On peut donner encore comme preuve de ces assertions une expérience

analogue à celle de la Chine, faite par la Turquie aujourd’hui. Il y a

quelques années, des jeunes gens, instruits dans les écoles européennes

et pleins de bonne volonté réussirent, avec le concours de plusieurs

officiers, à renverser un sultan dont la tyrannie paraissait

insupportable. Ayant acquis notre robuste foi latine en la puissance

magique des formules, ils s’imaginèrent pouvoir établir le régime

représentatif dans un pays à demi-civilisé, profondément divisé par des

haines religieuses et composé de races différentes.

La tentative n’a pas été heureuse jusqu’ici. Les auteurs de la réforme

durent constater que malgré tout leur libéralisme, ils étaient obligés

de gouverner avec des méthodes fort voisines de celles du régime

renversé. Ils n’ont pu empêcher ni les exécutions sommaires, ni les

massacres de chrétiens, sur une grande échelle, ni remédier encore à un

seul abus.

On serait injuste en le leur reprochant. Qu’auraient-ils pu faire en

vérité pour transformer un peuple aux traditions fixées depuis

longtemps, aux passions religieuses intenses, et où les musulmans en

minorité ont cependant la légitime prétention de gouverner avec leur

code la cité sainte de leur foi? Comment empêcher l’islamisme de rester

la religion d’État dans un pays où le droit civil et le droit religieux

ne sont pas encore nettement séparés, et où la foi au Coran est le seul

lien permettant de maintenir l’idée de patrie?

Il était bien difficile de détruire un tel état de choses et c’est

pourquoi on devait fatalement voir se rétablir une organisation

autocratique avec un semblant de régime constitutionnel, c’est-à-dire à

peu près l’ancien régime. De pareils essais constituent un exemple bien

net de l’impossibilité où se trouvent les peuples de choisir leurs

institutions avant d’avoir transformé leur âme.

§ 4.--Éléments sociaux survivant aux changements de gouvernement après

les révolutions.

Ce que nous dirons plus loin de la stabilisation de l’âme nationale

permet de comprendre la force des régimes établis depuis longtemps tels

que les anciennes monarchies. Un monarque peut être renversé facilement

par des conspirateurs, mais ces derniers sont sans force contre les

principes que le monarque représente. Napoléon tombé fut remplacé non

par son héritier naturel, mais par celui des rois. Ce dernier incarnait

un principe ancien, alors que le fils de l’Empereur personnifiait

seulement des idées encore mal fixées dans les âmes.

C’est pour la même raison qu’un ministre, si habile qu’on le suppose, si

grands que soient les services rendus à son pays, pourra bien rarement

renverser son souverain. Bismarck lui-même n’y aurait pas réussi. Ce

grand ministre avait fait à lui seul l’unité de l’Allemagne, et

cependant son maître n’eut qu’à le toucher du doigt pour qu’il

s’évanouît. Un homme n’est rien devant un principe soutenu par

l’opinion.

Mais alors même que, pour des motifs divers, le principe qu’incarne un

gouvernement est anéanti avec lui, comme cela arriva au moment de la

Révolution, tous les éléments d’organisation de la société ne périssent

pas en même temps.

Si l’on ne connaissait de la France que ses bouleversements depuis plus

d’un siècle, on pourrait la supposer vivant dans une profonde anarchie.

Or, dans sa vie économique, industrielle, politique même, se manifeste

au contraire une continuité paraissant indépendante de tous les

bouleversements et de tous les régimes.

C’est qu’à côté des grands événements dont s’occupe l’histoire, se

trouvent les petits faits de la vie journalière que négligent de relater

les livres. Ils sont dominés par d’impérieuses nécessités qui

n’attendent pas. Leur ensemble forme la trame véritable de la vie d’un

peuple.

Alors que l’étude des grands événements nous montre le gouvernement

nominal de la France fréquemment changé depuis un siècle, l’examen des

petits événements journaliers prouve au contraire que son gouvernement

réel s’est très peu transformé.

Quels sont en effet les véritables conducteurs d’un peuple? Les rois et

les ministres, pour les grandes circonstances sans doute, mais bien nul

est leur rôle dans les petites réalités formant la vie de chaque jour.

