représentant, n’est pas morte avec lui. Des hommes de mentalité
identique existent encore parmi les politiciens de nos jours. Les
anciennes croyances religieuses ne règnent plus sur leur âme, mais elle
est assujettie à des credo politiques vite imposés, comme Robespierre
imposait le sien, s’ils en avaient la possibilité. Toujours prêts à
faire périr, pour propager leur croyance, les mystiques de tous les âges
emploient le même moyen de persuasion dès qu’ils deviennent les maîtres.
Il est donc tout naturel que Robespierre compte beaucoup d’admirateurs
encore. Les âmes moulées sur la sienne se rencontrent par milliers. En
le guillotinant on n’a pas guillotiné ses conceptions des choses.
Vieilles comme l’humanité, elles ne disparaîtront qu’avec le dernier
croyant.
Ce côté mystique des Révolutions échappe à la plupart des historiens.
Ils persisteront longtemps encore à vouloir expliquer par la logique
rationnelle une foule de phénomènes qui lui demeurent étrangers. J’ai
déjà cité dans un autre chapitre ce passage de l’histoire de MM. Lavisse
et Rambaud, où la Réforme est expliquée en disant qu’elle fut «le
résultat des libres réflexions individuelles que suggèrent à des gens
simples une conscience très pieuse et _une raison très hardie_».
De tels mouvements ne sont jamais compris quand on leur suppose une
origine rationnelle. Politiques ou religieuses, les croyances ayant
soulevé le monde possèdent une origine commune et suivent les mêmes
lois. Ce n’est pas avec la raison, mais le plus souvent contre toute
raison, qu’elles se sont formées. Bouddhisme, christianisme, islamisme,
réforme, sorcellerie, jacobinisme, socialisme, spiritisme, etc.,
semblent des croyances bien distinctes. Elles ont cependant, je le
répète encore, des bases affectives et mystiques identiques et obéissent
à des logiques sans parenté avec la logique rationnelle. Leur puissance
réside précisément en ce que la raison a aussi peu d’action pour les
créer que pour les transformer.
La mentalité mystique de nos apôtres politiques actuels est fort bien
marquée dans un article consacré à un de nos derniers ministres, que je
trouve dans un grand journal.
«On demande dans quelle catégorie se range M. A. S’imaginerait-il, par
hasard, appartenir au groupe de ceux qui ne croient pas? Quelle
dérision! On entend bien que M. A. n’adopte aucune foi positive, qu’il
maudit Rome et Genève, repousse tous les dogmes traditionnels et
toutes les Églises connues. Seulement, s’il fait ainsi table rase,
c’est pour fonder sur le terrain déblayé sa propre Église, plus
dogmatique qu’aucune autre, et sa propre inquisition dont la brutale
intolérance n’aurait rien à envier aux plus notoires Torquemada.
«Nous n’admettons pas, déclare-t-il, la neutralité scolaire. Nous
réclamons l’enseignement laïque dans toute sa plénitude et sommes, par
conséquent, adversaires de la liberté d’enseignement.» S’il ne parle
pas d’élever des bûchers, c’est à cause de l’évolution des mœurs dont
il est bien forcé de tenir compte malgré lui dans une certaine mesure.
Mais ne pouvant envoyer les individus au supplice, il invoque le bras
séculier pour condamner les doctrines à mort. C’est toujours
exactement le point de vue des grands inquisiteurs. C’est toujours le
même attentat contre la pensée. Ce libre penseur a l’esprit si libre
que toute philosophie qu’il n’accepte pas lui paraît non seulement
ridicule et grotesque, mais scélérate. Lui seul se flatte d’être en
possession de la vérité absolue. Il en a une si entière certitude que
tout contradicteur lui fait l’effet d’un monstre exécrable et d’un
ennemi public. Il ne soupçonne pas un instant que ses vues
personnelles ne sont après tout que des hypothèses pour lesquelles il
est d’autant plus risible de réclamer un privilège de droit divin
qu’elles suppriment précisément la divinité. Ou du moins elles
prétendent la supprimer; mais elles la rétablissent sous une autre
forme, qui induit aussitôt à regretter les anciennes. M. A. est un
sectateur de la déesse Raison, dont il fait un Moloch oppresseur et
altéré de sacrifices. Plus de liberté de pensée pour qui que ce soit,
excepté pour lui-même et ses amis: telle est la libre pensée de M. A.
La perspective est vraiment engageante! Mais on a peut-être abattu
trop d’idoles depuis quelques siècles pour se prosterner devant
celle-là.»
Il faut souhaiter pour la liberté que ces sombres fanatiques ne
deviennent pas définitivement nos maîtres.
