et catholiques continuèrent à se combattre avec férocité. Tous les
efforts des souverains pour tâcher de les réconcilier furent vains.
Catherine de Médicis, voyant chaque jour le parti des réformés grandir
malgré les supplices et attirer dans son sein un nombre considérable de
nobles et de magistrats, s’imagina pouvoir les désarmer en réunissant à
Poissy, en 1561, une assemblée d’évêques et de pasteurs dans le but de
fusionner les deux doctrines. Une telle entreprise indiquait combien,
malgré sa subtilité, la reine ignorait les lois de la logique mystique.
On ne citerait pas dans l’histoire d’exemple d’une croyance réduite par
voie de réfutation. Catherine de Médicis ignorait encore que si la
tolérance est à la rigueur possible entre individus, elle est
irréalisable entre collectivités. Sa tentative échoua donc complètement.
Les théologiens assemblés se lancèrent à la tête des textes et des
injures, mais aucun ne fut ébranlé. Catherine crut alors mieux réussir
en promulguant, l’an 1562, un édit accordant aux protestants le droit de
se réunir pour célébrer publiquement leur culte.
Cette tolérance, très recommandable au point de vue philosophique, mais
peu sage au point de vue politique, n’eut d’autre résultat que
d’exaspérer les deux partis. Dans le Midi où les protestants étaient les
plus forts, ils persécutaient les catholiques, tentaient de les
convertir par la violence, les égorgeaient s’ils n’y réussissaient pas
et saccageaient leurs cathédrales. Dans les régions où les catholiques
se trouvaient plus nombreux, les réformés subissaient des persécutions
identiques.
De telles hostilités devaient nécessairement engendrer la guerre civile.
Ainsi naquirent les guerres dites de religion qui ensanglantèrent si
longtemps la France. Les villes furent ravagées, les habitants massacrés
et la lutte revêtit rapidement ce caractère de férocité sauvage spécial
aux conflits religieux ou politiques et que nous retrouverons plus tard
dans les guerres de la Vendée.
Vieillards, femmes, enfants, tout était exterminé. Un certain baron
d’Oppede, premier président du parlement d’Aix, avait déjà servi de
modèle en faisant tuer, durant l’espace de dix jours, avec des
raffinements de cruauté, 3.000 personnes et détruire trois villes et 22
villages. Montluc, digne ancêtre de Carrier, faisait jeter les
calvinistes vivants dans des puits jusqu’à ce qu’ils fussent pleins. Les
protestants n’étaient pas plus tendres. Ils n’épargnaient même pas les
églises catholiques et traitaient les tombes et les statues exactement
comme les délégués de la Convention devaient traiter plus tard les
tombes royales de Saint-Denis.
Sous l’influence de ces luttes, la France se désagrégeait
progressivement et, à la fin du règne de Henri III, elle était morcelée
en de véritables petites républiques municipales confédérées, formant
autant d’États souverains. Le pouvoir royal s’évanouissait. Les États de
Blois prétendaient dicter leur volonté à Henri III, enfui de sa
capitale. En 1577, le voyageur Lippomano, qui traversa la France, vit
des villes importantes, Orléans, Blois, Tours, Poitiers, entièrement
dévastées, les cathédrales et les églises en ruines, les tombeaux
brisés, etc. C’était à peu près l’état de la France vers la fin du
Directoire.
Parmi tous les événements de cette époque, celui qui a laissé le plus
sombre souvenir, bien qu’il n’ait pas été peut-être le plus meurtrier,
fut le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572, ordonné, suivant les
historiens, par Catherine de Médicis et Charles IX.
Il n’est pas besoin d’une psychologie très profonde pour comprendre
qu’aucun souverain n’aurait pu ordonner un tel événement. La
Saint-Barthélemy ne fut pas un crime royal, mais un crime populaire.
Catherine de Médicis, croyant son existence et celle du roi menacées par
un complot que dirigeaient quatre ou cinq chefs protestants alors à
Paris, les envoya tuer chez eux, selon les procédés sommaires de
l’époque. Le massacre qui s’ensuivit est très bien expliqué par M.
