Voi1à où nous venions nous récréer comme perdreaux, Roumanille Giéra,

Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus que

tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet de

son vrai nom), Zani l’Avignonnaise, une amie et compagne des

demoiselles du castel.

"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la grenade,

-- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec ses

longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai tantôt, la

jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez vite!"

C’est le portrait qu’Aubanel, dans son _Livre de l’Amour_, en fit

lui-même... Mais, à présent, écoutons-le, lorsque, après que Zani eut

pris le voile, il se rappelle

Font-Ségugne :

"Voici l’été, les nuits sont claires. -- A Châteauneuf, le soir est

beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit sur

Camp-Cabel. -- T’en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec ta face

d’Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand nous

courions comme des fous -- au plus sombre et qu’on avait peur?

"Et par ta taille déliée -- je te prenais: que c’était doux! -- Au

chant des bêtes du bocage, -- nous dansions alors tous les deux. --

Grillons, rossignols et rainettes --

disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta voix

claire... -- Belle amie, où sont, maintenant, -- tant de branles et

de chansons?

"Mais, à la fin? las de courir, -- las de rire, las de danser, --

nous nous asseyions sous les chênes -- un moment pour nous reposer;

-- tes longs cheveux qui s’épandaient. -- mon amoureuse main aimait

-- à les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire, tout doux,

-- comme une mère son enfant."

Et les vers écrits par lui, au châtelet de Font-Ségugne, sur les murs

de la chambre où sa Zani couchait.

"O chambrette, chambrette, -- bien sûr que tu es petite, mais que de

souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles viennent!"

-- Il me semble vous voir, ô belles jouvencelles, -- toi, pauvre

Julia, toi, ma chère Zani! -- Et pourtant, c’en est fait! -- Ah! vous

ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es morte!

Zani, tu es nonnain!"

Vouliez-vous, pour berceau d’un rêve glorieux, pour l’épanouissement

d’une fleur d’idéal, un lieu plus favorable que cette cour d’amour

discrète, au belvédère d’un coteau, au milieu des lointains azurés et

sereins, avec une volée de jeunes qui adoraient le Beau sous les

trois espèces: Poésie, Amour, Provence, identiques pour eux, et

quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire compagnie!

Il fut écrit au ciel qu’un dimanche fleuri, le 21 mai 1854, en pleine

primevère de la vie et de l’an, sept poètes devaient se rencontrer au

castel de Font-Ségugne: Paul Giéra, un esprit railleur qui signait

Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste qui,

sans en avoir l’air, attisait incessamment le feu sacré autour de

lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis à notre langue et qui, au

soleil d’amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa _grenade_;

Mathieu, ennuagé dans les visions de la Provence redevenue, comme

jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de Christ de

Galilée, rêvant son utopie de Paradis terrestre; le paysan Tavan qui,

ployé sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon sur la

glèbe; et Frédéric, tout prêt à jeter au mistral, comme les pâtres

des montagnes, le cri de race pour héler, et tout prêt à planter le

gonfalon sur le Ventoux...

A table, on reparla, comme c’était l’habitude, de ce qu’il faudrait

pour tirer notre idiome de l’abandon où il gisait depuis que,

trahissant l’honneur de la Provence, les classes dirigeantes

l’avaient réduit, hélas! à la domesticité. Et alors, considérant que,

des deux derniers Congrès, celui d’Arles et celui d’Aix, il n’était

rien sorti qui fit prévoir un accord pour la réhabilitation de la

langue provençale; qu’au contraire, les réformes, proposées par les

jeunes de l’Ecole avignonnaise, s’étaient vues, chez beaucoup, mal

accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Ségugne délibérèrent,

unanimes, de faire bande à part et, prenant le but en main, de le

jeter où ils voulaient.

-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf, il nous

faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien qu’ils

ne trouvent rien du tout, ils se disent tous _trouvères_. D’autre

part, il y a aussi le mot de _troubadour_. Mais, usité pour désigner

les poètes d’une époque, ce nom est décati par l’abus qu’on en a

fait. Et à renouveau enseigne nouvelle!

Je pris alors la parole.

-- Mes amis, dis-je, à Maillane, il existe dans le peuple, un vieux

récitatif qui s’est transmis de bouche en bouche et qui contient, je

crois, le mot prédestiné.