Étant donné le peu d’empire de la raison sur les croyances mystiques, il
est bien inutile de vouloir discuter comme on le fait si souvent la
valeur rationnelle d’idées révolutionnaires ou politiques quelconques.
Leur influence seule nous intéresse. Peu importe que les théories sur
l’égalité supposée des hommes, sur la bonté primitive, sur la
possibilité de refaire les sociétés au moyen de lois, aient été
démenties par l’observation et l’expérience. Ces vaines illusions
doivent être rangées parmi les plus puissants mobiles d’action que
l’humanité ait connus.
§ 3.--La mentalité jacobine.
Bien que le terme de mentalité jacobine ne fasse partie d’aucune
classification, je l’emploie cependant, car il résume une combinaison
nettement définie constituant une véritable espèce psychologique.
Cette mentalité domine les hommes de la Révolution française, mais ne
leur est pas spéciale puisqu’elle représente encore l’élément le plus
actif de notre politique.
La mentalité mystique étudiée plus haut est un facteur essentiel de
l’âme jacobine, mais ne suffit pas à la constituer. D’autres éléments
que nous allons examiner bientôt doivent intervenir.
Les Jacobins ne se doutent nullement du reste de leur mysticisme. Ils
prétendent, au contraire, être uniquement guidés par la raison pure.
Pendant la Révolution, ils l’invoquaient sans cesse et la considéraient
comme le seul guide de leur conduite.
La plupart des historiens ont adopté cette conception rationaliste de
l’âme jacobine et Taine a partagé la même erreur. C’est dans l’abus du
rationalisme qu’il cherche l’origine d’une grande partie des actes des
Jacobins. Les pages qu’il leur consacre contiennent d’ailleurs beaucoup
de vérités et comme elles sont en outre très remarquables, j’en
reproduis ici les plus importants fragments.
«Ni l’amour-propre exagéré, ni le raisonnement dogmatique ne sont
rares dans l’espèce humaine. En tout pays ces deux racines de l’esprit
jacobin subsistent indestructibles et souterraines. A vingt ans, quand
un jeune homme entre dans le monde, sa raison est froissée en même
temps que son orgueil. En premier lieu, quelle que soit la société
dans laquelle il est compris, elle est un scandale pour la raison
pure, car ce n’est pas un législateur philosophe qui l’a construite
d’après un principe simple, ce sont des générations successives qui
l’ont arrangée d’après leurs besoins multiples et changeants. Elle
n’est pas l’œuvre de la logique mais de l’histoire, et le raisonneur
débutant lève les épaules à l’aspect de cette vieille bâtisse dont
l’assise est arbitraire, dont l’architecture est incohérente, et dont
les raccommodages sont apparents... La plupart des jeunes gens,
surtout ceux qui ont leur chemin à faire, sont plus ou moins jacobins
au sortir du collège... Les Jacobins naissent dans la décomposition
sociale ainsi que des champignons dans un terrain qui fermente...
Considérez les monuments authentiques de sa pensée... les discours de
Robespierre et Saint-Just, les débats de la Législative et de la
Convention, les harangues, adresses et rapports des Girondins et des
Montagnards... Jamais on n’a tant parlé pour si peu dire, le verbiage
creux et l’emphase ronflante noient toute vérité sous leur monotonie
et sous leur enflure... Pour les fantômes de sa cervelle raisonnante,
le Jacobin est plein de respect; à ses yeux ils sont plus réels que
les hommes vivants et leur suffrage est le seul dont il tienne
compte... il marchera avec sincérité dans le cortège que lui fait un
peuple imaginaire... Les millions de volontés métaphysiques qu’il a
fabriquées à l’image de la sienne le soutiendront de leur assentiment
unanime et il projettera dans le dehors comme un chœur d’acclamation
triomphale, l’écho intérieur de sa propre voix.»
Tout en admirant la description de Taine, je crois qu’il n’a pas saisi
exactement la véritable psychologie du Jacobin.
L’âme du vrai Jacobin, aussi bien à l’époque de la Révolution que de nos
jours, se compose d’éléments qu’il faut dissocier pour en saisir le
rôle.
Cette analyse montre tout d’abord que le Jacobin n’est pas un
rationaliste, mais un croyant. Loin d’édifier sa croyance sur la raison,
il moule la raison sur sa croyance et si ses discours sont imprégnés de
rationalisme, il en use très peu dans ses pensées et sa conduite.
Un Jacobin raisonnant autant qu’on le lui reproche serait accessible
quelquefois à la voix de la raison. Or une observation, faite de la
Révolution à nos jours, démontre que le Jacobin, et c’est d’ailleurs sa
force, n’est jamais influencé par un raisonnement, quelle qu’en soit la
justesse.
