premiers jours de la Révolution, alors que la guerre étrangère ni aucun
prétexte ne pouvaient les excuser.
De mars à septembre, toute une série d’incendies, de meurtres et de
pillages ensanglantèrent la France entière. Taine en cite 120 cas.
Rouen, Lyon, Strasbourg, etc., tombent au pouvoir de la populace.
Le maire de Troyes, les yeux crevés à coups de ciseaux, est massacré
après des heures de supplice. Le colonel de dragons Belzunce est dépecé
vif. Dans beaucoup d’endroits on arrache le cœur des victimes pour le
promener par la ville au bout d’une pique.
Ainsi se conduit le bas peuple aussitôt que des mains imprudentes ont
brisé le réseau de contraintes refrénant ses instincts de sauvagerie
ancestrale. Il rencontre toutes les indulgences parce que les
politiciens ont intérêt à le flatter. Mais supposons pour un instant les
milliers d’êtres qui le constituent condensés en un seul. La
personnalité ainsi formée apparaîtrait comme un monstre cruel et borné,
dépassant en horreur les plus sanguinaires tyrans.
Ce peuple impulsif et féroce a toujours été dominé facilement d’ailleurs
dès qu’un pouvoir fort s’est dressé devant lui. Si sa violence est sans
limite, sa servilité l’est également. Tous les despotismes l’ont eu pour
serviteur. Les Césars sont sûrs de se voir acclamés par lui, qu’ils
s’appellent Caligula, Néron, Marat, Robespierre ou Boulanger.
* * * * *
A côté de ces hordes destructives, dont le rôle est capital pendant les
révolutions, figure, nous l’avons dit plus haut, la masse du vrai peuple
ne demandant qu’à travailler. Il bénéficie quelquefois des révolutions,
mais ne songe pas à en faire. Les théoriciens révolutionnaires le
connaissent peu et s’en défient, pressentant bien son fond traditionnel
et conservateur. Noyau résistant d’un pays, il fait sa continuité et sa
force. Très docile par crainte, entraîné facilement par les meneurs, il
se laissera momentanément conduire, sous leur influence, à tous les
excès, mais le poids ancestral de la race prendra bientôt le dessus et
c’est pourquoi il se lasse vite des révolutions. Son âme traditionnelle
l’incite rapidement à se dresser contre l’anarchie quand elle grandit
trop. Il cherche alors le chef qui ramènera l’ordre.
Ce peuple, résigné et tranquille, n’a pas évidemment des conceptions
politiques bien hautes, ni bien compliquées. Son idéal gouvernemental,
toujours simple, se rapproche fort de la dictature. C’est justement la
raison pour laquelle, des républiques grecques à nos jours, cette forme
de gouvernement suivit invariablement l’anarchie. Elle la suivit après
la première Révolution, quand fut acclamé Bonaparte; elle la suivit
encore après la seconde, quand, malgré toutes les oppositions, quatre
plébiscites successifs élevèrent Louis Napoléon à la république,
ratifièrent son coup d’État, rétablirent l’empire et en 1870, avant la
guerre, approuvèrent son régime.
Sans doute, dans ces dernières circonstances, le peuple se trompa. Mais,
sans les menées révolutionnaires qui avaient engendré le désordre, il
n’eût pas été conduit à chercher les moyens d’en sortir.
Les faits rappelés dans ce chapitre ne doivent pas être oubliés si on
veut bien comprendre les rôles divers du peuple pendant les révolutions.
Son action est considérable mais fort différente de celle imaginée par
des légendes dont la répétition seule fait la force.
LIVRE II
LES FORMES DE MENTALITÉ PRÉDOMINANTES PENDANT LES RÉVOLUTIONS
CHAPITRE I
LES VARIATIONS INDIVIDUELLES DU CARACTÈRE PENDANT LES RÉVOLUTIONS
§ 1.--Les transformations de la personnalité.
J’ai longuement insisté, ailleurs, sur une théorie des caractères sans
laquelle il est vraiment impossible de comprendre les transformations de
la conduite à certains moments, notamment aux époques de révolutions. En
voici les points principaux.