Batiffol dans les termes suivants:
«A l’annonce de ce qui se passait, le bruit se répandit instantanément
dans tout Paris qu’on massacrait les huguenots: gentilshommes
catholiques, soldats de la garde, archers, gens du peuple, tout le
monde se précipita dans la rue les armes à la main afin de participer
à l’exécution et le massacre général commença aux cris féroces de «au
huguenot, tue, tue!». On assomma, on noya, on pendit. Tout ce qui
était connu comme hérétique y passa. 2.000 personnes furent tuées à
Paris.»
Par voie de contagion, le peuple de la province imita celui de Paris et
six à huit mille protestants furent massacrés.
Lorsque le temps eut un peu refroidi les passions religieuses, tous les
historiens, même catholiques, se crurent obligés de s’indigner contre la
Saint-Barthélemy. Ils montrèrent ainsi la difficulté de comprendre la
mentalité d’une époque avec celle d’une autre.
En fait, loin d’être critiquée, la Saint-Barthélemy provoqua un
enthousiasme indescriptible dans toute l’Europe catholique. Philippe II
délira de joie en apprenant la nouvelle, et le roi de France reçut plus
de félicitations que s’il avait gagné une grande bataille.
Mais ce fut surtout le pape Grégoire XIII qui manifesta la satisfaction
la plus vive. Il fit frapper une médaille pour commémorer l’heureux
événement[2], allumer des feux de joie, tirer le canon, célébrer
plusieurs messes et appela le peintre Vasari pour représenter sur les
murs du Vatican les principales scènes du carnage, puis il envoya an roi
de France un ambassadeur chargé de le féliciter vivement de sa belle
action. C’est avec des détails historiques de cette nature qu’on arrive
à comprendre l’âme des croyants. Les jacobins de la Terreur avaient une
mentalité assez voisine de celle de Grégoire XIII.
[2] La médaille dut être distribuée à beaucoup de personnages, car le
cabinet des médailles à la Bibliothèque Nationale en possède trois
exemplaires: un en or, un en argent, l’autre en cuivre. Cette
médaille, reproduite par Bonnani dans sa _Numism. Pontific._ (t. I,
p. 386), représente d’un côté Grégoire XIII et de l’autre un ange
frappant du glaive des huguenots avec cet exergue: _Ugonotorum
strages_, c’est-à-dire Massacre des Huguenots. (Le mot _strages_
peut se traduire par carnage ou massacre, sens qu’il possède dans
Cicéron et Tite-Live, ou encore par désastre, ruine, sens qu’il a
dans Virgile et Tacite.)
Naturellement, les protestants ne restèrent pas indifférents devant une
pareille hécatombe et ils firent de tels progrès qu’en 1576 Henri III en
était réduit à leur accorder, par l’Édit de Beaulieu, l’entière liberté
du culte, huit places fortes et dans les parlements, des Chambres
composées moitié de catholiques et moitié de huguenots.
Ces concessions forcées n’amenèrent aucun calme. Une ligue catholique se
créa ayant le duc de Guise à sa tête et les batailles continuèrent.
Elles ne pouvaient cependant durer toujours. On sait comment Henri IV y
mit fin pour un temps assez long par son abjuration en 1593 et par
l’Édit de Nantes.
La lutte était apaisée mais non terminée. Sous Louis XIII, les
protestants s’agitèrent encore et Richelieu fut obligé en 1627
d’assiéger La Rochelle, où 15.000 protestants périrent. Possédant plus
d’esprit politique que d’esprit religieux, le célèbre cardinal se montra
très tolérant ensuite à l’égard des réformés.
Cette tolérance ne pouvait durer. Des croyances contraires ne restent
pas en présence sans tâcher de s’anéantir dès que l’une se sent capable
de dominer l’autre. Sous Louis XIV, les protestants devenus de beaucoup
les plus faibles avaient forcément renoncé à toute lutte et vivaient
pacifiquement. Leur nombre était d’environ 1.200.000, et ils possédaient
plus de 600 églises desservies par environ 700 pasteurs. La présence de
ces hérétiques sur le sol français étant intolérable pour le clergé
catholique, on essaya contre eux des persécutions variées. Comme elles
amenèrent peu de résultats, Louis XIV eut recours en 1685 aux
dragonnades qui firent périr beaucoup d’individus, mais sans succès. Il
fallut employer des mesures définitives. Sous la pression du clergé et
notamment de Bossuet, l’édit de Nantes fut révoqué et les protestants
obligés de se convertir ou de quitter la France. Cette funeste
émigration dura longtemps et fit perdre, dit-on, à la France quatre cent
mille habitants, hommes fort énergiques puisqu’ils avaient le courage
d’écouter leur conscience plutôt que leurs intérêts.