Et pourquoi ne l’est-il pas? Uniquement parce que sa vision des choses
toujours très courte ne lui permet pas de résister aux impulsions
passionnelles puissantes qui le mènent.
Ces deux éléments, raison faible et passions fortes, ne suffiraient pas
à constituer la mentalité jacobine. Il en existe un autre encore.
La passion soutient les convictions, mais ne les crée guère. Or, le vrai
Jacobin a des convictions énergiques. Quel sera leur soutien? C’est ici
qu’apparaît le rôle de ces éléments mystiques dont nous avons étudié
l’action. Le Jacobin est un mystique qui a remplacé ses vieilles
divinités par des dieux nouveaux. Imbu de la puissance des mots et des
formules, il leur attribue un pouvoir mystérieux. Pour servir ces
divinités exigeantes, il ne reculera pas devant les plus violentes
mesures. Les lois votées par nos Jacobins actuels en fournissent la
preuve.
La mentalité jacobine se rencontre surtout chez les caractères
passionnés et bornés. Elle implique, en effet, une pensée étroite et
rigide, rendant inaccessible à toute critique, à toute considération
étrangère à la foi.
Les éléments mystiques et affectifs qui dominent l’âme du Jacobin le
condamnent à un extrême simplisme. Ne saisissant que les relations
superficielles des choses, rien ne l’empêche de prendre pour des
réalités les images chimériques nées dans son esprit. Les enchaînements
des phénomènes et leurs conséquences lui échappent. Jamais il ne
détourne les yeux de son rêve.
Ce n’est pas, on le voit, par le développement de sa logique rationnelle
que pèche le Jacobin. Il en possède très peu et pour ce motif devient
souvent fort dangereux. Là où un homme supérieur hésiterait ou
s’arrêterait, le Jacobin, qui met sa faible raison au service de ses
impulsions, marche avec certitude.
Si donc le Jacobin est un grand raisonneur cela ne signifie nullement
qu’il soit guidé par la raison. Alors qu’il s’imagine être conduit par
elle, son mysticisme et ses passions le mènent. Comme tous les
convaincus confinés dans le champ de la croyance, il n’en peut sortir.
Véritable théologien combatif, il ressemble étonnamment à ces disciples
de Calvin, décrits dans un précédent chapitre. Hypnotisés par leur foi,
rien ne pouvait les fléchir. Tous les contradicteurs de leur croyance
étaient jugés dignes de mort. Eux aussi semblaient être de puissants
raisonneurs. Ignorant comme les Jacobins les forces secrètes qui les
menaient, ils pensaient n’avoir que la raison pour guide alors qu’en
réalité le mysticisme et la passion étaient leurs seuls maîtres.
Le Jacobin vraiment rationaliste serait incompréhensible et ne servirait
qu’à faire désespérer de la raison. Le Jacobin passionné et mystique est
au contraire fort intelligible.
Avec ces trois éléments: raison très faible, passions très fortes et
mysticisme intense nous avons les véritables composantes psychologiques
de l’âme du Jacobin.
CHAPITRE III
LA MENTALITÉ RÉVOLUTIONNAIRE ET LA MENTALITÉ CRIMINELLE
§ 1.--La Mentalité révolutionnaire.
Nous venons de constater que les éléments mystiques sont une des
composantes de l’âme jacobine. Nous allons les voir entrer encore dans
une autre forme de mentalité assez nettement définie la mentalité
révolutionnaire.
Les sociétés de chaque époque ont toujours contenu un certain nombre
d’esprits inquiets, instables et mécontents, prêts à s’insurger contre
un ordre quelconque de choses établi. Ils agissent par simple goût de la
révolte et si un pouvoir magique réalisait sans aucune restriction leurs
désirs, ils se révolteraient encore.
Cette mentalité spéciale résulte souvent d’un défaut d’adaptation de
l’individu à son milieu ou d’un excès de mysticisme, mais elle peut être
aussi une question de tempérament ou provenir de troubles pathologiques.
Le besoin de révolte présente des degrés d’intensité fort divers, depuis
le simple mécontentement exhalé en paroles contre les hommes et les
choses jusqu’au besoin de les détruire. Parfois l’individu tourne contre
lui-même la fureur révolutionnaire qu’il ne peut exercer autrement. La
Russie est pleine de ces forcenés qui non contents des incendies et des
bombes, lancées au hasard dans les foules, finissent comme les skopzis
et autres membres de sectes analogues par se mutiler eux-mêmes.