Et je commençai :

"Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. -- Un jour de sa

sainte écriture, -- il est monté au haut du ciel. -- Près de l’Enfant

Jésus, son fils très précieux, -- il a trouvé la Vierge assise -- et

aussitôt l’a saluée. -- Soyez le bienvenu, neveu! a dit la Vierge. --

Belle compagne, a dit son enfant, qu’avez-vous? -- J’ai souffert sept

douleurs amères -- que je désire vous conter.

"La première douleur que je souffris pour vous, ô mon fils précieux,

-- c’est lorsque, allant ouïr messe de relevailles, au temple je me

présentai, -- qu’entre les mains de saint Siméon je vous mis. -- Ce

fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me traversa

l’âme, - ainsi qu’à vous, -- ô mon fils précieux!

"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La troisième

douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatrième douleur que

je souffris pour vous, -- ô mon fils précieux! -- c’est quand je vous

perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai plus,

-- car vous étiez dans le temple, -- où vous vous disputiez, avec les

scribes de la loi, -- avec les sept _félibres_ de la Loi (1)."

-- Les sept félibres de la Loi, mais c’est nous autres, écria la

tablée. Va pour _félibre_.

Et Glaup ayant versé dans les verres taillés une bouteille de

châteauneuf qui avait sept ans de cave, dit solennellement:

-- A la santé des félibres! Et, puisque nous voici en train de

baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les dérivés

qui doivent en naître. Je vous propose donc d’appeler _félibrerie_

toute école de félibres qui comptera au moins sept membres, en

mémoire, messieurs, de la pléiade d’Avignon.

-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s’il vous plaît, le joli

mot _félibriser_ pour dire "se réunir, comme nous faisons, entre

félibres".

(1) Ce poème populaire se dit aussi en Catalogne. Voici la

traduction du Catalan correspondant au provençal que nous venons de

citer: Le troisième (couteau) fut quand vous eûtes, -- près de trois

jours, perdu votre Fils; -- vous le trouvâtes dans le temple, --

disputant avec des savants, -- prêchant sous les voûtes -- la

céleste doctrine.

-- Moi, dit Mathieu, j’ajoute le terme _félibrée_ pour dire "une

frairie de poètes provençaux".

-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot _félibréen_ n’exprimerait pas

mal ce qui concerne les félibres.

-- Moi je dédie, fit Aubanel, le nom de _félibresse_ aux dames qui

chanteront en langue de Provence.

-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot _félibrillon_ siérait aux

enfants des félibres.

-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national: _félibrige,

félibrige_! qui désignera l’oeuvre et l’association.

Et, alors, Glaup reprit:

-- Ce n’est pas tout, collègues! nous sommes les félibres de la

loi... Mais, la Loi, qui la fait?

-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt ans de

ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une langue,

rédiger les articles de loi qui la régissent.

Drôle de chose! elle a l’air d’un conte et, pourtant, c’est de là, de

cet engagement pris un jour de fête, un jour de poésie et d’ivresse

idéale, que sortit cette énorme et

absorbante tâche du _Trésor du Félibrige_ ou dictionnaire de la

langue provençale, où se sont fondus vingt ans d’une carrière de

poète.

Et qui en douterait n’aura qu’à lire le prologue de Glaup (P. Giéra)

dans _l’Almanach Provençal_ de 1885, où cela est clairement consigné

comme suit:

"Quand nous aurons toute prête la Loi qu’un félibre prépare et qui

dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi ceci,

pourquoi cela, les opposants devront se taire."

C’est dans cette séance, mémorable à juste titre et passée,

aujourd’hui, à l’état de légende, qu’on décida la publication, sous

forme d’almanach, d’un petit recueil annuel qui serait le fanion de

notre poésie, l’étendard de notre idée, le trait d’union entre

félibres, la communication du Félibrige avec le peuple.

Puis, tout cela réglé, l’on s’aperçut, ma foi, que le 21 de mai, date

de notre réunion, était le jour de sainte Estelle; et, tels que les

rois Mages, reconnaissant par là l’influx mystérieux de quelque haute

conjoncture, nous saluâmes l’Étoile qui présidait au berceau de notre

rédemption.

L’_Almanach Provençal pour le Bel An de Dieu 1855_ parut la même

année avec ses cent douze pages. A la première, en belle place, tel

qu’un trophée de victoire, notre _Chant des Félibres_ exposait le

programme de ce réveil de sève et de joie populaire:

--Nous sommes des amis, des frères,

Étant les chanteurs du pays!

Tout jeune enfant aime sa mère,

Tout oisillon aime son nid:

Notre ciel bleu, notre terroir

Sont, pour nous autres, un paradis.

Tous des amis, joyeux et libres,

De la Provence tous épris,

C’est nous qui sommes les félibres,

Les gais félibres provençaux!

En provençal ce que l’on pense

Vient sur les lèvres aisément.

O douce langue de Provence,

Voilà pourquoi nous t’aimerons!

Sur les galets de la Durance

Nous le jurons tous aujourd’hui!

Tous des amis, etc...

Les fauvettes n’oublient jamais

Ce que leur gazouilla leur père,

Le rossignol ne l’oublie guère,

Ce que son père lui chanta;

Et le langage de nos mères,

Pourrions-nous l’oublier, nous autres?

Tous des amis, etc...

Cependant que les jouvencelles

Dansent au bruit du tambourin,

Le dimanche, à l’ombre légère,

A l’ombre d’un figuier, d’un pin,

Nous aimons à goûter ensemble,

A humer le vin d'un flacon.

Tous des amis, etc...

Alors, quand le moût de la Nerthe

Dans le verre sautille et rit,

De la chanson qu’il a trouvée

Dès qu’un félibre lance un mot,

Toutes les bouches sont ouvertes

Et nous chantons tous à la loi.

Tous des amis, etc...

Des jeunes filles sémillantes

Nous aimons le rire enfantin;

Et, si quelqu’une nous agrée,

Dans nos vers de galanterie

Elle est chantée et rechantée

Avec des mots plus que jolis.

Tous des amis, etc.

Quand les moissons seront venues,

Si la poêle frit quelquefois,

Quand vous foulerez vos vendanges,

Si le suc du raisin foisonne

Et que vous ayez besoin d’aide,

Pour aider, nous y courrons tous.

Tous des amis, etc...

Nous conduisons les farandoles;

A la Saint-Éloi, nous trinquons;

S’il faut lutter, à bas la veste;

De saint Jean nous sautons le feu;

A la Noël, la grande fête,

Ensemble nous posons la Bûche.

Tous des amis, etc...

Dans le moulin lorsqu’on détrite

Les sacs d’olives, s’il vous faut

Des lurons pour pousser la barre,

Venez, nous sommes toujours prêts

Vous aurez là des gouailleurs comme

Il n’en est pas dix nulle part.

Tous des amis, etc...

Vienne la rôtie des châtaignes

Aux veillées de la Saint-Martin,

Si vous aimez les contes bleus,

Appelez-nous, voisins, voisines:

Nous vous en dirons des brochées

Dont vous rirez jusqu’au matin.

Tous des amis, etc...

A votre fête patronale

Faut-il des prieurs, nous voici...

Et vous, pimpantes mariées,

Voulez-vous un joyeux couplet?

Conviez-nous: pour vous, mignonnes,

Nous en avons des cents au choix!

Tous des amis, etc...

Quand vous égorgerez la truie,

Ne manquez pas de faire signe!

Serait-ce par un jour de pluie,

Pour la saigner on lie la queue:

Un bon morceau de la fressure,

Rien de pareil pour bien dîner.

Tous des amis, etc...

Dans le travail le peuple ahane:

Ce fut, hélas! toujours ainsi...

Eh! s’il fallait toujours se taire,

Il y aurait de quoi crever!

Il en faut pour le faire rire,

Et il en faut pour lui chanter!

Tous des amis, joyeux et libres,

De la Provence tous épris,

C’est nous qui sommes les félibres,

Les gais félibres provençaux!_

Le Félibrige, vous le voyez, était loin d’engendrer mélancolie et

pessimisme. Tout s’y faisait de gaieté de coeur, sans arrière-pensée

de profit ni de gloire. Les collaborateurs des premiers almanachs

avaient tous pris des pseudonymes: le Félibre des Jardins

(Roumanille), le Félibre de la Grenade (Aubanel), le Félibre des

Baisers (Mathieu), le Félibre Enjoué (Glaup, Paul Giéra), le Félibre

du Mas on bien de Belle-Viste (Mistral), le Félibre de l’Armée

(Tavan, pris par la conscription), le Félibre de l’Arc-en-Ciel (G.

Brunet, quiétait peintre); tous ceux, ensuite, qui vinrent peu à peu

grossir le bataillon : le Félibre de Verre (D. Cassan), le Félibre

des Glands (T. Poussel), le Félibre de la Sainte-Braise (E. Garcin),

le Félibre de Lusène (Crousillat, de Salon), le Félibre de l’Ail

(J.-B. Martin, surnommé le Grec), le Félibre des Melons (V. Martin,

de Cavaillon), la Félibresse du Caulon (fille du précédent), le

Félibre Sentimental (B. Laurens), le Félibre des Chartes (Achard,

archiviste de Vaucluse), le Félibre du Pontias (B. Chalvet, de

Nyons), le Félibre de Maguelone (Moquin-Tandon), le Félibre de la

Tour-Magne (Roumieux, de Nîmes), le Félibre de la Mer (M. Bourrelly),

le Félibre des Crayons (l’abbé Cotton) et le Félibre Myope (premier

nom du _Cascarelet_, qui a signé, plus tard, les facéties et contes

naïfs de Roumanille et de Mistral).

CHAPITRE XIII

L’ALMANACH PROVENÇAL

Le bon pèlerin. -- Jarjaye au paradis. -- La Grenouille de Narbonne.

-- La Montelaise -- L’homme populaire.

L’_Almanach Provençal_, bien venu des paysans, goûté par les

patriotes, estimé par les lettrés, recherché par les artistes, gagna

rapidement la faveur du public; et son tirage, qui fut, la première

année, de cinq cents exemplaires, monta vite à douze cents, à trois

mille, à cinq mille, à sept mille, à dix mille, qui est le chiffre

moyen depuis quinze ou vingt ans.

Comme il s’agit d’une oeuvre de famille et de veillée, ce chiffre

représente, je ne crois guère me tromper, cinquante mille lecteurs.

Impossible de dire le soin, le zèle, l’amour- propre que Roumanille

et moi avions mis sans relâche à ce cher petit livre, pendant les

quarante premières années. Et sans parler ici des innombrables

poésies qui s’y sont publiées, sans parler de ses _Chroniques_, où

est contenue, peut-on dire, l’histoire du Félibrige, la quantité de

contes, de légendes, de sornettes, de facéties et de gaudrioles, tous

recueillis dans le terroir, qui s’y sont ramassés, font de cette

entreprise une collection unique. Toute la tradition, toute la

raillerie, tout l’esprit de notre race se trouvent serrés là dedans;

et si le peuple provençal, un jour, pouvait disparaître, sa façon

d’être et de penser se retrouverait telle quelle dans l’almanach des

félibres.

Roumanille a publié, dans un volume à part (_Li Conte Prouvençau et

li Cascareleto_), la fleur des contes et gais devis qu’il égrena à

profusion dans notre almanach populaire. Nous aurions pu en faire

autant; mais nous nous contenterons de donner, en spécimen de notre

prose d’almanach, quelques-uns des morceaux qui eurent le plus de

succès et qui ont été, du reste, traduits et répandus par Alphonse

Daudet, Paul Arène, E. Blavet, et autres bons amis.

LE BON PÈLERIN

Légende provençale.

I

Maître Archimbaud avait près de cent ans. Il avait été jadis un rude

homme de guerre; mais à présent, tout éclopé et perclus par la

vieillesse, il tenait le lit toujours et ne pouvait plus bouger.

Le vieux maître Archimbaud avait trois fils. Un matin, il appela

l’aîné et lui dit :

-- Viens ici, Archimbalet! En me retournant dans mon lit et

rêvassant, car, va, au fond d’un lit, on a le temps de réfléchir je

me suis remémoré que, dans une bataille, me rencontrant un jour en

danger de périr je promis à Dieu de faire le voyage de Rome... Aïe!

je suis Vieux comme terre et ne puis plus aller en guerre! Je

voudrais bien, mon fils, que tu fisses à ma place ce pèlerinage-là,

car il me peine de mourir sans avoir accompli mon voeu.

L’aîné répondit:

-- Que diable allez-vous donc vous mettre en tête, un pèlerinage à

Rome et je ne sais où encore! Père, mangez, buvez, et puis dans votre

lit, autant qu'il vous plaira, dites des patenôtres! Nous avons,

nous, autre chose à faire.

Maître Archimbaud, le lendemain matin, appelle son fils cadet;

-- Cadet, écoute, lui fait-il: en rêvassant et en calculant, car,

vois-tu, au fond d’un lit on a le loisir de rêver, je me suis souvenu

que, dans une tuerie, me trouvant un jour en danger mortel, je me

vouai à Dieu pour le grand voyage de Rome... Aïe! je suis vieux comme

terre! je ne puis plus aller en guerre! et je voudrais qu’à ma place

tu ailles faire, toi, le pèlerinage promis.

Le cadet répondit:

-- Père, dans quinze jours va venir le beau temps! Il faudra labourer

les chaumes, il faut cultiver les vignes, il faut faucher les

foins... Notre aîné doit conduire le troupeau dans la montagne; le

jeune est un enfant... Qui commandera, si je m’en vais à Rome

fainéanter par les chemins? Père, mangez, dormez, et laissez-nous

tranquilles.

Le bon maître Archimbaud, le lendemain matin appelle le plus jeune:

-- Espérit, mon enfant, approche, lui fait-il. J’ai promis au bon

Dieu de faire un pèlerinage à Rome... Mais je suis vieux comme terre!

Je ne puis plus aller en guerre... Je t’y enverrais bien à ma place,

pauvret! Mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas la route; Rome est

très loin, mon Dieu! et s’il t’arrivait malheur...

-- Mon père, j’irai, répondit le jeune. Mais la mère cria: Je ne veux

pas que tu y ailles! Ce vieux radoteur avec sa guerre, avec sa Rome,

finit par donner sur les nerfs: non content de grogner, de se

plaindre, de geindre, toute l’année durant, il enverrait maintenant

ce bel enfant se perdre!

-- Mère, dit le jeune, la volonté d’un père est un ordre de Dieu!

Quand Dieu commande, il faut partir.

Et Espérit, sans dire plus, alla tirer du vin dans une petite gourde,

mit un pain dans sa besace avec quelques oignons, chaussa ses

souliers neufs, chercha dans le bûcher un bon bâton de chêne, jeta

son manteau sur l’épaule, embrassa son vieux père, qui lui donna

force conseils, fit ses adieux à toute sa parenté et partit.

II

Mais avant de se mettre en voie, il alla dévotement ouïr la sainte

messe; et n’est-ce pas merveille qu'en sortant de l’église, il trouva

sur le seuil un beau jeune homme qui lui adressa ces mots:

-- Ami, n’allez-vous pas à Rome?

-- Mais oui, dit Espérit.

-- Et moi aussi, camarade; si cela vous plaisait, nous pourrions

faire route ensemble.

-- Volontiers, mon bel ami.

Or cet aimable jouvenceau était un ange envoyé par Dieu.

Espérit avec l’ange prirent donc la voie romaine; et ainsi tout

gaiement, tantôt au soleil, tantôt à l’aiguail, en mendiant leur pain

et chantant des cantiques, la petite gourde au bout du bâton, enfin

ils arrivèrent à la cité de Rome.

Une fois reposés, ils firent leurs dévotions à la grande église de

Saint-Pierre, visitèrent tour à tour les basiliques, les chapelles,

les oratoires, les sanctuaires, et tous les piliers sacrés, baisèrent

les reliques des apôtres Pierre et Paul, des vierges, des martyrs et

de la vraie Croix; bref avant de repartir, ils furent voir le pape,

qui leur donna sa bénédiction.

Et alors Espérit avec son compagnon allèrent se coucher sous le

porche de Saint-Pierre et Espérit s'endormit.

Or, voici qu’en dormant le pèlerin vit en songe ses frères et sa mère

qui brûlaient en enfer, et il se vit lui-même avec son père dans la

gloire éternelle des paradis de Dieu.

-- Hélas! pour lors, s’écria-t-il, je voudrais bien, mon Dieu,

retirer du feu ma mère, ma pauvre mère et mes frères!

Et Dieu lui répondit:

-- Tes frères, c’est impossible, car ils ont désobéi mon

commandement; mais ta mère, peut-être, si tu peux, avant sa mort, lui

faire faire trois charités.

Et Espérit se réveilla. L’ange avait disparu. Il eut beau l’attendre,

le chercher, le demander, il ne le retrouva plus et il dut tout seul

s’en retourner à Rome.

Il se dirigea donc vers le rivage de la mer, ramassa des coquillages,

en garnit son habit ainsi que son chapeau, et de là, lentement, par

voies et par chemins, par vallées et par montagnes, il regagna le

pays en mendiant et en priant.

III

C’est ainsi qu’il arriva dans son endroit et à sa maison.

Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chétif, hâlé, poudreux, en

haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de son

bourdon, son chapelet et ses coquilles, il était méconnaissable.

Personne ne le reconnut, et il s’en vint tout droit au logis paternel

et dit doucement à la porte:

-- Au pauvre pèlerin, au nom de Dieu, faites l’aumône!

-- Ho! sa mère cria, vous êtes ennuyeux! Tous les jours il en passe,

de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles.

-- Hélas! épouse, fit au fond de son lit le bon vieil Archimbaud,

donne-lui quelque chose: qui sait si notre fils n’est pas à cette

même heure dans le même besoin!

Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un croûton et l’alla porter

au pauvre. Le lendemain, le pèlerin retourne encore à la porte de la

maison paternelle en disant:

-- Au nom de Dieu, maîtresse, faites un peu d’aumône au pauvre

pèlerin.

-- Vous êtes encore là! cria la vieille, vous savez bien qu’hier on

vous donna; ces gloutons mangeraient tout le bien du Chapitre!

-- Hélas! épouse, dit Archimbaud le bon vieillard, hier as-tu pas

mangé? et aujourd’hui toi-même ne manges-tu pas encore? Qui sait si

notre fils ne se trouve pas aussi dans la même misère!

Et voilà que l’épouse, attendrie de nouveau, va couper un autre

croûton et le porte encore au pauvre.

Le lendemain enfin, Espérit revient à la porte de ses gens et dit:

-- Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maîtresse, donner

l’hospitalité au pauvre pèlerin?

-- Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher où l’on loge

les gueux!

-- Hélas! épouse, dit le bon vieil Archimbaud, donne-lui

l’hospitalité: qui sait si notre enfant, notre pauvre Espérit, n’est

pas errant, à cette heure, à la rigueur du mauvais temps!

-- Oui, tu as raison, dit la mère, et elle alla aussitôt ouvrir la

porte de l'étable et le pauvre Espérit, sur la paille, derrière les

bêtes, alla se gîter dans un coin.

Au petit jour, le lendemain, la mère d’Espérit, les frères d’Espérit

viennent pour ouvrir l’étable... L’étable, mes amis, était tout

illuminée: le pèlerin était mort, était roidi et blanc, entre quatre

grands cierges qui brûlaient autour de lui; la paille où il gisait

était étincelante; les toiles d’araignées, luisantes de rayons,

pendaient là-haut des poutres, telles que les courtines d’une

chapelle ardente; les bêtes de l’étable, les mulets et les boeufs,

chauvissaient effarés avec de grands yeux pleins de larmes; un parfum

de, violette embaumait l’écurie; et le pauvre pèlerin, la face

glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier où était écrit:

"Je suis votre fils."

Alors éclatèrent les pleurs et tous en se signant tombèrent à genoux:

Espérit était un saint.

( _Almanach Provençal de 1879_.)

JARJAYE AU PARADIS

Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient à mourir et, les yeux

fermés, tombe dans l’autre monde. Et de rouler et de rouler!

L’éternité est vaste, noire comme la poix, démesurée, lugubre à

donner le frisson. Jarjaye ne sait où gagner, il est dans

l’incertitude, il claque des dents et bat l’espace. Mais à force

d’errer il aperçoit au loin une petite lumière, là-bas au loin, bien

loin... Il s’y dirige ; c’était la porte du bon Dieu.

Jarjaye frappe: pan! pan! à la porte.

-- Qui est là? crie saint Pierre.

--C’est moi.

-- Qui, toi?

-- Jarjaye.

-- Jarjaye de Tarascon?

-- C’est ça, lui-même.

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral · 第 12 / 19 段