§ 6.--Résultats des révolutions religieuses.
Si l’on ne jugeait les révolutions religieuses que par la sombre
histoire de la Réforme, on serait conduit à les considérer comme très
funestes. Mais toutes ne jouèrent pas un pareil rôle, et l’action
civilisatrice de plusieurs d’entre elles fut considérable.
En donnant à un peuple l’unité morale, elles accroissent beaucoup sa
puissance matérielle. On le vit notamment, lorsqu’une foi nouvelle
apportée par Mahomet transforma en un peuple redoutable les impuissantes
petites tribus de l’Arabie.
La croyance religieuse nouvelle ne se borne pas à rendre un peuple
homogène. Elle atteint ce résultat qu’aucune philosophie, aucun code
n’obtinrent jamais, de transformer sensiblement cette chose presque
intransformable: les sentiments d’une race.
On put le constater à l’époque où la plus puissante des révolutions
religieuses enregistrée par l’histoire renversa le paganisme pour lui
substituer un Dieu, venu des plaines de la Galilée. L’idéal nouveau
exigeait le renoncement à toutes les joies de l’existence pour acquérir
l’éternité bienheureuse du ciel. Sans doute, un tel idéal était
facilement acceptable par les esclaves, les misérables, les déshérités
dénués de joies ici-bas, auxquels on proposait un avenir enchanteur, en
échange d’une vie sans espoirs. Mais l’existence austère aisément
embrassée par les pauvres le fut aussi par des riches. En ceci surtout
se manifesta la puissance de la foi nouvelle.
Non seulement la révolution chrétienne transforma les mœurs, mais elle
exerça en outre, pendant 2.000 ans, une influence prépondérante sur la
civilisation. Aussitôt qu’une foi religieuse triomphe, tous les éléments
de la civilisation s’y adaptant naturellement, cette civilisation se
trouve bientôt transformée. Écrivains, littérateurs, artistes,
philosophes, ne font que symboliser dans leurs œuvres les idées de la
nouvelle croyance.
Lorsqu’une foi quelconque religieuse ou politique a triomphé, non
seulement la raison ne peut rien sur elle, mais cette dernière trouve
toujours des motifs pour l’interpréter, la justifier et tâcher de
l’imposer. Il existait probablement autant d’orateurs et de théologiens
au temps de Moloch, pour prouver l’utilité des sacrifices humains, qu’il
y en eut à d’autres époques pour glorifier l’inquisition, la
Saint-Barthélemy et les hécatombes de la Terreur.
Il ne faut pas trop espérer voir les peuples possesseurs de croyances
fortes, s’élever facilement à la tolérance. Les seuls qui l’aient
atteinte dans le monde ancien furent les polythéistes. Les nations qui
la pratiquent dans les temps modernes sont celles qu’on pourrait
également qualifier de polythéistes, puisque, comme en Angleterre et en
Amérique, elles sont divisées en sectes religieuses innombrables. Sous
des noms identiques elles adorent en réalité des dieux assez divers.
La multiplicité des croyances qui crée leur tolérance finit aussi par
créer leur faiblesse. Nous nous trouvons ainsi en présence de ce
problème psychologique non résolu jusqu’ici: posséder une croyance à la
fois forte et tolérante.
Le bref exposé qui précède a fait voir le rôle considérable joué par les
révolutions religieuses et montré la puissance des croyances. Malgré
leur faible valeur rationnelle, elles mènent l’histoire et empêchent les
peuples d’être une poussière d’individus sans cohésion et sans force.
L’homme en eut besoin à tous les âges pour orienter ses pensées et
guider sa conduite. Aucune philosophie n’a réussi encore à les
remplacer.