Ces perpétuels révoltés sont généralement des êtres suggestibles dont
l’âme mystique est obsédée par des idées fixes. Malgré l’énergie
apparente que semblent indiquer leurs actes, ils ont un caractère faible
et restent incapables de se dominer assez pour résister aux impulsions
qui les gouvernent. L’esprit mystique dont ils sont animés fournit des
prétextes à leurs violences et les fait se considérer comme de grands
réformateurs.
En temps normal, les révoltés que chaque société renferme sont contenus
par les lois, le milieu, en un mot par toutes les contraintes sociales
et restent sans influence. Dès que se manifestent des périodes de
troubles, ces contraintes faiblissent et les révoltés peuvent donner
libre cours à leurs instincts. Ils deviennent alors les meneurs attitrés
des mouvements. Peu leur importe le motif de la révolution, ils se
feront tuer indifféremment pour obtenir le drapeau rouge, le drapeau
blanc ou la libération de pays dont ils ont entendu vaguement parler.
L’esprit révolutionnaire n’est pas toujours poussé aux extrêmes qui le
rendent dangereux. Lorsqu’au lieu de dériver d’impulsions affectives ou
mystiques il a une origine intellectuelle, il peut devenir une source de
progrès. C’est grâce aux esprits assez indépendants pour être
intellectuellement révolutionnaires qu’une civilisation réussit à se
soustraire au joug des traditions et de l’habitude quand il devient trop
lourd. Les sciences, les arts, l’industrie ont progressé surtout par
eux. Galilée, Lavoisier, Darwin, Pasteur furent des révolutionnaires.
S’il n’est pas nécessaire pour un peuple de posséder beaucoup d’esprits
semblables, il lui est indispensable d’en avoir quelques-uns. Sans eux
l’homme habiterait encore les primitives cavernes.
La hardiesse révolutionnaire qui met sur la voie des découvertes
implique des facultés très rares. Elle nécessite notamment une
indépendance d’esprit suffisante pour échapper à l’influence des
opinions courantes et un jugement permettant de saisir, sous les
analogies superficielles, les réalités qu’elles dissimulent. Cotte forme
d’esprit révolutionnaire est créatrice, alors que celle examinée plus
haut est destructrice.
La mentalité révolutionnaire pourrait donc être comparée à certains
états physiologiques utiles dans la vie de l’individu, mais qui,
exagérés, prennent une forme pathologique toujours nuisible.
§ 2.--La mentalité criminelle.
Toutes les sociétés civilisées traînent fatalement derrière elles un
résidu de dégénérés, d’inadaptés, atteints de tares variées. Vagabonds,
mendiants, repris de justice, voleurs, assassins, miséreux, vivant au
jour le jour, constituent la population criminelle des grandes cités.
Dans les périodes ordinaires ces déchets de la civilisation sont à peu
près contenus par la police et les gendarmes. Pendant les révolutions,
rien ne les maintenant plus, ils peuvent exercer facilement leurs
instincts de meurtre et de rapine. Dans cette lie les révolutionnaires
de tous les âges sont sûrs de trouver des soldats. Avides seulement de
piller et de massacrer, peu leur importe la cause qu’ils sont censés
défendre. Si les chances de meurtre et de pillage sont plus nombreuses
dans le parti combattu, ils changeront très vite de drapeau.
A ces criminels proprement dits, plaie incurable de toutes les sociétés,
on doit joindre encore la catégorie des demi-criminels. Malfaiteurs
d’occasion, ils ne sont jamais en révolte quand la crainte de l’ordre
établi les maintient, mais s’enrôleront dans des bandes révolutionnaires
dès que cet ordre faiblira.
Ces deux catégories: criminels habituels et criminels d’occasion,
forment une armée du désordre apte seulement au désordre. Tous les
révolutionnaires, tous les fondateurs de ligues religieuses ou
politiques, se sont constamment appuyés sur elle.
Nous avons dit déjà que cette population à mentalité criminelle exerça
une influence considérable pendant la Révolution française. Elle figura
toujours au premier rang dans les émeutes qui se succédaient presque
quotidiennement. Certains historiens nous parlent avec une sorte de
respect ému des volontés que le peuple souverain portait à la
Convention, envahissant la salle armé de piques dont quelques têtes
récemment coupées ornaient parfois les extrémités. Si on analysait de
quels éléments se composaient alors ces prétendues délégations du peuple
souverain, on constaterait qu’à côté d’un petit nombre d’âmes simples,
subissant les impulsions des meneurs, la masse était formée surtout des
bandits que je viens de dire. A eux sont dus les meurtres innombrables
dont ceux de septembre et de la princesse de Lamballe constituent les
types.
