Je tiens à consigner ici un fait très singulier d'intuition

maternelle. J'avais donné à ma mère une exemplaire de _Mirèio_, mais

sans lui avoir parlé du jugement de Lamartine, que je ne connaissais

pas encore. A la fin de la journée, quand je crus qu'elle avait pris

connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait et

elle me répondit, profondément émue:

-- Il m'est arrivé, en ouvrant ton livre, une chose bien étrange: un

éclat de lumière, pareil à une étoile, m'a éblouie sur le coup, et

j'ai dû renvoyer la lecture à plus tard!

Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette vision de

la bonne et sainte femme était un signe très réel de l'influx de

sainte Estelle, autrement dit de l'étoile qui avait présidé à la

fondation du Félibrige.

Le quarantième Entretien du _Cours Familier de Littérature_ parut un

mois après (1859), sous le titre "Apparition d'un poème épique en

Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au poème de

_Mireille_ et cette glorification était le couronnement des articles

sans nombre qui avaient accueilli notre épopée rustique dans la

presse de Provence, du Midi et de Paris. Je témoignai ma

reconnaissance dans ce quatrain provençal que j'inscrivis en tête de

la seconde édition:

A LAMARTINE

_Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon âme,

C'est la fleur de mes années,

C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles

T'offre un paysan_.

8 septembre 1859

Et voici l'élégie que je publiai à la mort du grand homme (1):

SUR LA MORT DE LAMARTINE

_Quand l'heure du déclin est venue pour l'astre -- sur les collines

envahies par le soir, les pâtres -- élargissent leurs moutons, leurs

brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- tout

ce qui grouille râle en braiment unanime:

-- Ce soleil était assommant!"

Des paroles de Dieu magnanime épancheur, -- ainsi, ô Lamartine, ô mon

maître, ô mon père, -- en cantiques, en actions, en larmes

consolantes, -- quand vous eûtes à notre monde -- épanché sa satiété

d'amour et de lumière, -- et que le monde fut las,

Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun vous

décocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur nous faisait

mal aux yeux, -- car une étoile qui s'éteint, -- car un dieu crucifié

plaît à la foule, -- et les crapauds aiment la nuit...

Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, cette grande

source de pure poésie -- qui avait rajeuni l'âme de l'univers, -- les

jeunes poètes rirent -- de sa mélancolie de prophète et dirent --

qu'il ne savait pas l'art des vers.

Du Très-Haut Adonaï lui sublime grand prêtre, -- qui dans ses hymnes

saints éleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la harpe de

Sion, -- en attestant les Écritures -- les dévots pharisiens crièrent

sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.

Lui, le grand coeur ému, qui, sur la catastrophe -- de nos anciens

rois, avait versé ses strophes, -- et en marbre pompeux leur avait

fait un mausolée, -- les ébahis du Royalisme -- trouvèrent qu'il

était un révolutionnaire, -- et tous s'éloignèrent vite.

Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait fulguré le

mot de République -- sur le front, dans le ciel des peuples

tressaillants, -- par une étrange frénésie, -- sous les chiens

enragés de la Démocratie -- le mordirent en grommelant.

Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère embrasé -- avait jeté ses

biens, et son corps et son âme, -- pour sauver du volcan la patrie en

combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les bourgeois

et les gros l'appelèrent mangeur -- et s'enfermèrent dans leur bourg.

Alors, se voyant seul dans sa calamité, -- dolent, avec sa croix il

gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes âmes, vers la tombée du

jour, -- entendirent un long gémissement, -- et puis, dans les

espaces, ce cri suprême_: Eli, lamma sabacthani!

_Mais nul ne s'aventura vers la cime déserte. -- Avec les yeux fermés

et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il s'enveloppa

donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa gloire

et de son infortune, -- sans dire mot il expira_.

_21 mars 1869_

Me voilà arrivé au terme de _l'élucidari_ (comme auraient dit les

troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de ma

jeunesse. Désormais, mon histoire, qui est celle de mes oeuvres,

appartient, comme tant d'autres, à la publicité.

Je terminerai ces _Mémoires_ par quelques épisodes des l'existence

franche et libre que s'étaient faite, en Avignon, les musagètes ou

coryphées de notre Renaissance, pour montrer comme, au bord du Rhône,

on pratiquait le Gai-Savoir.

CHAPITRE XVII

AUTOUR DU MONT VENTOUX

Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas. -- L'ascension et la

descente. -- Les gendarmes nous arrêtent. -- La fête de Montbrun. --

Le devineur de sources. -- Le curé de Monieux. -- La Nesque et les

Bessons. -- Le maire de Méthamis. -- Le charron de Vénasque.