CHAPITRE III
LE RÔLE DES GOUVERNEMENTS DANS LES RÉVOLUTIONS
§ 1.--Faible résistance des gouvernements dans les révolutions.
Beaucoup de peuples modernes, la France, l’Espagne, la Belgique,
l’Italie, L’Autriche, la Pologne, le Japon, la Turquie, le Portugal,
etc., ont depuis un siècle subi des révolutions. Elles se
caractérisèrent le plus souvent par leur instantanéité et la facilité
avec laquelle les gouvernements attaqués furent renversés.
L’instantanéité s’explique assez bien par la rapidité de la contagion
mentale due aux procédés modernes de publicité. La faible résistance des
gouvernements est plus étonnante. Elle implique en effet de leur part
une incapacité totale à rien comprendre et rien prévoir, créée par une
confiance aveugle dans leur force.
La facilité avec laquelle tombent les gouvernements n’est pas d’ailleurs
un phénomène nouveau. Il a été constaté plus d’une fois, non seulement
dans les régimes autocratiques, toujours renversés par des conspirations
de palais, mais aussi dans des gouvernements parfaitement renseignés au
moyen de la presse et de leurs agents sur l’état de l’opinion.
Parmi ces chutes instantanées, une des plus frappantes est celle qui
suivit les Ordonnances de Charles X. Ce monarque fut, on le sait,
renversé en quatre jours. Son ministre Polignac n’avait pris aucune
mesure de défense et le roi se croyait si certain de la tranquillité de
Paris qu’il était parti pour la chasse. L’armée ne lui était nullement
hostile, comme au temps de Louis XVI, mais les troupes, mal commandées,
se débandèrent devant les attaques de quelques insurgés.
Le renversement de Louis-Philippe fut plus typique encore, puisqu’il ne
résulta aucunement d’un acte arbitraire du souverain. Ce monarque
n’était pas entouré des haines qui finirent par envelopper Charles X et
sa chute fut la conséquence d’une insignifiante émeute bien facile à
réprimer.
Les historiens, qui ne comprennent guère qu’un gouvernement solidement
constitué, appuyé sur une imposante armée, puisse être renversé par
quelques émeutiers, attribuèrent naturellement à des causes profondes la
chute de Louis-Philippe. En réalité, l’incapacité des généraux chargés
de le défendre en fut le vrai motif.
Ce cas étant un des plus instructifs qu’on puisse citer, mérite de nous
arrêter un instant. Il a été parfaitement étudié par le général Bonnal,
d’après les notes d’un témoin oculaire, le général d’Elchingen. 36.000
hommes de troupe se trouvaient alors dans Paris, mais l’incapacité et la
faiblesse des chefs empêchèrent de les utiliser. Les contre-ordres se
succédaient, et finalement on interdit à la troupe de tirer sur le
peuple, permettant en outre à la foule, et rien n’était plus dangereux,
de se mêler aux soldats. L’émeute triompha alors sans combat et força le
roi à abdiquer.
Appliquant au cas précédent nos recherches sur la psychologie des foules
le général Bonnal montre avec quelle facilité eût pu être dominée
l’émeute qui renversa Louis-Philippe. Il prouve notamment que si les
chefs n’avaient pas perdu complètement la tête, une toute petite troupe
aurait empêché les insurgés d’envahir la Chambre des Députés. Cette
dernière, composée de monarchistes, eût certainement proclamé roi le
comte de Paris, sous la régence de sa mère.
Des phénomènes analogues se produisirent dans les révolutions dont
l’Espagne et le Portugal furent le théâtre.
Ces faits montrent le rôle des petites circonstances accessoires dans
les grands événements et prouvent qu’il ne faut pas trop parler des lois
générales de l’histoire. Sans l’émeute qui renversa Louis-Philippe, nous
n’aurions probablement jamais eu ni la République de 1848, ni le second
Empire, ni Sedan, ni l’invasion, ni la perte de l’Alsace.
Dans les révolutions dont je viens de parler, l’armée ne fut d’aucun
secours aux gouvernements, mais elle ne se tourna pas contre eux. Il en
arrive autrement parfois. C’est souvent l’armée qui fit, comme en
Portugal et en Turquie, les révolutions. Par elle également
s’accomplissent les innombrables évolutions des républiques latines de
l’Amérique.
Lorsqu’une révolution est faite par l’armée, les nouveaux gouvernants
tombent naturellement sous sa domination. J’ai rappelé déjà plus haut
qu’il en fut ainsi à la fin de l’Empire romain, quand les empereurs
étaient renversés par les soldats.
Le même phénomène s’observe parfois aussi dans les temps modernes.
L’extrait suivant d’un journal, à propos de la révolution grecque,
montre ce que devient un gouvernement dominé par son armée.
«Un jour on annonce que quatre-vingts officiers de marine vont
démissionner si le gouvernement ne met pas à la retraite les chefs
condamnés par eux. Un autre jour ce sont les ouvriers agricoles d’une
métairie appartenant au prince royal qui réclament le partage des
terres. La marine proteste contre l’avancement promis au colonel
Zorbas. Le colonel Zorbas, après une semaine de tractations avec le
lieutenant Typaldos, traite de puissance à puissance avec le président
du Conseil. Pendant ce temps, la Fédération des corporations flétrit
les officiers de marine. Un député demande que ces officiers et leurs
familles soient traités en brigands. Quand le commandant Miaoulis tire
sur les rebelles, les marins qui d’abord avaient obéi à Typaldos,
rentrent dans le devoir. Ce n’est plus la Grèce harmonieuse de
Périclès et de Thémistocle. C’est un hideux camp d’Agramant.»
Une révolution ne peut se faire sans le concours ou tout au moins la
neutralité de l’armée, mais il arrive le plus souvent que le mouvement
commence en dehors d’elle. Ce fut le cas des révolutions de 1830 et de
1848 puis de celle de 1870 qui renversa l’Empire à la suite de
l’humiliation éprouvée en France par la capitulation de Sedan.
La plupart des révolutions se font dans les capitales et se répandent
par voie de contagion dans tout le pays; mais ce n’est pas là une règle
constante. On sait que pendant la Révolution française, la Vendée, la
Bretagne et le Midi se révoltèrent spontanément contre Paris.
§ 2.--Comment la résistance des gouvernements peut triompher des
révolutions.
Dans la plupart des révolutions précédemment énumérées, nous avons vu
les gouvernements périr par leur faiblesse. Dès qu’on les a touchés ils
sont tombés.
La Révolution russe prouve qu’un gouvernement qui se défend avec énergie
peut finir par triompher.
Jamais révolution ne fut plus menaçante pour un gouvernement. A la suite
des désastres subis en Orient et des duretés d’un régime autocratique
trop oppressif, toutes les classes sociales y compris une partie de
l’armée et de la flotte s’étaient soulevées. Les chemins de fer, les
postes, les télégraphes étaient en grève, et par conséquent les
communications interrompues entre les diverses parties de ce gigantesque
empire.
La classe rurale, formant la majorité de la nation, commençait elle-même
à subir l’influence de la propagande révolutionnaire. Le sort des
paysans était d’ailleurs assez misérable. Ils se voyaient obligés, avec
le système du Mir, de cultiver les terres sans pouvoir en acquérir. Le
gouvernement résolut de se concilier immédiatement cette catégorie
nombreuse de paysans par sa transformation en propriétaires. Des lois
spéciales obligèrent les seigneurs à vendre aux paysans une partie de
leurs propriétés et des banques destinées à prêter aux acquéreurs les
fonds nécessaires pour rembourser les terres furent créées. Les sommes
prêtées devaient être remboursées par petites annuités prélevées sur les
produits de la vente des récoltes.
Assuré de la neutralité des paysans, le gouvernement put combattre les
fanatiques qui incendiaient les villes, jetaient des bombes dans les
foules et avaient entrepris une lutte sans merci. On fit périr tous ceux
qui purent être pris. Cette extermination est la seule méthode
découverte depuis l’origine des âges pour protéger une société contre
les révoltés qui veulent la détruire.
Le gouvernement vainqueur comprit d’ailleurs la nécessité d’accorder des
satisfactions aux légitimes réclamations de la partie éclairée de la
nation. Il créa un parlement chargé de préparer des lois et de contrôler
les dépenses.
L’histoire de la Révolution russe montre comment un gouvernement dont
tous les soutiens naturels s’écroulaient successivement put, avec de la
sagesse et de la fermeté, triompher des plus redoutables obstacles. On a
dit très justement qu’on ne renverse pas les gouvernements, mais qu’ils
se suicident.
§ 3.--Les révolutions faites par les gouvernements. Exemples divers:
Chine, Turquie, etc.
Les gouvernements combattent presque toujours les révolutions et n’en
font guère. Représentant les nécessités du moment et l’opinion générale,
ils suivent timidement les réformateurs mais ne les précèdent pas.
Parfois cependant certains gouvernements ont tenté de ces brusques
réformes qui constituent des révolutions. La stabilité ou l’instabilité
de l’âme nationale explique pourquoi ils réussissent ou échouent dans
ces tentatives.
Ils réussissent lorsque le peuple auquel le gouvernement prétend imposer
des institutions nouvelles est composé de tribus demi-barbares, sans
lois fixes, sans traditions solides, c’est-à-dire sans âme nationale
constituée. Tel fut le cas de la Russie à l’époque de Pierre le Grand.
On sait comment il essaya d’européaniser par force des populations
russes demi-asiatiques.
Le Japon constitue un autre exemple d’une révolution faite par un
gouvernement, mais c’est sa technique et non son âme qui fut
transformée.
Il faut un autocrate très puissant, doublé d’un homme de génie pour
réussir, même partiellement, de telles tâches. Le plus souvent, le
réformateur voit se dresser tout le peuple devant lui. Contrairement à
ce qui se passe dans les révolutions ordinaires, l’autocrate est alors
le révolutionnaire et le peuple le conservateur. En y regardant
attentivement, on découvre assez vite que les peuples sont toujours très
conservateurs.
L’insuccès représente du reste la règle habituelle de ces tentatives.
Qu’elles se fassent par les hautes classes ou par les couches
inférieures, les révolutions ne changent pas l’âme d’un peuple
stabilisée depuis longtemps. Elles ne transforment que les choses usées
par le temps et prêtes à tomber.
La Chine fait actuellement la très intéressante expérience de cette
impossibilité pour un gouvernement de renouveler brusquement les
institutions d’un pays. La révolution qui renversa la dynastie de ses
anciens souverains fut la conséquence indirecte du mécontentement
provoqué par les réformes que, dans le but d’améliorer un peu la Chine,
son gouvernement avait voulu imposer. La suppression de l’opium et des
jeux, la réforme de l’armée, la création d’écoles entraînèrent des
augmentations d’impôts qui, aussi bien que les réformes elles-mêmes,
indisposèrent fortement l’opinion.
Quelques lettrés chinois élevés dans les écoles européennes, profitèrent
de ce mécontentement pour soulever le peuple et faire proclamer la
république, institution dont un Chinois ne saurait avoir aucune
conception.
Elle ne pourra sûrement se maintenir bien longtemps, car l’impulsion qui
lui a donné naissance n’est pas un mouvement de progrès, mais de
réaction. Le mot de république, pour le Chinois intellectualisé par son
éducation européenne, est simplement synonyme d’affranchissement du joug
des lois, des règles et de toutes les contraintes séculaires. Après
avoir coupé sa natte, couvert sa tête d’une casquette et s’être déclaré
républicain, le jeune Chinois pense pouvoir s’adonner sans frein à tous
ses instincts. C’est un peu, au surplus, l’idée que se faisait de la
République une partie du peuple français au moment de la grande
Révolution.
La Chine découvrira vite elle aussi ce que devient une société privée de
l’armature lentement édifiée par le passé. Après quelques années de
sanglante anarchie, il lui faudra rétablir un pouvoir dont la tyrannie
sera nécessairement beaucoup plus dure que celle du régime renversé. La
science n’a pas encore découvert la baguette magique capable de faire
subsister une société sans discipline. Nul besoin de l’imposer quand
elle est devenue héréditaire, mais lorsqu’on a laissé les instincts
primitifs détruire les barrières péniblement édifiées par de lentes
acquisitions ancestrales, elle ne peut être reconstruite que par une
tyrannie énergique.