Bibliothèque de Philosophie scientifique
Dr GUSTAVE LE BON
LA
Révolution
Française
et la Psychologie
des Révolutions
Explicables seulement par la psychologie
moderne, beaucoup d’événements historiques
sont restés aussi incompris de leurs
auteurs que de leurs historiens.
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 20
1912
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays,
y compris la Suède et la Norvège.
PRINCIPALES PUBLICATIONS DU Dr GUSTAVE LE BON
1º VOYAGES, HISTOIRE, PHILOSOPHIE
Voyage aux monts Tatras, avec une carte et un panorama dressés par
l’auteur (publié par la _Société géographique de Paris_).
Voyage au Népal, avec nombreuses illustrations, d’après les
photographies et dessins exécutés par l’auteur pendant son exploration
(publié par le _Tour du Monde_).
L’Homme et les Sociétés.--Leurs origines et leur histoire. Tome Ier:
Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome II:
Développement des sociétés. (_Épuisé._)
Les Premières Civilisations de l’Orient (Égypte, Assyrie, Judée, etc.).
Grand in-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies.
(Flammarion.)
La Civilisation des Arabes. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4
cartes et 11 planches en couleurs, d’après les photographies et
aquarelles de l’auteur. (Firmin-Didot.) (_Épuisé._)
Les Civilisations de l’Inde. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures
et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur. 2e
édition. (_Épuisé._)
Les Monuments de l’Inde. In-folio, illustré de 400 planches d’après les
documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.)
(_Épuisé._)
Lois psychologiques de l’évolution des peuples. 10e édition.
Psychologie des foules. 17e édition.
Psychologie du Socialisme. 7e édition.
Psychologie de l’Éducation. 15e mille.
Psychologie politique. 9e mille.
Les Opinions et les Croyances. 8e mille.
La Révolution Française et la Psychologie des Révolutions.
2º RECHERCHES EXPÉRIMENTALES
La Fumée du Tabac. 2e édition augmentée de recherches sur divers
alcaloïdes nouveaux que la fumée du tabac contient. (_Épuisé._)
La Vie.--Traité de physiologie humaine.--1 volume in-8º illustré de 300
gravures. (_Épuisé._)
Recherches expérimentales sur l’Asphyxie. (Comptes rendus de l’Académie
des sciences.)
Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du
volume du crâne. (Mémoire couronné par l’Académie des sciences et par la
Société d’Anthropologie de Paris.) In-8º. (_Épuisé._)
La Méthode graphique et les Appareils Enregistreurs, contenant la
description de nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures.
(_Épuisé._)
Les Levers photographiques. Exposé des nouvelles méthodes de levers de
cartes et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol.
in-18. (Gauthier-Villars.)
L’équitation actuelle et ses principes.--Recherches expérimentales. 3e
édition. 1 vol. in-8º, avec 73 figures et un atlas de 200 photographies
instantanées. (_Épuisé._)
Mémoires de Physique. Lumière noire. Phosphorescence invisible. Ondes
hertziennes. Dissociation de la matière, etc. (_Revue scientifique._)
L’Évolution de la Matière, avec 63 figures. 24e mille.
L’Évolution des Forces, avec 40 figures. 14e mille.
L’Évanouissement de la Matière. Conférence publiée par le _Mercure de
France_.
Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien,
Danois, Suédois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc, Hindostani,
Japonais, etc., de quelques-uns des précédents ouvrages.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays
Copyright 1912 by ERNEST FLAMMARION
INTRODUCTION
LES RÉVISIONS DE L’HISTOIRE
L’âge moderne n’est pas seulement une époque de découvertes, mais aussi
de révision des divers éléments de la connaissance. Après avoir reconnu
qu’il n’existait aucun phénomène dont la raison première fût maintenant
accessible, la science a repris l’examen de ses anciennes certitudes et
constaté leur fragilité. Elle voit aujourd’hui ses vieux principes
s’évanouir tour à tour. La mécanique perd ses axiomes, la matière, jadis
substratum éternel des mondes, devient un simple agrégat de forces
éphémères transitoirement condensées.
Malgré son côté conjectural qui la soustrait un peu aux critiques trop
sévères, l’histoire n’a pas échappé à cette révision universelle. Il
n’est plus une seule de ses phases dont on puisse dire qu’elle soit
sûrement connue. Ce qui paraissait définitivement acquis est remis en
question.
Parmi les événements dont l’étude semblait achevée, figure la Révolution
française. Analysée par plusieurs générations d’écrivains, on pouvait la
croire parfaitement élucidée. Que dire de nouveau sur elle, sinon
modifier quelques détails?
Et voici cependant que ses défenseurs les plus convaincus commencent à
devenir fort hésitants dans leurs jugements. D’anciennes évidences
apparaissent très discutables. La foi en des dogmes tenus pour sacrés
est ébranlée. Les derniers écrits sur la Révolution trahissent ces
incertitudes. Après avoir raconté, on renonce de plus en plus à
conclure.
Non seulement les héros de ce grand drame sont discutés sans indulgence,
mais on se demande si le droit nouveau, succédant à l’ancien régime, ne
se serait pas établi naturellement sans violence, par suite des progrès
de la civilisation. Les résultats obtenus ne paraissent plus en rapport
ni avec la rançon qu’ils ont immédiatement coûtée, ni avec les
conséquences lointaines que la Révolution fit sortir des possibilités de
l’histoire.
Plusieurs causes ont amené la révision de cette tragique période. Le
temps a calmé les passions, de nombreux documents sont lentement sortis
des archives et on apprend à les interpréter avec indépendance.
Mais c’est la psychologie moderne peut-être qui agira le plus sur nos
idées en permettant de mieux pénétrer les hommes et les mobiles de leur
conduite.
