vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans nas
récité tes prières; toi qui, lorsqu'on te disait: "Jarjaye, viens à
la messe" répondais: "Je ne vais quà celle de laprès-midi"; toi
qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des escargot";
toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi quand
tu en avais, en disant: "Quil en vienne! cest la chair qui fait la
chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal à l'âme"; toi
qui, quand sonnait langélus, au lieu de te signer comme doit faire
un bon chrétien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu à la cloche!";
toi qui, aux avis de ton père: "Jarjaye, Dieu te punira"! ripostais
de coutume: "Le Bon Dieu qui la vu? Une fois mort on est bien
mort!"; toi enfin qui blasphémais et reniais chrême et baptême, se
peut-il que tu oses te présenter ici, abandonné de Dieu?
Le pauvre Jarjaye répliqua:
-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pécheur. Mais qui savait
quaprès la mort il y eût tant de mystères! Enfin, oui, jai failli,
et la piquette est tirée; sil faut la boire, on la boira. Mais au
moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, pour
lui conter ce qui se passe à Tarascon.
-- Quel oncle?
-- Mon oncle Matéry, qui était pénitent blanc.
-- Ton oncle Matéry? Il a pour cent ans de purgatoire.
-- Malédiction! pour cent ans! et quavait-il fait?
-- Tu te rappelles quil portait la croix aux processions. Un jour,
des mauvais plaisants se donnèrent le mot, et lun deux se met à
dire: "Voyez Matéry qui porte la croix!" Un peu plus loin un autre
répète: "Voyez Matéry qui porte la croix! » Un autre finalement lui
fait comme ceci: "Voyez, voyez Matéry, quest-ce quil porte?" Matéry
impatienté répliqua, paraît-il: "Un viédaze comme toi". Et il eut un
coup de sang et mourut sur sa colère.
-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothée, qui était tant, tant
dévote.
-- Fi! elle doit être au diable, je ne la connais pas...
-- Que celle-là soit au diable, cela ne métonne guère, car pour la
dévotion si elle fut outrée, pour la méchanceté cétait une vraie
vipère... Figurez-vous que...
-- Jarjaye, je nai pas loisir; il me faut aller ouvrir à un pauvre
balayeur que son âne vient denvoyer au paradis dun coup de pied.
-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la vue ne
coûte rien, laissez-moi voir un peu le paradis, quon dit si beau!
-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es!
-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par là-bas mon père, qui
est pêcheur, porte votre bannière aux processions, et les pieds
nus...
-- Soit, dit le saint, pour ton père, je te laccorde; mais vois,
canaille, cest entendu, tu ny mettras que le bout du nez.
-- Ça suffit.
Donc le céleste portier entrebâille sans bruit la porte et dit à
Jarjaye: "Tiens, regarde."
Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre à reculons dans le
paradis.
-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre.
-- La grande clarté moffusque, répond le Tarasconnais; il me faut
entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne jy aurai mis
le nez, soyez tranquille, je nirai pas plus loin "Allons, pensa le
bienheureux, jai mis le pied dans la musette." Et le Tarasconnais
est dans le paradis.
-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme cest beau! quelle musique.
Au bout dun certain moment, le porte-clefs lui fait:
-- Quand tu auras assez bayé, voyons, tu sortiras, parce que je nai
pas le temps de te donner la réplique...
-- Ne vous gênez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque chose à
faire, allez à vos occupations... Moi je sortirai quand je
sortirai... Je ne suis pas pressé du tout.
-- Mais tels ne sont pas nos accords.
-- Mon Dieu, saint homme, vous voilà bien ému! Ce serait différent
sil ny avait point de large; mais, grâce à Dieu, la place ne manque
pas.
-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu passait....
-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours ouï
dire: qui se trouve bien, quil ne bouge. Je suis ici, jy reste.
Saint Pierre hochait la tête, frappait du pied. Il va trouver Saint
Yves.
-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un conseil.
-- Deux, sil ten faut, répond saint Yves.
-- Sais-tu que je suis bien campé? Je me trouve dans tel cas, comme
ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire?
-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avoué et citer par
huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu.
Ils cherchent un bon avoué; mais davoué en paradis, jamais personne
nen avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! Saint Pierre
ne savait plus de quel bois faire flèche.
Vient à passer saint Luc:
-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur taurait-il fait
quelque nouvelle semonce?
-- Oh ! mon cher, ne men parle pas! Il marrive un embarras,
vois-tu, de tous les diables. Un certain nommé Jarjaye est entré par
une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre dehors.
-- Et doù est-il, ce Jarjaye?
-- De Tarascon.
-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es bon? Pour
le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, étant, comme tu
sais, lami des boeufs, le patron des toucheurs, je fréquente la
Camargue, Arles, Beaucaire, Nîmes, Tarascon, et je connais ce peuple:
je sais où il lui démange et comment il faut le prendre... Tiens, tu
vas voir.
A ce moment voletait par là une volée danges bouffis.
-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt!
Les angelots descendent.
-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez devant la
porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, les
boeufs!"
Sitôt les angelots sortent du paradis et comme ils sont devant la
porte, ils sélancent en criant: "Les boeufs, les boeufs! Oh tiens!
oh tiens! la pique!"
Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri.
-- Tron de lair! quoi! ici on fait courir les boeufs! En avant!
sécrie-t-il.
Et il sélance vers la porte comme un tourbillon et, pauvre imbécile,
sort du paradis.
Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme à clef, puis mettant
la tête au guichet:
-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te trouves-tu à
cette heure?
-- Oh! nimporte, riposte Jarjaye. Si çavait été les boeufs, je ne
regretterais pas ma part de paradis.
Cela disant, il plonge, la tête la première, dans labîme.
(_Almanach provençal de 1864._)
LA GRENOUILLE DE NARBONNE
I
Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnommé la "Fleur de
Grasse", -- par une après-midi du mois de juin, revenait tout joyeux
de faire son Tour de France. La chaleur était assommante et, sa canne
garnie de rubans à la main, avec son affûtage (ciseaux, rabots,
maillet), plié derrière le dos dans son tablier de toile, Pignolet
gravissait le grand chemin de Grasse, doù il était parti depuis
quelque trois ou quatre ans.
Il venait, selon lusage des Compagnons du Devoir, de monter à la
Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maître Jacques, père
des Compagnons. Ensuite, après avoir inscrit sur une roche son surnom
compagnonique, il était descendu jusquà Saint-Maximin, pour prendre
ses couleurs chez maître Fabre, le maréchal qui sacre les Enfants du
Devoir. Et, fier comme un César, le mouchoir sur la nuque, le chapeau
égayé dun flot de faveurs multicolores et, pendus à ses oreilles,
deux petits compas dargent, il tendait vaillamment la guêtre dans un
tourbillon de poussière. Il en était tout blanc.
Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers sil ny
avait pas de figues; mais elles nétaient pas mûres, et les lézards
bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur les
oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil qui
dardait, chantaient rageusement.
-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.
Ayant, depuis des heures, vidé sa gourde deau-de-vie, il pantelait
de soif et sa chemise était trempée.
-- Mais en avant! disait-il. Bientôt, nous serons à Grasse.
Oh ! sacré nom de sort! Quel bonheur, quelle joie dembrasser père et
mère et de boire à la cruche leau des fontaines de Grasse, et de
conter mon Tour de France, et dembrasser Mion sur ses joues
fraîches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne plus quitter
la maison! En marche, Pignolet! Plus quune petite traite!
Enfin, le voilà au portail de Grasse et, dans quatre enjambées, à
latelier de son père.
II
-- Mon gars, ô mon beau gars, cria le vieux Pignol en quittant son
établi, sois le bien arrivé! Marguerite, le petit!
Cours, va tirer du vin; mets la poêle, la nappe... Oh! la
bénédiction! Comment te portes-tu?
-- Pas trop mal, grâce à Dieu! Et vous autres, par ici, père,
êtes-vous tous gaillards?
-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais sest-il donc fait grand!
Et tout le monde lembrasse, père, mère, voisins, et les amis, et les
fillettes. On lui décharge son paquet, et les enfants manient les
beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La vieille
Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec une
poignée de copeaux; et, pendant quelle enfarine quelques morceaux de
merluche pour régaler le garçon, maître Pignol, le père, sassied à
table avec Pignolet, et de trinquer: "A la santé!" Et lon commence à
mouiller lanche.
-- Par exemple, faisait le vieux maître Pignol en frappant avec son
verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achevé ton Tour de France
et te voilà déjà, à ce que tu massures, passé et reçu Compagnon du
Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait sept
ans, oui, sept belles années, pour gagner les _couleurs_... Il est
vrai, mon enfant, que là, dans la boutique, je tavais assez dégauchi
et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas déjà, tu ne poussais pas
trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, lessentiel est que
tu saches ton métier et que, je le crois du moins, tu aies vu et
appris tout ce que doit connaître un luron qui est fils de maître.
