et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le serre
dans l'étau et le ferre à son aise comme avait fait le petit. Puis,
c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance près du
cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet de la
jambe... Hélas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle et le pied
tombe.
Alors l'âme hautaine de maître Éloi s'illumina: et, pour se
prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. Mais
le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. Les
larmes débondèrent des yeux de maître Éloi; il reconnut qu'il avait
un maître au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de tout, et il
quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de là pour
aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur Jésus."
Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint Éloi et Jean
Roussière! Baste! voici pourquoi je me suis fait un devoir de
rappeler ce brave Jean dans ce livre de _Mémoires_. C'est lui qui
m'avait chanté, mais sur d'autres paroles que je vais dire tout à
l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de _Magali_, air
si mélodieux, si agréable et si caressant, que beaucoup ont regretté
de ne plus le retrouver dans la _Mireille_ de Gounod.
Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde à
laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire en
question, ç'a été Jean Roussière, qui était apparemment le dernier
qui l'eût retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me le chanter,
à l'heure où je cherchais la note provençale de ma chanson d'amour,
pour que je l'aie recueilli, juste au moment où il allait, comme tant
d'autres choses, se perdre dans l'oubli.
Voici donc la chanson, ou plutôt le duo, qui me donna le rythme de
l'air de _Magali_:
_-- Bonjour, gai rossignol sauvage,
Puisqu'en Provence te voilà!
Tu aurais pu prendre dommage
Dans le combat de Gibraltar:
Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,
Ton doux ramage.
Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,
M'a réjoui.
Vous avez bonne souvenance,
Monsieur, pour ne pas m'oublier;
Vous aurez donc ma préférence,
Ici je passerai l'été,
Je répondrai à votre amour
Par mon ramage
Et je vais chanter nuit et jour
Aux alentours.
_-- Je te donne la jouissance,
L'avantage de mon jardin;
Au jardinier je fais défense
De te donner aucun chagrin,
Tu pourras y cacher ton nid
Dans le feuillage
Et tu te trouveras fourni
Pour tes petits.
-- Je le connais à votre mine,
Monsieur, vous aimez les oiseaux;
J'inviterai la cardeline.
Pour vous chanter des airs nouveaux
La cardeline a un beau chant,
Quand elle est seule;
Elle a des airs sur le plain-chant
Qui sont charmants.
Jusque vers le mois de septembre
Nous serons toujours vos voisins.
Vous aurez la joie de m'entendre
Autant le soir que le matin.
Mais lorsqu'il faudra s'envoler
Quelle tristesse!
Tout le bocage aura le deuil
Du rossignol.
-- Monsieur, nous voici de partance;
Hélas! c'est là notre destin.
Lorsqu'il faut quitter la Provence,
Certes, ce n'est pas sans chagrin.
Il nous faut aller hiverner
Dedans les Indes;
Les hirondelles, elles aussi,
Partent aussi.
-- Ne passez pas vers l'Amérique.
Car vous pourriez avoir du plomb
Du côté de la Martinique
On tire des coups de canon.
Depuis longtemps est assiégé
Le roi d'Espagne:
De crainte d'y être arrêtés,
Au loin passez_.
Oeuvre de quelque illettré contemporain de l'Empire et, à coup sûr,
indigène de la rive du Rhône, ces couplets naïfs ont du moins le
mérite d'avoir conservé l'air que _Magali_ a fait connaître. Quant au
thème mis en vogue par l'aubade de _Mireille_, les métamorphoses de
l'amour, nous le prîmes expressément dans un chant populaire qui
commençait comme suit:
_--Marguerite, ma mie,
Marguerite, mes amours,
Ceci, sont les aubades
Qu'on va jouer pour vous.
-- Nargue de tes aubades
Comme de tes violons:
Je vais dans la mer blanche
Pour me rendre poisson_.
Enfin, le nom de Magali, abréviation de Marguerite, je l'entendis un
jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergère gardait
quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu ne
viens pas encore?" lui cria un garçonnet qui passait au chemin; et
tant me parut joli ce nom limpide que je chantai sur-le-champ:
_O Magali, ma tant aimée,
Mets ta tête à la fenêtre.
Écoute un peu cette aubade
De tambourins et de violons:
Le ciel est là-haut plein d'étoiles,
Le vent est tombé...
Mais les étoiles pâliront
En te voyant_.
C'est quelque temps après que, première brouée de ma claire jeunesse,
j'eus la douleur de perdre mon père. Aux dernières Calendes (1), --
lui que la fête de Noël emplissait toujours de joie, maintenant
devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit mal
augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe blanche,
luisaient, comme d'usage, les chandelles sacrées; en vain, je lui
avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche le
sacramentel: "Allégresse!" En tâtonnant, hélas! avec ses grands bras
maigres, il s'était assis sans mot dire. Ma mère eut beau lui
présenter, un après l'autre, les mets de Noël: le plat d'escargots,
le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette à l'huile. Le
pauvre vieux, pensif, avait soupé dans le silence. Une ombre
avant-courrière de la mort était sur lui. Ayant totalement perdu la
vue, il dit:
-- L'an passé, à la Noël, je voyais encore un peu le mignon des
chandelles; mais cette année, rien, rien! Soutenez-moi, ô sainte
Vierge!
(1) Nom de la Noël, en Provence.
A l'entrée de septembre de 1855, il s'éteignit dans le Seigneur, et,
lorsqu'il eut reçu les derniers sacrements avec la candeur, la foi,
la bonne foi des âmes simples, et que, toute la famille, nous
pleurions autour du lit:
-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et à Dieu je
rends grâce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et mon
bonheur, qui a été béni.
Ensuite, il m'appela et me dit:
-- Frédéric, quel temps fait-il?
-- Il pleut, mon père, répondis-je.
-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour les
semailles.
Et il rendit son âme à Dieu. Ah! quel moment! On releva sur sa tête
le drap. Près du lit, ce grand lit où, dans l'alcôve blanche, j'étais
né en pleine lumière, on alluma un cierge pâle. On ferma à demi les
volets de la chambre. On manda aux laboureurs de dételer tout de
suite. La servante, à la cuisine, renversa sur la gueule les
chaudrons de l'étagère. Autour des cendres du foyer, qu'on éteignit,
toute la maisonnée, silencieusement, nous nous assîmes en cercle. Ma
mère au coin de la grande cheminée, et, selon la coutume des veuves
de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la tête un fichu
blanc; et toute la journée, les voisins, les voisines, les parents,
les amis vinrent nous apporter le salut de condoléance en disant,
l'un après l'autre:
-- Que Notre Seigneur vous conserve!
Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en l'honneur
du "pauvre maître".
Le lendemain, tout Maillane assistait aux funérailles. En priant Dieu
pour lui, les pauvres ajoutaient:
-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges puissent-ils
l'accompagner au ciel!
Derrière le cercueil, porté à bras avec des serviettes, et le
couvercle enlevé pour qu'une dernière fois les gens vissent le
défunt, les mains croisées, dans son blanc suaire, -- Jean Roussière
portait le cierge mortuaire qui avait veillé son maître.
Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, j'allai
verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre de la
maison était tombé. Le Mas du Juge, le Mas de mon enfance, comme s'il
eût perdu son ombre haute, maintenant, à mes yeux était désolé et
vaste. L'ancien de la famille, maître François mon père, avait été le
dernier des patriarches de Provence, conservateur fidèle des
traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, de
cette génération austère, religieuse, humble, disciplinée, qui avait
patiemment traversé les misères et les affres de la Révolution et
fourni à la France les désintéressés de ses grands holocaustes et les
infatigables de ses grandes armées.
Une semaine après, au retour du _service_, le partage se fit. Les
denrées et les feurres, bêtes de trait, brebis, oiseaux de
basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux meubles,
les grands lits à quenouilles, le pétrin à ferrures, le coffre du
blutoir, les armoires cirées, la huche au pain sculptée, la table, le
verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus à demeure autour de
ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faïence fleurie, qui
n'avait jamais quitté les étagères du dressoir; les draps de chanvre,
que ma mère de sa main avait filés; l'équipage agricole, les
charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles et
objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela déplacé,
transporté au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut le voir
diviser, en trois parts, à dire d'expert.
Les domestiques, les serviteurs à l'année ou au mois, l'un après
l'autre, s'en allèrent. Et au Mas paternel, qui n'était pas dans mon
lot, il fallut dire adieu. Une après-midi, avec ma mère, avec le
chien, -- et Jean Roussière, qui sur le camion, charriait notre part,
-- nous vînmes, le coeur gros, habiter désormais la maison de
Maillane qui, en partage, m'était échue. Et maintenant, ami lecteur,
tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de _Mireille_:
_Comme au Mas, comme au temps de mon père, hélas! hélas!
CHAPITRE XVI
MIREILLE
Adolphe Dumas à Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon premier voyage à
Paris. Lecture de _Mireille_ en manuscrit. -- La lettre de Dumas à la
_Gazette de France_. -- Ma présentation à Lamartine. -- Le
quarantaine "Entretien de littérature". -- Ma mère et l'étoile.
L'année suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, fête votive de
Maillane, je reçus la visite d'un poète de Paris que le hasard (ou,
plutôt, la bonne étoile des félibres) amena, à son heure, dans la
maison de ma mère. C'était Adolphe Dumas: une belle figure d'homme de
cinquante ans, d'une pâleur ascétique, cheveux longs et
blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs pleins
de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la main
toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille élevée, mais
boiteux et traînant une jambe percluse, lorsqu'il marchait, on aurait
dit un cyprès de Provence agité par le vent.
-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers provençaux?
me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la main.
-- Oui, c'est moi, répondis-je, à vous servir, monsieur!
-- Certainement, j'espère que vous pourrez me servir. Le ministre,
celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a donné la
mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, comme
_le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces du
Papillon_, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour les
recueillir.
Et, en causant à ce propos, je lui chantai ma foi, l'aubade de
_Magali_, toute fraîche arrangée pour le poème de _Mireille_.
Mon Adolphe Dumas, enlevé,épaté, s'écria:
-- Mais où donc avez-vous pêché cette perle?
-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provençal (ou, plutôt,
d'un poème provençal en douze chants) que je suis en train d'affiner.
-- Oh! ces bons Provençaux! Vous voilà bien toujours les mêmes,
obstinés à garder votre langue en haillons, comme les ânes qui
s'entêtent à longer le bord des routes pour y brouter quelque
chardon... C'est en français, mon cher ami, c'est dans la langue de
Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons être entendus,
chanter notre Provence. Tenez! écoutez ceci:
_J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie,
La maison des parents, la première patrie,
L'ombre du vieux mûrier, le banc de pierre étroit.
Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit,
Et la treille, à présent sur les murs égarée,
Qui regrette son maître et retombe éplorée;
Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil,
J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil,
J'ai rouvert la fenêtre où me vint la lumière,
Et j'ai rempli de chants la couche de ma mère_.
Mais allons, dites-moi, puisque poème il y a, dites-moi quelque chose
de votre poème provençal.
Et je lui lus alors un morceau de _Mireille_, je ne me souviens plus
lequel.
-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas après ma lecture, je
vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une poésie neuve,
d'une poésie indigène dont personne ne se doutait. Cela m'apprend, à
moi, qui, depuis trente ans, ai quitté la Provence et qui croyais sa
langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de ce
_patois_ usité chez les farauds, les demi-bourgeois et les demi-dames
existe une seconde langue, celle de Dante et de Pétrarque. Mais
suivez bien leur méthode, qui n'a pas consisté, comme certains le
croient, à employer tels quels, ni à fondre en macédoine les
dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont ramassé
l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en la
généralisant. Tout ce qui a précédé les écrivains latins du grand
siècle d'Auguste, à l'exception de Térence, c'est le "Fumier
d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche avec
le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuadé qu'avec le goût, la
sève de votre juvénile ardeur, vous êtes fait pour réussir. Et je
vois déjà poindre la renaissance d'une langue provignée du latin, et
jolie et sonore comme le meilleur italien.
L'histoire d'Adolphe Dumas était un vrai conte de fées. Enfant du
peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon et
Cabane, à la Pierre-Plantée. Et Dumas avait une soeur appelée Laure,
belle comme le jour et innocente comme l'eau qui naît: et voici que
sur la route passèrent une fois des comédiens ambulants qui, dans la
petite auberge, donnèrent, à la veillée, une représentation. L'un
d'eux y jouait un rôle de prince. Les oripeaux de son costume qui
scintillait sous les falots lui donnaient sur les tréteaux
l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure, naïve,
hélas! comme pas une, se laissa, à ce que racontent les vieillards de
la contrée, enjôler et enlever par ce prince de grand chemin. Elle
partit avec la troupe, débarqua à Marseille, et ayant reconnu bientôt
son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit à tout
hasard la diligence de Paris, où elle arriva un matin par une pluie
battante. Et la voilà sur le pavé, seule et dénuée de tout. Un
monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la jeune
Provençale, fit arrêter sa voiture et lui dit:
-- Belle enfant, mais qu'avez-vous à tant pleurer?
Laure naïvement conta son équipée. Le monsieur, qui était riche, ému,
épris soudain, la fit monter dans sa voiture, la conduisit dans un
couvent, lui fit donner une éducation soignée et l'épousa ensuite.
Mais la belle épousée, qui avait le coeur noble, n'oublia pas ses
parents. Elle fit venir à Paris son petit frère Adolphe, lui fit
faire ses études, et voilà comment Dumas Adolphe, déjà poète de
nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour mêlé au mouvement
littéraire de 1830. Vers de toute façon, drames, comédies, poèmes,
jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: _la Cité des
hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des Croisés,
Provence, Mademoiselle de la Vallière, l'École des Familles, les
Servitudes volontaires_, etc. Mais vous savez, dans les batailles,
bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas porté pour la
Légion d'honneur; et malgré sa valeur et des succès relatifs dans le
théâtres de Paris, le poète Dumas, comme notre Tambour d'Arcole,
était resté simple soldat, ce qui lui faisait dire plus tard en
provençal:
_A quarante ans passés, quand tout le monde pêche -- dans la soupe
des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons être heureux d'avoir
-- L'âme en repos, le coeur net et la main lavée. -- Et qu'a-t-il?
dira-t-on. -- Il a la tête haute. -- Que fait-il? Il fait son
devoir_.
Seulement, s'il n'était pas devenu capitaine, il avait conquis
l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo, Lamartine,
Béranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet, Barbey
d'Aurevilly, étaient de ses amis.
Adolphe Dumas, avec son tempérament ardent, avec on expérience de
vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la Durance,
arrivait donc à point nommé pour donner au Félibrige le billet de
passage entre Avignon et Paris.
Mon poème provençal étant terminé enfin, mais non imprimé encore, un
jeune Marseillais qui fréquentait Font-Ségugne, mon ami Ludovic
Segré, me dit, un jour:
-- Je vais à Paris... Veux-tu venir avec moi?
J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'à l'improviste, et pour la
première fois, je fis le voyage de Paris, où je passai une semaine.
J'avais, bien entendu, porté mon manuscrit, et, quand nous eûmes
quelques jours couru et admiré, de Notre-Dame au Louvre, de la place
Vendôme au grand Arc de Triomphe, nous vînmes, comme de juste, saluer
le bon Dumas.
-- Eh bien! cette _Mireille_, me fit-il, est-elle achevée?
-- Elle est achevée, lui dis-je, et la voici... en manuscrit.
-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un chant.
Et quand j'eus lu le premier chant:
-- Continuez, me dit Dumas.
Et je lus le second, puis le troisième, puis le quatrième.
-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme. Venez
demain à la même heure, nous continuerons la lecture; mais je puis,
dès maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va toujours
avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que vous ne
pensez.
Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et le
surlendemain, nous achevâmes le poème.
Le même jour (26 août 1856), Adolphe Dumas adressa au directeur de la
_Gazette de France_ la lettre que voici:
"_La Gazette du Midi_ a déjà fait connaître à la _Gazette de France-
l'arrivée du jeune Mistral, le grand poète de la Provence. Qu'est-ce
que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains de
répondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles sont
inattendues, dans ce moment de poésie d'imitation qui fait croire à
la mort de la poésie et des poètes.
"L'Académie française viendra dans dix ans consacrer une gloire de
plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut a
souvent de ces retards d'une heure avec les siècles; mais je veux
être le premier qui aura découvert ce qu'on peut appeler,
aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le pâtre de Mantoue arrivant
à Rome avec des chants dignes de Gallus et des Scipion...
"On a souvent demandé, pour notre beau pays du Midi, deux fois
romain, romain latin et romain catholique, le poème de sa langue
éternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs pures. J'ai le
poème dans les mains, il a douze chants. Il est signé Frédéric
Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma parole
d'honneur, que je n'ai jamais engagée à faux, et de ma
responsabilité, qui n'a que l'ambition d'être juste."