Parmi ses découvertes, applicables dès maintenant à l’histoire, il faut
mentionner surtout: la connaissance approfondie des actions ancestrales,
les lois qui régissent les foules, les expériences relatives à la
désagrégation des personnalités, la contagion mentale, la formation
inconsciente des croyances, la distinction des diverses formes de
logique.
A vrai dire, ces applications de la science, utilisées dans cet ouvrage,
ne l’avaient pas été encore. Les historiens en sont restés généralement
à l’étude des documents. Elle suffisait d’ailleurs à susciter les doutes
dont je parlais à l’instant.
* * * * *
Les grands événements qui transforment la destinée des peuples
révolutions, éclosions de croyances, par exemple, sont si difficilement
explicables parfois, qu’il faut se borner à les constater.
Dès mes premières recherches historiques, j’avais été frappé par cet
aspect impénétrable de certains phénomènes essentiels, ceux relatifs à
la genèse des croyances surtout. Je sentais bien que pour les
interpréter, quelque chose de fondamental manquait. La raison ayant dit
tout ce qu’elle pouvait dire, il ne fallait plus rien en attendre et
l’on devait chercher d’autres moyens de comprendre ce qu’elle
n’éclairait pas.
Ces grandes questions restèrent longtemps obscures pour moi. De
lointains voyages consacrés à l’étude des débris de civilisations
disparues ne les avaient pas beaucoup éclaircies.
En y réfléchissant souvent, il fallut reconnaître que le problème se
composait d’une série d’autres problèmes devant être étudiés séparément.
C’est ce que je fis pendant vingt ans, consignant le résultat de mes
recherches dans une succession d’ouvrages.
Un des premiers fut consacré à l’étude des lois psychologiques de
l’évolution des peuples. Après avoir montré que les races historiques,
c’est-à-dire formées suivant les hasards de l’histoire, finissent par
acquérir des caractères psychologiques aussi stables que leurs
caractères anatomiques, j’essayai d’expliquer comment les peuples
transforment leurs institutions, leurs langues et leurs arts. Je fis
voir, dans le même ouvrage, pourquoi, sous l’influence de variations
brusques de milieu, les personnalités individuelles peuvent se
désagréger entièrement.
Mais en dehors des collectivités fixes constituées par les peuples,
existent des collectivités mobiles et transitoires, appelées foules. Or,
ces foules, avec le concours desquelles s’accomplissent les grands
mouvements historiques, ont des caractères absolument différents de ceux
des individus qui les composent. Quels sont ces caractères, comment
évoluent-ils? Ce nouveau problème fut examiné dans la _Psychologie des
foules_.
Après ces études seulement je commençai à entrevoir certaines influences
qui m’avaient échappé.
Mais ce n’était pas tout encore. Parmi les plus importants facteurs de
l’histoire, s’en trouvait un prépondérant, les croyances. Comment
naissent ces croyances, sont-elles vraiment rationnelles et volontaires,
ainsi qu’on l’enseigna longtemps? Ne seraient-elles pas, au contraire,
inconscientes, et indépendantes de toute raison? Question difficile
étudiée dans mon dernier livre _Les Opinions et les Croyances_.
Tant que la psychologie considéra les croyances comme volontaires et
rationnelles elles demeurèrent inexplicables. Après avoir prouvé
qu’elles sont irrationnelles le plus souvent et involontaires toujours,
j’ai pu donner la solution de cet important problème: comment des
croyances qu’aucune raison ne saurait justifier furent-elles admises
sans difficulté par les esprits les plus éclairés de tous les âges?
La solution des difficultés historiques poursuivie depuis tant d’années,
se montra dès lors nettement. J’étais arrivé à cette conclusion qu’à
côté de la logique rationnelle qui enchaîne les pensées et fut jadis
considérée comme notre seul guide, existent des formes de logique très
différentes: logique affective, logique collective et logique mystique,
qui dominent le plus souvent la raison, et engendrent les impulsions
génératrices de notre conduite.
Cette constatation bien établie, il me parut évident que si beaucoup
d’événements historiques restent souvent incompris, c’est qu’on veut les
interpréter aux lumières d’une logique très peu influente en réalité
dans leur genèse.
* * * * *
Toutes ces recherches, résumées ici en quelques lignes, demandèrent de
longues années. Désespérant de les terminer, je les abandonnai plus
d’une fois pour retourner à ces travaux de laboratoire où l’on est
toujours sûr de côtoyer la vérité et d’acquérir des fragments de
certitude.
Mais s’il est fort intéressant d’explorer le monde des phénomènes
matériels, il l’est plus encore de déchiffrer les hommes, et c’est
pourquoi j’ai toujours été ramené à la psychologie.
Certains principes déduits de mes recherches, me paraissant féconds, je
résolus de les appliquer à l’étude de cas concrets et fus ainsi conduit
à aborder la psychologie des révolutions, notamment celle de la
Révolution française.
En avançant dans l’analyse de notre grande Révolution, s’évanouirent
successivement la plupart des opinions déterminées par la lecture des
livres et que je considérais comme inébranlables.
Pour expliquer cette période, il ne faut pas la considérer comme un
bloc, ainsi que l’ont fait plusieurs historiens. Elle se compose de
phénomènes simultanés, mais indépendants les uns des autres.
A chacune de ses phases se déroulent des événements engendrés par des
lois psychologiques fonctionnant avec l’aveugle régularité d’un
engrenage. Les acteurs de ce grand drame semblent se mouvoir comme le
feraient les personnages de scènes tracées d’avance. Chacun dit ce qu’il
doit dire, et agit comme il doit agir.
Sans doute les acteurs révolutionnaires diffèrent de ceux d’un drame
écrit en ce qu’ils n’avaient pas étudié leurs rôles, mais d’invisibles
forces le leur dictaient comme s’ils l’eussent appris.
