Ne savent pas faire l'amour:
Celles de la Provence
Le font la nuit, le jour.
-- A nous autres, collègues, criâmes-nous aux chanteurs. Et tous à
l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes, nous
répliquions superbement:
_Les filles d'Avignon
Sont comme les melons:
Sur cent cinquante
N'y en a pas de mûr;
La plus galante...
-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle vous
dresserait "verbal" pour tapage nocturne.
-- La police? criâmes-nous, on se fiche pas mal d'elle.
-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous quérir le registre où vous
inscrivez ceux qui logent dans l'auberge.
La Counënque apporta le livre, et le gentil secrétaire de M. de Morny
écrivit aussitôt de sa plus belle plume:
A. Daudet, secrétaire du président du Sénat;
F. Mistral, chevalier de la Légion d'Honneur;
A. Mathieu, le félibre de Châteauneuf-du-Pape;
P. Grivolas, maître peintre de l'École d'Avignon.
-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, ô Counënque, venait
jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme ou
sous-préfet, tu n'auras qu'à lui mettre ces pattes de mouches sous la
moustache, et puis, si l'on t'embête, tu nous écriras à Paris, et,
va, moi je me charge de les faire danser.
IX
Nous soldâmes, et, accompagnés de la vénération publique, nous
sortîmes tels que des princes qui viennent de se révéler.
Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille:
-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? proposa
l'infatigable et charmant nouvelliste de la _Mule du Pape_, les ponts
de la Provence ne sont faits que pour ça...
Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se mirait
dans l'eau, nous voilà faisant le branle sur le pont en chantant:
_La farandole de Trinquetaille,
Tous les danseurs sont des canailles!
La farandole de Saint-Remy,
Une salade de pissenlits!
Tout à coup - nous arrivions sur le milieu du Rhône, -- voici que,
dans la pénombre, au-devant de nous autres, nous voyons s'avancer une
rangée d'Arlésiennes, de délicieuses Arlésiennes, chacune avec son
cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et riant... Le
frôlement des jupes, le frou-frou de la soie, le gazouillis des
couples qui se parlaient à voix basse dans la nuitée pacifique, dans
le tressaillement du Rhône qui se glissait entre les barques, c'était
vraiment chose suave.
-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas quittés.
-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas bien
compte de cette agitation, une noce arlésienne! Une noce à la lune!
Une noce en plein Rhône!
Et, pris d'un vertigo, notre luron s'élance, saute au cou de la
mariée, et en veux-tu des baisers...
Aïe! quelle mêlée, mon Dieu! Si jamais de la vie nous nous vîmes en
presse, ce fut bien cette fois-là... Vingt gars, le poing levé, nous
entourent et nous serrent:
-- Au Rhône, les marauds!
-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'écria patron Gafet, en refoulant
la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de boire
en Trinquetaille, à la santé de l'épousée, et que de reboire nous
ferait du mal?
-- Vivent les mariés! nous écriâmes-nous. Et, grâce à la poigne de ce
brave Gafet, qui était connu de tous, et à sa présence d'esprit, les
choses en restèrent là.
X
Maintenant, où allons-nous? L'Homme de Bronze venait de frapper onze
heures... Et nous dîmes:
-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps.
Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts, et, au
clair de la lune, nous voilà descendant l'allée de peupliers qui mène
au cimetière du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant au milieu
des sépulcres éclairés par la lune et des auges mortuaires alignées
sur le sol, voici que, gravement, nous répétions entre nous
l'admirable ballade de Camille Reybaud:
_Les peupliers du cimetière
Ont salué les trépassés.
As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière!_
MOI
_Des blancs lombeaux du cimetière
Le couvercle s'est renversé._
TOUS
_As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière._
MOI
_Sur le gazon du cimetière
Tous les défunts se sont dressés._
TOUS
__As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière._
MOI
_Frères muets, au cimetière
Tous les morts se sont embrassés.
TOUS
__As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière._
MOI
_C'est la fête du cimetière,
Les morts se mettent à danser._
TOUS
__As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière._
MOI
_La lune est claire: au cimetière,
Les vierges cherchent leurs fiancés._
TOUS
__As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière._
MOI
_Leurs amoureux, au cimetière,
Ne sont plus là, si empressés.
TOUS
__As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière._
MOI
_Oh! ouvrez-moi le cimetière,
Mon amour va les caresser..._
XI
Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe béante, à trois pas de nous
autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente, sépulcrale, nous
fait entendre ces mots:
_-- Laissez dormir ceux qui dorment!_
Nous restâmes pétrifiés, et à l'entour, sous la lune, tout retomba
dans le silence.
Mathieu disait doucement à Grivolas:
-- As-tu entendu?
-- Oui, répondit le peintre, c'est là-bas, dans ce sarcophage.
-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un couche-vêtu,
un de ces _galimands_, comme nous les nommons en Arles, qui viennent
se gîter, la nuit, dans ces auges vides.
Et Daudet:
-- Quel dommage, pourtant, que ça n'ait pas été une apparition
réelle! Quelque belle Vestale, qui, à la voix des poètes, eût
interrompu son somme, et, ô mon Grivolas, fût venue t'embrasser!
Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous chantâmes:
_De l'abbaye passant les portes,
Autour de moi, tu trouverais
Des nonnes l'errante cohorte,
Car en suaire je serais!
-- O Magali, si tu te fais
La pauvre morte,
La terre alors je me ferai:
La je t'aurai_.
Là-dessus, au patron Gafet nous serrâmes tous la main, et nous
allâmes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le train pour
Avignon.
Sept ans après, hélas! l'année de la catastrophe, je reçus cette
lettre:
Paris, 31 décembre 1870.
"Mon Capoulié, je t'envoie par le ballon monté un gros tas de
baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en langue
provençale; comme ça je suis assuré que les Allemands, si le ballon
leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon écriture et
publier ma lettre dans le _Mercure de Souabe_.
"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du chat, du
chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons, le
_catigot_ et la _cachat_ de la Ribote de Trinquetaille!) Les fusils
nous brûlent les doigts. Le bois se fait
rare. Les armées de la Loire ne viennent pas. Mais cela ne fait rien.
Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant les
remparts de Paris ....................................................
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"Adieu, mon Capoulié, trois gros baisers: un pour moi, l'autre pour
ma femme, l'autre pour mon fils. Avec ça, bonne année, comme toujours
d'aujourd'hui à un an.
Ton félibre,
Alphonse DAUDET."
Et puis, on viendra me dire que Daudet n'étais pas un excellent
Provençal! Parce qu'en plaisantant il aura ridiculisé les Tartarin,
les Roumestan et les Tante Portal et tous les imbéciles du pays de
Provence qui veulent franciser le parler provençal, pour cela
Tarascon lui garderait rancune?
Non! la mère lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais au lionceau
qui, pour s'ébattre, l'égratigne quelquefois.
FIN