Avec Théodore Aubanel, qui était toujours dispos, pour organiser les

courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre Grivolas,

qui était de toutes nos fêtes, voici comment nous fîmes, un beau jour

de septembre, l'ascension du mont Ventoux.

Partis, vers minuit, du village de Bédoin, au pied de la montagne,

nous atteignîmes le sommet une demi-heure environ avant le lever du

soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous fîmes à l'aise,

sur le bât de mulets que conduisaient des guides, à travers les

rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole.

Nous vîmes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de gloire, d'entre

les cimes éblouissantes des Alpes couvertes de neige, et l'ombre du

Ventoux élargir, prolonger, là-bas dans l'étendue du Comtat

Venaissin, par là-bas sur le Rhône et jusqu'au Languedoc, la

triangulation de son immense cône.

En même temps, de grosses nues blanchâtres et fuyantes roulaient

au-dessous de nous, embrumant les vallées; et, si beau que fût le

temps, il ne faisait pas chaud.

Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, à pied, avec les bâtons

ferrés et le havresac au dos, -- après un léger déjeuner, nous primes

la descente. Seulement, nous dévalâmes par le côté opposé,

c'est-à-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant nord de

toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier.

Or, tellement est âpre et tellement est raide ce revers du mont

Ventoux, que le père Laval raconte ce qui suit:

Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitième siècle), le 14

septembre, montaient en pèlerinage à la chapelle qui est en haut,

redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, assis à

croupetons sur une double planche de trois empans carrés, qu'ils

enrayaient soudain en plantant leur bâton devant, lorsqu'elle allait

trop vite ou qu'elle frôlait un précipice.

Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et il faut

songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante mètres d'altitude

sur la mer!

Désireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, mais ignorant les

chemins, nous allâmes nous fourvoyer dans une ravine ardue, la

Loubatière du Ventoux, si encombrée de rocailles et si périlleuse

aussi que, pour arriver en bas, nous mîmes le jour entier.

Le ravin de la Loubatière, comme son nom le dit, n'est fréquenté que

par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du mont,

entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une fois

qu'on y est rentré, d'en sortir pour changer de route.

Nous y voilà, arrive qui plante! Dans les rocs détachés et dans les

éboulis, à travers les troncs d'arbres, pins, hêtres et mélèzes,

arrachés, entraînés par la fureur des orages et qui, à tous les pas,

entravaient notre marche, nous descendions, nous dévalions, quand,

tout à coup, le lit du torrent, coupé à pic devant nos pas, montre à

nos yeux, béant, un précipice de cent toises peut-être en contrebas.

Comment faire? Remonter? C'était fort difficile, d'autant plus que,

sur nos têtes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs qui, s'ils

eussent crevé, nous auraient submergés sous l'irruption des eaux...

Il fallait donc, de façon ou d'autre, descendre par la gorge, cette

épouvantable gorge où nous étions perdus. Et alors, dans l'abîme,

nous jetâmes là-bas nos cabans et nos sacs et, ma foi, recommandant à

Dieu notre vie, en rampant, en nous traînant, mais surtout par

glissades, nous nous laissâmes couler sur la paroi presque verticale

où, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous empêchèrent

de dégringoler, la tête la première.

Rendus au fond du précipice, nous croyions être hors de danger, et,

remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommencé de

descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore plus

forte et plus rapide, vint nous arrêter de nouveau, et, au péril de

nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et puis une

troisième fois après les autres ci-dessus.

Au crépuscule, enfin nous atteignîmes Saint-Léger, pauvre petit

village qui est au pied du Ventoux, habité par des charbonniers, tout

jonché de lavande en guise de litière. Nous ne pûmes trouver à nous y

héberger.

Malgré la nuit, haletants, harassés, il nous fallut encore marcher

une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perché sur les

rochers, en face du Ventoux, où nous fûmes fort heureux de pouvoir

nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au grenier

à foin.

Le plus joli, -- car il paraît qu'on n'avait pas très bonne mine, -

fut que notre hôtelier, de peur qu'on n'emportât ses draps, nous

avait enfermés sous clé... Aussi, le lendemain, ayant appris que

c'était fête au village de Montbrun, et à peu près remis des suées de

la veille, nous partîmes joyeux du pays qui _branle sans vent_ (comme

l'appellent ses voisins) et nous fîmes le tour des Ubacs du Ventoux

par Savoillants et Reillanette.