C’est justement parce qu’ils subissaient le déroulement fatal de
logiques incompréhensibles pour eux, qu’on les voit aussi étonnés des
événements dont ils étaient les héros, que nous le sommes nous-mêmes.
Jamais ils ne soupçonnèrent les puissances invisibles qui les faisaient
agir. De leurs fureurs, ils n’étaient pas maîtres, ni maîtres non plus
de leurs faiblesses. Ils parlent au nom de la raison, prétendent être
guidée par elle, et ce n’est nullement en réalité la raison qui les
guide.
«Les décisions que l’on nous reproche tant, écrivait Billaud-Varenne,
nous ne les voulions pas, le plus souvent deux jours, un jour
auparavant: la crise seule les suscitait.»
Ce n’est pas qu’il faille considérer les événements révolutionnaires
comme étant dominés par d’impérieuses fatalités. Les lecteurs de nos
ouvrages savent que nous reconnaissons à l’homme d’action supérieur le
rôle de désagréger les fatalités. Mais il ne peut en dissocier qu’un
petit nombre encore et est bien souvent impuissant sur le déroulement
d’événements qu’on ne domine guère qu’à leur origine. Le savant sait
détruire le microbe avant qu’il agisse, mais se reconnaît impuissant sur
l’évolution de la maladie.
* * * * *
Lorsqu’une question soulève des opinions violemment contradictoires, on
peut assurer qu’elle appartient au cycle de la croyance et non à celui
de la connaissance.
Nous avons montré dans un précédent ouvrage que la croyance, d’origine
inconsciente et indépendante de toute raison, n’était jamais
influençable par des raisonnements.
La Révolution, œuvre de croyants, ne fut guère jugée que par des
croyants. Maudite par les uns, admirée par les autres, elle est restée
un de ces dogmes acceptés ou rejetés en bloc sans qu’aucune logique
rationnelle intervienne dans un tel choix.
Si, à ses débuts, une révolution religieuse ou politique peut bien avoir
des éléments rationnels pour soutien, elle ne se développe qu’en
s’appuyant sur des éléments mystiques et affectifs absolument étrangers
à la raison.
Les historiens qui ont jugé les événements de la Révolution française au
nom de la logique rationnelle ne pouvaient les comprendre, puisque cette
forme de logique ne les a pas dictés. Les acteurs de ces événements les
ayant eux-mêmes mal pénétrés, on ne s’éloignerait pas trop de la vérité
en disant que notre Révolution fut un phénomène également incompris de
ceux qui la firent et de ceux qui la racontèrent. A aucune époque de
l’histoire on n’a aussi peu saisi le présent, ignoré davantage le passé
et moins deviné l’avenir.
* * * * *
La puissance de la Révolution ne résida pas dans les principes,
d’ailleurs bien anciens, qu’elle voulut répandre, ni dans les
institutions qu’elle prétendit fonder. Les peuples se soucient très peu
des institutions et moins encore des doctrines. Si la Révolution fut
très forte, si elle fit accepter à la France les violences, les
meurtres, les ruines et les horreurs d’une épouvantable guerre civile,
si enfin elle se défendit victorieusement contre l’Europe en armes,
c’est qu’elle avait fondé, non pas un régime nouveau, mais une religion
nouvelle. Or, l’histoire nous montre combien est irrésistible une forte
croyance. L’invincible Rome elle-même avait dû plier jadis devant des
armées de bergers nomades illuminés par la foi de Mahomet. Les rois de
l’Europe ne résistèrent pas, pour la même raison, aux soldats
déguenillés de la Convention. Comme tous les apôtres, ils étaient prêts
à s’immoler dans le seul but de propager des croyances devant, suivant
leur rêve, renouveler le monde.
La religion ainsi fondée eut la force de ses aînées, mais non leur
durée. Elle ne périt pas cependant sans laisser des traces profondes et
son influence continue toujours.
* * * * *
Nous ne considérerons pas la Révolution comme une coupure dans
l’histoire, ainsi que le crurent ses apôtres. On sait que pour montrer
leur intention de bâtir un monde distinct de l’ancien, ils créèrent une
ère nouvelle et prétendirent rompre entièrement avec tous les vestiges
du passé.
Mais le passé ne meurt jamais. Il est plus encore en nous-mêmes, que
hors de nous-mêmes. Les réformateurs de la Révolution restèrent donc
saturés à leur insu de passé, et ne firent que continuer, sous des noms
différents, les traditions monarchiques, exagérant même l’autocratie et
la centralisation de l’ancien régime. Tocqueville n’eut pas de peine à
montrer la Révolution ne faisant guère que renverser ce qui allait
tomber.
Si en réalité la Révolution détruisit peu de choses, elle favorisa
cependant l’éclosion de certaines idées qui continuèrent ensuite à
grandir. La fraternité et la liberté qu’elle proclamait ne séduisirent
jamais beaucoup les peuples, mais l’égalité devint leur évangile, le
pivot du socialisme et de toute l’évolution des idées démocratiques
actuelles. On peut donc dire que la Révolution ne se termina pas avec
l’avènement de l’Empire, ni avec les restaurations successives qui l’ont
suivie. Sourdement ou au grand jour, elle s’est déroulée lentement dans
le temps, et continue à peser encore sur les esprits.
* * * * *
L’étude de la Révolution française, à laquelle est consacrée une grande
partie de cet ouvrage, ôtera peut-être plus d’une illusion au lecteur,
en lui montrant que les livres qui la racontent contiennent un agrégat
de légendes fort lointaines des réalités.
Ces légendes resteront sans doute plus vivantes que l’histoire. Ne le
regrettons pas trop. Il peut être intéressant pour quelques philosophes
de connaître la vérité, mais pour les peuples les chimères sembleront
toujours préférables. Synthétisant leur idéal elles constituent de
puissants mobiles d’action. On perdrait courage si l’on n’était soutenu
par des idées fausses, disait Fontenelle. Jeanne d’Arc, les Géants de la
Convention, l’Épopée impériale, tous ces flamboiements du passé,
resteront toujours des générateurs d’espérance, aux heures sombres qui
suivent les défaites. Ils font partie de ce patrimoine d’illusions
léguées par nos pères et dont la puissance est parfois supérieure à
celle des réalités. Le rêve, l’idéal, la légende, en un mot l’irréel,
voilà ce qui mène l’histoire.
La Révolution Française
et la
Psychologie des Révolutions
PREMIÈRE PARTIE
LES ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES DES MOUVEMENTS RÉVOLUTIONNAIRES
LIVRE I
CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES RÉVOLUTIONS
CHAPITRE I
LES RÉVOLUTIONS SCIENTIFIQUES ET LES RÉVOLUTIONS POLITIQUES
§ 1.--Classification des révolutions.
On applique généralement le terme de révolution aux brusques changements
politiques, mais cette expression doit être attribuée à toutes les
transformations subites, ou paraissant telles, de croyances, d’idées et
de doctrines.
Nous avons étudié, ailleurs, le rôle des éléments rationnels affectifs
et mystiques dans la genèse des opinions et des croyances qui
déterminent la conduite. Il serait donc inutile d’y revenir.
Une révolution peut finir par une croyance, mais elle débute souvent
sous l’action de mobiles parfaitement rationnels: suppression d’abus
criants, d’un régime despotique détesté, d’un souverain impopulaire,
etc.
Si l’origine d’une révolution est parfois rationnelle, il ne faut pas
oublier que les raisons invoquées pour la préparer n’agissent sur les
foules qu’après s’être transformées en sentiments. Avec la logique
rationnelle, on peut montrer les abus à détruire, mais pour mouvoir les
multitudes, il faut faire naître en elles des espérances. On n’y arrive
que par la mise en jeu d’éléments affectifs et mystiques, donnant à
l’homme la puissance d’agir. A l’époque de la Révolution française, par
exemple, la logique rationnelle, maniée par les philosophes, fit
apparaître les inconvénients de l’ancien régime et suscita le désir d’en
changer. La logique mystique inspira la croyance dans les vertus d’une
société créée de toutes pièces d’après certains principes. La logique
affective déchaîna les passions contenues par des freins séculaires et
conduisit aux pires excès. La logique collective domina les clubs et les
assemblées et poussa leurs membres à des actes que ni la logique
rationnelle, ni la logique affective, ni la logique mystique ne leur
aurait fait commettre.
Quelle que soit son origine, une révolution ne produit de conséquences
qu’après être descendue dans l’âme des multitudes. Les événements
acquièrent alors les formes spéciales résultant de la psychologie
particulière des foules. Les mouvements populaires ont pour cette raison
des caractéristiques tellement accentuées que la description de l’un
d’eux suffit à faire connaître les autres.
La multitude est donc l’aboutissant d’une révolution, mais n’en
constitue pas le point de départ. La foule représente un être amorphe,
qui ne peut rien et ne veut rien sans une tête pour la conduire. Elle
dépasse bien vite ensuite l’impulsion reçue, mais ne la crée jamais.
Les brusques révolutions politiques, qui frappent le plus les
historiens, sont parfois les moins importantes. Les grandes révolutions
sont celles des mœurs et des pensées. Ce n’est pas en changeant le nom
d’un gouvernement que l’on transforme la mentalité d’un peuple.
Bouleverser les institutions d’une nation, n’est pas renouveler son âme.
Les véritables révolutions, celles qui transformèrent la destinée des
peuples, se sont accomplies le plus souvent d’une façon si lente que les
historiens ont peine à en marquer les débuts. Le terme d’évolution leur
est beaucoup mieux applicable que celui de révolution.
Les divers éléments que nous avons énumérés, entrant dans la genèse de
la plupart des révolutions, ne sauraient servir à les classer.
Considérant uniquement le but qu’elles se proposent, nous les diviserons
en révolutions scientifiques, révolutions politiques, révolutions
religieuses.
§ 2.--Les révolutions scientifiques.
Les révolutions scientifiques sont de beaucoup les plus importantes.
Bien qu’attirant peu l’attention, elles sont souvent chargées de
conséquences lointaines que n’engendrent pas les révolutions politiques.
Nous les plaçons donc en tête de notre énumération bien que ne pouvant
les étudier ici.
Si par exemple nos conceptions de l’univers ont profondément changé
depuis l’époque de la Renaissance, c’est parce que les découvertes
astronomiques et l’application des méthodes expérimentales, les ont
révolutionnées en montrant que les phénomènes, au lieu d’être
conditionnés par les caprices des dieux, étaient régis par d’invariables
lois.
A de pareilles révolutions convient, en raison de leur lenteur, le nom
d’évolutions. Mais il en est d’autres qui, bien que du même ordre,
méritent, par leur rapidité, le nom de révolutions. Telles les théories
de Darwin bouleversant en quelques années toute la biologie; telles les
découvertes de Pasteur qui, du vivant de son auteur, transformèrent la
médecine. Telle encore la théorie de la dissociation de la matière
prouvant que l’atome jadis supposé éternel n’échappe pas aux lois qui
condamnent tous les éléments de l’univers à décliner et périr.
Ces révolutions scientifiques s’opérant dans les idées sont purement
intellectuelles. Nos sentiments, nos croyances n’ont aucune prise sur
elles. On les subit, sans les discuter. Leurs résultats étant
contrôlables par l’expérience, elles échappent à toute critique.
§ 3.--Les révolutions politiques.
Au-dessous et très loin de ces révolutions scientifiques, génératrices
du progrès des civilisations, figurent les révolutions religieuses et
politiques sans parenté avec elles. Alors que les révolutions
scientifiques dérivent uniquement d’éléments rationnels, les croyances
politiques et religieuses ont presque exclusivement pour soutiens des
facteurs affectifs et mystiques. La raison ne joue qu’un faible rôle
dans leur genèse.
J’ai longuement insisté dans mon livre, _les Opinions et les Croyances_,
sur l’origine affective et mystique des croyances, et montré qu’une
croyance politique ou religieuse constitue un acte de foi élaboré dans
l’inconscient et sur lequel, malgré toutes les apparences, la raison est
sans prise. J’ai fait voir également que la croyance arrive parfois à un
degré d’intensité tel que rien ne peut lui être opposé. L’homme
hypnotisé par sa foi devient alors un apôtre, prêt à sacrifier ses
intérêts, son bonheur, sa vie même pour le triomphe de cette foi. Peu
importe l’absurdité de sa croyance, elle est pour lui une vérité
éclatante. Les certitudes d’origine mystique possèdent ce merveilleux
pouvoir de dominer entièrement les pensées et de n’être influencées que
par le temps.
Par le fait seul qu’elle est considérée comme vérité absolue, la
croyance devient nécessairement intolérante. Ainsi s’expliquent les
violences, les haines, les persécutions, cortège habituel des grandes
révolutions politiques et religieuses, la Réforme et la Révolution
française notamment.
Certaines périodes de notre histoire restent incompréhensibles si on
oublie l’origine affective et mystique des croyances, leur intolérance
nécessaire, l’impossibilité de les concilier quand elles se trouvent en
présence, et enfin la puissance conférée par les croyances mystiques aux
sentiments qui se mettent à leur service.
Les conceptions précédentes sont trop neuves encore pour avoir pu
modifier la mentalité des historiens. Ils persisteront longtemps à
vouloir expliquer par la logique rationnelle une foule de phénomènes qui
lui sont étrangers.
Des événements, tels que la Réforme qui bouleversa la France pendant
cinquante ans, ne furent nullement déterminés par des influences
rationnelles. Ce sont pourtant toujours elles qu’on invoque, même dans
les livres les plus récents. C’est ainsi, par exemple, que dans
l’_Histoire générale_ de MM. Lavisse et Rambaud, on lit l’explication
suivante de la Réforme:
«C’est un mouvement spontané, né çà et là dans le peuple, de la lecture
de l’Évangile et des libres réflexions individuelles que suggèrent à des
gens simples une conscience très pieuse et _une raison très hardie_.»
Contrairement aux assertions de ces historiens, on peut dire avec
certitude, d’abord, que de tels mouvements ne sont jamais spontanés et
ensuite que la raison ne prend aucune part à leur élaboration.
La force des croyances politiques et religieuses qui ont soulevé le
monde, réside précisément en ce fait, qu’étant issues d’éléments
affectifs et mystiques, la raison ne les crée, ni ne les transforme.
Politiques ou religieuses, les croyances ont une origine commune et
obéissent aux mêmes lois. Ce n’est pas avec la raison, mais le plus
souvent contre toute raison qu’elles se sont formées. Bouddhisme,
Islamisme, Réforme, Jacobinisme, Socialisme, etc., semblent des formes
de pensée bien distinctes. Elles ont cependant des bases affectives et
mystiques identiques et obéissent à des logiques sans parenté avec la
logique rationnelle.
* * * * *
Les révolutions politiques peuvent résulter de croyances établies dans
les âmes, mais beaucoup d’autres causes les produisent. Le terme de
mécontentement en représente la synthèse. Dès que ce mécontentement est
généralisé, un parti se forme qui devient souvent assez fort pour lutter
contre le gouvernement.
Le mécontentement doit généralement être accumulé longtemps pour
produire ses effets, et c’est pourquoi une révolution ne représente pas
toujours un phénomène qui finit, suivi d’un autre qui commence, mais un
phénomène continu, ayant un peu précipité son évolution. Toutes les
révolutions modernes ont été cependant des mouvements brusques,
entraînant le renversement instantané des gouvernements. Telles, par
exemple, les révolutions brésiliennes, portugaises, turques, chinoises,
etc.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les peuples très conservateurs
sont voués aux révolutions les plus violentes. Étant conservateurs, ils
n’ont pas su évoluer lentement pour s’adapter aux variations de milieux
et quand l’écart est devenu trop grand, ils sont obligés de s’y adapter
brusquement. Cette évolution subite constitue une révolution.
Les peuples à adaptation progressive n’échappent pas toujours eux-mêmes
aux révolutions. Ce fut seulement par une révolution que les Anglais
réussirent, en 1688, à terminer la lutte prolongée depuis un siècle
entre la royauté qui voulait être absolue et la nation qui prétendait se
gouverner par l’intermédiaire de ses délégués.
Les grandes révolutions commencent généralement par en haut et non par
en bas, mais quand le peuple a été déchaîné, c’est à lui qu’elles
doivent leur force.
Il est évident que toutes les révolutions n’ont pu se faire, et ne
pourront d’ailleurs jamais se faire qu’avec le concours d’une fraction
importante de l’armée. La royauté ne disparut pas en France le jour où
fut guillotiné Louis XVI, mais à l’heure précise où ses troupes
indisciplinées refusèrent de le défendre.
C’est surtout par contagion mentale que se désaffectionnent les armées,
assez indifférentes, au fond, à l’ordre de choses établi. Dès que la
coalition de quelques officiers eut réussi à renverser le gouvernement
turc, les officiers grecs songèrent à les imiter et à changer de
gouvernement, bien qu’aucune analogie n’existât entre les deux régimes.
Un mouvement militaire peut renverser un gouvernement--et dans les
républiques espagnoles ils ne se renversent guère autrement--mais pour
que la révolution ainsi obtenue produise de grands effets, elle doit
avoir toujours à sa base un mécontentement général et des espérances.
A moins qu’il ne devienne universel et excessif, le mécontentement ne
suffit pas à faire les révolutions. On entraîne facilement une poignée
d’hommes à piller, démolir ou massacrer, mais pour soulever tout un
peuple, ou du moins une grande partie de ce peuple, l’action répétée des
meneurs est nécessaire. Ils exagèrent le mécontentement, persuadent aux
mécontents que le gouvernement est l’unique cause de tous les événements
fâcheux qui se produisent, les disettes notamment, et assurent que le
nouveau régime proposé par eux engendrera une ère de félicités. Ces
idées germent, se propagent par suggestion et contagion et le moment
arrive où la révolution est mûre.
De cette façon se préparèrent la révolution chrétienne et la Révolution
française. Si la dernière se fit en peu d’années, et la première en
nécessita un grand nombre, c’est que notre Révolution eut vite la force
armée pour elle, alors que le Christianisme n’obtint que très tard le
pouvoir matériel. Aux débuts ses seuls adeptes furent les petits, les
humbles, les esclaves, enthousiasmés par la promesse de voir leur vie
misérable transformée en une éternité de délices. Par un phénomène de
contagion de bas en haut dont l’histoire fournit plus d’un exemple, la
doctrine finit par envahir les couches supérieures de la nation, mais il
fallut fort longtemps avant qu’un empereur crût la foi nouvelle assez
répandue pour l’adopter comme religion officielle.
§ 4.--Les résultats des révolutions politiques.
Lorsqu’un parti triomphe, il tâche naturellement d’organiser la société
suivant ses intérêts. L’organisation se trouvera donc différente,
suivant que la révolution aura été faite par des militaires, des
radicaux, des conservateurs, etc. Les lois et les institutions nouvelles
dépendront des intérêts du parti triomphant et des classes qui l’auront
aidé, le clergé par exemple.
Si le triomphe a lieu à la suite de luttes violentes, comme au moment de
la Révolution, les vainqueurs rejetteront en bloc tout l’arsenal de
l’ancien droit. Les partisans du régime déchu seront persécutés,
expulsés ou exterminés.
Le maximum de violence dans les persécutions est atteint lorsque le
parti triomphant défend, en plus de ses intérêts matériels, une
croyance. Le vaincu ne peut alors espérer aucune pitié. Ainsi
s’expliquent les expulsions des Maures par les Espagnols, les autodafés
de l’inquisition, les exécutions de la Convention et les lois récentes
contre les congrégations religieuses.
Cette puissance absolue que s’attribue le vainqueur le conduit parfois à
des mesures extrêmes, décréter par exemple, comme au temps de la
Convention, que l’or sera remplacé par du papier, que les marchandises
seront vendues au prix fixé par lui, etc. Il se heurte bientôt alors à
un mur de nécessités inéluctables qui tournent l’opinion contre sa
tyrannie et finissent par le laisser désarmé devant les attaques, comme
cela eut lieu à la fin de notre Révolution. C’est ce qui arriva
récemment aussi à un ministère socialiste australien composé presque
exclusivement d’ouvriers. Il édicta des lois si absurdes, accorda de
tels privilèges aux syndiqués que l’opinion se dressa d’une façon
unanime contre lui, et qu’en trois mois il fut renversé.
Mais les cas que nous venons de relater sont exceptionnels. La plupart
des révolutions ont été accomplies pour amener au pouvoir un souverain
nouveau. Or, ce souverain sait fort bien que la première condition de sa
durée consiste à ne pas favoriser trop exclusivement une classe unique,
mais de tâcher de se les concilier toutes. Pour y parvenir, il établira
une sorte d’équilibre entre elles, de manière à n’être dominé par
aucune. Permettre à une classe de devenir prépondérante est se condamner
à l’avoir bientôt pour maître. Cette loi est une des plus sûres de la
psychologie politique. Les rois de France la comprenaient fort bien
quand ils luttaient énergiquement contre les empiétements de la noblesse
d’abord et du clergé ensuite. S’ils ne l’avaient pas fait, leur sort eût
été celui de ces empereurs allemands du Moyen Age qui, excommuniés par
les papes, en étaient réduits, comme Henri IV à Canossa, à faire un
pèlerinage pour aller leur demander humblement pardon.
Cette même loi s’est toujours vérifiée au cours de l’histoire. Lorsqu’à
la fin de l’Empire romain la caste militaire devint prépondérante, les
empereurs dépendirent entièrement de leurs soldats qui les nommaient et
les dépossédaient à leur gré.
Ce fut donc un grand avantage pour la France d’avoir été pendant
longtemps gouvernée par un monarque à peu près absolu, supposé tenir son
pouvoir de la divinité et entouré par conséquent d’un prestige
considérable. Sans une telle autorité, il n’aurait pu contenir ni la
noblesse féodale, ni le clergé, ni les Parlements. Si la Pologne, vers
la fin du XVIe siècle, était arrivée elle aussi à posséder une monarchie
absolue respectée, elle n’aurait pas descendu cette pente de la
décadence qui amena sa disparition de la carte de l’Europe.
Nous avons constaté dans ce chapitre que les révolutions politiques
peuvent s’accompagner de transformations sociales importantes. Nous
verrons bientôt combien sont faibles ces transformations auprès de
celles que les révolutions religieuses produisent.
CHAPITRE II
LES RÉVOLUTIONS RELIGIEUSES
§ 1.--Importance de l’étude d’une révolution religieuse pour la
compréhension des grandes révolutions politiques.
Une partie de cet ouvrage sera consacrée à la Révolution française. Elle
est pleine de violences qui ont naturellement leurs causes
psychologiques.
Ces événements exceptionnels remplissent toujours d’étonnement et
semblent même inexplicables. Ils deviennent compréhensibles cependant si
l’on considère que la Révolution française, constituant une religion
nouvelle, devait obéir aux lois de la propagation de toutes les
croyances. Ses fureurs et ses hécatombes deviennent alors très
intelligibles.
En étudiant l’histoire d’une grande révolution religieuse, celle de la
Réforme, nous verrons que nombre d’éléments psychologiques qui y
figurèrent agirent également pendant la Révolution française. Dans l’une
et dans l’autre, on constate le peu d’influence de la valeur rationnelle
d’une croyance sur sa propagation, l’inefficacité des persécutions,
l’impossibilité de la tolérance entre croyances contraires, les
violences et les luttes désespérées résultant du conflit de fois
diverses. On y observe encore l’exploitation d’une croyance, par des
intérêts très indépendants de cette croyance. On y voit enfin qu’il est
impossible de modifier les convictions des hommes sans modifier aussi
leur existence.
Ces phénomènes constatés, il apparaîtra clairement pourquoi l’évangile
de la Révolution se propagea par les mêmes méthodes que tous les
évangiles religieux, celui de Calvin, notamment. Il n’aurait pu
d’ailleurs se propager autrement.
Mais s’il existe des analogies étroites entre la genèse d’une révolution
religieuse, telle que la Réforme et celle d’une grande révolution
politique comme la nôtre, leurs suites lointaines sont bien différentes,
et ainsi s’explique l’inégalité de leur durée. Dans les révolutions
religieuses, aucune expérience ne peut révéler aux fidèles qu’ils se
sont trompés, puisqu’il leur faudrait aller au ciel pour le savoir. Dans
les révolutions politiques l’expérience montre vite l’erreur des
doctrines, et oblige à les abandonner.
C’est ainsi qu’à la fin du Directoire, l’application des croyances
jacobines avait conduit la France à un tel degré de ruine, de misère et
de désespoir que les plus farouches jacobins eux-mêmes durent renoncer à
leur système. Survécurent seulement de leurs théories quelques principes
non vérifiables par l’expérience, tel le bonheur universel, que
l’égalité devait faire régner parmi les hommes.
§ 2.--Les débuts de la Réforme et ses premiers adeptes.
La Réforme devait finir par exercer une influence profonde sur les
sentiments et les idées morales de beaucoup d’hommes. Plus modeste à ses
débuts, elle fut d’abord une simple lutte contre les abus du clergé, et,
au point de vue pratique, un retour aux prescriptions de l’Évangile.
Elle ne constitua jamais, en tout cas, comme on l’a prétendu, une
aspiration vers la liberté de pensée. Calvin était aussi intolérant que
Robespierre et tous les théoriciens de l’époque considéraient que la
religion des sujets devait être celle du prince qui les gouvernait. Dans
tous les pays où s’établit, en effet, la Réforme, le souverain remplaça
le pape romain avec les mêmes droits et la même puissance.
Faute de publicité et de moyens de communications, la nouvelle foi se
propagea d’abord assez lentement en France. C’est vers 1520 que Luther
recruta quelques adeptes et seulement vers 1535 que la croyance se
répandit assez pour qu’on jugeât nécessaire de brûler ses disciples.
Conformément à une loi psychologique bien connue, les exécutions ne
firent que favoriser la propagation de la Réforme. Ses premiers fidèles
comptaient des prêtres et des magistrats, mais principalement d’obscurs
artisans. Leur conversion s’opéra presque exclusivement par contagion
mentale et suggestion.
Dès qu’une croyance nouvelle se répand, on voit se grouper autour d’elle
beaucoup d’hommes indifférents à cette croyance, mais y trouvant des
prétextes pour assouvir leurs passions et leurs convoitises. Ce
phénomène s’observa au moment de la Réforme dans plusieurs pays, en
Allemagne et en Angleterre notamment. Luther ayant enseigné que le
clergé n’a pas besoin de richesses, les seigneurs allemands trouvèrent
excellente une religion qui leur permettait de s’emparer des biens de
l’Église. Henri VIII s’enrichit par une opération analogue. Les
souverains souvent molestés par les papes ne pouvaient voir, en général,
que d’un œil favorable une doctrine ajoutant à leur pouvoir politique le
pouvoir religieux et faisant de chacun d’eux un pape. Loin de diminuer
l’absolutisme des chefs, la Réforme ne fit donc que l’exagérer.
§ 3.--Valeur rationnelle des doctrines de la Réforme.
La Réforme bouleversa l’Europe, et faillit ruiner la France, qu’elle
transforma, pendant cinquante ans, en champ de bataille. Jamais cause
aussi insignifiante au point de vue rationnel ne produisit d’aussi
grands effets.
Elle est une des innombrables preuves démontrant que les croyances se
propagent en dehors de toute raison. Les doctrines théologiques qui
soulevèrent alors si violemment les âmes, et notamment celles de Calvin,
sont, à l’égard de la logique rationnelle, indignes d’examen.
Très préoccupé de son salut, ayant du diable une peur excessive, que son
confesseur ne réussissait pas à calmer, Luther cherchait les moyens les
plus sûrs de plaire à Dieu pour éviter l’enfer. Après avoir commencé par
refuser au pape le droit de vendre des indulgences, il nia entièrement
son autorité et celle de l’Église, condamna les cérémonies religieuses,
la confession, le culte des saints, et déclara que les chrétiens ne
devaient avoir d’autres règles de conduite que la Bible. Il considérait,
d’ailleurs, qu’on ne pouvait être sauvé sans la grâce de Dieu.
Cette dernière théorie, dite de la prédestination, un peu incertaine
chez Luther, fut précisée par Calvin, qui en fit le fond même d’une
doctrine à laquelle la plupart des protestants obéissent encore. Suivant
lui «De toute éternité, Dieu a prédestiné certains hommes à être brûlés,
d’autres à être sauvés.» Pourquoi cette monstrueuse iniquité? simplement
parce que «c’est la volonté de Dieu».