-- Oh! père! pour cela, répondit le jeune homme, voyez, sans me
vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me passe la
plume par le bec.
-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis que la
morue chante et cuit dans la poêle, ce que tu remarquas de beau, tout
en courant le pays.
III
-- Dabord, père, vous savez quen partant dici, de Grasse, je filai
sur Toulon, où jentrai à larsenal. Pas besoin de relever tout ce
qui est là-dedans: vous lavez vu comme moi.
-- Passe, oui, cest connu.
-- En partant de Toulon, jallai membaucher à Marseille, fort belle
et grande ville, avantageuse pour louvrier, où les _coteries_ ou
camarades me firent observer, père, un _cheval marin_ qui sert
denseigne à une auberge.
-- Cest bien.
-- De là, ma foi, je remontai sur Aix, où jadmirai les sculptures du
portail de Saint-Sauveur.
-- Nous avons vu tout cela.
-- Puis, de là, nous gagnâmes Arles, et nous vîmes la voûte de la
commune dArles.
-- Si bien appareillée quon ne peut pas comprendre comment ça tient
en lair.
-- DArles, père, nous tirâmes sur le bourg de Saint-Gille, et là,
nous vîmes la fameuse _Vis_...
-- Oui, oui, une merveille pour le _trait_ et pour la _taille_.
Ce qui fait voir, mon fils, quautrefois, tout de même, aussi bien
quaujourdhui, il y eut de bons ouvriers.
-- Puis, nous nous dirigeâmes de Saint-Gille à Montpellier, et là, on
nous montra la célèbre _Coquille_...
-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la "trompe
de Montpellier".
-- Cest cela... Et, après, nous marchâmes sur Narbonne.
-- Cest là que je tattendais.
-- Quoi donc, père? A Narbonne, jai vu les Trois-Nourrices, et puis
larchevêché, ainsi que les boiseries de léglise Saint-Paul.
-- Et puis?
-- Mon père, la chanson nen dit pas davantage: "Carcassonne et
Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller à Béziers; --
Pézénas est gentille, -- mais les plus jolies filles -- nen sont à
Montpellier."
-- Alors, bousilleur, tu nas pas vu la Grenouille?
-- Mais quelle grenouille?
-- La Grenouille qui est au fond du bénitier de léglise Saint-Paul.
Ah! je ne métonne plus que tu aies sitôt fait, bambin, ton Tour de
France! La Grenouille de Narbonne! le chef-doeuvre des
chefs-doeuvre, que lon vient voir de tous les diables. Et ce
saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en sanimant de plus en plus,
ce méchant gâte-bois qui se donne pour compagnon na pas vu seulement
la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, quun fils de maître ait fait
baisser la tête, dans la maison, à son père, mignon, ça ne sera pas
dit! Mange, bois, va dormir, et, dès demain matin, si tu veux quon
soit _coterie_, tu regagneras Narbonne pour voir la Grenouille.
IV
Le pauvre Pignolet, qui savait que son père ne démordait pas aisément
et quil ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et le
lendemain, à laube, sans répliquer davantage, après avoir muni de
vivres son bissac, il repartit pour Narbonne.
Avec ses pieds meurtris et enflés par la marche, avec la chaleur, la
soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!
Aussitôt arrivé, au bout de sept ou huit jours, dans la ville de
Narbonne, -- doù selon le proverbe, "ne vient ni bon vent ni bonne
personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je vous
lassure, sans prendre le temps même de manger un morceau ou boire un
coup au cabaret, s'achemine de suite vers léglise Saint-Paul et,
droit au bénitier, sen vient voir la Grenouille.
Dans la vasque de marbre, en effet, sous leau claire, une grenouille
rayée de roux, tellement bien sculptée quon laurait dite vivante,
regardait accroupie, avec ses deux yeux dor et son museau narquois,
le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.
-- Ah! petite vilaine, sécria tout à coup, farouche, le menuisier.
Ah! cest toi qui mas fait faire, par ce soleil ardent, deux cents
lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse!
Et voilà le sacripant qui, de son baluchon, tire son maillet, son
ciseau, et pan! dun coup, à la grenouille il fait sauter une patte.
On dit que leau bénite, comme teinte de sang, devînt rouge soudain,
et la vasque du bénitier, depuis lors, est restée rougeâtre.
(_Almanach Provençal de 1890_.)
