Nous arrivions aux Jasses d’Albaron, où l’on fit une halte pour faire

manger les bêtes dans le drap au fourrage, devant la roue de la

charrette. Les filles de Beaucaire qui étaient avec nous, leurs têtes

enrubannées de toutes les couleurs vinrent pendant ce temps faire une

ronde autour d’Alarde :

_Au branle de ma tante

Le rossignol y chante:

Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!

Belle, belle Alarde, tournez-vous.

La belle s’est tournée,

Son beau l’a regardée:

Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!

Belle, belle Alarde, embrassez-vous_.

Et devant elle, la pauvrette partit, les bras levés, riant comme une

folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet!

Mais le ciel qui, depuis l’aube, était tacheté de nuées, se couvrait

de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers Arles

de grands nuages lourds qui

obscurcissaient peu à peu toute l’étendue céleste. Les grenouilles,

les crapauds coassaient dans les marais, et la longue traînée de

notre caravane s’espaçait, se perdait dans les terrains a salicornes,

dans les landes salées à plaques blanchissantes, sur un chemin

mouvant, bordé de tamaris à floraison rosée. La terre sentait le

relent. Des volées de halbrans, des volées de sarcelles et de canards

sauvages criaient en passant sur nos têtes.

-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la pluie?

-- Ha! l’homme répondait, les yeux en l’air et soucieux, une fois les

nuages, dit-on, firent pleuvoir.

-- Eh bien! nous serons jolies, si l’averse nous prend au milieu de

la Camargue!

-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les têtes.

Un gardien à cheval qui, le trident en main, ramenait ses taureaux

noirs dispersés dans les friches, nous cria: "Vous serez mouillés!"

Les bruines commençaient; puis peu à peu la pluie s’y mit pour tout

de bon, et l’eau de tomber. En rien de temps ces plaines basses

furent transformées en mares. Et nous autres, assis sous la tente des

charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux

camargues, secouant leurs crinières et leurs longues queues flasques,

gagner les levées de terre et les dunes sablonneuses. Et l’eau de

tomber! La route, noyée par le déluge, devenait impraticable. Les

roues s’embourbaient. Les bêtes s’arrêtaient. A la fin, à perte de

vue, ce ne fut qu’un étang immense, et les charretiers dirent:

-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, à terre toutes, si vous

ne voulez coucher au milieu des tamaris!

-- Mais il faut donc marcher dans l’eau?

-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand Pardon: car

vous en avez besoin, et vos péchés diablement pèsent!

Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit. Avec des

rires, des cris aigus, chacun pour patauger se déchaussa et se

troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les épaules à

califourchon, et Mathieu, tendant le dos à la mère du tendron de

notre charretée!

-- Tenez, mettez-vous là brave femme, lui fit-il, je vous porterai à

la chèvre-morte.

Celle-ci, une dondon qui avait peine à cheminer, ne dit non.

-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l’oeil, charge-toi d'Alarde,

hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en temps.

Et du coup, sur le dos, sans plus de formalité nous primes chacun la

nôtre, et tous les gars du pèlerinage ayant comme nous autres endossé

chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce!

Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon cou,

sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos têtes

tenait ouvert le parapluie, quand j’eus sur les deux hanches, les

mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n’osait pas les

serrer, je n’aurais pas donné (je l’avoue aujourd’hui encore), pas

donné pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la pluie et le

gâchis.

-- Mon Dieu! répétait Alarde, si mon cadet me voyait ainsi! mon cadet

qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet!

J’avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes, petits

compliments, elle n’entendait pas et ne me voyait pas... Mais sa

bouche haletait sur mon cou, sur mon épaule et je n’aurais eu

vraiment qu’à tourner un peu la tête pour lui faire un baiser; sa

chevelure effleurait la mienne; l’odeur tiède de sa chair, de sa

chair jeune, m’embaumait; tremblante, sa poitrine était agitée sur

moi; et, m’illusionnant comme elle qui était toute à son cadet, moi

je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie.

Au meilleur de mon rêve, Mathieu qui s’éreintait sous sa grosse

maman, me dit: "Changeons un peu! je n’en puis plus, mon cher!" Et,

au pied d’une _agachole_ (c’est le nom qu’en Camargue on donne aux

tamaris laissés en baliveaux) ayant fait pose tous les deux, Mathieu

reprit la fille et moi hélas! la mère. Et c’est ainsi qu’on pataugea

avec de l’eau jusqu a mi-jambes, durant plus d’une lieue, sans

éprouver trop de fatigue, et tour à tour nous délassant de la façon

que je vous dis, avec la rêverie d’une intrigue idéale.

A la longue pourtant, nous parvînmes en vue du château d’Avignon: la

grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se ressuya;

on remonta sur les charrettes et, par là, vers les quatre heures,

nous vîmes tout à coup s’élever, dans l’azur de la mer et du ciel,

avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, ses

contreforts, l’église des Saintes-Maries.

Il n’y eut qu’un cri: "O grandes Saintes!" car ce sanctuaire perdu,

là-bas au fond du Vacarés, dans les sables du littoral, est, comme on

dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe là, par

sa grandeur harmonieuse, par sa voûte incommensurable, c’est cette

ample surface de terre et de mer où l’oeil, mieux que partout

ailleurs, peut embrasser le cercle de l’horizon terrestre, l’_orbis

terrarum_ des anciens.

Et Lamouroux nous dit:

-- Nous arriverons à temps pour descendre les châsses, car,

messieurs, vous le savez, c’est nous, les Beaucairois, qui avons,

avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente des

Saintes.

Ce propos se rapporte à l’usage que voici:

Les reliques vénérées de Marie Jacobé, de Marie Salomé, et de Sara

leur servante sont renfermées, sous la voûte du choeur et de

l’abside, dans une chapelle haute, d’où, par un orifice qui donne

dans l’église, la veille de la fête et au moyen

d’un câble, on les descend lentement sur la foule enthousiaste.

Dès qu’on eut dételé, au milieu des dunes couvertes d'arroches et de

tamaris, qui entourent le bourg, nous courûmes à l’église.

"Éclaire-les, ces Saintes chéries!" criaient des Montpelliéraines qui

vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images et

des médailles.

L’église était bondée de gens du Languedoc, de femmes du pays

d’Arles, d’infirmes, de bohémiennes, tous les uns sur les autres. Ce

sont d’ailleurs les bohémiens qui font brûler les plus gros cierges,

mais exclusivement à l’autel de Sara, qui, d’après leur croyance,

était de leur nation. C’est même aux Saintes-Maries que ces nomades

tiennent leurs assemblées annuelles, y faisant de loin en loin

l’élection de leur reine.

Pour entrer ce fut difficile. Des commères de Nîmes embéguinées de

noir, qui traînaient avec elles leurs coussins (le coutil pour

coucher dans l’église, se disputaient les chaises :

"Je l’avais avant vous! -- Moi je l’avais louée!" Un prêtre faisait

baiser de bouche en bouche _le Saint Bras_; aux malades on donnait

des verres d’eau saumâtre, de l’eau du puits des Saintes qui est au

milieu de la nef et qui, à ce qu’on dit, ce jour-là devient douce.

Certains, pour s’en servir en guise de remède, raclaient avec leurs

ongles la poussière d’un marbre antique, sculpture encastrée dans le

mur, qui fut "l’oreiller des Saintes". Une odeur, une touffeur de

cierges brûlants, d’encens, d’échauffé, de faguenas, vous suffoquait.

Et chaque groupe, à pleine voix et pêle-mêle, y chantait son

cantique.

Mais en l’air, quand apparurent les deux châsses en forme d’arches,

aïe! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et à mesure que la corde se

déroulait dans l’espace, les cris aigus, les spasmes s’exaspéraient

de plus belle. Les fronts, les bras levés, la foule pantelante

attendait un miracle... Oh! du fond de l’église, soudain s’est

élancée, comme si elle avait des ailes, une superbe jeune fille,

blonde, déchevelée; et frôlant de ses pieds les têtes de la foule,

elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les châsses

flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par pitié,

l’amour de mon cadet! "

Tous se levèrent. "C’est Alarde " criaient les Beaucairois. "C’est

sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient d’autres

effarés... Et en somme nous pleurions tous.

Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable de la

plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui s’y

éclaboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient deux ou trois

navires qui avaient l’air en panne et les gens se montraient une

traînée resplendissante que le remous des vagues prolongeait sur la

mer: "C’est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, dans leur

nacelle, tinrent pour aborder en Provence après la mort de

Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces visions

qu’illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment que nous

étions en paradis.

Alarde, la belle fille, un peu pâlie depuis la veille, portait sur

les épaules, avec d’autres Beaucairoises, la "Nacelle des Saintes" et

tous disaient: "Hélas ! c’est une pauvre folle que son cadet a

délaissée."

Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et qu’était de

partance un omnibus qui y passait, aussitôt que les Saintes eurent

(vers les quatre heures) remonté dans leur chapelle, nous nous

embarquâmes de suite avec un troupeau de commères de Montpellier ou

de Lunel, revendeuses et tripières à coiffes bouillonnées, qui, dès

qu’ou fut en route, se mirent à chanter derechef à plein gosier:

_Courons aux Saintes Maries

Pour leur donner notre foi;

Que nos coeurs se multiplient

Pour Jésus et pour sa croix!_

et cet autre cantique si répété pendant la fête:

_Désarmez le Christ, désarmez le Christ

Par vos prières

Désarmez le Christ, désarmez le Christ

Et soyez au ciel nos bonnes mères!_

-- C’est pourtant dame Roque, rien qu’elle et son mari, qui le

firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses

victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que ça.

Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les anciens

cantiques de leur _Ame dévote_ (1):

_J’ai vu sous de sombres voiles

Onze étoiles,

La lune avec le soleil_.

-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier!

-- Et les langues d’aller. Nous passâmes sur un banc le petit Rhône,

à Sylve-Réal. Il y avait là un fort, un joli petit fort, doré par le

soleil et bâti par Vauban, que le Génie très sottement a fait

détruire depuis lors.

Nous traversâmes le désert et la _pinède_ du Sauvage, et sur le soir

enfin, du milieu des marais, nous vîmes émerger, noirs et farouches

dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les créneaux,

les remparts de la ville d’Aigues-Mortes.

-- N’importe! fit alors une des bonnes femmes, si, pendant le voyage

de l’omnibus aux Saintes il y avait à Montpellier plus d’enterrements

qu’il ne faut, les croque-morts, peut-être, seraient embarrassés.

-- Eh bien! on porterait à bras.

-- Oh! je crois qu’ils en ont deux, de voitures pour les morts...

A ces mots, nous apercevant que l’horrible guimbarde, aïe! était

peinte en noir:

-- Mais par hasard, demandâmes-nous, cet omnibus serait...

-- Le carrosse, messieurs, des pompes funèbres de Montpellier.

-- Sacré coquin de sort!

Affolés, d’un coup de pied nous ouvrîmes la portière, nous sautâmes

sur la route, nous payâmes le conducteur et, ayant secoué nos hardes

au grand air, à pied et à notre aise nous gagnâmes Aigues-Mortes.

Une vraie ville forte de Syrie ou d’Égypte, cette silencieuse cité

des Ventres-Bleus (comme les gens d’Aigues—Mortes sont dénommés

quelquefois, par allusion aux fièvres endémiques du pays), avec son

quadrilatère de remparts formidables calcinés au soleil, qu’on dirait

de tantôt abandonné par saint Louis, avec sa tour de Constance, où,

sous Louis XIV, après les dragonnades, furent emprisonnées quarante

protestantes qui y restèrent oubliées dans une horrible détention,

jusqu’à la fin du règne, durant peut-être quarante ans.

(1) Titre d’un recueil de cantiques fort populaires autrefois, oeuvre

d'un prêtre de Provence.

Un jour, longtemps après, avec deux belles dames du monde protestant

de Nîmes, nous retournions visiter la grosse tour d'Aigues-Mortes, et

en lisant les noms des malheureuses prisonnières, gravés par

elles-mêmes dans les pierres du donjon: "Poète, nous dirent-elles,

suffocantes d’émotion, ne vous étonnez pas de nous voir pleurer

ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres de

leur foi, sont nos Saintes Maries! "

CHAPITRE XV

JEAN ROUSSIÈRE

L’adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La légende de saint

Éloi -- L’air de _Magali_. -- La mort de mon père. -- Les

funérailles, -- Le deuil. -- Le partage.

-- Bonjour, monsieur Frédéric.

-- Ha! bonjour.

-- Que m’a-t-on dit? que vous avez besoin d’un homme à gages!

-- Oui... D’où es-tu?

-- De Villeneuve, le pays des "lézards", près d’Avignon.

-- Et que sais-tu faire?

-- Un peu tout. J’ai été valet aux moulins à huile, muletier,

carrier, garçon de labour, meunier, tondeur, faucheur lorsqu’il le

faut, lutteur à l’occasion, émondeur de peupliers, un métier élevé!

et même cureur de puits, qui est le plus bas de tous.

-- Et l’on t’appelle?

-- Jean Roussière, et Rousseyron (et Seyron pour abréger ).

-- Combien veux-tu gagner? C’est pour mener les bêtes.

-- Dans les quinze louis.

-- Je te donne cent écus.

-- Va donc pour cent écus!

Voilà comment je louai le laboureur Jean Roussière, celui-là qui

m’apprit l’air populaire de _Magali_: un luron jovial et taillé en

hercule, qui, la dernière année que je passai au Mas, avec mon père

aveugle, dans les longues veillées de notre solitude savait me garder

d'ennui, en bon vivant qu'il était.

Fin laboureur, il avait toujours aux lèvres quelque chanson joyeuse:

_"L'araire est composé -- de trente et une pièces; -- celui qui

l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour sûr, c'est quelque

monsieur."_

Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il fît,

soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier, ou

l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne harmonieuse ou,

comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le défaut de son maître:

il aimait quelque peu à dormir et à faire la méridienne.

Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre lorsqu'il

parlait du temps où, sur le chemin de halage, il conduisait les

grands chevaux qui remorquaient, attachées l'une à l'autre, les

gabares du Rhône, à Valence, à Lyon.

-- Croyez-vous, disait-il, qu'à l'âge de vingt ans, j'ai mené

bravement le plus bel équipage des rivages du Rhône? Un équipage de

quatre-vingts étalons, couplés quatre par quatre, qui traînaient six

bateaux! Que c'était beau, pourtant, le matin, quand nous partions,

sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette flotte,

lentement, remontait le cours de l'eau!

Et Jean Roussière énumérait tous les endroits des deux rives: les

auberges, les hôtesses, les rivières, les palées, les pavés et les

gués, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde à l'Ermitage.

Mais son bonheur, mais son triomphe, à notre brave Rousseyron,

c'était lors de la Saint-Éloi.

-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, nous

montrerons comment on monte une petite mule.

Saint-Éloi est, en Provence, la fête des agriculteurs. Par toute la

Provence, les curés, comme vous savez, ce jour-là, bénissent les

bêtes, ânes, mulets et chevaux, et les gens aux bestiaux font goûter

le pain bénit, cet excellent pain bénit, parfumé avec l'anis et doré

avec des oeufs, qu'on appelle _tortillades_. Mais chez nous, ce

jour-là, on fait courir la charrette, un chariot de verdure attelé de

quarante ou cinquante bêtes, caparaçonnées comme au temps des

tournois,

harnachées de sous-barbes, de housses brodées, de plumets, de miroirs

et de lunes de laiton, et on met le fouet à l'encan, c'est-à-dire

qu'à l'enchère on met publiquement la charge de Prieur:

-- A trente francs le fouet! à cent francs! à deux cents francs! Une

fois, deux fois, trois fois!

Au plus offrant échoit la royauté de la fête. La _Charrette Ramée_ va

à la procession, avec la cavalcade de laboureurs allègres qui

marchent fièrement, chacun près de sa bête, en faisant claquer son

fouet. Sur la charrette, accompagnés d'un tambour et d'un fifre, les

Prieurs sont assis. Sur les mulets, les pères enfourchent leurs

petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. Les

colliers, à leur chaperon, ont tous une _tortillade_ (gâteau en forme

de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint Éloi. Et,

porté sur les épaules des Prieurs de l'an passé, le saint, en pleine

gloire, tel qu'un évêque d'or, s'avance la crosse à la main.

Puis, la procession faite, la Charrette emportée par les cinquante

mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, avec

les garçons de labour courant éperdument à côté de leurs bêtes, tous

en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les souliers

minces et la ceinture aux flancs.

C'est là que Jean Roussière, montant, cette année-là, notre mule

"Falette" à la croupe d'amande, épata les spectateurs. Preste comme

un chat, il sautait sur la bête, descendait, remontait, tantôt assis

d'un seul côté, tantôt se tenant debout sur la croupe de la mule et

tantôt sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre fourchu ou la

grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers arabes.

Le plus joli, c'est là que je voulais en venir, fut au repas de

Saint-Éloi (car, après la charrette, les Prieurs paient le festin).

Lorsqu'on eut mangé et bu et que le ventre plein, chaque convive dit

la sienne, Roussière se leva et fit à la tablée:

-- Camarades! vous voilà tout un peuple de _pieds-poudreux_ et de

bélîtres, qui faites la Saint-Éloi depuis mille ans peut-être et vous

ne connaissez pas, j'en suis à peu près sûr, l'histoire de votre

grand patron.

-- Non, dirent les convives... N'était-il pas maréchal?

-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit.

Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel, la

_tortillade_ fine qu'il croquait à mesure, mon laboureur commença:

"Notre Seigneur Dieu le père, un jour, en paradis, était tout

soucieux. L'enfant Jésus lui dit:

-- Qu'avez-vous? père.

-- J'ai, répondit Dieu, un souci qui me tarabuste... Tiens, regarde

là-bas.

-- Où? dit Jésus.

-- Par là-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu vois bien,

dans ce village, vers le faubourg, une boutique de maréchal ferrant,

une belle grande boutique?

-- Je vois, je vois.

-- Eh bien! mon fils, là est un homme que j'aurais voulu sauver: on

l'appelle maître Éloi. C'est un gaillard solide, observateur fidèle

de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable à

n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant du

matin au soir sans mal parler ni blasphémer... Oui, il me semble

digne de devenir un rand saint.

-- Et qui empêche? dit Jésus.

-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier, ouvrier de

premier ordre, Éloi croit que sur terre nul n'est au-dessus de lui,

et présomption est perdition.

-- Seigneur Père, fit Jésus, si vous me vouliez permettre de

descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir.

-- Va, mon cher fils.

Et le bon Jésus descendit. Vêtu en apprenti, son baluchon derrière le

dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue où demeurait Éloi. Sur

la porte d'Éloi, selon l'usage était l'enseigne, et l'enseigne

portait: _Éloi le maréchal, maître sur tous les maîtres, en deux

chaudes forge un fer_.

Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, ôtant son

chapeau:

-- Dieu vous donne le bonjour, maître, et à la compagnie: si vous

aviez besoin d'un peu d'aide?

-- Pas pour le moment, répond Éloi.

-- Adieu donc, maître: ce sera pour une autre fois.

Et Jésus, le bon Jésus, continue son chemin. Il y avait, dans la rue,

un groupe d'hommes qui causaient et Jésus dit en passant:

-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, où il doit y

avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refusât le travail.

-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment as-tu

salué en entrant chez maître Éloi?

-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour, maître, et à

la compagnie!"

-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait l'appeler

_maître sur tous les maîtres_... Tiens, regarde l'écriteau.

-- C'est vrai, dit Jésus, je vais essayer de nouveau.

Et de ce pas il retourne à la boutique.

-- Dieu vous le donne bon, maître sur tous les maîtres! N'auriez-vous

pas besoin d'ouvrier?

-- Entre, entre, répond Éloi, j'ai pensé depuis tantôt que nous

t'occuperions aussi... Mais écoute ceci pour une bonne fois: quand tu

me salueras, tu dois m'appeler _maître_, vois-tu? _sur tous les

maîtres_, car ce n'est pas pour me vanter, mais d'hommes comme moi,

qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas deux!

-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, à nous, nous forgeons ça

en une chaude!

-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car cela n'est

pas possible...

-- Eh bien! vous allez voir, maître sur tous les maîtres!

Jésus prend un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle,

attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent, il

va le prendre avec la main.

-- Aïe! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie, tu vas te

roussir les doigts!

-- N'ayez pas peur, répond Jésus, grâce à Dieu, dans notre pays, nous

n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec la

main le fer rougi à blanc, le porte sur l'enclume et avec son

martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil l'étire,

l'aplatit, l'arrondit et l'étampe si bien qu'on le dirait moulé.

-- Oh! moi aussi, fit maître Éloi, si je voulais bien.

Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle,

attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le saisir

comme son apprenti et l'apporter à l'enclume... Mais il se brûle les

doigts: il a beau se hâter, beau faire son dur à cuire, il lui faut

lâcher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval cependant

froidit... Et allons, pif! et paf! quelques étincelles jaillissent...

Ah! pauvre maître Éloi! il eut beau frapper, se mettre tout en nage,

il ne put parvenir à l'achever dans une chaude.

-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a semblé ouïr le galop d'un

cheval...

Maître Éloi aussitôt se carre sur la porte et voit un cavalier, un

superbe cavalier qui s'arrête devant la boutique. Or c'était saint

Martin.

-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une couple de

fers et il me tardait fort de trouver un maréchal.

Maître Éloi se rengorge, et lui parle en ces termes:

-- Seigneur, en vérité, vous ne pouviez mieux rencontrer. Vous êtes

chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France, qui

peut se dire maître au-dessus de tous les maîtres et qui forge un fer

en deux chaudes... Petit, va tenir le pied.

-- Tenir le pied! répartit Jésus. Nous trouvons, dans notre pays, que

ce n'est pas nécessaire.

-- Par exemple! s'écria le maître maréchal, celle-là est par trop

drôle: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le pied?

-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir.

Et voilà le petit qui saisit le boutoir, s'approche du cheval et,

crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, le

serre dans l'étau, lui cure bien la corne, y applique le fer neuf

qu'il venait d'étamper, avec le brochoir y plante les clous; puis,

desserrant l'étau, retourne le pied au cheval, y crache dessus,

l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon Dieu!

que le sang se caille", le pied se trouve arrangé, et ferré et

solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus jamais.

Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et maître

Éloi, collègues, commençait à suer.

-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ça, je ferrai tout aussi

bien.

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral · 第 15 / 19 段