Chaque individu possède, en dehors de sa mentalité habituelle, à peu
près constante quand le milieu ne change pas, des possibilités variées
de caractère que les événements font surgir.
Les êtres qui nous entourent sont les êtres de certaines circonstances,
mais non de toutes les circonstances. Notre moi est constitué par
l’association d’innombrables moi cellulaires, résidus de personnalités
ancestrales. Ils forment par leur combinaison des équilibres assez fixes
quand le milieu social ne varie pas. Dès que ce milieu est
considérablement modifié, comme dans les périodes de troubles, ces
équilibres sont rompus et les éléments dissociés constituent, en
s’agrégeant, une personnalité nouvelle qui se manifeste par des idées,
des sentiments, une conduite très différents de ceux observés auparavant
chez le même individu. C’est ainsi que pendant la Terreur, on vit
d’honnêtes bourgeois, de pacifiques magistrats, réputés par leur
douceur, devenir des fanatiques sanguinaires.
Sous l’influence du milieu, une ancienne personnalité peut donc faire
place à une autre entièrement nouvelle. Les acteurs des grandes crises
religieuses et politiques semblent parfois pour cette raison d’une
essence différente de la nôtre. Ils ne différaient pas de nous
cependant. La répétition des mêmes événements ferait renaître les mêmes
hommes.
Napoléon avait parfaitement compris ces possibilités de caractère quand
il disait à Sainte-Hélène:
«C’est parce que je sais toute la part que le hasard a sur nos
déterminations politiques, que j’ai toujours été sans préjugés et fort
indulgent sur le parti que l’on avait suivi dans nos convulsions... En
révolution, on ne peut affirmer que ce qu’on a fait: il ne serait pas
sage d’affirmer qu’on n’aurait pas pu faire autre chose... Les hommes
sont difficiles à saisir, quand on veut être juste. Se
connaissent-ils, s’expliquent-ils bien eux-mêmes? Il est des vices et
des vertus de circonstance.»
Lorsque la personnalité normale a été désagrégée sous l’influence de
certains événements, comment se forme une personnalité nouvelle? Par
plusieurs moyens dont le plus actif sera l’acquisition d’une forte
croyance. Elle oriente tous les éléments de l’entendement comme l’aimant
agrège en courbes régulières les poussières d’un métal magnétique.
Ainsi se forment les personnalités observées aux périodes de grandes
crises les Croisades, la Réforme, la Révolution notamment.
En temps normal, le milieu variant peu, on ne constate guère qu’une
seule personnalité chez les individus qui nous entourent. Il arrive
quelquefois cependant qu’ils en ont plusieurs, pouvant se substituer
l’une à l’autre, dans certaines circonstances.
Ces personnalités peuvent être contradictoires et même ennemies. Ce
phénomène, exceptionnel à l’état normal, s’accentue considérablement
dans certains états pathologiques. La psychologie morbide a observé
plusieurs exemples de ces personnalités chez un seul sujet, tels les cas
cités par Morton Prince et Pierre Janet.
Dans toutes ces variations de personnalités, ce n’est pas l’intelligence
qui se modifie, mais les sentiments, dont l’association forme le
caractère.
§ 2.--Éléments du caractère prédominant aux époques de révolutions.
Pendant les révolutions, on voit se développer divers sentiments,
réprimés habituellement, mais auxquels la destruction des freins sociaux
donne libre cours.
Ces freins, constitués par les codes, la morale, la tradition, ne sont
pas toujours complètement brisés. Quelques-uns survivent aux
bouleversements et servent un peu à enrayer l’explosion des sentiments
dangereux.
Le plus puissant de ces freins est l’âme de la race. Déterminant une
façon de voir, de sentir et de vouloir commune à la plupart des
individus d’un même peuple, elle constitue une coutume héréditaire, et
rien n’est plus fort que le lien de la coutume.
Cette influence de la race limite les variations d’un peuple et canalise
sa destinée malgré tous les changements superficiels.