Ils firent trembler toutes les grandes assemblées de la Constituante à
la Convention et pendant dix ans contribuèrent à ravager la France. Si,
par un miracle, l’armée des criminels avait pu être éliminée, la marche
de la Révolution eût été bien différente. Ils l’ensanglantèrent de son
aurore à son déclin. La raison ne peut rien sur eux et ils peuvent
beaucoup contre elle.
CHAPITRE IV
PSYCHOLOGIE DES FOULES RÉVOLUTIONNAIRES
§ 1.--Caractères généraux des foules.
Quelles que soient leurs origines, les révolutions ne produisent tous
leurs effets qu’après avoir pénétré dans l’âme des multitudes. Elles
représentent donc une conséquence de la psychologie des foules.
Bien qu’ayant longuement étudié dans un autre ouvrage la psychologie
collective, je suis obligé d’en rappeler ici les lois principales.
L’homme, faisant partie d’une multitude, diffère beaucoup du même homme
isolé. Son individualité consciente s’évanouit dans la personnalité
inconsciente de la foule.
Un contact matériel n’est pas absolument nécessaire pour donner à
l’individu la mentalité d’une foule. Des passions et des sentiments
communs, provoqués par certains événements, suffisent souvent à la
créer.
L’âme collective momentanément formée représente un agrégat très
spécial. Sa principale caractéristique est de se trouver entièrement
dominée par des éléments inconscients, soumis à une logique
particulière: la logique collective.
Parmi les autres caractéristiques des foules il faut encore mentionner
leur crédulité infinie, leur sensibilité exagérée, l’imprévoyance et
l’incapacité à se laisser influencer par un raisonnement. L’affirmation,
la contagion, la répétition et le prestige constituent à peu près les
seuls moyens de les persuader. Réalités et expériences sont sans effet
sur elles. On peut faire tout admettre à la multitude. Rien n’est
impossible à ses yeux.
En raison de l’extrême sensibilité des foules, leurs sentiments, bons ou
mauvais, sont toujours exagérés. Cette exagération s’accroît encore aux
époques de révolution. La moindre excitation porte alors les multitudes
à de furieux agissements. Leur crédulité, si grande déjà à l’état
normal, augmente également; les histoires les plus invraisemblables sont
acceptées. Arthur Young raconte que, visitant des sources près de
Clermont au moment de la Révolution, son guide fut arrêté par le peuple
persuadé qu’il venait sur l’ordre de la reine miner la ville pour la
faire sauter. Les plus horribles contes circulaient alors sur la famille
royale, considérée comme une réunion de goules et de vampires.
Ces divers caractères montrent que l’homme en foule descend beaucoup sur
l’échelle de la civilisation. Devenu un barbare, il en manifeste les
défauts et les qualités: violences momentanées, comme aussi
enthousiasmes et héroïsmes. Dans le domaine intellectuel une foule est
toujours inférieure à l’homme isolé. Dans le domaine moral et
sentimental, elle peut lui être supérieure. Une foule accomplira aussi
facilement un crime qu’un acte d’abnégation.
Les caractères personnels s’évanouissant dans les foules, leur action
est considérable sur les individus dont elles sont formées. L’avare y
devient prodigue, le sceptique croyant, l’honnête homme criminel, le
lâche un héros. Les exemples de telles transformations abondent pendant
notre Révolution.
Faisant partie d’un jury ou d’un parlement, l’homme collectif rend des
verdicts ou vote des lois, auxquels à l’état isolé il n’eût certainement
jamais songé.
Une des conséquences les plus marquées de l’influence d’une collectivité
sur les individus qui la composent est l’unification de leurs sentiments
et de leurs volontés. Cette unité psychologique confère aux foules une
grande force.
La formation d’une telle unité mentale résulte surtout de ce que, dans
une foule, sentiments, gestes et actions, sont extrêmement contagieux.
Acclamations de haine, de fureur ou d’amour y sont immédiatement
approuvées et répétées.
Comment naissent cette volonté et ces sentiments communs? Ils se
propagent par contagion, mais un point de départ est nécessaire pour
créer cette contagion. Le meneur, dont nous allons bientôt examiner
l’action dans les mouvements révolutionnaires, remplit ce rôle. Sans
meneur, la foule est un être amorphe, incapable d’action.
La connaissance des lois guidant la psychologie des foules est
indispensable pour interpréter les événements de notre Révolution,
comprendre la conduite des assemblées révolutionnaires et les
transformations singulières des hommes qui en firent partie. Poussés par
les forces inconscientes de l’âme collective, ils disaient le plus
souvent ce qu’ils ne voulaient pas dire et votaient ce qu’ils n’auraient
pas voulu voter.