Mais, pendant que, sur le bord de la rivière gazouilleuse qui a nom

le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes effrayantes,

des roches sourcilleuses qui touchaient les nuées, deux gendarmes,

qui venaient sur la route après nous, et auxquels l'hôtelier de

Brantes avait donné peut-être notre signalement, nous accostent:

-- Vos papiers?

Nous avions échappé aux loups, aux orages, aux précipices; ais,

croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous êtes jamais forcé de vous

garer devant les happe-chair, évitez toujours les routes.

-- Vos papiers? D'où venez-vous? Où allez-vous, voyons?

Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provençal et, pendant

qu'un des archers, pour pouvoir déchiffrer ce que ça voulait dire, se

désorbitait les yeux en tordant sa moustache:

-- Nous sommes, disait Aubanel, des félibres, qui venons faire le

tour du Ventoux.

-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui étudions la beauté du

paysage...

-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans le

Ventoux pour étudier ses agréments! répliqua le gendarme qui

essayait, mais vainement, de lire mon provençal; vous irez, mes

farceurs, dire cela demain à M. le procureur impérial à Nyons... Et

suivez-nous pour le quart d'heure.

Nous rappelant le mot du général Philopémen: "qu'il faut porter la

peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec nos

grands chapeaux de feutre aux bords retroussés arrogamment, nos

bâtons ferrés et nos havresacs, nous étions faits comme des brigands,

-- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suivîmes les

chasse-coquins.

Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur l'épaule, nous

atteignit et nous dit:

-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans doute, à

la fête de Montbrun?

-- Ah! oui, une jolie fête! lui répondîmes-nous. Nous descendions du

Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est réel que le

soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et voilà

que les gendarmes, parce que nous avions oublié nos papiers, nous ont

pris pour des voleurs et nous emmènent à Nyons...

-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, à leur façon de s'exprimer,

dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas de

loin? qu'ils parlent provençal? qu'ils sentent leur bonne maison? Eh

bien! je n'hésite pas, moi, à répondre pour eux et je les invite

même, quand nous serons à Montbrun, à venir boire un coup à la

maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous voulez,

pourtant, me faire cet honneur!

-- En ce cas-là, nous dit la maréchaussée dauphinoise, après avoir

délibéré, messieurs, vous pouvez aller. Et, mais, voyons, est-ce

positif, ce que vous disiez tout à l'heure, que le soleil, là-haut,

vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant?

-- Ça, répliquâmes-nous, il faut le voir pour le croire... Mais

autrement, c'est vrai comme vous êtes de braves gens.

Et, les laissant sur ce goût (nous venions d'entrer à Montbrun), avec

l'honnête paysan qui avait répondu pour nous, nous fûmes tout droit à

l'auberge nous restaurer quelque peu.

Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est fatigué,

comme une auberge indigène, où l'on arrive un jour de fête patronale.

Or, songez qu'à Montbrun, dès notre entrée au cabaret, nos yeux

virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de dindons, de

lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui n'annonçaient pas

misère! Qui plumait d'ici, qui saignait de là. Une paire de longues

broches, toutes chargées de lardoires et de gibier odorant,

tournaient et dégouttaient sur le carré des lèchefrites,

doucettement, devant le feu. L'hôtelier, l'hôtelière, en mouvement,

posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les

fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers qui

demanderaient à dîner, c'est-à-dire pour nous autres. Oh! coquin de

bon sort! Une bénédiction. Et, chose pardessus qui ne coûtait pas

davantage, les filles de l'hôtesse avaient si gentille accortise que

nous restâmes là tant que dura la fête, rien que pour l'agrément

d'être servis par elles.

A _Montbrun_, disait-on autrefois en Dauphiné, _arrivé à deux heures,

à trois on est pendu_. Cela montre qu'un proverbe n'est pas toujours

véridique, mais ça devait se rapporter (je le crois) au renom du

terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de ce

village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui fit

face au roi de France, alléguant pour raison que "les armes et le jeu

rendaient les hommes égaux". C'est le même qui, au siège de Mornas,

place catholique, lorsqu'il eut pris le château, en précipita la

garnison sur la pointe, là-bas, des hallebardes de sa troupe (1562).

D'où les gens de Mornas ont gardé jusqu'à nos jours le sobriquet de

_saute-remparts_, et voici ce qu'on raconte:

Un de ces malheureux, dont le tour était venu de faire le plongeon,

reculait pour prendre élan, mais arrivé au bord de l'affreux

casse-cou, il s'arrêtait épouvanté. Il revenait prendre sa course, et

chose facile à comprendre, il lâchait pied de nouveau.