Cette lettre ébouriffante fut accueillie par des lazzi: "Allons,
disaient certains journaux, le mistral s'est incarné, paraît-il, dans
un poème. Nous verrons si ce sera autre chose que du vent."
Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me serrant
la main:
-- Maintenant, cher ami, retournez à Avignon pour imprimer votre
_Mireille_. Nous avons, en plein Paris, lancé le but au caniveau, et
laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute les
boules de son jeu, toutes, l'une après l'autre.
Avant mon départ, mon dévoué compatriote voulut bien me présenter à
Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta cette
visite dans son _Cours familiers de Littérature_ (quarantième
entretien, 1859):
"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un beau et
modeste jeune homme, vêtu avec un sobre élégance, comme l'amant de
Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse
chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune
poète villageois, destiné à devenir, comme Burns le laboureur
écossais, l'Homère de la Provence.
"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de cette
tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui
caractérise trop souvent ces hommes de vanité plus que de génie,
qu'on appelle les poètes populaires. Il avait la bienséance de la
vérité; il plaisait, il intéressait, il émouvait; on sentait, dans sa
mâle beauté, le fils d'une de ces belles Arlésiennes, statues
vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi.
"Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les
lois de l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de
noyer de sa mère, dans son Mas de Maillane. Le dîner fut sobre,
l'entretien à coeur ouvert, la soirée courte et causeuse, à la
fraîcheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon petit
jardin grand comme le mouchoir de Mireille.
"Le jeune homme nous récita quelques vers dans ce doux et nerveux
idiome provençal, qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce
attique, tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins,
parlés uniquement par moi jusqu'à l'âge de douze ans dans les
montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome intelligible.
C'étaient quelques vers lyriques; ils me plurent mais sans m'enivrer.
Le génie du jeune homme n'était pas là, le cadre était trop étroit
pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet autre chanteur sans
langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans son village
pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses troupeaux, ses
dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des premiers
exemplaires de son poème; il sortit."
Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait au
rez-de-chaussée du numéro 41 de la rue Ville-L'Évêque. C'était dans
la soirée. Écrasé par ses dettes et assez délaissé, le grand homme
somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que quelques
visiteurs causaient à voix basse, autour de lui.
Tout à coup, un domestique vint annoncer qu'un Espagnol, un harpiste
appelé Herrera, demandait à jouer un air de son pays devant M. de
Lamartine.
-- Qu'il entre, dit le poète.
Le harpiste joua son aire, et Lamartine, à demi-voix, demanda à sa
nièce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans les tiroirs de
son bureau.
-- Il reste deux louis, répondit celle-ci.
-- Donnez-les à Herrera, fit le bon Lamartine.
Je revins donc en Provence pour l'impression de mon poème, et la
chose s'étant faite à l'imprimerie Seguin, à Avignon, j'adressai le
premier exemplaire à Lamartine, qui écrivit à Reboul la lettre
suivante:
"Jai lu _Mirèio..._ Rien n'avait encore paru de cette sève nationale,
féconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le soleil. J'ai
tellement été frappé à l'esprit et au coeur que j'écris un
_Entretien_ sur ce poème. Dites-le à M. Mistral. Oui, depuis les
Homérides de l'Archipel, un tel jet de poésie primitive n'avait pas
coulé. J'ai crié, comme vous: c'est Homère."
Adolphe Dumas m'écrivait, de son côté:
(mars 1859).
"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai été, hier au
soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a reçu avec des
exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre à la _Gazette de
France_. Il a lu et compris, dit-il, votre poème d'un bout à l'autre.
Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit pas
autre chose. Sa nièce, cette belle personne que vous avez vue, a
ajouté qu'elle n'avait pas pu le lui dérober un instant pour le lire,
et il va faire un _Entretien_ tout entier sur vous et _Mirèio_. Il
m'a demandé des notes biographiques sur vous et sur Maillane. Je les
lui envoie ce matin. Vous avez été l'objet de la conversation
générale toute la soirée et votre poème a été détaillé par Lamartine
et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son _Entretien_
parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde entier. Il
dit que vous êtes "un Grec des Cyclades". Il a écrit à Reboul: "C'est
un Homère!" Il me charge de vous écrire _tout ce que je veux_ et il
ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez donc
bien heureux, vous et votre chère mère, dont j'ai gardé un si bon
souvenir."