LA MONTELAISE
I
Une fois, à Monteux, qui est lendroit du grand saint Gent et de
Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme lor. On lui
disait Rose. Cétait la fille dun cafetier. Et, comme elle était
sage et quelle chantait comme un ange, le curé de Monteux lavait
mise à la tête des choristes de son église.
Voici que, pour la Saint-Gent, fête patronale de Monteux, le père de
Rose avait loué un chanteur.
Le chanteur, qui était jeune, tomba amoureux de la blondine; la
blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, les
deux enfants, sans tant aller chercher, se marièrent; la petite Rose
fut Mme Bordas.
Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que cétait charmant,
libres comme lair et jeunes comme leau, de navoir aucun souci, que
de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie!
La belle première fête où Rose chanta, ce fut pour sainte Agathe, la
_vote_ des Maillanais.
Je men souviens comme si cétait hier.
Cétait au café de la Place (aujourdhui _Café du Soleil_): la salle
était pleine comme un oeuf. Rose, pas plus effrayée quun passereau
de saule, était droite, là-bas au fond, sur une estrade, avec ses
cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari à ses pieds
laccompagnant sur la guitare.
Il y avait une fumée! Cétait rempli de paysans, de Graveson, de
Saint-Remy, dEyrague et de Maillane. Mais on nentendait pas une
mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire:
-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme un
orgue, et elle nest pas de loin, elle nest que de Monteux!
Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle parlait
de patrie, de drapeau, de bataille, de liberté, de gloire, et cela
avec une passion, une flamme, un _tron de lair_, qui faisaient
tressaillir toutes ces poitrines dhommes. Puis, quand elle avait
fini, elle criait:
174
-- Vive saint Gent!
Des applaudissements à démolir la salle. La petite descendait,
faisait, toute joyeuse, la quête autour des tables; les pièces de
deux sous pleuvaient dans la sébile et, riante et contente comme si
elle avait cent mille francs, elle versait largent dans la guitare
de son homme, en lui disant:
-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientôt riches...
II
Quand Mme Bordas eut fait toutes les fêtes de notre voisinage,
lenvie lui vint de sessayer dans les villes.
Là, comme au village, la Montelaise fit florès. Elle chantait la
Pologne avec son drapeau à la main; elle y mettait tant dâme, tant
de frisson, quelle faisait frémir.
En Avignon, à Cette, à Toulouse, à Bordeaux, elle était adorée du
peuple. Tellement quelle se dit:
-- Maintenant, il ny a plus que Paris!
Elle monta donc à Paris. Paris est lentonnoir qui aspire tout. Là
comme ailleurs, et plus encore, elle fut lidole de la foule.
Nous étions aux derniers jours de lEmpire; la châtaigne commençait à
fumer, et Mme Bordas chanta la _Marseillaise_. Jamais cantatrice
navait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle frénésie;
les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la liberté
resplendissante, et Tony Réveillon, un poète de Paris, disait, dans
la journal :
_Elle nous vient de la Provence,
Où soufflent les vents de la mer,
Où lon respire léloquence,
Tout enfant, en respirant lair.
Tous les bras sont tendus vers elle...
Nous te saluons, ô Beauté:
Pour suivre tes pas, immortelle,
Nous quitterons notre Cité.
Tu nous mèneras aux frontières,
A ton moindre geste soumis,
Car tous les peuples sont nos frères,
Et les tyrans nos ennemis_.
III
Hélas! à la frontière, trop vite il fallut aller. La guerre, la
défaite, la révolution, le siège samoncelèrent coup sur coup. Puis
vint la Commune et son train du diable.
La folle Montelaise, éperdue là-dedans comme un oiseau dans la
tempête, ivre dailleurs de fumée, de tourbillonnement, de
popularité, leur chanta _Marianne_ comme un petit démon. Elle aurait
chanté dans leau; encore mieux dans le feu!
Un jour, lémeute lenveloppa dans la rue et lemporta comme une
paille dans le palais des Tuileries.
La populace reine se donnait une fête dans les salons impériaux. Des
bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas était pour
eux Marianne -- et la campèrent sur le trône, au milieu des drapeaux
rouges.
-- Chante-nous, lui crièrent-ils, la dernière chanson que vont
entendre les voûtes de ce palais maudit!
Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses cheveux
blonds, leur chanta... _la Canaille_.
Un formidable cri: "Vive la République!" suivit le dernier refrain.
Seulement, une voix perdue dans la foule répondit:
-- _Vivo sant Gent!_
La Montelaise ny vit plus, deux larmes brillèrent dans ses yeux
bleus, et elle devint pâle comme une morte.