-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que tu pris

escousse, tu ne peux pas faire le saut?

-- Monseigneur, répliqua le pauvre catholique, s'il vous plaît

d'essayer, je vous le donne en trois.

Et pour la repartie, Montbrun, à ce qu'on dit, lui accorda sa grâce.

Nous allâmes visiter le château du baron - que François II fit

démolir. -- Il y reste quelques fresques, attribuées à André del

Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'où parfois, pour

s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse les

moines qui, là-bas, lisaient leur bréviaire, dans le jardin d'un

couvent qu'il y avait en dessous.

Enfin, derrière le Ventoux, le long du Toulourenc, rivière qui sépare

le Dauphiné de la Provence, ayant repris notre tournée, nous vîmes en

passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des Oules

déboucher dans une vallée, la riante vallée de Sault.

-- Faisons la méridienne? dîmes-nous.. Et tous trois, à l'orée d'une

prairie limitrophe avec la route, nous nous couchâmes pour dormir et

laisser passer la chaleur.

-- Adieu, Ventoux! s'écria Aubanel, tu nous fis, ô gueusard, assez

suer et essouffler!

Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient entre eux

les noyers et les chênes, et moi, épiant l'heure qu'il était au

soleil, je tétais à la gourde une gorgée d'eau-de-vie.

A ce moment, dans le grand hâle, nous vîmes sur la route blanche

s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers à clous, son chapeau à

larges bords, un vieillard qui tenait une houssine à la main. Quelque

chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, rôtie par

le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et nous

lui dîmes bonjour.

-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, vous

faites un peu halte?

-- Eh oui! brave homme; à vous d'en faire autant, si vous voulez.

-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de Sault, où

j'avais quelques affaires et je commençais d'être las. Ce n'est plus,

mes amis, comme quand j'avais votre âge! Berthe filait alors, et

maintenant Marthe dévide.

Et il s'assit en causant à côté de nous sur l'herbe.

-- Je suis bien curieux peut-être, poursuivit-il, mais par hasard ne

seriez-vous pas herboristes?

Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos pieds

foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de médecins.

-- Non, répondîmes-nous, nous venons du mont Ventoux.

-- _Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y retourne!_ dit le

vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous êtes

peut-être bien des triacleurs de Venise.

-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est?

--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remède souverain est ce qu'on

nomme la _thériaque_, qui se fait à ce qu'on dit, avec de la graisse

de vipère... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au Ventouret,

et, dans cette vallée même, les vipères ne manquent pas. Si c'est

elles que vous cherchiez...

-- Ah! les cherche qui voudra! nous écriâmes-nous.

-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai offensés,

mais il n'est pas de sot métier:

_Comme dit le renard

Chacun joue de son art_.

Le bon Dieu, que je salue, a répandu sa lumière, voyez-vous un peu à

tous. Pris à part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous savons

tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur d'eau.

-- Ah! tonnerre de nom de nom!

-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que je

tiens entre mes mains, je déniche les veines d'eau.

-- Par exemple, et à notre tour, s'il n'y a pas d'indiscrétion,

comment faites-vous donc pour découvrir les sources qu'il y a dans la

terre?

-- Comment je fais? De vous le dire, répondit l'hydroscope, ce serait

malaisé peut-être... C'est affaire de bonne foi. Il m'arrive, tenez,

quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les voir

s'évaporer, à sept lieues de distance... je les vois, oui, je les

vois (mon Dieu! je vous rends grâces!) aspirées, colorées par

l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne d'elle-même et se

tord entre mes doigts, achève le restant... Mais il faut, comme je

vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est à la bonne foi.

Vous pouvez d’ailleurs parler de moi à Sault, à Villes, à Verdolier,

dans tous les villages qui avoisinent: je suis d’Aurel (que vous

voyez là), mon nom est Fortuné Aubert. On vous montrera partout les

sources que j’ai mises en vue.

Nous lui dîmes en plaisantant:

-- Compère Fortuné, si vous pouviez, avec la baguette, trouver un

jour la Chèvre d’Or?

-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n’aurais pas plus de peine à

cela, voyez-vous, que d’être assis sur ce talus... Mais Celui de

là-haut a plus de sens que nous tous. Une

fontaine d’eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux qu’une

fontaine d’or? Et ce pré! Ne croyez-vous pas que la moindre rosée

fasse plus de bien à son herbe, -- que si la traversait le carrosse

d’un roi, chargé d’or et d’argent? Rendre service, quand on peut, à

notre frère prochain, comme il nous est recommandé, mes amis, voilà,

voilà où le bon Dieu vient en aide! Et pour preuve, permettez que je

vous conte encore ceci:

"L’an passé, la servante de notre curé d’Aurel (qui vous le

certifierait) me fit appeler à la cure.

"-- Maître Fortuné, me dit-elle, vous me voyez en grand souci. M. le

curé, ce matin, est allé à Carpentras, où l’on juge aux assises un

jeune parent à lui, inculpé comme incendiaire. Il devait, me l’ayant

promis, retourner de bonne heure, et la nuit déjà descend, et je ne

vois venir personne: je ne sais que m’imaginer. Si au moyen de votre

science vous pouviez me rendre instruite de ce qui là-bas se passe,

ah! que vous me feriez plaisir!

"-- Nous essayerons, répondis-je... Donnez-moi quelques oublies, ce

avec quoi les hosties se font.

Et alors, sur la table, je plaçai les oublies, en représentation de

Celui qu’on ne voit pas, l’Amour suprême, le bon Dieu.

"A côté des oublies, je mis un verre de vin pur, pour représenter la

Justice.

"Devant l’Amour et la Justice, je mis un verre d’eau -- qui

représentait l’inculpé. Et derrière l’inculpé je posai un gobelet de

vin troublé avec de l’eau: ça représentait

l’avocat.

"Je saisis la baguette et, à la bonne foi, humblement, je demande à

Dieu, l’Amour suprême, si l’accusé était condamné.

"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces pierres.

"Bon! je demandai alors si on l’avait acquitté. La baguette entre mes

doigts tourna joyeuse, comme en danse.

"-- Mademoiselle, dis-je pour lors à la servante, vous pouvez dormir

tranquille: l'inculpé est acquitté.

"-- Puisque nous y voilà, me fit la demoiselle, Fortuné informez-vous

un peu sur les témoins.

"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, pour

mieux dire, à la Justice, si les témoins retournaient et s’ils

étaient en chemin.

"La verge demeura muette.

"Humblement, je demande s’ils étaient poursuivis. ..Il me fut répondu

qu’ils étaient poursuivis très sérieusement... Eh bien! n’est-il pas

vrai que le lendemain, messieurs, le curé d’Aurel vint nous confirmer

tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait à

Carpentras acquitté l’inculpé et retenu les témoins.

"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. A Dieu

soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez garde, là

au frais, prenez garde de vous morfondre.

Le devineur, avec sa baguette, gagna du côté des collines, vers ces

quartiers d’Aurel, de Saint-Trinit, chantés plus tard par Félix Gras

dans son grand et frais poème qui a nom _Les charbonniers_, et nous

allâmes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre notre logis

à Sault, la ville des _Étrangleurs de truie_.

Après avoir salué, dans le château fort en ruine, le blason et la

gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d’Agoult (qui est

Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de cette

comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, maîtrisait la Provence,

nous descendîmes sur Monieux, dont le curé figure dans le gai

répertoire des contes populaires.

Ce curé avait une vache... Et voici qu’un pauvre homme, qui avait un

tas d’enfants, vola et tua la vache, la fit manger à ses marmots et,

après la bombance, en manière de grâces, leur fit dire la petite

prière que voici:

_Nous rendons grâces, mon Dieu,

Au bon curé de Monieux:

Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!_

Mais les enfants répètent tout. Le curé en eut vent, et ayant

questionné un des petits mangeurs, il lui dit:

-- Est-ce vrai, mignon, que votre père vous a appris pour vos grâces

une prière si jolie? Comment est-elle? voyons un peu...

Et le petit répéta:

_Nous rendons grâces, mon Dieu,

Au bon curé de Monieux:

Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!_

-- Oh ! la galante prière! fit le prêtre au petit. Eh bien ! sais-tu,

mignon, ce qu’il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu viendras me

trouver à la première messe; tu monteras en chaire avec moi, n’est-ce

pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde l’apprenne, tu

diras la prière que ton père vous fait dire.

-- Il suffit, monsieur le curé.

Et l’enfant, tout de suite, va conter à son père le propos du curé;

et le père, un fin matois, dit alors à l’enfant:

-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu les

ferais rire tous... Je vais t’en apprendre une autre, mon fils,

d’action de grâces, qui est bien plus belle encore:

_Je rends grâce au bon Dieu!

Les hommes de Monieux

Ont tous porté du bois de leur curé joyeux:

Mais lui tout seul, mon père

Ne s’est pas laissé faire_.

"T’en souviendras-tu demain?

-- Je m’en souviendrai, père.

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral · 第 17 / 19 段