-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le front de

vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans n’as

récité tes prières; toi qui, lorsqu'on te disait: "Jarjaye, viens à

la messe" répondais: "Je ne vais qu’à celle de l’après-midi"; toi

qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des escargot";

toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi quand

tu en avais, en disant: "Qu’il en vienne! c’est la chair qui fait la

chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal à l'âme"; toi

qui, quand sonnait l’angélus, au lieu de te signer comme doit faire

un bon chrétien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu à la cloche!";

toi qui, aux avis de ton père: "Jarjaye, Dieu te punira"! ripostais

de coutume: "Le Bon Dieu qui l’a vu? Une fois mort on est bien

mort!"; toi enfin qui blasphémais et reniais chrême et baptême, se

peut-il que tu oses te présenter ici, abandonné de Dieu?

Le pauvre Jarjaye répliqua:

-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pécheur. Mais qui savait

qu’après la mort il y eût tant de mystères! Enfin, oui, j’ai failli,

et la piquette est tirée; s’il faut la boire, on la boira. Mais au

moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, pour

lui conter ce qui se passe à Tarascon.

-- Quel oncle?

-- Mon oncle Matéry, qui était pénitent blanc.

-- Ton oncle Matéry? Il a pour cent ans de purgatoire.

-- Malédiction! pour cent ans! et qu’avait-il fait?

-- Tu te rappelles qu’il portait la croix aux processions. Un jour,

des mauvais plaisants se donnèrent le mot, et l’un d’eux se met à

dire: "Voyez Matéry qui porte la croix!" Un peu plus loin un autre

répète: "Voyez Matéry qui porte la croix! » Un autre finalement lui

fait comme ceci: "Voyez, voyez Matéry, qu’est-ce qu’il porte?" Matéry

impatienté répliqua, paraît-il: "Un viédaze comme toi". Et il eut un

coup de sang et mourut sur sa colère.

-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothée, qui était tant, tant

dévote.

-- Fi! elle doit être au diable, je ne la connais pas...

-- Que celle-là soit au diable, cela ne m’étonne guère, car pour la

dévotion si elle fut outrée, pour la méchanceté c’était une vraie

vipère... Figurez-vous que...

-- Jarjaye, je n’ai pas loisir; il me faut aller ouvrir à un pauvre

balayeur que son âne vient d’envoyer au paradis d’un coup de pied.

-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la vue ne

coûte rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu’on dit si beau!

-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es!

-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par là-bas mon père, qui

est pêcheur, porte votre bannière aux processions, et les pieds

nus...

-- Soit, dit le saint, pour ton père, je te l’accorde; mais vois,

canaille, c’est entendu, tu n’y mettras que le bout du nez.

-- Ça suffit.

Donc le céleste portier entrebâille sans bruit la porte et dit à

Jarjaye: "Tiens, regarde."

Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre à reculons dans le

paradis.

-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre.

-- La grande clarté m’offusque, répond le Tarasconnais; il me faut

entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j’y aurai mis

le nez, soyez tranquille, je n’irai pas plus loin "Allons, pensa le

bienheureux, j’ai mis le pied dans la musette." Et le Tarasconnais

est dans le paradis.

-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c’est beau! quelle musique.

Au bout d’un certain moment, le porte-clefs lui fait:

-- Quand tu auras assez bayé, voyons, tu sortiras, parce que je n’ai

pas le temps de te donner la réplique...

-- Ne vous gênez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque chose à

faire, allez à vos occupations... Moi je sortirai quand je

sortirai... Je ne suis pas pressé du tout.

-- Mais tels ne sont pas nos accords.

-- Mon Dieu, saint homme, vous voilà bien ému! Ce serait différent

s’il n’y avait point de large; mais, grâce à Dieu, la place ne manque

pas.

-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu passait....

-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours ouï

dire: qui se trouve bien, qu’il ne bouge. Je suis ici, j’y reste.

Saint Pierre hochait la tête, frappait du pied. Il va trouver Saint

Yves.

-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un conseil.

-- Deux, s’il t’en faut, répond saint Yves.

-- Sais-tu que je suis bien campé? Je me trouve dans tel cas, comme

ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire?

-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avoué et citer par

huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu.

Ils cherchent un bon avoué; mais d’avoué en paradis, jamais personne

n’en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! Saint Pierre

ne savait plus de quel bois faire flèche.

Vient à passer saint Luc:

-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur t’aurait-il fait

quelque nouvelle semonce?

-- Oh ! mon cher, ne m’en parle pas! Il m’arrive un embarras,

vois-tu, de tous les diables. Un certain nommé Jarjaye est entré par

une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre dehors.

-- Et d’où est-il, ce Jarjaye?

-- De Tarascon.

-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es bon? Pour

le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, étant, comme tu

sais, l’ami des boeufs, le patron des toucheurs, je fréquente la

Camargue, Arles, Beaucaire, Nîmes, Tarascon, et je connais ce peuple:

je sais où il lui démange et comment il faut le prendre... Tiens, tu

vas voir.

A ce moment voletait par là une volée d’anges bouffis.

-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt!

Les angelots descendent.

-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez devant la

porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, les

boeufs!"

Sitôt les angelots sortent du paradis et comme ils sont devant la

porte, ils s’élancent en criant: "Les boeufs, les boeufs! Oh tiens!

oh tiens! la pique!"

Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri.

-- Tron de l’air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En avant!

s’écrie-t-il.

Et il s’élance vers la porte comme un tourbillon et, pauvre imbécile,

sort du paradis.

Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme à clef, puis mettant

la tête au guichet:

-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te trouves-tu à

cette heure?

-- Oh! n’importe, riposte Jarjaye. Si ç’avait été les boeufs, je ne

regretterais pas ma part de paradis.

Cela disant, il plonge, la tête la première, dans l’abîme.

(_Almanach provençal de 1864._)

LA GRENOUILLE DE NARBONNE

I

Le camarade Pignolet compagnon menuisier, -- surnommé la "Fleur de

Grasse", -- par une après-midi du mois de juin, revenait tout joyeux

de faire son Tour de France. La chaleur était assommante et, sa canne

garnie de rubans à la main, avec son affûtage (ciseaux, rabots,

maillet), plié derrière le dos dans son tablier de toile, Pignolet

gravissait le grand chemin de Grasse, d’où il était parti depuis

quelque trois ou quatre ans.

Il venait, selon l’usage des Compagnons du Devoir, de monter à la

Sainte-Baume pour voir et saluer le tombeau de maître Jacques, père

des Compagnons. Ensuite, après avoir inscrit sur une roche son surnom

compagnonique, il était descendu jusqu’à Saint-Maximin, pour prendre

ses couleurs chez maître Fabre, le maréchal qui sacre les Enfants du

Devoir. Et, fier comme un César, le mouchoir sur la nuque, le chapeau

égayé d’un flot de faveurs multicolores et, pendus à ses oreilles,

deux petits compas d’argent, il tendait vaillamment la guêtre dans un

tourbillon de poussière. Il en était tout blanc.

Quelle chaleur! De temps en temps, il regardait aux figuiers s’il n’y

avait pas de figues; mais elles n’étaient pas mûres, et les lézards

bayaient dans les herbes havies; et les cigales folles, sur les

oliviers poudreux, sur les buissons et les yeuses, au soleil qui

dardait, chantaient rageusement.

-- Nom de nom, quelle chaleur! disait sans cesse Pignolet.

Ayant, depuis des heures, vidé sa gourde d’eau-de-vie, il pantelait

de soif et sa chemise était trempée.

-- Mais en avant! disait-il. Bientôt, nous serons à Grasse.

Oh ! sacré nom de sort! Quel bonheur, quelle joie d’embrasser père et

mère et de boire à la cruche l’eau des fontaines de Grasse, et de

conter mon Tour de France, et d’embrasser Mion sur ses joues

fraîches, et de nous marier, vienne la Madeleine, et ne plus quitter

la maison! En marche, Pignolet! Plus qu’une petite traite!

Enfin, le voilà au portail de Grasse et, dans quatre enjambées, à

l’atelier de son père.

II

-- Mon gars, ô mon beau gars, cria le vieux Pignol en quittant son

établi, sois le bien arrivé! Marguerite, le petit!