A ne considérer par exemple que les récits de l’histoire, il semblerait
que la mentalité française a prodigieusement varié pendant un siècle. En
peu d’années, elle passe de la Révolution au Césarisme, retourne à la
monarchie, fait encore une révolution, puis appelle un nouveau César. En
réalité, les façades seules des choses avaient changé.
Ne pouvant insister davantage sur les limites de la variabilité d’un
peuple, nous allons étudier maintenant l’influence de certains éléments
affectifs dont le développement pendant les révolutions contribue à
modifier les personnalités individuelles ou collectives. Je mentionnerai
surtout la haine, la peur, l’ambition, la jalousie, la vanité et
l’enthousiasme. On observe leur influence dans les divers
bouleversements de l’histoire, notamment au cours de notre grande
Révolution. C’est elle surtout qui fournira nos exemples.
La haine.--La haine dont furent animés, contre les personnes, les
institutions et les choses, les hommes de la Révolution française est
une des manifestations affectives qui frappent le plus quand on étudie
leur psychologie. Ils ne détestaient pas seulement leurs ennemis, mais
les membres de leur propre parti. «Si l’on acceptait sans réserve,
disait récemment un écrivain, les jugements qu’ils ont portés les uns
des autres, il n’y aurait eu parmi eux que traîtres, incapables,
hâbleurs, vendus, assassins ou tyrans.» On sait de quelle haine, à peine
apaisée par la mort de leurs adversaires, se poursuivirent Girondins,
Dantonistes, Hébertistes, Robespierristes, etc.
Une des principales causes de ce sentiment tient à ce que ces furieux
sectaires, étant des apôtres possesseurs de la vérité pure, ne
pouvaient, comme tous les croyants, tolérer la vue des infidèles. Une
certitude mystique ou sentimentale s’accompagnant toujours du besoin de
s’imposer, jamais convaincu ne recule devant les hécatombes, quand il en
a le pouvoir.
Si les haines séparant les hommes de la Révolution avaient été d’origine
rationnelle, elles auraient peu duré, mais relevant de facteurs
mystiques et affectifs, elles ne pouvaient pardonner. Leurs sources
étant les mêmes, dans les divers partis, elles se manifestèrent chez
tous avec une identique violence. On a prouvé, par des documents précis,
que les Girondins ne furent pas moins sanguinaires que les Montagnards.
Ils déclarèrent les premiers, avec Pétion, que les partis vaincus
devaient périr. Ils tentèrent eux aussi, d’après M. Aulard, de justifier
les massacres de Septembre. La Terreur ne doit pas être considérée comme
un simple moyen de défense, mais comme le procédé général de destruction
dont firent toujours usage les croyants triomphants à l’égard d’ennemis
détestés. Les hommes supportant le mieux des divergences d’idées ne
peuvent tolérer des différences de croyance.
Dans les luttes politiques ou religieuses, le vaincu ne peut espérer de
quartier. Depuis Sylla faisant couper la gorge à deux cents sénateurs et
à cinq ou six mille Romains, jusqu’aux vainqueurs de la Commune qui
fusillèrent ou mitraillèrent plus de vingt mille vaincus après leur
victoire, cette loi sanguinaire n’a jamais fléchi. Constatée dans le
passé elle le sera sans doute aussi dans l’avenir.
Les haines de la Révolution n’eurent pas du reste pour unique origine
des divergences de croyances. D’autres sentiments: jalousie, ambition,
amour-propre les engendrèrent également. Ils contribuèrent à exagérer la
haine entre les hommes des divers partis. Les rivalités d’individus
aspirant à la domination conduisirent successivement à l’échafaud les
chefs des divers groupes.
Il faut bien constater, aussi, que le besoin de division et les haines
qui en résultent semblent être des éléments constitutifs de l’âme
latine. Elles coûtèrent l’indépendance à nos ancêtres gaulois, et
avaient déjà frappé César:
«Pas de cité, disait-il, qui ne soit divisée en deux factions; pas de
canton, de village, de maison où ne soufflât l’esprit de parti. Il
était bien rare qu’une année s’écoulât sans que la cité fût en armes
pour attaquer ou repousser ses voisins.»