Ainsi, d’après Calvin, qui ne fit d’ailleurs que développer certaines
assertions de saint Augustin, un Dieu tout-puissant se serait amusé à
fabriquer des créatures simplement pour les envoyer brûler pendant toute
l’éternité, sans tenir compte de leurs actions et de leurs mérites! Il
est merveilleux qu’une aussi révoltante insanité ait pu subjuguer les
âmes pendant si longtemps et en subjugue beaucoup encore[1].
[1] La doctrine de la prédestination continue à s’enseigner dans les
catéchismes protestants, comme le prouve le passage suivant extrait
de la dernière édition d’un catéchisme officiel que j’ai fait venir
d’Édimbourg:
«By the decree of God, for the manifestation of his glory, some men
and angels are predestinated unto everlasting life, and others
foreordained to everlasting death.
These angels and men, thus predestinated and foreordained, are
particulariy and unchangeably designed; and their number is so
certain and definite, that it cannot be either increased or
diminished.
Those of mankind that are predestinated unto life, God, before the
foundation of the world was laid, according to his eternal and
immutable purpose, and the secret counsel and good pleasure of his
will, hath chosen in Christ unto everlasting glory, out of his mere
free grace and love, without any foresight of faith or good works,
or perseverance in either of them, or any other thing in the
creature, as conditions, or causes moving him thereunto; and all to
the praise of his glorious grace.
As God hath appointed the elect unto glory, so hath he, by the
eternal and most free purpose of his will, foreordained all the
means thereunto. Wherefore they who are elected being fallen in
Adam, are redeemed by Christ; are effectually called unto faith in
Christ by his Spirit working in due season; are justified adopted,
sanctified and kept by his power through faith unto salvation.
Neither are any other redeemed by Christ, effectually called,
justified, adopted, sanctified, and saved, but the elect only.»
La psychologie de Calvin n’est pas sans rapport avec celle de
Robespierre. Possesseur, comme ce dernier, de la vérité pure, il
envoyait à la mort ceux qui ne partageaient pas ses doctrines. Dieu,
assurait-il, veut: «qu’on mette en oubli toute humanité, quand il est
question de combattre pour sa gloire».
Le cas de Calvin et de ses disciples montre que les choses
rationnellement les plus contradictoires se concilient parfaitement dans
les cervelles hypnotisées par une croyance. Aux yeux de la logique
rationnelle, il semble impossible d’asseoir une morale sur la théorie de
la prédestination puisque les hommes, quoi qu’ils fassent, sont sûrs
d’être sauvés ou damnés. Cependant, Calvin n’eut pas de difficulté à
créer une morale très sévère sur une base totalement illogique. Se
considérant comme des élus de Dieu, ses sectateurs étaient tellement
gonflés d’orgueil par la conscience de leur dignité qu’ils se croyaient
tenus, dans leur conduite, à servir de modèles.
§ 4.--Propagation de la Réforme.
La foi nouvelle se propagea, non par des discours, moins encore par des
raisonnements, mais par le mécanisme décrit dans notre précédent
ouvrage, c’est-à-dire sous l’influence de l’affirmation, de la
répétition, de la contagion mentale et du prestige. Les idées
révolutionnaires se répandirent plus tard en France de la même façon.
Les persécutions, nous le disions plus haut, ne firent que favoriser
cette extension. Chaque exécution amenait des conversions nouvelles,
comme cela s’observa aux premiers âges du christianisme. Anne Dubourg,
conseiller au Parlement, condamné à être brûlé vif, marcha vers le
bûcher en exhortant la foule à se convertir. «Sa constance, au dire d’un
témoin, fit parmi les jeunes gens des écoles plus de protestants que les
livres de Calvin.»
Pour empêcher les condamnés de parler au peuple on leur coupait la
langue avant de les brûler. L’horreur du supplice était accrue un
attachant les victimes à une chaîne de fer qui permettait de les plonger
dans le bûcher et de les en retirer à plusieurs reprises.
Rien cependant n’amenait les protestants à se rétracter, alors même
qu’on offrait de les amnistier après leur avoir fait sentir le feu.
En 1535, François Ier, revenu de sa tolérance première, ordonna
d’allumer à la fois six bûchers dans Paris. La Convention se borna,
comme on sait, à une seule guillotine dans la même ville. Il est
probable d’ailleurs que les supplices ne devaient pas être très
douloureux. On avait déjà remarqué l’insensibilité des martyrs
chrétiens. Les croyants sont hypnotisés par leur foi et nous savons
aujourd’hui que certaines formes d’hypnotisme engendrent l’insensibilité
complète.
La foi nouvelle progressa rapidement. En 1560, il y avait 2.000 églises
réformées en France et beaucoup de grands seigneurs, d’abord assez
indifférents, adhéraient à la doctrine.
§ 5.--Conflit entre croyances religieuses différentes. Impossibilité de
la tolérance.
J’ai déjà répété que l’intolérance accompagne toujours les fortes
croyances. Les révolutions religieuses et politiques en fournissent de
nombreuses preuves et nous montrent aussi que l’intolérance entre
sectateurs de religions voisines est beaucoup plus grande qu’entre les
défenseurs de croyances éloignées, l’islamisme et le christianisme, par
exemple. Si l’on considère, en effet, les croyances pour lesquelles la
France fut déchirée pendant si longtemps, on remarquera qu’elles ne
différaient que sur des points accessoires. Catholiques et protestants
adoraient exactement le même Dieu et ne divergeaient que par la manière
de l’adorer. Si la raison avait joué le moindre rôle dans l’élaboration
de leur croyance, elle eût montré facilement qu’il devait être assez
indifférent à Dieu de se voir adoré de telle ou telle façon.