Cours, va tirer du vin; mets la poêle, la nappe... Oh! la

bénédiction! Comment te portes-tu?

-- Pas trop mal, grâce à Dieu! Et vous autres, par ici, père,

êtes-vous tous gaillards?

-- Eh! comme de pauvres vieux... Mais s’est-il donc fait grand!

Et tout le monde l’embrasse, père, mère, voisins, et les amis, et les

fillettes. On lui décharge son paquet, et les enfants manient les

beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne. La vieille

Marguerite, les yeux larmoyants, allume vivement le feu avec une

poignée de copeaux; et, pendant qu’elle enfarine quelques morceaux de

merluche pour régaler le garçon, maître Pignol, le père, s’assied à

table avec Pignolet, et de trinquer: "A la santé!" Et l’on commence à

mouiller l’anche.

-- Par exemple, faisait le vieux maître Pignol en frappant avec son

verre, toi, dans moins de quatre ans, tu as achevé ton Tour de France

et te voilà déjà, à ce que tu m’assures, passé et reçu Compagnon du

Devoir! Comme tout change, cependant! De mon temps, il fallait sept

ans, oui, sept belles années, pour gagner les _couleurs_... Il est

vrai, mon enfant, que là, dans la boutique, je t’avais assez dégauchi

et que, pour un apprenti, tu ne poussais pas déjà, tu ne poussais pas

trop mal le rabot et la varlope... Mais, enfin, l’essentiel est que

tu saches ton métier et que, je le crois du moins, tu aies vu et

appris tout ce que doit connaître un luron qui est fils de maître.

-- Oh! père! pour cela, répondit le jeune homme, voyez, sans me

vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me passe la

plume par le bec.

-- Eh bien! dit le vieux, voyons, raconte-moi un peu, tandis que la

morue chante et cuit dans la poêle, ce que tu remarquas de beau, tout

en courant le pays.

III

-- D’abord, père, vous savez qu’en partant d’ici, de Grasse, je filai

sur Toulon, où j’entrai à l’arsenal. Pas besoin de relever tout ce

qui est là-dedans: vous l’avez vu comme moi.

-- Passe, oui, c’est connu.

-- En partant de Toulon, j’allai m’embaucher à Marseille, fort belle

et grande ville, avantageuse pour l’ouvrier, où les _coteries_ ou

camarades me firent observer, père, un _cheval marin_ qui sert

d’enseigne à une auberge.

-- C’est bien.

-- De là, ma foi, je remontai sur Aix, où j’admirai les sculptures du

portail de Saint-Sauveur.

-- Nous avons vu tout cela.

-- Puis, de là, nous gagnâmes Arles, et nous vîmes la voûte de la

commune d’Arles.

-- Si bien appareillée qu’on ne peut pas comprendre comment ça tient

en l’air.

-- D’Arles, père, nous tirâmes sur le bourg de Saint-Gille, et là,

nous vîmes la fameuse _Vis_...

-- Oui, oui, une merveille pour le _trait_ et pour la _taille_.

Ce qui fait voir, mon fils, qu’autrefois, tout de même, aussi bien

qu’aujourd’hui, il y eut de bons ouvriers.

-- Puis, nous nous dirigeâmes de Saint-Gille à Montpellier, et là, on

nous montra la célèbre _Coquille_...

-- Oui, qui est dans le Vignoble, et que le livre appelle la "trompe

de Montpellier".

-- C’est cela... Et, après, nous marchâmes sur Narbonne.

-- C’est là que je t’attendais.

-- Quoi donc, père? A Narbonne, j’ai vu les Trois-Nourrices, et puis

l’archevêché, ainsi que les boiseries de l’église Saint-Paul.

-- Et puis?

-- Mon père, la chanson n’en dit pas davantage: "Carcassonne et

Narbonne -- sont deux villes fort bonnes -- pour aller à Béziers; --

Pézénas est gentille, -- mais les plus jolies filles -- n’en sont à

Montpellier."

-- Alors, bousilleur, tu n’as pas vu la Grenouille?

-- Mais quelle grenouille?

-- La Grenouille qui est au fond du bénitier de l’église Saint-Paul.

Ah! je ne m’étonne plus que tu aies sitôt fait, bambin, ton Tour de

France! La Grenouille de Narbonne! le chef-d’oeuvre des

chefs-d’oeuvre, que l’on vient voir de tous les diables. Et ce

saute-ruisseau! criait le vieux Pignol en s’animant de plus en plus,

ce méchant gâte-bois qui se donne pour compagnon n’a pas vu seulement

la Grenouille de Narbonne! Oh! mais, qu’un fils de maître ait fait

baisser la tête, dans la maison, à son père, mignon, ça ne sera pas

dit! Mange, bois, va dormir, et, dès demain matin, si tu veux qu’on

soit _coterie_, tu regagneras Narbonne pour voir la Grenouille.

IV

Le pauvre Pignolet, qui savait que son père ne démordait pas aisément

et qu’il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et le

lendemain, à l’aube, sans répliquer davantage, après avoir muni de

vivres son bissac, il repartit pour Narbonne.

Avec ses pieds meurtris et enflés par la marche, avec la chaleur, la

soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!

Aussitôt arrivé, au bout de sept ou huit jours, dans la ville de

Narbonne, -- d’où selon le proverbe, "ne vient ni bon vent ni bonne

personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je vous

l’assure, sans prendre le temps même de manger un morceau ou boire un

coup au cabaret, s'achemine de suite vers l’église Saint-Paul et,

droit au bénitier, s’en vient voir la Grenouille.

Dans la vasque de marbre, en effet, sous l’eau claire, une grenouille

rayée de roux, tellement bien sculptée qu’on l’aurait dite vivante,

regardait accroupie, avec ses deux yeux d’or et son museau narquois,

le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.

-- Ah! petite vilaine, s’écria tout à coup, farouche, le menuisier.

Ah! c’est toi qui m’as fait faire, par ce soleil ardent, deux cents

lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse!

Et voilà le sacripant qui, de son baluchon, tire son maillet, son

ciseau, et pan! d’un coup, à la grenouille il fait sauter une patte.

On dit que l’eau bénite, comme teinte de sang, devînt rouge soudain,

et la vasque du bénitier, depuis lors, est restée rougeâtre.

(_Almanach Provençal de 1890_.)

LA MONTELAISE

I

Une fois, à Monteux, qui est l’endroit du grand saint Gent et de

Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l’or. On lui

disait Rose. C’était la fille d’un cafetier. Et, comme elle était

sage et qu’elle chantait comme un ange, le curé de Monteux l’avait

mise à la tête des choristes de son église.

Voici que, pour la Saint-Gent, fête patronale de Monteux, le père de

Rose avait loué un chanteur.

Le chanteur, qui était jeune, tomba amoureux de la blondine; la

blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, les

deux enfants, sans tant aller chercher, se marièrent; la petite Rose

fut Mme Bordas.

Adieu, Monteux! Ils partirent ensemble. Ah! que c’était charmant,

libres comme l’air et jeunes comme l’eau, de n’avoir aucun souci, que

de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie!

La belle première fête où Rose chanta, ce fut pour sainte Agathe, la

_vote_ des Maillanais.

Je m’en souviens comme si c’était hier.

C’était au café de la Place (aujourd’hui _Café du Soleil_): la salle

était pleine comme un oeuf. Rose, pas plus effrayée qu’un passereau

de saule, était droite, là-bas au fond, sur une estrade, avec ses

cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari à ses pieds

l’accompagnant sur la guitare.

Il y avait une fumée! C’était rempli de paysans, de Graveson, de

Saint-Remy, d’Eyrague et de Maillane. Mais on n’entendait pas une

mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire:

-- Comme elle est jolie ! le galant biais! Elle chante comme un

orgue, et elle n’est pas de loin, elle n’est que de Monteux!

Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle parlait

de patrie, de drapeau, de bataille, de liberté, de gloire, et cela

avec une passion, une flamme, un _tron de l’air_, qui faisaient

tressaillir toutes ces poitrines d’hommes. Puis, quand elle avait

fini, elle criait:

174

-- Vive saint Gent!

Des applaudissements à démolir la salle. La petite descendait,

faisait, toute joyeuse, la quête autour des tables; les pièces de

deux sous pleuvaient dans la sébile et, riante et contente comme si

elle avait cent mille francs, elle versait l’argent dans la guitare

de son homme, en lui disant:

-- Tiens! vois; si cela dure, nous serons bientôt riches...

II

Quand Mme Bordas eut fait toutes les fêtes de notre voisinage,

l’envie lui vint de s’essayer dans les villes.

Là, comme au village, la Montelaise fit florès. Elle chantait la

Pologne avec son drapeau à la main; elle y mettait tant d’âme, tant

de frisson, qu’elle faisait frémir.

En Avignon, à Cette, à Toulouse, à Bordeaux, elle était adorée du

peuple. Tellement qu’elle se dit:

-- Maintenant, il n’y a plus que Paris!

Elle monta donc à Paris. Paris est l’entonnoir qui aspire tout. Là

comme ailleurs, et plus encore, elle fut l’idole de la foule.

Nous étions aux derniers jours de l’Empire; la châtaigne commençait à

fumer, et Mme Bordas chanta la _Marseillaise_. Jamais cantatrice

n’avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle frénésie;

les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la liberté

resplendissante, et Tony Réveillon, un poète de Paris, disait, dans

la journal :

_Elle nous vient de la Provence,

Où soufflent les vents de la mer,

Où l’on respire l’éloquence,

Tout enfant, en respirant l’air.

Tous les bras sont tendus vers elle...

Nous te saluons, ô Beauté:

Pour suivre tes pas, immortelle,

Nous quitterons notre Cité.

Tu nous mèneras aux frontières,

A ton moindre geste soumis,

Car tous les peuples sont nos frères,

Et les tyrans nos ennemis_.

III

Hélas! à la frontière, trop vite il fallut aller. La guerre, la

défaite, la révolution, le siège s’amoncelèrent coup sur coup. Puis

vint la Commune et son train du diable.

La folle Montelaise, éperdue là-dedans comme un oiseau dans la

tempête, ivre d’ailleurs de fumée, de tourbillonnement, de

popularité, leur chanta _Marianne_ comme un petit démon. Elle aurait

chanté dans l’eau; encore mieux dans le feu!

Un jour, l’émeute l’enveloppa dans la rue et l’emporta comme une

paille dans le palais des Tuileries.

La populace reine se donnait une fête dans les salons impériaux. Des

bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas était pour

eux Marianne -- et la campèrent sur le trône, au milieu des drapeaux

rouges.

-- Chante-nous, lui crièrent-ils, la dernière chanson que vont

entendre les voûtes de ce palais maudit!

Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses cheveux

blonds, leur chanta... _la Canaille_.

Un formidable cri: "Vive la République!" suivit le dernier refrain.

Seulement, une voix perdue dans la foule répondit:

-- _Vivo sant Gent!_

La Montelaise n’y vit plus, deux larmes brillèrent dans ses yeux

bleus, et elle devint pâle comme une morte.

-- Ouvrez, donnez-lui de l’air! cria-t-on en voyant que le coeur lui

manquait...

Ah! non, pauvre Rose! ce n’était pas l’air qui lui manquait: c’était

Monteux, c’était saint Gent dans la montagne, et l’innocente joie des

fêtes de Provence.

La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, s’écoulait en hurlant

par les portails ouverts.

Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits sombres,

sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades

s’entendaient au lointain, l’odeur du pétrole vous coupait l’haleine,

et quelques heures après, le feu des Tuileries montait jusqu’aux

nues.

Pauvre petite Montelaise: nul n’en a plus ouï parler.

(_Almanach Provençal de 1873_.)

L'HOMME POPULAIRE

Le maire de Gigognan m’avait invité, l’autre année, à la fête de son

village. Nous avions été sept ans camarades d’écritoire aux écoles

d’Avignon, mais depuis lors, nous ne nous étions plus vus.

-- Bénédiction de Dieu, s’écria-t-il en m’apercevant, tu es toujours

le même: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit comme une

quille... Je t’aurais reconnu sur mille.

-- Oui, je suis toujours le même, lui répondis-je, seulement la vue

baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, quand

les cimes sont blanches, les vallons ne sont guère chauds.