L’homme, n’ayant pénétré que depuis peu de temps dans le cycle de la
connaissance et étant toujours guidé par des sentiments et des
croyances, on conçoit le rôle immense que la haine a joué dans son
histoire.
Le commandant Colin, professeur à l’École de guerre, fait remarquer,
dans les termes suivants, l’importance de ce sentiment pendant certaines
guerres:
«A la guerre plus que partout ailleurs, il n’y a pas de meilleure
inspiratrice que la haine; c’est elle qui fait triompher Blücher de
Napoléon. Analysez les plus belles manœuvres, les opérations les plus
décisives et, si elles ne sont pas l’œuvre d’un homme exceptionnel, de
Frédéric ou de Napoléon, vous les trouverez inspirées par la passion,
plus que par le calcul. Qu’eût été la guerre de 1870 sans la haine que
nous portaient les Allemands?
L’auteur aurait pu ajouter que la haine intense des Japonais contre les
Russes, qui les avaient tant humiliés, peut être rangée parmi les causes
de leurs succès. Les soldats russes, ignorant jusqu’à l’existence des
Japonais, n’avaient aucune animosité contre eux, et ce fut une des
raisons de leur faiblesse.
Sans doute, il fut beaucoup parlé de fraternité au moment de la
Révolution, on en parle plus encore aujourd’hui. Pacifisme,
humanitarisme, solidarisme sont devenus les mots d’ordre des partis
avancés, mais on sait combien profondes sont les haines se dissimulant
derrière ces termes et de quelles menaces la société actuelle est
l’objet.
La peur.--La peur joue un rôle presque aussi considérable que la haine
dans les révolutions. Pendant la nôtre, on a pu constater de grands
courages individuels et quantité de peurs collectives.
En face de l’échafaud, les conventionnels furent toujours très braves;
mais, devant les menaces des émeutiers envahissant l’assemblée, ils
firent constamment preuve d’une pusillanimité excessive, obéissant aux
plus absurdes injonctions, comme nous le verrons en résumant l’histoire
des assemblées révolutionnaires.
Toutes les formes de la peur s’observèrent à cette époque. Une des plus
répandues fut la crainte de paraître modéré. Membres des assemblées,
accusateurs publics, représentants en mission, juges des tribunaux
révolutionnaires, etc., tous surenchérissaient sur leurs rivaux pour
avoir l’air plus avancés. La peur fut un des éléments principaux des
crimes commis à cette époque. Si, par miracle, elle avait pu être
éliminée des assemblées révolutionnaires, leur conduite aurait été tout
autre et la Révolution, par conséquent, très différemment orientée.
L’ambition, la jalousie, la vanité, etc.--En temps normal l’influence de
ces divers éléments affectifs est fortement contenue par les nécessités
sociales. L’ambition par exemple se trouve forcément limitée dans une
société hiérarchisée. Si le soldat devient quelquefois général, ce ne
sera qu’après une longue attente. En temps de révolution, au contraire,
il n’est plus besoin d’attendre. Chacun pouvant arriver presque
instantanément aux premiers rangs, toutes les ambitions se trouvent
violemment surexcitées. Le plus humble se croit apte aux plus hauts
emplois, et, par ce fait même, sa vanité s’exagère démesurément.
Toutes les passions se tenant un peu, en même temps que l’ambition et la
vanité, on voit se développer également la jalousie contre ceux qui ont
réussi plus vite que les autres.
Ce rôle de la jalousie, toujours important durant les périodes
révolutionnaires, le fut surtout pendant notre grande Révolution. La
jalousie contre la noblesse constitua un de ses importants facteurs. La
bourgeoisie s’était élevée en capacités et en richesses, au point de
dépasser la noblesse. Bien que s’y mélangeant de plus en plus, elle se
sentait, néanmoins, tenue à distance et en éprouvait un vif
ressentiment. Cet état d’esprit avait inconsciemment rendu les bourgeois
très partisans des doctrines philosophiques prêchant l’égalité.
