affectifs et mystiques sont évidemment fort grossières. Il
en sera nécessairement ainsi jusqu’au jour où le mécanisme des fonctions
cérébrales deviendra moins ignoré qu’aujourd’hui.
DEUXIÈME PARTIE
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
LIVRE I
LES ORIGINES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
CHAPITRE I
LES OPINIONS DES HISTORIENS SUR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
§ 1.--Les historiens de la Révolution.