-- Bah! me fit-il, bon garçon, vieux taureau fait sillon droit et ne

devient pas vieux qui veut... Allons, allons dîner.

Vous savez comme on mange aux fêtes de village, et chez l’ami

Lassagne, je vous réponds qu’il ne fait pas froid; il y eut un dîner

qui se faisait dire "vous": des coquilles d’écrevisses, des truites

de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin cacheté, le petit

verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous servir à

table, un tendron de vingt ans qui... Je n’en dis pas plus.

Arrivés au dessert, nous entendons dans la rue un bourdonnement:

_vounvoun; vounvoun_; c’était le tambourin. La jeunesse du lieu

venait, selon l’usage, toucher l’aubade au consul.

-- Ouvre la porte; Françonnette, cria mon ami Lassagne, va quérir les

fouaces et, allons, rince les verres.

Cependant les ménétriers battaient leur tambourinade. Quand ils

eurent fini, les abbés de la jeunesse, le bouquet à la veste,

entrèrent dans la salle avec les tambourins, avec le valet de ville

qui portait fièrement les prix des jeux au haut d’une perche, avec

les farandoleurs et la foule des filles.

Les verres se remplirent de bon vin d’Alicante. Tous les cavaliers,

chacun à son tour, coupèrent une corne de galette, on trinqua

pêle-mêle à la santé de M. le maire, et puis,

M. le maire, lorsque tout le monde eut bu et plaisanté un moment,

leur adressa ces paroles :

-- Mes enfants, dansez tant que vous voudrez, amusez-vous tant que

vous pourrez, soyez toujours polis avec les étrangers; sauf de vous

battre et de lancer des projectiles, vous avez toute permission.

-- Vive monsieur Lassagne! s’écria la jeunesse.

On sortit et la farandole se mit en train. Lorsque tous furent

dehors, je demandai à Lassagne:

-- Combien y a-t-il de temps que tu es maire de Gigognan?

-- Il y a cinquante ans, mon cher.

-- Sérieusement? il y a cinquante ans?

-- Oui, oui, il y a cinquante ans. J’ai vu passer, mon beau, onze

gouvernements, et je ne crois pas mourir, si le bon Dieu m’aide, sans

en enterrer encore une demi-douzaine.

-- Mais comment as-tu fait pour sauver ton écharpe entre tant de

gâchis et de révolutions?

-- Eh! mon ami de Dieu, c’est là le pont aux ânes. Le peuple, le

brave peuple, ne demande qu’à être mené. Seulement, pour le mener,

tous n’ont pas le bon biais. Il en est qui te disent: il le faut

mener raide. D’autres te disent: il le faut mener doux; et moi,

sais-tu ce que je dis? il le faut mener gaiement.

"Regarde les bergers: les bons bergers ne sont pas ceux qui ont

toujours le bâton levé; ce n’est pas non plus ceux qui se couchent

sous un saule et dorment au talus des champs. Les bons bergers sont

ceux qui, devant leur troupeau, tranquillement cheminent en jouant du

chalumeau. Le bétail qui se sent libre, et qui l’est effectivement,

broute avec appétit le pâturin et le laiteron. Puis lorsqu’il a le

ventre plein et que vient l’heure de rentrer, le berger sur son fifre

joue l’air de la retraite et le troupeau content reprend la route du

bercail.

"Mon ami, je fais de même, je joue du chalumeau, mon troupeau suit.

-- Tu joues du chalumeau: c’est bon à dire... Mais enfin, dans ta

commune, tu as des blancs, tu as des rouges, tu as des têtus et tu as

des drôles, comme partout! allons, et quand viennent les élections

pour un député, par exemple, comment fais-tu?

-- Comment je fais? Eh! mon bon, je laisse faire... Car, de dire aux

blancs: "Votez pour la république" serait perdre sa peine et son

latin, comme de dire aux rouges: "Votez pour Henri V." autant cracher

contre ce mur.

-- Mais les indécis, ceux qui n’ont pas d’opinion, les pauvres

innocents, toutes les bonnes gens qui louvoient où le vent les

pousse?

-- Ah! ceux-là, quand parfois, dans la boutique du barbier, ils me

demandent mon avis:

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral · 第 13 / 19 段