Les vraies forces directrices d’un pays, ce sont les administrations

composées d’éléments impersonnels que les changements de régime

n’atteignent jamais. Conservatrices des traditions, elles ont pour elles

l’anonymat et la durée, et constituent un pouvoir occulte devant lequel

tous les autres finissent par plier. Son action est même devenue telle,

comme nous le montrerons dans cet ouvrage, qu’il menace de former un

État anonyme plus fort que l’État officiel. La France en est ainsi

arrivée à être progressivement gouvernée par des chefs de bureau et des

commis. Plus on étudie l’histoire des révolutions, plus on constate

qu’elles ne changent guère que des façades. Faire des révolutions est

facile, modifier l’âme d’un peuple très difficile.

CHAPITRE IV

LE RÔLE DU PEUPLE DANS LES RÉVOLUTIONS

§ 1.--La stabilité et la malléabilité de l’âme nationale.

La connaissance d’un peuple à un moment donné de son histoire implique

celle de son milieu et surtout de son passé. On peut renier

théoriquement ce passé, comme le firent les hommes de la Révolution et

beaucoup de politiciens de l’heure présente, mais l’action en demeure

indestructible.

Dans le passé édifié par de lentes accumulations séculaires se forme

l’agrégat de pensées, de sentiments, de traditions, de préjugés même

constituant l’âme nationale qui fait la force d’une race. Sans elle pas

de progrès possibles. Chaque génération nouvelle nécessiterait un

recommencement.

L’agrégat composant l’âme d’un peuple n’est solide qu’à la condition de

posséder une certaine rigidité, mais cette rigidité ne doit pas dépasser

la limite où la malléabilité serait impossible.

Sans rigidité, l’âme ancestrale n’aurait aucune fixité et sans

malléabilité elle ne pourrait s’adapter aux changements de milieu

résultant des progrès de la civilisation.

L’excès de malléabilité de l’âme nationale pousse un peuple à des

révolutions incessantes. L’excès de rigidité le conduit à la décadence.

Les espèces vivantes, comme les races humaines, disparaissent lorsque,

trop stabilisées par un long passé, elles sont devenues incapables

d’adaptation à de nouvelles conditions d’existence.

Peu de peuples ont su réaliser un juste équilibre entre ces deux

qualités contraires, stabilité et malléabilité. Les Romains dans

l’antiquité, les Anglais dans les temps modernes peuvent être cités

parmi ceux qui l’ont le mieux atteint.

Les peuples dont l’âme est trop stabilisée font souvent les révolutions

les plus violentes. N’ayant pas su progressivement évoluer et s’adapter

aux changements de milieu, ils sont obligés de s’y adapter violemment

quand cette adaptation devient indispensable.

La stabilité ne s’acquiert que très lentement. L’histoire d’une race est

surtout le récit de ses longs efforts pour stabiliser son âme. Tant

qu’elle n’y a pas réussi, elle forme une poussière de barbares sans

cohésion et sans force. Après les invasions de la fin de l’Empire

romain, la France mit plusieurs siècles pour se constituer une âme

nationale.

Elle arriva enfin à la posséder, mais dans le cours des siècles cette

âme finit par devenir trop rigide. Avec un peu plus de malléabilité,

l’ancienne monarchie se fût lentement transformée comme elle le fit

ailleurs et nous aurions évité, avec la révolution et ses conséquences,

la lourde tâche de nous refaire une âme nationale.

Les considérations précédentes montrent le rôle de la race dans la

genèse des bouleversements et expliquent pourquoi la même révolution

produit des effets si différents d’un peuple à un autre, pourquoi, par

exemple, les idées de la Révolution française, accueillies avec tant

d’enthousiasme chez certains peuples, furent repoussées par d’autres.

Sans doute, l’Angleterre, pays pourtant très stable, a subi deux

révolutions et fait périr un roi, mais le moule de son armature mentale

était à la fois assez stable pour garder les acquisitions du passé et

assez malléable pour le modifier seulement dans les limites nécessaires.

Jamais elle ne songea comme les hommes de notre Révolution à détruire

l’héritage ancestral dans le but de refaire une société nouvelle au nom

de la raison.

«Tandis que le Français, écrit A. Sorel, méprisait son gouvernement,

détestait son clergé, haïssait sa noblesse et se révoltait contre ses

lois, l’Anglais était fier de sa religion, de sa constitution, de son

aristocratie, de sa Chambre des Lords. C’étaient comme autant de tours

de cette formidable bastille où il se retranchait, sous l’étendard

britannique, pour juger l’Europe et l’accabler de son dédain. Il

admettait bien qu’à l’intérieur de la place on s’en disputât le

commandement, mais il ne fallait point que l’étranger en approchât.»

Le rôle joué par la race dans la destinée des peuples apparaît

clairement encore dans l’histoire des perpétuelles révolutions des

républiques espagnoles de l’Amérique. Composées de métis, c’est-à-dire

d’individus dont des hérédités différentes ont dissocié les caractères

ancestraux, ces populations n’ont pas d’âme nationale et par conséquent

aucune stabilité. Un peuple de métis est toujours ingouvernable.

Si l’on veut préciser davantage les dissemblances que crée la race entre

les capacités politiques des peuples, il faut étudier la même nation

successivement gouvernée par deux races différentes.

L’événement n’est pas rare dans l’histoire. Il s’est manifesté récemment

d’une façon frappante à Cuba et aux Philippines, passées instantanément

de la domination espagnole à celle des États-Unis.

On sait dans quel degré d’anarchie et de misère vivait Cuba sous la

domination espagnole; on sait également à quel degré de prospérité cette

île fut portée en quelques années quand elle tomba entre les mains des

États-Unis.

La même expérience se répéta aux Philippines, gouvernées depuis des

siècles par la monarchie espagnole. Le pays avait fini par ne plus être

qu’un vaste marécage, foyer d’épidémies de toutes sortes où végétait une

population misérable sans commerce ni industrie. Après quelques années

de domination américaine, la contrée était entièrement transformée, le

paludisme, la fièvre jaune, la peste et le choléra avaient disparu. Les

marais étaient desséchés; le territoire couvert de chemins de fer,

d’usines et d’écoles. En treize ans la mortalité avait diminué des deux

tiers.

C’est à de tels exemples qu’il faut renvoyer les théoriciens n’ayant pas

encore saisi ce que contient de profond le mot race, et à quel point

l’âme ancestrale d’un peuple régit sa destinée.

§ 2--Comment le peuple comprend les révolutions.

Le rôle du peuple a été le même dans toutes les révolutions. Ce n’est

jamais lui qui les conçoit, ni les dirige. Son action est déchaînée par

des meneurs.

C’est seulement lorsque ses intérêts directs sont lésés qu’on voit,

comme récemment en Champagne, des fractions du peuple s’insurger

spontanément. Un mouvement aussi localisé constitue une simple émeute.

La révolution est facile lorsque les meneurs sont très influents. Le

Portugal et le Brésil en ont fourni récemment des preuves. Mais c’est

avec une extrême lenteur que les idées nouvelles pénètrent dans le

peuple. Il accepte généralement une révolution sans savoir pourquoi et

quand par hasard il arrive à comprendre ce pourquoi, la révolution est

terminée depuis longtemps.

Le peuple fait une révolution parce qu’on le pousse à la faire, mais

tout en ne comprenant pas grand’chose aux idées de ses meneurs, il les

interprète à sa façon et cette façon n’est pas du tout celle des vrais

auteurs du mouvement. La Révolution française en fournit un frappant

exemple.

La Révolution de 1789 avait pour but réel de substituer au pouvoir de la

noblesse celui de la bourgeoisie, c’est-à-dire de remplacer une ancienne

élite, devenue incapable, par une élite nouvelle possédant des

capacités.

Il était peu question du peuple dans cette première phase de la

Révolution. Sa souveraineté était proclamée, mais ne se traduisait que

par le droit d’élire ses représentants.

Très illettré, n’espérant pas comme la bourgeoisie monter sur l’échelle

sociale, ne se sentant nullement l’égal des nobles et n’aspirant pas à

le devenir, le peuple avait des vues et des intérêts fort différents de

ceux des classes élevées de la société.

Les luttes de l’Assemblée avec le pouvoir royal l’amenèrent à faire

intervenir le peuple dans ces luttes. Il y intervint de plus en plus et

la Révolution bourgeoise devint rapidement une Révolution populaire.

Une idée étant sans force et n’agissant qu’à la condition d’avoir un

substratum affectif et mystique pour soutien, les idées théoriques de la

bourgeoisie devaient, pour agir sur le peuple, se transformer en une foi

nouvelle bien claire dérivant d’intérêts pratiques évidents.

Cette transformation se fit rapidement quand le peuple entendit les

hommes envisagés par lui comme le gouvernement, lui assurer qu’il était

l’égal de ses anciens maîtres. Il se considéra alors comme une victime

et commença à piller, incendier, massacrer, s’imaginant exercer un

droit.

La grande force des principes révolutionnaires fut de donner bientôt

libre cours aux instincts de barbarie primitive refrénés par les actions

inhibitrices séculaires du milieu, de la tradition et des lois.

Tous les freins sociaux qui contenaient jadis la multitude s’effondrant

chaque jour, elle eut la notion d’un pouvoir illimité et la joie de voir

traquer et dépouiller ses anciens maîtres. Devenue le peuple souverain

ne pouvait-elle pas tout se permettre?

La devise Liberté, Égalité, Fraternité, véritable manifestation de foi

et d’espérance au début de la Révolution, ne servit bientôt plus qu’à

couvrir d’une justification légale les sentiments de cupidité, jalousie,

haine des supériorités, vrais moteurs des foules qu’aucune discipline ne

refrène plus. C’est pourquoi en si peu de temps on aboutit aux

désordres, aux violences et à l’anarchie.

A partir du moment où la Révolution descendit de la bourgeoisie dans les

couches populaires, elle cessa d’être une domination du rationnel sur

l’instinctif et devint au contraire l’effort de l’instinctif pour

dominer le rationnel.

Ce triomphe légal d’instincts ataviques était redoutable. Tout l’effort

des sociétés--effort indispensable pour leur permettre de subsister--fut

constamment de refréner grâce à la puissance des traditions, des

coutumes et des codes, certains instincts naturels légués à l’homme par

son animalité primitive. Il est possible de les dominer--et un peuple

est d’autant plus civilisé qu’il les domine davantage--mais on ne peut

les détruire. L’influence de divers excitants les fait reparaître

facilement. C’est pourquoi la libération des passions populaires est si

dangereuse. Le torrent sorti de son lit n’y rentre pas sans avoir semé

la dévastation: «Malheur à qui remue le fond d’une nation, disait

Rivarol dès le début de la Révolution. Il n’est point de siècle de

lumières pour la populace.»

§ 3.--Rôle supposé du peuple pendant les révolutions.

Les lois de la psychologie des foules montrent que le peuple n’agit

jamais sans meneurs et que s’il prend une part considérable dans les

révolutions en suivant et exagérant les impulsions reçues, il ne dirige

jamais les mouvements qu’il exécute.

Dans toutes les révolutions politiques, on retrouve l’action des

meneurs. Ils ne créent pas les idées qui servent d’appui aux

révolutions, mais les utilisent comme moyens d’action. Idées, meneurs,

armées et foules constituent quatre éléments ayant chacun leur rôle dans

toutes les révolutions.

La foule, soulevée par les meneurs, agit surtout au moyen de sa masse.

Son action est comparable à celle de l’obus perforant une cuirasse sous

l’action d’une force qu’il n’a pas créée. Rarement la foule comprend

quelque chose aux révolutions accomplies avec son concours. Elle suit

docilement les meneurs sans même chercher à deviner ce qu’ils

souhaitent. Elle renversa Charles X à cause de ses Ordonnances sans

avoir aucune idée du contenu de ces dernières, et on l’aurait bien

embarrassée en lui demandant plus tard pourquoi elle avait renversé

Louis-Philippe.

Illusionnés par les apparences, beaucoup d’auteurs, de Michelet à M.

Aulard, ont cru que c’était le peuple qui avait fait notre grande

Révolution.

«L’acteur principal, dit Michelet, est le peuple.»

«C’est une erreur de dire, écrit de son côté M. Aulard, que la

Révolution française a été faite par quelques individus distingués,

par quelques héros... je crois que, de tout le récit de la période

comprise entre 1789 et 1799, il ressort qu’aucun individu n’a mené les

événements, ni Louis XVI, ni Mirabeau, ni Danton, ni Robespierre.

Faut-il dire que c’est le peuple français qui fut le véritable héros

de la Révolution française? Oui, à condition de voir le peuple

français non à l’état de multitude, mais à l’état de groupes

organisés.»

Dans un ouvrage récent, M. A. Cochin renchérit encore sur cette

conception de l’action populaire.

«Et voici la merveille: Michelet a raison. A mesure qu’on les connaît

mieux, les faits semblent consacrer la fiction; cette foule sans chefs

et sans lois, l’image même du chaos, gouverne et commande, parle et

agit, pendant cinq ans, avec une précision, une suite, un ensemble

merveilleux. L’anarchie donne des leçons de discipline au parti de

l’ordre en déroute... 25 millions d’hommes, sur 30.000 lieues carrées,

agissent comme un seul.»

Sans doute si cette simultanéité de conduite dans le peuple avait été

spontanée, comme le suppose l’auteur, elle serait merveilleuse. M.

Aulard lui-même s’est bien rendu compte de l’impossibilité d’un tel

phénomène, car il a soin en parlant du peuple de dire qu’on se trouve

devant des groupements, et que ces groupements peuvent avoir été

conduits par des meneurs.

«Qui, par la suite, cimenta l’unité nationale? Qui sauva la nation

attaquée par le roi et déchirée par la guerre civile? Est-ce Danton?

Est-ce Robespierre? Est-ce Carnot? Certes, ces individus rendirent

service; mais, au vrai, l’unité fut maintenue, l’indépendance fut

assurée par le groupement des Français en communes et en sociétés

populaires. C’est l’organisation municipale et jacobine qui fit

reculer l’Europe coalisée contre la France. Cependant, dans chaque

groupe, si on y regarde de près, il y a deux ou trois individus plus

capables, qui, meneurs ou menés, exécutent les décisions, ont un air

de chefs, et qu’on peut appeler des chefs, mais qui (si par exemple on

lit les procès-verbaux de sociétés populaires) nous apparaissent

tirant leur force bien plus de leur groupe que d’eux-mêmes.»

L’erreur de M. Aulard consiste à croire tous ces groupes sortis «d’un

mouvement spontané de fraternité et de raison». Rien ne fut spontané

dans ce mouvement. La France se trouvait alors couverte de milliers de

petits clubs, recevant une impulsion unique du grand club jacobin de

Paris et lui obéissant avec une docilité parfaite. Voilà ce qu’enseigne

la réalité mais ce que les illusions jacobines ne permettent pas

d’accepter[3].

[3] Dans les manuels d’histoire que M. Aulard rédige pour les classes,

en collaboration avec M. Debidour, le rôle attribué à l’entité

peuple est encore mieux marqué. On voit ce dernier intervenir sans

cesse spontanément; en voici quelques exemples:

_Journée du 20 juin._ «Le roi renvoya les membres girondins. Le

peuple de Paris indigné se leva spontanément, envahit les

Tuileries.»

_Journée du 10 août._ «L’Assemblée législative n’osa pas le

renverser: c’est le peuple de Paris aidé des fédérés des

départements qui opéra au prix de son sang cette révolution

nécessaire.»

_Lutte des Girondins et des Montagnards._ «Ces discordes étaient

fâcheuses en présence de l’ennemi. Le peuple y mit fin dans les

journées des 31 mai et 2 juin 1793, où il força la Convention à

expulser de son sein et à décréter d’arrestation les chefs des

Girondins.»

§ 4.--L’entité peuple et ses éléments constitutifs.

Afin de répondre à certaines conceptions théoriques, le peuple a été

érigé en une entité mystique douée de tous les pouvoirs et de toutes les

vertus, que les politiciens vantent sans cesse et accablent de

flatteries. Nous allons voir ce qu’il faut penser de cette conception en

étudiant le rôle du peuple dans notre révolution.

Pour les Jacobins de cette époque, aussi bien que pour ceux de nos

jours, l’entité peuple constitue une personnalité supérieure possédant

l’attribut, spécial aux divinités, de n’avoir pas à rendre compte de ses

actes et de ne se tromper jamais. On doit s’incliner humblement devant

ses volontés. Le peuple peut tuer, piller, incendier, commettre les plus

effroyables cruautés, élever aujourd’hui sur le pavois un héros et le

jeter à l’égout demain, il n’importe. Les politiciens ne cesseront de

vanter ses vertus, sa haute sagesse et de se prosterner devant chacune

de ses décisions[4].

[4] Cette prétention commence d’ailleurs à paraître insoutenable aux

républicains les plus avancés:

«La rage des socialistes, écrit M. Clemenceau, est de douer de

toutes les vertus, comme d’une raison supérieure, la foule en qui la

raison, précisément, ne saurait être toujours éminente.» Le célèbre

homme d’État aurait été plus exact en disant que, dans la foule, la

raison non seulement n’est pas éminente, mais n’existe même à peu

près jamais.

En quoi consiste réellement cette entité, fétiche mystique révéré des

révolutionnaires depuis un siècle?

Elle est décomposable en deux catégories distinctes. La première

comprend les paysans, les commerçants, les travailleurs de toutes

sortes, ayant besoin de tranquillité et d’ordre pour exercer leur

métier. Ce peuple forme la majorité, mais une majorité qui ne fit jamais

les révolutions. Vivant dans le labeur et le silence, il est ignoré des

historiens.

La seconde catégorie, qui joue un rôle capital dans tous Les troubles

nationaux, se compose d’un résidu social subversif dominé par une

mentalité criminelle. Dégénérés de l’alcoolisme et de la misère,

voleurs, mendiants, miséreux, médiocres ouvriers sans travail

constituent le bloc dangereux des armées insurrectionnelles.

La crainte du châtiment empêche beaucoup d’entre eux d’être criminels en

temps ordinaire, mais ils le deviennent dès que peuvent s’exercer sans

danger leurs mauvais instincts.

A cette tourbe sinistre sont dus les massacres qui ensanglantèrent

toutes les révolutions.

C’est elle qui, guidée par des meneurs, envahissait sans cesse nos

grandes assemblées révolutionnaires. Ces bataillons du désordre

n’avaient d’autre idéal que massacrer, piller, incendier. Leur

indifférence pour les théories et les principes était complète.

Aux éléments recrutés dans les couches les plus basses du peuple,

viennent se joindre, par voie de contagion, une multitude d’oisifs,

d’indifférents entraînés par le mouvement. Ils vocifèrent parce qu’on

vocifère et s’insurgent parce qu’on s’insurge sans avoir d’ailleurs la

plus vague idée du sujet pour lequel on vocifère et on s’insurge. La

suggestion du milieu les domine entièrement et les fait agir.

Ces foules bruyantes et malfaisantes, noyau de toutes les insurrections,

de l’antiquité à nos jours, sont les seules que connaissent les

rhéteurs. Elles constituent pour eux le peuple souverain. En fait, ce

peuple souverain est surtout composé de la basse populace dont Thiers

disait:

«Depuis ces temps où Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs,

la vile populace n’a pas changé. Ces barbares pullulant au fond des

sociétés sont toujours prêts à la souiller de tous les crimes, à

l’appel de tous les pouvoirs, et pour le déshonneur de toutes les

causes...»

A aucune époque de l’histoire, le rôle des éléments inférieurs de la

population ne s’exerça avec autant de durée que pendant notre

Révolution.

Les massacres commencèrent dès que la bête populaire se trouva

déchaînée, c’est-à-dire à partir de 1789, bien avant la Convention. Ils

furent exécutés avec tous les raffinements possibles de cruauté. Durant

les tueries de Septembre, les prisonniers étaient lentement tailladés à

coups de sabre pour prolonger leur supplice et amuser les spectateurs

qui éprouvaient une grande joie devant les convulsions des victimes et

leurs hurlements de douleur.

La Révolution Française et la psychologie des révolutions · 第 3 / 20 段