-- Tenez, leur dis-je, Bassaquin ne vaut pas mieux que Bassacan. Si

vous votez pour Bassaquin, cet été vous aurez des puces; et si vous

votez pour Bassacan, vous aurez des puces cet été. Pour Gigognan,

voyez-vous, mieux vaut une bonne pluie que toutes les promesses que

font les candidats... Ah! ce serait différent, si vous nommiez des

paysans: tant que, pour députés, vous ne nommerez pas des paysans,

comme cela se fait en Suède et en Danemark, vous ne serez pas

représentés. Les avocats, les médecins, les journalistes, les petits

bourgeois de toute espèce que vous envoyez là-haut ne demandent

qu’une chose: rester à Paris autant que possible pour traire la vache

et tirer au râtelier. Ils se fichent pas mal de notre Gigognan! Mais

si, comme je le dis, vous, vous déléguiez des paysans, ils

penseraient à l’épargne, ils diminueraient les gros traitements, ils

ne feraient jamais la guerre, ils creuseraient des canaux, ils

aboliraient les Droits-Réunis, et se hâteraient de régler les

affaires pour s’en revenir avant la moisson... Dire pourtant qu’il y

a en France plus de vingt millions de _pieds-terreux_ et qu’ils n’ont

pas l’adresse d’envoyer trois cents d’entre eux pour représenter la

_terre!_ Que risqueraient-ils d’essayer? Ce serait bien difficile

qu’ils fissent plus mal que les autres!

"Et chacun de me répondre: "Ah! ce M. Lassagne: tout en badinant, il

a raison peut-être."

-- Mais revenons, lui dis-je; toi personnellement, toi Lassagne,

comment as-tu fait pour conserver dans Gigognan ta popularité et ton

autorité pendant cinquante ans de suite?

-- Ho! c’est la moindre des choses. Tiens, levons-nous de table, nous

irons prendre l’air et quand tu auras fait avec moi, une ou deux

fois, le tour de Gigognan, tu en sauras autant que moi.

Et nous nous levâmes de table, nous allumâmes un cigare et nous

allâmes voir les _joies_.

Devant nous, en sortant, une partie de boules était engagée sur la

route. Le tireur enleva le but et le remplaça par sa boule. Du coup,

sans le vouloir, il donna deux points aux autres.

-- Sacré coquin de sort! cria M. Lassagne, voilà qui s’appelle tirer!

Mes compliments, Jean-Claude, j’ai vu bien des parties, mais je

t’assure que jamais je ne vis enlever comme cela un cochonnet! Tu es

un fameux tireur!

Et nous filâmes. Peu après, nous rencontrions deux jeunes filles qui

allaient se promener.

-- Regarde-moi donc ça, dit Lassagne à haute voix, si on ne croirait

pas deux reines! La jolie tournure! Quels fins minois! Et ces

pendants d’oreilles à la dernière mode! C’est la fleur de Gigognan.

Les deux fillettes tournèrent la tête et souriantes nous saluèrent.

En traversant la place, nous passâmes près d’un vieillard qui était

assis devant sa porte.

-- Eh bien! maître Guintrand, lui dit M. Lassagne, cette année-ci

luttons-nous pour homme ou demi-homme?

-- Ah! mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du tout,

répondit maître Guintrand.

-- Vous rappelez-vous, maître Guintrand, cette année où, sur le pré,

se présentèrent Meissonier, Quéquine, Rabasson, les trois plus fiers

lutteurs de la Provence, et que vous les renversâtes sur les épaules

tous les trois?

-- Vous ne voulez pas que je me rappelle? fit le vieux lutteur en

s’allumant: c’est l’année où l’on prit la citadelle d’Anvers. La

_joie était de cent écus, avec un mouton pour les demi-hommes. Le

préfet d’Avignon qui me toucha la main! Les gens de Bédarride qui

pensèrent se battre avec ceux de Courtezon, car qui était pour moi,

qui était contre... Ah! quel temps! à côté d’à présent où leurs

luttes... Mieux vaut n’en point parler, car on ne voit plus d’hommes,

plus d’hommes, cher monsieur... D’ailleurs ils s’entendent entre eux.

Nous serrâmes la main au vieux et continuâmes la promenade.

Justement, le curé sortait de son presbytère.

-- Bonjour, messieurs.

-- Bonjour; ah! tenez, dit Lassagne, monsieur le Curé, puisque je

vous vois, je vais vous parler de ceci: ce matin, à la messe, je

m’avisais que notre église se fait par trop étroite, surtout les

jours de fête... Croyez-vous que nous ferions mal de penser à

l’agrandir?

-- Sur ce point, monsieur le Maire, je suis en plein de votre avis:

vrai, les jours de cérémonie, on ne peut plus s’y retourner.

-- Monsieur le Curé, je vais m’en occuper; à la première réunion du

conseil municipal je poserai la question, nous la mettrons à l’étude,

et si à la préfecture on veut nous venir en aide...

-- Monsieur le Maire, je suis ravi et je ne peux que vous remercier.

Un moment après, nous nous heurtâmes à un gros gars qui, la veste sur

l’épaule, allait entrer au café.

-- C’est égal, lui dit Lassagne, il paraît, mon garçon, que tu n’es

pas moisi: on dit que tu l’as secoué, le marjolet qui en contait à

Madelon pour prendre ta place.

-- N’ai-je pas bien fait, monsieur le Maire?

-- Bravo, mon Joselet: ne te laisse pas manger ta soupe... Seulement,

une autre fois, vois-tu? ne tape pas si fort.

-- Allons, dis-je à Lassagne, je commence à comprendre: tu emploies

la savonnette.

-- Attends encore, me répondit-il.

Comme nous sortions des remparts, nous voyons venir un troupeau qui

tenait tout le chemin, et Lassagne cria au pâtre:

-- Rien qu’au bruit de tes sonnailles, j’ai dit: ce doit être

Georges! Et je ne me suis pas trompé: le joli groupement d’ouailles!

les gaillardes brebis! Mais que leur fais-tu manger? J’en suis sûr:

l’une portant l’autre, tu ne les donnerais pas pour dix écus au

moins...

-- Ah! certes non, répliqua Georges... Je les achetai à la Foire

Froide, cet hiver: presque toutes m’ont fait l’agneau, et elles m’en

feront un second, m’est avis.

-- Non seulement un second, mais des bêtes pareilles pourront te

donner des jumeaux.

-- Dieu vous entende, monsieur Lassagne!

Nous finissions à peine de causer avec le pâtre que nous vîmes venir,

cahin-caha un charretier, qui avait nom Sabaton.

-- Dis, Sabaton? l’interpella ainsi Lassagne, tu vas m’en croire ou

non: niais avec ta charrette tu étais encore, j’estime, à une

demi-lieue d’ici que j’ai deviné ton coup de fouet.

-- Vraiment? monsieur Lassagne.

-- Mon ami, il n’y a que toi pour faire ainsi claquer la mèche.

Et Sabaton, pour prouver que Lassagne disait vrai, décocha un coup de

fouet qui nous fendit les oreilles.

Bref, en nous avançant, nous atteignîmes une vieille qui, le long des

fossés, ramassait de la chicorée.

-- Tiens, c’est toi, Bérengère? lui dit Lassagne en l’accostant; eh

bien! par derrière, avec ton fichu rouge, je te prenais pour Téréson,

la belle-fille du Cacha: tu lui ressembles tout à fait!

-- Moi? oh! monsieur Lassagne, mais songez que j'ai septante ans!

-- Oh! va, va, par derrière, si tu pouvais te voir, tu ne montres pas

misère et l’on vendangerait avec de plus vilains paniers.

-- Ce monsieur Lassagne! il faut toujours qu’il plaisante, disait la

vieille en pouffant de rire. Puis se tournant vers moi, la commère me

fit:

-- Voyez, monsieur, ce n’est pas façon de parler, mais ce M. Lassagne

est une crème d’homme. Il est familier avec tous. Il parlerait,

voyez-vous, au dernier du pays, à un

enfant d’un an! Aussi il y a cinquante ans qu’il est maire de

Gigognan et il le sera toute sa vie.

-- Eh bien! collègue, me fit Lassagne, ce n’est pas moi, n’est-ce

pas? qui le lui ai fait dire. Tous, nous aimons les bons morceaux;

tous nous aimons les compliments; et nous nous complaisons tous aux

bonnes manières. Que ce soit avec les femmes, que ce soit avec les

rois, que ce soit avec le peuple, qui veut régner doit plaire. Et

voilà le secret du maire de Gigognan.

(_Almanach provençal de 1883_.)