L’amour-propre blessé et la jalousie furent alors les causes de haines
que nous ne comprenons guère aujourd’hui, où l’influence sociale de la
noblesse est si nulle. Plusieurs conventionnels, Carrier, Marat, etc.,
se souvenaient avec irritation d’avoir occupé des positions subalternes
chez de grands seigneurs. Mme Roland n’avait jamais pu oublier que,
invitée avec sa mère chez une grande dame, sous l’ancien régime, on les
envoya dîner à l’office.
Le philosophe Rivarol a très bien marqué dans le passage suivant, déjà
cité par Taine, l’influence de l’amour-propre blessé et de la jalousie
sur les haines révolutionnaires:
«Ce ne sont, écrit-il, ni les impôts, ni les lettres de cachet, ni
tous les autres abus de l’autorité, ce ne sont point les vexations des
intendants et les longueurs ruineuses de la justice qui ont le plus
irrité la nation, c’est le préjugé de la noblesse pour lequel elle a
manifesté le plus de haine. Ce qui le prouve évidemment, c’est que ce
sont les bourgeois, les gens de lettres, les gens de finance, enfin
tous ceux qui jalousaient la noblesse, qui ont soulevé contre elle le
petit peuple des villes et les paysans dans les campagnes.»
Ces considérations fort exactes justifient en partie le mot de Napoléon:
«La vanité a fait la Révolution, la liberté n’en a été que le prétexte.»
L’enthousiasme.--L’enthousiasme des fondateurs de la Révolution égala
celui des propagateurs de la foi de Mahomet. C’était bien, d’ailleurs,
une religion que les bourgeois de la première Assemblée croyaient
fonder. Ils s’imaginaient avoir détruit un vieux monde et bâti sur ses
débris une civilisation différente. Jamais illusion plus séduisante
n’enflamma le cœur des hommes. L’égalité et la fraternité, proclamées
par les nouveaux dogmes, devaient faire régner, chez tous les peuples,
un bonheur éternel. On avait rompu pour toujours avec un passé de
barbarie et de ténèbres. Le monde régénéré serait à l’avenir illuminé
par les radieuses clartés de la raison pure. Les plus brillantes
formules oratoires saluèrent partout l’aurore entrevue.
Si cet enthousiasme fut bientôt remplacé par les violences, c’est que le
réveil avait été rapide et terrible. Ou conçoit aisément la fureur
indignée avec laquelle les apôtres de la Révolution se dressèrent contre
les obstacles journaliers opposés à la réalisation de leurs rêves. Ils
avaient voulu rejeter le passé, oublier les traditions, refaire des
hommes nouveaux. Or, le passé reparaissait sans cesse et les hommes
refusaient de se transformer. Les réformateurs, arrêtés dans leur
marche, ne voulurent pas céder. Ils tentèrent de s’imposer par la force
d’une dictature qui fit vite regretter le régime renversé et le ramena
finalement.
Il est à remarquer que si l’enthousiasme des premiers jours ne dura pas
dans les assemblées révolutionnaires, il se perpétua beaucoup plus
longtemps dans les armées, et fit leur principale force. A vrai dire,
les armées de la Révolution furent républicaines bien avant que la
France le devînt, et restèrent républicaines longtemps après qu’elle ne
l’était plus.
* * * * *
Les variations de caractère examinées dans ce chapitre, étant
conditionnées par certaines aspirations communes et des changements de
milieu identiques, finissent par se concrétiser en un petit nombre de
mentalités assez homogènes. N’envisageant que les plus caractéristiques,
nous les ramènerons à quatre types: mentalité jacobine, mentalité
mystique, mentalité révolutionnaire, mentalité criminelle.
CHAPITRE II
LA MENTALITÉ MYSTIQUE ET LA MENTALITÉ JACOBINE
§ 1.--Classification des mentalités prédominantes en temps de
révolution.
Les classifications sans lesquelles l’étude des sciences est impossible,
établissent forcément du discontinu dans le continu et restent toujours,
pour cette raison, un peu artificielles. Elles sont cependant
nécessaires, puisque le continu n’est accessible que sous forme de
discontinu.
Créer des distinctions tranchées entre les diverses mentalités observées
aux époques de révolution, comme nous allons le faire, c’est visiblement
séparer des éléments qui empiètent les uns sur les autres, se fusionnent
ou se superposent. Il faut se résigner à perdre un peu en exactitude
pour gagner en clarté. Les types fondamentaux énumérés à la fin du
précédent chapitre et qui vont être décrits maintenant synthétisent des
groupes échappant à l’analyse si on veut les étudier dans toute leur
complexité.
Nous avons montré que l’homme est conduit par des logiques différentes
se juxtaposant sans s’influencer en temps normal. Sous l’action
d’événements divers, elles entrent en conflit et les différences
irréductibles qui les séparent se manifestent nettement, entraînant des
bouleversements individuels et sociaux considérables.
La logique mystique, que nous observerons bientôt dans l’âme jacobine,
joue un très grand rôle. Mais elle n’est pas seule à agir. Les autres
formes de logique: logique affective, logique collective et logique
rationnelle peuvent prédominer, suivant les circonstances.
§ 2.--La mentalité mystique.
Laissant de côté, pour le moment, l’influence des logiques affective,
rationnelle et collective, nous nous occuperons seulement du rôle
considérable des éléments mystiques qui dominèrent tant de révolutions,
la nôtre notamment.
La caractéristique de l’esprit mystique consiste dans l’attribution d’un
pouvoir mystérieux à des êtres ou des forces supérieures, concrétisés
sous forme d’idoles, de fétiches, de mots et de formules.
L’esprit mystique est à la base de toutes les croyances religieuses et
de la plus grande partie des croyances politiques. Ces dernières
s’évanouiraient souvent si on pouvait les dépouiller des éléments
mystiques qui en sont les vrais supports.
Greffée sur des sentiments et des impulsions passionnelles qu’elle
oriente, la logique mystique donne leur force aux grands mouvements
populaires. Des hommes très peu disposés à se faire tuer pour des
raisons, sacrifient aisément leur vie à un idéal mystique devenu objet
d’adoration.
Les principes de la Révolution inspirèrent bientôt un élan
d’enthousiasme mystique analogue à celui provoqué par les diverses
croyances religieuses qui l’avaient précédée. Ils ne firent d’ailleurs
que changer l’orientation d’une mentalité ancestrale, solidifiée par des
siècles.
Rien donc d’étonnant dans le zèle farouche des hommes de la Convention.
Leur mentalité mystique fut la même que celle des protestants au moment
de la Réforme. Les principaux héros de la Terreur, Couthon, Saint-Just,
Robespierre, etc., étaient des apôtres. Semblables à Polyeucte,
détruisant les autels des faux dieux pour propager sa foi, ils rêvaient
de catéchiser l’univers. Leur enthousiasme s’épancha sur le monde.
Persuadés que leurs formules magiques suffiraient à renverser les
trônes, ils n’hésitaient pas à déclarer la guerre aux rois. Et comme une
foi forte est toujours supérieure à une foi hésitante, ils combattirent
victorieusement l’Europe.
L’esprit mystique des chefs de la Révolution se trahissait dans les
moindres détails de leur vie publique. Robespierre, convaincu de
posséder l’appui du Très-Haut, assurait dans un discours que l’Être
suprême avait «dès le commencement des temps décrété la République». En
sa qualité de grand pontife d’une religion d’État, il fit voter par la
Convention un décret déclarant que: «le peuple français reconnaît
l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme». A la fête de
cet Être suprême, assis sur une sorte de trône, il prononça un long
sermon.
Le club des Jacobins, dirigé par Robespierre, avait fini par prendre
toutes les allures d’un concile. Maximilien y proclamait: «l’idée d’un
grand être qui veille sur l’innocence opprimée et qui punit le crime
triomphant».
Tous les hérétiques critiquant l’orthodoxie jacobine étaient
excommuniés, c’est-à-dire envoyés au tribunal révolutionnaire, dont on
ne sortait que pour monter sur l’échafaud.