-- Ouvrez, donnez-lui de lair! cria-t-on en voyant que le coeur lui
manquait...
Ah! non, pauvre Rose! ce nétait pas lair qui lui manquait: cétait
Monteux, cétait saint Gent dans la montagne, et linnocente joie des
fêtes de Provence.
La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, sécoulait en hurlant
par les portails ouverts.
Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits sombres,
sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades
sentendaient au lointain, lodeur du pétrole vous coupait lhaleine,
et quelques heures après, le feu des Tuileries montait jusquaux
nues.
Pauvre petite Montelaise: nul nen a plus ouï parler.
(_Almanach Provençal de 1873_.)
L'HOMME POPULAIRE
Le maire de Gigognan mavait invité, lautre année, à la fête de son
village. Nous avions été sept ans camarades décritoire aux écoles
dAvignon, mais depuis lors, nous ne nous étions plus vus.
-- Bénédiction de Dieu, sécria-t-il en mapercevant, tu es toujours
le même: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit comme une
quille... Je taurais reconnu sur mille.
-- Oui, je suis toujours le même, lui répondis-je, seulement la vue
baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, quand
les cimes sont blanches, les vallons ne sont guère chauds.
-- Bah! me fit-il, bon garçon, vieux taureau fait sillon droit et ne
devient pas vieux qui veut... Allons, allons dîner.
Vous savez comme on mange aux fêtes de village, et chez lami
Lassagne, je vous réponds quil ne fait pas froid; il y eut un dîner
qui se faisait dire "vous": des coquilles décrevisses, des truites
de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin cacheté, le petit
verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous servir à
table, un tendron de vingt ans qui... Je nen dis pas plus.
Arrivés au dessert, nous entendons dans la rue un bourdonnement:
_vounvoun; vounvoun_; cétait le tambourin. La jeunesse du lieu
venait, selon lusage, toucher laubade au consul.
-- Ouvre la porte; Françonnette, cria mon ami Lassagne, va quérir les
fouaces et, allons, rince les verres.
Cependant les ménétriers battaient leur tambourinade. Quand ils
eurent fini, les abbés de la jeunesse, le bouquet à la veste,
entrèrent dans la salle avec les tambourins, avec le valet de ville
qui portait fièrement les prix des jeux au haut dune perche, avec
les farandoleurs et la foule des filles.
Les verres se remplirent de bon vin dAlicante. Tous les cavaliers,
chacun à son tour, coupèrent une corne de galette, on trinqua
pêle-mêle à la santé de M. le maire, et puis,
M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisanté un moment,
leur adressa ces paroles :
-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant que
vous pourrez, soyez toujours polis avec les étrangers; sauf de vous
battre et de lancer des projectiles, vous avez toute permission.
-- Vive monsieur Lassagne! sécria la jeunesse.
On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous furent
dehors, je demandai à Lassagne:
-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan?
-- Il y a cinquante ans, mon cher.
-- Sérieusement? il y a cinquante ans?
-- Oui, oui, il y a cinquante ans. Jai vu passer, mon beau, onze
gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu maide, sans
en enterrer encore une demi-douzaine.
-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton écharpe entre tant de
gâchis et de révolutions?
-- Eh! mon ami de Dieu, cest là le pont aux ânes. Le peuple, le
brave peuple, ne demande quà être mené. Seulement, pour le mener,
tous nont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le faut
mener raide. Dautres te disent: il le faut mener doux; et moi,
sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement.
"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui ont
toujours le bâton levé; ce nest pas non plus ceux qui se couchent
sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers sont
ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en jouant du
chalumeau. Le bétail qui se sent libre, et qui lest effectivement,
broute avec appétit le pâturin et le laiteron. Puis lorsquil a le
ventre plein et que vient lheure de rentrer, le berger sur son fifre
joue lair de la retraite et le troupeau content reprend la route du
bercail.
"Mon ami, je fais de même, je joue du chalumeau, mon troupeau suit.
-- Tu joues du chalumeau: cest bon à dire... Mais enfin, dans ta
commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des têtus et tu as
des drôles, comme partout! allons, et quand viennent les élections
pour un député, par exemple, comment fais-tu?
-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de dire aux
blancs: "Votez pour la république" serait perdre sa peine et son
latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant cracher
contre ce mur.
-- Mais les indécis, ceux qui nont pas dopinion, les pauvres
innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient où le vent les
pousse?
-- Ah! ceux-là, quand parfois, dans la boutique du barbier, ils me
demandent mon avis: