accompagné du petit, et commence:
-- Mes frères, vous lavez tous appris, on nous a volé notre vache...
Je ne veux pas vous en parler; seulement la vérité est toujours bonne
à connaître, et toujours la vérité sort de la bouche innocente...
Allons, mignon, dis ce que tu sais.
Et le petit alors:
_Je rends grâce au bon Dieu!
Les hommes de Monieux
Ont tous porté du bois de leur curé joyeux_:
_Mais lui tout seul, mon père
Ne sest pas laissé faire_.
Je vous laisse à penser le rire...
Nous prîmes à Monieux la combe de la Nesque, petit cours deau
sauvage, qui bondit, comme dit Gras,
_Entre deux falaises à pic, couvertes de halliers,
Où les bergers pendent l'appât
Pour attraper les merles_.
et nous marchâmes là dans les rochers, à tout hasard, pour gagner, si
nous pouvions, le même jour, Vénasque. Mais qui compte sans lhôte,
dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous errions
encore parmi les précipices, au pied dun haut escarpement quon
nomme le Rocher du Cire, où plus tard nous plaçâmes lépisode de
_Calendal_ lorsquil dénicha les ruches dabeilles,
_La Nesque, par-dessous, affreuse,
Ouvrait sa ténébreuse gorge_
et, la nuit nous couvrant peu à peu de son ombre, voici quà un
endroit appelé le Pas de lAscle, un véritable labyrinthe, nous ny,
voyions plus devant nous, en danger, à tout pas, de glisser et
tomber, la tête la première, par là-bas je ne sais ou.
-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de laisser nos
os ici dans quelque gouffre, avant davoir accompli notre oeuvre
félibréenne. Je serais davis de retourner.
-- Hé! en avant, fit Grivolas, nous venons tout à lheure "les effets
de la lune" sur les roches de la Nesque.
-- Si tu veux te précipiter, lui cria Aubanel, libre à toi, mon ami
Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire dévorer par
les loups.
Et là-dessus nous remontâmes, en tâtonnant de-ci de-là, pour nous
sortir des précipices, harassés, défaillants, tout en nage. Nous
vîmes alors par bonheur, dans lobscurité, au loin, poindre une
petite lumière.
Nous y allâmes. Cétait une masure écartée dans la montagne, quon
appelait les Bessons. Nous frappâmes. On nous ouvrit; et de leur
mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent
lhospitalité et ils nous dirent:
"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas; lautre année,
une nuit dhiver, nous avions entendu des cris, sans savoir ce qui
arrivait...
"Quand le matin nous allâmes voir, nous trouvâmes mort dans la
Nesque, là-bas vers le Pas de lAscle, un pauvre prêtre qui sétait
décroché et tout meurtri."
-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous tavions suivi? fit Aubanel à
Grivolas.
-- Bah! repartit le peintre, vous êtes des soldats du pape.
La ménagère, en même temps, avait mis la marmite sur le feu, avec de
lail, de la sauge, et une poignée de sel, tout aspergé dhuile. Elle
nous trempa bientôt une odorante eau bouillie, si bonne quAubanel,
tout petit homme quil fût, en vida onze assiettées, et le grand
félibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe et du bon
sommeil que nous fîmes à la grange des Bessons que, dans son _Livre
de lAmour_, il y fait lallusion suivante:
_La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain brun, va
quérir de leau fraîche -- Avec son broc de cuivre; ensuite sur le
seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent à la maison. --
Et la soupe est versée; pendant quelle simbibe,-- Lhôte amical
vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun à son tour,
aïeul, mari, femme et enfants, -- Tirent une assiettée et apaisent
leur faim. -- Et vous mangez la soupe et êtes de la famille. -- Mais,
le repas fini, déjà chacun sommeille: -- Lhôtesse avec une lampe va
vous quérir un drap, -- Un beau drap de toile blonde, tout rude et
tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour lâme. -- Ah!
quil fait bon dormir, dans les bergeries, sur le feuillage, --
Dormir sans rêves, au milieu des troupeaux, -- Nêtre ensuite
réveillé que par les grelots -- Des chèvres, le matin, et aller avec
les plâtres -- Se coucher tout le jour et sentir le marrube!_
Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute bourdonnante
dabeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel des
fleurs, nous arrivâmes enfin, et par une chaleur qui faisait béer les
lézards, au village de Méthamîs. Nous demandâmes lauberge. Mais
va-ten voir sils viennent! Nous y trouvâmes porte close; lhôte et
lhôtesse
moissonnaient.
Nous entrâmes au café, pour voir si en payant on voudrait nous
apprêter quelque chose pour dîner.
-- Cela mest défendu, nous dit le cafetier, comme de tuer un homme!
-- Et pourquoi?
-- Cest que lauberge, appartenant à la commune, safferme sous
condition que personne autre nait le droit de donner à manger aussi.
-- Il nous faut donc crever de faim?
-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir autre
chose quà boire.
Nous bûmes un coup pour nous rafraîchir, et de là, tout poussiéreux,
nous allâmes chez M. le Maire de Méthamis.
Le maire, un grand rustaud, moricaud et grêlé comme une poêle à
châtaignes, croyant avoir affaire à des batteurs destrade, nous fait
brutalement, comme quelquun que lon dérange:
-- Que voulez-vous?
-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au cafe-tier
lautorisation nécessaire pour nous servir à manger, du moment,
monsieur le Maire, que votre auberge est fermée...
-- Avez-vous des papiers?
-- Que diable! nous sommes dici dAvignon: si lon ne peut plus
faire un pas, ni manger une omelette dans le département, sans avoir
des papiers...
-- Ça, point tant de raisons! vous irez vous expliquer, accompagnés
de mes deux gardes, devant le commissaire de police du canton.
-- Mais peste! vous voulez rire? nous voilà nen pouvant plus...
-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; jai un bon mulet.
Cela commençait, parbleu! à ne plus tant nous amuser, dautant plus,
saperlotte! que nous navions rien dans le ventre.
-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous conduire chez
M. le curé, je suis sûr quil nous connaîtra.
-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux.
Et arrivés au presbytère, en présence du prêtre:
-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Curé, si vous connaissez ces
individus.
Le curé de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit dabord des
chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos visages:
-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces messieurs.
-- Mais regardez-moi bien, monsieur le curé, fit Aubanel, ne vous
souvient-il pas de mavoir vu en Avignon, dans ma librairie?
-- Ah! monsieur Aubanel?
-- Précisément.
-- Monsieur Aubanel, cria le curé de Méthamis, libraire et imprimeur
de notre Saint Père le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte vite les
petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit à la
santé de lAlmanach provençal et des félibres!
Et comme nous tournions la tête, pour voir un peu la mine du maire de
Méthamis, celui-ci, en cherchant la porte quil ne pouvait retrouver,
grommelait:
-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Curé. Il faut que
jaille mettre au joug.
Cest bien. Quand nous sortîmes, au bout dun moment, laubergiste
sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient:
-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire vient de
dire que si vous désiriez manger...
Mais dépités et dédaigneux, nous, tels que des apôtres qui ont été
méconnus, en resserrant nos ceintures nous secouâmes sur Méthamis la
poussière de nos souliers et nous reprîmes clopin-clopant la descente
de la Nesque.
-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel à Grivolas, tu vois
que les soldats du Pape sont encore bons à quelque chose?
-- Je ne dis pas, mais à Venasque, répondait notre artiste en se
léchant la barbe, si nous tombions sur un monceau de lapins, de
poulets, de levrauts et de dindes, comme à la fête de Montbrun, il me
semble que tout à lheure, mes amis, nous y taperions.
Hélas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. A Venasque,
laubergiste, charron de son métier, nous fit souper, lanimal, avec
un épais ragoût de pommes de terre au plat, rissolées dans de lhuile
infecte, que nous ne pûmes avaler.
Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile de bois
dyeuse, avec, pour matelas, quelques fourchées de paille qui, dans
la nuit, séparpillèrent, et, à cause des bûches anguleuses et
noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pûmes fermer l'oeil.
Bref, les habits fripés, les chaussures trouées, le visage hâlé, mais
allègres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous revînmes à
travers une croupe de montagnes pelées qui a pour nom la Barbarenque,
en passant par Vaucluse, l'abbaye de Sénanque, Gordes et le Calavon
(non sans autres aventures dont le récit serait trop long), nous
revînmes de là aux plaines d'Avignon.
CHAPITRE XVIII
LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE
Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. -- La
Roquette et les Roquettières. -- Le patron Gafet. -- Le souper chez
Le Counënc. -- Les chansons de table. -- Le registre du cabaret. --
Le pont de bateaux. -- La noce arlésienne. -- Le spectre des
Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le siège de Paris.