CHAPITRE XIV

LE VOYAGE AUX SAINTES-MARIES

La caravane de Beaucaire. -- Le charretier Lamouroux. -- Les rouliers

de Provence. -- Alarde la folle. -- La Camargue en pataugeant. -- Les

filles sur le dos. -- La Mecque du golfe. -- La descente des chasses,

-- Le retour par Aigues-Mortes.

J’avais toute ma vie ouï parler de la Camargue et des Saintes-Maries

et de leur pèlerinage, mais je n’y étais jamais allé. Au printemps de

cette année-là (1855), j’écrivis à l’ami Mathieu, toujours prêt pour

les excursions: "Veux- tu venir avec moi aux Saintes?"

"Oui," me répondit-il. L’on se donna rendez-vous à Beaucaire, au

quartier de la Condamine, d’où tous les ans, le 24 mai, partait une

caravane pour les Saintes-Maries de la Mer; et avec une multitude de

femmes, de jeunes filles, d’enfants, d’hommes du peuple, tassés sur

des charrettes, un peu après minuit nous nous mîmes en route. Je vous

laisse à penser si les carrioles avaient leur charge: nous étions sur

la nôtre quatorze pèlerins.

Le brave charretier, un nommé Lamouroux, de ces Provençaux diserts

qui ne sont entrepris sur rien, nous fit placer devant, assis sur le

brancard et les jambes pendantes. Lui, la moitié du temps, à la

gauche de sa bête, tout en battant du feu pour allumer sa pipe, nous

marchait côte à côte et le fouet sur la nuque. Lorsqu’il était

fatigué, il se nichait dans un siège suspendu devant la roue et que

les charretiers nomment _porte-fainéant_.

Derrière moi, embéguinée dans sa mante de laine, il y avait une

jeunesse qu’on appelait Alarde et qui, sur un matelas blottie avec sa

mère, me tenait ses pieds dans le dos. Mais n’ayant pas fait encore

connaissance avec nos voisines, qui entre elles babillaient, nous

causions, Mathieu et moi, avec le charretier.

-- Ainsi, vous autres, d’où êtes-vous, s’il n’y a pas d’indiscrétion?

commença maître Lamouroux.

Nous répondîmes:

-- De Maillane.

-- Ho! vous n’êtes donc pas de loin... Je l’avais bien vu à votre

parler. _Charretier de Maillane verse en pays de plaine_.

-- Mais pas tous, mon bonhomme.

-- Allons, fit Lamouroux, c’est un dicton pour plaisanter... Et

tenez, j’ai connu, quand j’allais sur la route, un roulier de

Maillane qui était équipé, vraiment, comme saint Georges: on

l’appelait l’Ortolan.

-- Vous parlez de quelques années!

-- Ah! messieurs, je vous parle de l’époque du roulage, avant, que

les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous ruinés. Je

vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire était dans sa

splendeur, de quand la première tartane qui arrivait à la foire

gagnait la prime du mouton dont la peau était pendue par les

mariniers vainqueurs au bout du grand mât du navire; je vous parle,

moi, de quand les chevaux de halage étaient insuffisants pour

remonter sur le Rhône les monceaux de marchandises qui à Beaucaire se

vendaient, et du temps où les charretiers, -- vous ne vous en

souvenez pas, vous qui êtes jeunes, -- les rouliers, les voituriers,

qui baffaient les grandes routes et s’en croyaient les maîtres,

faisaient claquer leur fouet de Marseille à Paris et de Paris à Lille

en Flandre!

Et Lamouroux, une fois lancé sur le chapitre du roulage, pendant

qu’au clair de lune sa bête cheminait tout doux, nous en tint de

taillé jusqu’au lever du soleil.

-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou à la

Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de large,

il fallait voir ces files de charrettes chargées, de carrioles

bâchées, de haquets bien garrottés, lesquels se touchaient tous, ces

rangées d’attelages superbes, équipages de trois, de quatre, de six

bêtes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur Paris,

charriant le blé, le vin, les poches d’avoine, les ballots de morues,

les barils d’anchois ou les pains de savon, cahin-caha, bredi-breda,

et à la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres de voiture!

Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de polissons

se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s’y faisaient

traînasser, pendant que criaient les autres:

"Derrière, derrière, charretier!"

De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le dîner, pour

le souper ou le coucher une auberge célèbre avec sa belle hôtesse au

visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande cheminée où la

broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa porte

large ouverte, avec ses écuries vastes comme des églises, où deux

rangées de crèches allaient se prolongeant et où sur la muraille

était collée l’image coloriée de saint Eloi. Ces cabarets

s’appelaient: la Graille (en français la _Corneille_), Saint-Martin,

le Lion- d’Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le Chapeau-Rouge, la

Belle-Hôtesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se parlait

d’eux à cent lieues à l’entour.

De loin en loin, le long de la route, il y avait des bourreliers qui

mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au besoin

pouvaient réparer les roues, des forgerons mâchurés qui pour enseigne

avaient un fer à cheval, de petits boutiquiers qui, derrière leurs

vitres, exposaient des paquets de cordelette à fouet ainsi que des

chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant leur

porte un treillage blanchi par la poussière du chemin -- où venaient

les charretiers siroter pour un sou leur goutte d’eau-de-vie.

Tanguant du dos, réglant leur pas sur le cahot des attelages, et

saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers

marchaient arrogamment, une main à la rêne et de l’autre le fouet,

avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet multicolore,

la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tantôt criant: "Hue!"

tantôt criant: "Dia!"

tantôt criant: "Hurhau!" Et quand la route était luisante et que le

voyage allait bien et que les roues claquaient aux boîtes des moyeux,

ils chantaient, au pas des bêtes et au tintement des grelots, la

chanson des rouliers :

_Un roulier qui est bien monté

Doit avoir des roues

De six pouces, à la Marlborough:

Ça, c’est à la mode!

Un essieu de dix empans

Et un petit bidet blanc

Pour le gouvernage

De son équipage_.

Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien: d’Arles à Lyon,

sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec sa

couple pouvait gagner sans peine son louis d’or par jour.

Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers étaient

glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les gaillardes

bêtes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les chefs de

file, tout cela était garni, harnaché à faire plaisir. Les muselières

avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les bridons

avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers redressaient

leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de grandes

pennes, tenaient en l’air la longe dans des anneaux de verre bleu; la

laine des housses moutonnait sur le dos de leurs bêtes; les

couvertures brodées avaient des émouchettes; les surdos, les

ventrières, les croupières, les harnais, tout était contrepointé,

ajusté de main de maître...

Comment n’auraient-ils pas chanté?

_En arrivant à Lyon,

Ils nous cherchent noise

Et nous font passer dessus

Le pont à bascule:

Tout cela, ce sont des gens

Qui ne demandent qu'argent

Pour faire des dentelles

A leur demoiselles_.

De Marseille à Lyon, les charretiers marchaient à la gauche de leurs

bêtes, ou, pour parler comme eux, _à dia et de la main_, parce qu’en

ce temps-là la longe de la rêne se tenait du côté gauche. Ils

nommaient _hors la main_ l’autre côté de l’attelage.

Mais l’usage de Provence ne dépassait pas Lyon. A Lyon le climat, le

parler, tout changeait. Il fallait donc changer de main et tenir la

rêne à la droite. Ensuite la pluie venait, la laide pluie

continuelle, avec sa fange et ses ornières, où il fallait cartayer,

si vous ne vouliez pas vous perdre. Puis les employés des bascules

qui vous cherchaient querelle en parlant _franchimand_... Alors en

vouliez-vous des mauvaises paroles, des "tonnerres" des "Sacré Dieu"!

Ils juraient, reniaient commue des charretiers: "Hue, Mouret! hue,

Robin! hue, charogne! haïe donc, vieille rosse! ah monstre de

brigand, la charrette est embourbée."

Mais les renforts venaient, avec leurs conducteurs: on doublait

l'attelage, on doublait, on triplait, et l’épaule à la roue, on

dépêtrait la charrette... Nous voici à l’auberge. Au bruit des coups

de fouet, l’hôtesse, la chambrière, et le valet d’écurie la lanterne

à la main sortaient à la rencontre des charretiers crottés. On

rentrait l’équipage; les bêtes dételées, les mangeoires garnies, on

s’en venait souper.

Bénédiction de Dieu! avec trente sous par tête, on faisait, sur les

routes, des crevailles! Les charretiers mangeaient les coudes sur la

table. Sur la table bedonnait une bouteille de neuf pintes; et quand

ils avaient bu, ils jetaient derrière eux la dernière goutte du

verre. Au milieu du repas, ils se levaient, c était l’usage, pour

abreuver leurs bêtes et leur donner l’avoine; puis ils s'attablaient

de nouveau pour le rôti. Nous y voilà! Et vous ne vouliez pas qu’ils

chantent:

_Le matin à son lever

La soupe au fromage:

C’est là .un friand manger,

Qui aime le laitage.

Puis, ça nous réveillera,

Un verre de ratafia,

Et le long de la route

La petite goutte!_

Ils appelaient cela "tuer le ver". Ayant battu la pierre à feu, ils

allumaient alors la pipe, passaient leur rude main sous le joli

menton de la gaie chambrière -- qui attendait sur la porte, donnaient

un tour de garrot à la liure du chargement, et derechef, en route!

Maintenant, s’il faut tout dire, la journée sur la route n'était pas

toujours commode. Sans compter les fondrières avec la boue jusqu’aux

moyeux, les montées à toute force, les descentes à enrayures, sans

compter le bris des rais, les essieux qui rompaient, les gendarmes à

moustaches qui épiaient la plaque des charretiers endormis et

dressaient, leurs verbaux, des fois, pour épargner ou gagner du

chemin, il fallait brûler l’étape, c’est-à-dire passer devant

l’auberge sans manger.

D’autres fois, deux charretiers, têtus comme leurs mulets, se

rencontraient sur la voie: "Coupe, toi! Coupe, moi! Tu ne veux pas

couper, capon?" Vlan! sur le mufle du limonier un coup de fouet qui

l’aveuglait et ruait la charrette contre un tas de cailloux! Alors de

courir aux pieux, aux billots en bois d’yeuse; et il y avait sur la

route des bagarres effroyables où, d’un coup de roulon, on vous

décervelait un homme.

Pour la règle du train régnait pourtant un vieil usage qui était

respecté de tous: le charretier dont le devant, la bête de devant,

avait les quatre pieds blancs, à la montée comme à la descente, avait

le droit, messieurs, de ne pas quitter la voie: "_Qui a les quatre

pieds blancs_, comme on dit, _peut passer partout_."

Enfin les charretiers arrivaient à Paris et allaient remiser à la

Grand’Pinte, quartier si populaire, disait mon père-grand, qu’avec un

coup de sifflet le gouvernement, quand il veut, peut y lever cent

mille hommes!

_En arrivant à Paris,

Usances nouvelles:

Des tailloles, n’y en a plus,

Culottes à bretelles.

Ce ne sont que franchimands

Qui attellent à l’envers

Et font tout au beurre...

Sur eux le tonnerre!_

Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c’est là qu’ils

s’appliquaient à faire claquer le fouet: c’était un éclat répété, un

vacarme, un cliquetis qui ressemblait à la foudre.

-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains leurs

oreilles qui cornaient, les Provençaux arrivent! et marche, _tron de

l’air!_ crains-tu que la terre te manque?

Il faut dire qu’en ce temps, pour faire péter le fouet, les rouliers

de Provence étaient les sans-pareils. Mangechair de Tarascon, dans

l’affaire d’une lieue, en faisant les coups quadruples, avait

consommé quatre livres de mèche. Maître Imbert de Beaucaire, rien que

d’un coup de fouet, mouchait une chandelle sans l’éteindre! Le

Puceron de Château-Renard débouchait une bouteille sans la jeter à

terre; enfin le gros Charlon de la

Pierre-Plantade, d’un coup de mèche de son fouet, vous déferrait,

dit-on, un mulet des quatre pieds.

Bref, lorsque les rouliers avaient déchargé leurs voitures, serré le

payement dans le ceinturon de cuir, rechargé pour Marseille et fait

une tournée dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux ce dernier

couplet:

_Tiens, garçon, voilà pour toi,

Va mettre en cheville...

Mais l’hôtesse a répondu:

Moi qui suis jolie,

Moi qui te fais tant de bien,

Tu ne me donnes donc rien?

Par une caresse

Calme ma tendresse_.

Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt jours,

vingt-deux, vingt-quatre, au bruit régulier des grelots, ils

retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de la

Saint-Éloi, à la _Charrette de Verdure_: ... Et alors au cabaret, en

vouliez-vous des récits, avec des hâbleries et des mensonges gros

comme le mont Ventoux! L’un, en voyageant de nuit, avait vu le falot

du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s’était assis sur sa

charrette, peut-être deux heures de chemin. Un autre, sur la route,

avait trouvé une valise, qui pesait! Il devait y avoir dedans, pour

le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqué était venu à

bride abattue et l’avait réclamée au moment où notre homme la

ramassait pour l’emporter. Un autre avait été arrêté à main armée;

heureusement pour lui qu’il avait lié ses louis dans le boudin de son

catogan, qui était de mode à cette époque, -- et les voleurs à

grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent beau

visiter et fouiller le caisson, ils n’y trouvèrent que le _fiasque_

(bouteille clissée).

Un autre avait couché au pays des Polacres, qui en naissant ne sont

pas chrétiens. Un autre avait passé au pays des Pelles de Bois. Il y

en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font comme

les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de bois.

Mais c’est là une erreur. Les pelles de bois, qui servent pour remuer

le blé, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici les amandes

et les caroubes. Quand nous y passâmes, messieurs, la récolte était

rentrée et nous ne pûmes pas les voir. Mais nous nous laissâmes dire

par des gens du pays que, lorsqu’elles sont sur les arbres, qu’elles

vont être mûres et que le mistral souffle, elles font un tintamarre

tel que celui des crécelles à l’office des Ténèbres.

Un autre affirmait avoir vu, à Paris, une princesse, une belle

princesse qui avait un groin de porc; ses parents la promenaient

d’une grande ville à l’autre et la faisaient voir, la pauvre, dans la

lanterne magique et offraient des millions à celui qui l’épouserait.

-- Sacré coquin de Goï! disait le vieux Brayasse, tout cela est

beaucoup et tout cela n’est rien. Ce qui m’a le plus surpris, le plus

épaté à Paris, je m’en vais vous le dire. Ici dans nos endroits, si

quelqu’un parle français, c’est gens qui ont étudié, des bourgeois,

des avocats, des commissaires de police, qui ont passé peut-être dix

ans et plus dans les écoles... Mais là-haut, saprelotte! tous savent

le français. Vous voyez des moutards qui n’ont pas encore sept ans,

des mioches pas plus haut que ça, avec la mèche au nez, et qui

parlent français comme de grandes personnes. Je ne sais comment

diable ils font.

Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait conté

encore. Seulement nous venions d’arriver au pont de Fourques, et au

soleil levant s’épandaient devant nous, dans le delta des deux

Rhônes, les immenses plaines basses de la lisière de Camargue.

Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous avions

vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l’ai dit, était

derrière nous accroupie avec sa mère et qui, toute riante et se

débarrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour comme une

reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa chevelure

cendrée qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle quelque peu

égaré, le teint délicat et clair, la bouche arquée, ouverte au rire,

elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l’aiguail. Nous la

saluâmes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention à nous:

-- Mère, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes Saintes?

-- Ma fille, nous en sommes, peut-être bien, à neuf ou dix lieues.

-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il?

-- Chut ! mignonne.

Et avec un bâillement qui montra toutes ses dents, ses blanches dents

de lait, la jouvencelle dit:

-- Le temps me dure! j’ai une faim à n’y plus tenir... Dis, si nous

déjeunions?

Et elle déploya aussitôt sur ses genoux un essuie-main de toile

écrue; sa mère, d’un cabas sortit du pain, des figues, une orange,

des dattes, un peu de cervelas et sans cérémonie se mirent à manger.

-- Bon appétit leur dîmes-nous.

-- Messieurs, à votre service, nous fit la gentille Alarde en

plantant ses quenottes dans un grignon de pain.

-- A condition, mademoiselle, que nous mêlerons nos vivres.

-- Volontiers.

Mathieu, dans sa gibecière, avait apporté deux bouteilles de bon vin

de la Nerthe. Il en déboucha une, et, après avoir pris chacun une

bouchée, à tour de rôle, tous, Alarde, sa mère, moi, Mathien et le

charretier, nous bûmes, l’un après l’autre, dans le même coco, et

nous voilà en famille.

Puis pour nous déroidir, étant descendus un moment:

-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne façon? demandâmes-nous

à Lamouroux.

-- En la voyant, nous fit à demi-voix le charretier, vous ne diriez

pas, n’est-ce pas, qu’elle a une fêlure? Et, pourtant, depuis trois

mois que son "Cadet" l’a délaissée, il paraît qu’elle n’a plus,

messieurs, la tête à elle.

-- Quoi ! cette jolie fille, abandonnée par son galant?

-- Le gredin l’avait enlevée; ensuite il l’a plantée là, pour en

aller voir une autre, laide comme péché, mais qui a beaucoup

d’argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, --

vous la voyez avec sa mère, - qui la conduit aux Saintes, la

distraire de son rêve ou la guérir, si c’est possible.

-- Pauvre petite!

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral · 第 14 / 19 段