I
Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (_Lettres de mon
Moulin et Trente Ans de Paris_), a raconté, à fleur de plume,
quelques échappées qu'il fit, avec les premiers félibres, à Maillane,
en Barthelasse, aux Baux, à Châteauneuf; je dis avec les félibres de
la première pousse, qui, en ce temps, couraient sans cesse le pays de
Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du mouvement,
surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds du
peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux vous
conter la joyeuse équipée que nous fîmes ensemble, il y a quelque
quarante ans.
Daudet, à cette époque, était secrétaire du duc de Morny, secrétaire
honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le jeune
homme allait, une fois par mois, voir si le président du Sénat, son
patron, était gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de côté, qui
depuis a donné de si belles pressées, n'était qu'à sa première
feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait composé une
poésie d'amour, pièce toute mignonne, qui avait nom: _les Prunes_.
Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant ouïe dans son
salon, s'était fait présenter l'auteur, qui lui avait plu, et il
l'avait pris en grâce.
Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit des
pierres fines, Daudet était joli garçon, brun, d'une pâleur mate,
avec des yeux noirs à longs cils qui battaient, une barbe naissante
et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la nuque,
tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson des
_Prunes_ lui rendait visite au Sénat, lui disait, en lui touchant les
cheveux de son doigt hautain:
-- Eh bien! poète, cette perruque, quand la faisons-nous abattre?
-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant répondait le
poète.
Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au petit
Daudet la même observation, et toujours le poète lui répondait la
même chose. Et le duc tomba plus tôt que la crinière de Daudet.
A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des aventures
prodigieuses de _Tartarin de Tarascon_ était déjà un gaillard qui
voyait courir le vent: impatient de tout connaître, audacieux en
bohème, franc et libre de langue, se lançant à la nage dans tout ce
qui était vie, lumière, bruit et joie, et ne demandant qu'aventures.
Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.
Je me souviens d'un soir où nous soupions au _Chêne-Vert_, un
plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique d'un
bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse où nous étions
attablés, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf ou dix
pieds de haut) et tomba, à travers les sarments d'un treille, au beau
milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.
Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du Gard,
il se jeta, sans savoir nager, dans la rivière du Gardon, pour voir,
avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans un
pêcheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse à coup sûr,
buvait bouillon de onze heures.
Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon à l'île de la
Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y courant
dessus au risque de culbuter, par là-bas, dans le Rhône, il criait,
pour épater quelques bourgeois qui l'entendaient:
-- C'est de là, tron de l'air! que nous jetâmes au Rhône le cadavre
de Brune, oui, du maréchal Brune! Et que cela serve d'exemple aux
Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous embêter!
II
Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane une petite lettre du
camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de persil,
bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait:
"Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de Fontvieille pour venir
à ta rencontre jusqu'à Saint-Gabriel. Mathieu et Grivolas viendront
nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est à la
buvette, où nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf heures et
demie. Et là, chez Sarrasine, la belle hôtesse du quartier, ayant
ensemble bu un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne manque pas!
Ton
Chaperon Rouge."
Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous trouvâmes tous
à Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la montagne. Chez
Sarrasine, nous croquâmes une cerise à l'eau-de-vie, et en avant sur
la route blanche.
Nous demandâmes au cantonnier:
-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici à Arles?
-- Quand vous serez, nous répondit-il, droit à la Tombe de Roland,
vous en aurez encore pour deux heures.
-- Et où est cette tombe?
-- Là-bas, où vous voyez un bouquet de cyprès, sur la berge du
Vigueirat.
-- Et ce Roland?
-- C'était, à ce qu'on dit, un fameux capitaine du temps des
Sarasins... Les dents, allez, bien sûr, ne doivent pas lui faire mal.
Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupçonné, dès nous mettre en
chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guérets et des chaumes
du Trébon, la légende et la gloire du compagnon de Charlemagne. Mais
poursuivons. Allégrement nous voilà descendant en Arles, où l'Homme
de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussière, nous
entrâmes à la porte de la Cavalerie. Et, comme nous avions le ventre
à l'espagnole, nous allâmes aussitôt, déjeuner à l'hôtel Pinus.
III
On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est jeune,
que l'on est entre amis et heureux d'être en vie, rien de tel que la
table pour décliquer le rire et les folâtreries.
Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un garçon en habit
noir, la tête pommadée, avec deux favoris hérissés comme des
houssoirs, était sans cesse autour de nous, la serviette sous le
bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous prétexte de changer nos
assiettes, écoutant bonnement toutes nos paroles folles.
-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatienté, que nous fassions partir
cette espèce de patelin?... Garçon!
-- Plaît-il, monsieur?
-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.
-- Pour de quoi mettre? demanda le garçon interloqué.
-- Pour y mettre un _viédase!_ repliqua Daudet d'une voix tonnante.
Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, nous
laissa tranquilles.
-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, fit alors le bon
Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables d'hôte les
commis voyageurs ont introduit les goûts du Nord, que ce soit en
Avignon, en Angoulême, à Draguignan ou bien à Brive-la-Gaillarde, on
vous sert, aujourd'hui, partout les mêmes plats: des brouets de
carottes, du veau à l'oseille, du rosbif à moitié cuit, des
choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont ni
saveur ni goût. De telle sorte qu'en Provence, si l'on veut retrouver
la cuisine indigène, notre vieille cuisine appétissante et
savoureuse, il n'y a que les cabarets où va manger le peuple.
-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.
-- Allons-y, criâmes-nous tous.
IV
On paya, sans plus tarder. Le cigare allumé, on alla prendre se
demi-tasse dans un _cafeton_ populaire. Puis, dans les rues étroites,
blanches de chaux et fraîches, et bordées de vieux hôtels, on flâna
doucement jusqu'à la nuit tombante, pour regarder sur leurs portes ou
derrière le rideau de canevas transparent ces Arlésiennes reines qui
étaient pour beaucoup dans le motif latent de notre descente en
Arles.
Nous vîmes les Arènes avec leurs grands portails béants, le Théâtre
Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime et
son cloître, la Tête sans nez, le palais du Lion, celui des
Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur.
Parfois, sur les pavés, nous nous heurtions à l'âne de quelque
_barralière_ qui vendait de l'eau du Rhône. Nous rencontrions aussi
les _tibanières_ brunes qui rentraient en ville, la tête chargée de
leurs faix de glanes, et les _cacalausières_ qui criaient:
-- Femmes, qui en veut des colimaçons de chaumes?
Mais, en passant à la Roquette, devers la Poissonnerie, voyant que le
jour déclinait, nous demandâmes à une femme en train de tricoter son
bas:
-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne serait-ce
qu'une taverne, où l'on mange proprement et à la bonne apostolique?
La commère, croyant que nous voulions railler, cria aux autres
Roquettières, qui, à son éclat de rire, étaient sorties sur leurs
seuils, coquettement coiffées de leurs cravates blanches, aux bouts
noués en crête:
-- Hé! voilà des messieurs qui cherchent une taverne pour souper: en
auriez-vous une?
-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue Pique-Moute.
-- Ou chez la Catasse, dit une autre.
-- Ou chez la veuve Viens-Ici.
-- Ou à la porte des Châtaignes.
-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes belles: nous
voulons un cabaret, quelque chose de modeste, à la portée de tous, et
où aillent les braves gens.
V
-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait là sa pipe assis sur une
borne, la trogne enluminée comme une gourde de mendiant, que ne
vont-ils chez le Counënc? Tenez, messieurs, venez, je vous y
conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il faut
que j'aille de ce côté. C'est sur l'autre bord du Rhône, au faubourg
de Trinquetaille... Ce n'est pas une hôtellerie, mon Dieu! de premier
ordre; mais les gens de rivière, les _radeliers_, les bateliers qui
viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas
mécontents.
-- Et d'où vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le Counënc?
-- L'hôtelier? Parce qu'il est de Combs, un village près de
Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-même, qui vous
parle, je suis patron de barque, et j'ai navigué ma part.
-- Êtes-vous allé loin?
-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage, jusqu'au
Havre-de-Grâce... Mais.
_Pas de marinier
Qui ne se trouve en danger_.
Et, allez, si n'étaient les grandes Saintes Maries qui nous ont
toujours gardé, il y a beau temps, camarades, que nous aurions sombré
en mer.
-- Et l'on vous nomme?
-- Patron Gafet, tout à votre service, si vous vouliez, quelque
moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les îlots de
l'embouchure, pour voir les bâtiments qui y sont ensablés.
VI
Et au pont de Trinquetaille, qui, encore à cette époque, était un
pont de bateaux, tout en causant nous arrivâmes. Lorsqu'on le
traversait sur le plancher mouvant, entablé sur des bateaux plats
juxtaposés bord à bord, on sentait sous soi, puissante et vivante, la
respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait en
s'élevant, vous abaissait en s'abaissant.
Passé le Rhône, nous prîmes à gauche, sur le quai, et, sous un vieux
treillage, courbée sur l'auge de son puits, nous vîmes, comment
dirai-je? une espèce de gaupe, et borgne par-dessus, qui raclait et
écaillait des anguilles frétillantes. A ses pieds, deux ou trois
chats rongeaient, en grommelant, les têtes qu'elle leur jetait.
-- C'est la Counënque, nous dit soudain maître Gafet.
Pour des poèetes qui, depuis le matin, ne rêvions que de belles et
nobles Arlésiennes, il y avait de quoi demeurer interdits... Mais,
enfin, nous y étions.
-- Counënque, ces messieurs voudraient souper ici.
-- Oh! ça, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, sans doute? Qui
diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour des
gens comme ça...
-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas là un superbe plat d'anguilles!
-- Ah! si un _catigot_ d'anguilles peut faire leur félicité... Mais,
voyez, nous n'avons rien autre.
-- Ho! s'écria Daudet, rien que nous aimions tant que le _catigot_.
Entrons, entrons, et vous maître Gafet, veuillez bien vous attabler,
nous vous en prions, avec nous autres.
-- Grand merci! vous êtes bien bons.
Et bref, le gros patron s'étant laissé gagner, nous entrâmes tous les
cinq au cabaret de Trinquetaille.
VII
Dans une salle basse, dont le sol était couvert d'un corroi de
mortier battu, mais dont les murs étaient bien blancs, il y avait une
longue table oµ l'on voyait assis quinze ou vingt mariniers en train
de manger un cabri, et le Counënc soupait avec eux.
Aux poutres du plafond, peint en noir de fumée, étaient pendus des
_chasse-mouches_ (faisceaux de tamaris où viennent se poser les
mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-à-vis de ces
hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour d'une
autre table, nous prîmes place sur des bancs.
Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le _caligot_, la Counënque,
pour nous mettre en appétit, apporta deux oignons énormes (de ceux de
Bellegarde), un plat de piments vinaigrés, du fromage pétri, des
olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques morceaux
de merluche braisée.
-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'écria patron Gafet
qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un festin
de noces!
-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez prévenus, nous
aurions pu tout de même vous apprêter une blanquette à la mode des
_gardians_ ou quelque omelette baveuse... Mais quand les gens vous
tombent là, entre chien et loup, comme cheveux sur une soupe,
messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut.
C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'était vu à pareille gogaille
de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons épatés,
dorés comme un pain de Noël, et hardi! à belles dents, et feuillet à
feuillet, il le croque et l'avale, tantôt l'accompagnant du fromage
pétri, tantôt de la merluche. Il est juste d'ajouter que, pour le
seconder, tous nous faisions notre possible.
Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine d'un
vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus:
-- Ça, jeunesse, disait-il, si nous abattions un bourgeon? L'oignon
fait boire et maintient la soif.
En moins d'une demi-heure, on aurait enflammé sur nos joues une
allumette. Puis, arriva le _catigot_, où le bâton d'un pâtre se
serait tenu droit, -- salé comme mer, poivré comme diable...
-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le vin
bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton père est prieur!
VIII
Les mariniers, pourtant, ayant achevé leur cabri, terminaient leur
repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec un
plat de soupe grasse. Chacun, à son bouillon mêlait un grand verre de
vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes à la bouche, tous
ensemble vidèrent d'un seul trait le mélange, savoureusement, en
claquant des lèvres.
Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier, chanta
alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme ceci:
_Quand notre flotte arrive
En rade de Toulon,
Nous saluons la ville
A grands coups de canon_.
Daudet nous dit:
-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la nôtre?
Et il entama celle-ci (du temps où l'on faisait la guerre aux Vaudois
du Léberon):
_Chevau-léger, mon bon ami,
A Lourmarin, l'on s'éventre!
Chevau-léger, mon bon ami,
Mon coeur s'évanouit_.
Mais les gens de rivière, ne voulant pas être en reste, chantèrent
lors en choeur: