Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la République

tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les

Jacobins, par leur intolérance, par leur manie du niveau, par la

sécheresse, la brutalité de leur matérialisme, m'eussent découragé et

blessé plus d’une fois, le crime d’un gouvernant qui déchirait la loi

jurée par lui m’indigna. Il

m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les fédérations

futures dont la République en France pouvait être le couvain.

Quelques-uns des collègues de l’École de Droit allèrent se mettre à

la tête des bandes d’insurgés qui se soulevaient dans le Var au nom

de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme ailleurs,

les uns par dégoût de la turbulence des partis, les autres éberlués

par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai, au

changement de régime. Qui pouvait deviner que l’Empire nouveau dût

s’effondrer dans une effroyable guerre et l’écroulement national ?

Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour, après 1870

par Taxile Delord, républicain pourtant et député de Vaucluse, un

jour qu’en Avignon, sur la place de l’Horloge, nous nous promenions

ensemble:

-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais faite

dans le parti avancé, fut la Révolution de 1848. Nous avions au

gouvernement une belle famille, française, nationale, libérale entre

toutes et compromise même avec la Révolution, sous les auspices de

laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les libertés que le

progrès comporte... Et nous l’avons bannie. Pourquoi? Pour faire

place à ce bas empire qui a mis la France en débâcle!

Quoi qu’il en soit, en conséquence, je laissai de côté -- et pour

toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras qu’on

abandonne en route pour marcher plus léger, et à toi, ma Provence, et

à toi, poésie, qui ne m’avez jamais donné que pure joie, je me livrai

tout entier.

Et voici que, rentré dans la contemplation, un soir, me promenant en

quête de mes rimes, car mes vers, tant que j’en ai fait, je les ai

trouvés tous par voies et par chemins, je rencontrai un vieux qui

gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel était

étoilé, la chouette miaulait, et le dialogue suivant (que vous avez

lu peut-être, traduit par l’ami Daudet) eut lieu dans cette

rencontre.

LE BERGER

Vous voilà bien écarté, monsieur Frédéric?

MOI

Je vais prendre un peu l’air, maître Jean.

LE BERGER

Vous allez faire un tour dans les astres?

MOI

Maître Jean, vous l’avez dit. Je suis tellement soûl, désabusé et

écoeuré des choses de la terre que je voudrais, cette nuit, m’enlever

et me perdre dans le royaume des étoiles.

LE BERGER

Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque toutes

les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus beaux.

MOI

Mais comment faire pour y aller, dans cet abîme de lumière?

LE BERGER

Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent, tout

doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout voir.

MOI

Galant Jean, je vous prends au mot.

LE BERGER

Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud: c’est le

chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur l’Espagne. Quand

l’empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le grand

saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer la

route.

MOI

C’est ce que les païens désignaient par Voie Lactée.

LE BERGER

C’est possible; moi je vous dis ce que j’ai toujours ouï dire...

Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui éblouissent

tout le nord? C’est le Chariot des Ames. Les trois étoiles qui

précèdent sont les trois bêtes de l’attelage; et la toute petite qui

va prés de la troisième, nous l’appelons le Charretier.

MOI

C’est ce que dans les livres on nomme la Grande Ourse.

LE BERGER

Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout à l’entour les étoiles qui

tombent: ce sont de pauvres âmes qui viennent d’entrer au Paradis.

Signons-nous, monsieur Frédéric.

MOI

Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne!

LE BERGER

Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin du

Chariot, là-haut: c’est le Bouvier du ciel.

MOI

Que dans l’astronomie on dénomme Arcturus.

LE BERGER

Peu importe. Maintenant regardez là sur le nord, l’étoile qui

scintille à peine: c’est l’étoile Marine, autrement dit la

Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux marins--

lesquels se voient perdus, lorsqu’ils perdent la Tramontane.

MOI

L’étoile Polaire, comme on l’appelle aussi, se trouve donc dans la

Petite Ourse; et comme la bise vient de là, les marins de Provence,

comme ceux d’Italie, disent qu’ils vont à l’Ourse, lorsqu’ils vont

contre le vent.

LE BERGER

Tournons la tête, nous verrons clignoter la Poussînière ou le

Pouillier, si vous préférez.

MOI

Que les savants nomment Pléiades et les Gascons Charrette des Chiens.

LE BERGER

C’est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres, -- qui,

spécialement, marquent les heures aux bergers. D’aucuns les nomment

les Trois Rois, d’autres les Trois Bourdons ou le Râteau ou le Faux

Manche.

MOI

Précisément, c’est Orion et la ceinture d’Orion.

LE BERGER

Très bien. Encore plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de

Milan.

MOI

Sirius, si je ne me trompe.

LE BERGER

Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un jour,

avec les Enseignes et la Poussinière, avait été, dit-on, convié à une

noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons tantôt.) La

Poussinière, matinale, partit, paraît-il, la première et prit le

chemin haut. Les Enseignes, trois filles sémillantes, ayant coupé

plus bas, finirent par l’atteindre. Jean de Milan, resté endormi,

prit, lorsqu’il se leva, le raccourci et, pour les arrêter, leur

lança son bâton à la volée... Ce qui fait que le Faux Manche est

appelé depuis le Bâton de Jean de Milan.

MOI

Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase la

montagne?

LE BERGER

C’est le Boiteux. Lui aussi était de la noce. Mais comme il boite,

pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se lève tard du reste et

se couche de bonne heure.

MOI

Et celle qui descend, là-bas, sur le ponant, étincelante comme une

épousée?

LE BERGER

Eh bien ! c’est elle! l’étoile du Berger, 1’Étoile du Matin, qui nous

éclaire à l’aube, quand nous lâchons le troupeau, et le soir, quand

nous le rentrons: c’est elle, l’étoile reine, la belle étoile,

Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre de

Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage.

MOI

La conjonction, je crois, de Vénus et de Jupiter ou de Saturne

quelquefois.

LE BERGER

A votre goût... mais tiens, Labrit! Pendant que nous causions, les

brebis se sont dispersées, tai! tai! ramène-les! Oh! le mauvais

coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j’y aille moi-même.

Allons, monsieur Frédéric, vous, prenez garde de ne pas vous égarer!

MOI

Bonsoir! Galant Jean.

Retournons aussi, comme le pâtre, à nos moutons. A partir des

_Provençales_, recueil poétique où avaient collaboré les trouvères

vieux et jeunes de cette époque-là, quelques-uns, dont j’étais,

engagèrent entre eux une correspondance au sujet de la langue et de

nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents, naquit

l’idée d’un congrès de poètes

provençaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de Gaut qui

avaient écrit ensemble dans le journal _Lou Boui-Abaisse_, la réunion

eut lien le 29 août 1852, à Arles, dans une salle de l’ancien

archevêché, sous la présidence de l’aimable docteur d’Astros, doyen

d’âge des trouvères. Ce fut là qu’entre tous nous fîmes connaissance,

Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Désanat, Garcin,

Gaut, Gelu, Giéra, Mathieu, Roumanille, moi et d’autres. Grâce au bon

Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent les

honneurs de l’_Illustration_ (18 septembre 1852).

Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur à la faculté des

sciences de Toulouse et spirituel poète en son parler montpelliérain,

l’avait chargé d’amener Jasmin à Arles. Mais, quand Moquin-Tandon

écrivit à l’auteur de _Marthe la folle_, savez-vous ce que répondit

l’illustre poète gascon: "Puisque vous allez à Arles, dites-leur

qu’ils auront beau se réunir quarante et cent, jamais ils ne feront

le bruit que j’ai fait tout seul."

-- Voilà Jasmin de pied en cap, me disait Roumanille.

Cette réponse le reproduit beaucoup plus fidèlement que le bronze

élevé à Agen, en son honneur. Il était ce que l’on appelle, Jasmin,

un fier bougre.

D’ailleurs, le perruquier d’Agen, en dépit de son génie, fut toujours

aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans notre

langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques années

auparavant, lui avait envoyé ses _Pâquerettes_, avec la dédicace de

Madeleine, une des poésies les meilleures du recueil. Jasmin ne

daigna pas remercier le Provençal. Mais ayant, le Gascon, vers 1848,

passé par Avignon, où il donna un concert avec Mlle Roaldès, qui

jouait de la harpe, Roumanile, après la séance, vint avec quelques

autres saluer le poète qui avait fait couler les larmes en déclamant

ses _Souvenirs_ :

_-- Où vas-tu grand-père? -- Mon fils à l’hôpital...

C’est là que meurent les Jasmins_.

-- Qui êtes-vous donc? fit l’Agenais au poète de Saint-Remy.

-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.

-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais qu’il fût

celui d’un auteur mort.

-- Monsieur, vous le voyez, répondit l’auteur des _Pâquerettes_, qui

ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis assez

jeune encore pour pouvoir, s’il plaît à Dieu, faire un jour votre

épitaphe.

Qui fut bien plus gracieux pour la réunion d’Arles, ce fut ce bon

Reboul, qui nous écrivit ceci: "Que Dieu bénisse votre table... Que

vos luttes soient des fêtes, que les rivaux soient des amis! Celui

qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si bleu

qu’il y a de l’espace pour toutes les étoiles."

Et cet autre Nîmois, Jules Canonge, qui disait: "Mes amis, si vous

aviez un jour à défendre notre cause, n’oubliez pas qu’en Arles se

fit votre assemblée première et que vous fûtes étoilés dans la cité

noble et fière qui a pour armes et pour devise: _l’épée et l’ire du

lion_."

Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai là, mais je sais

seulement qu’en voyant le jour renaître, j’étais dans le ravissement;

et, Roumanille l’a dit dans son discours de Montmajour, en 1889. Il

paraît que, songeur, plongé dans ma pensée, dans mes yeux de jeune

homme "resplendissaient déjà les sept rayons de l’Étoile".

Le Congrès d’Arles avait trop bien réussi pour ne pas se renouveler.

L’année suivante, 21 août 1853, sous l’impulsion de Gaut, le jovial

poète d’Aix, à Aix se tint une assemblée (le Festival des Trouvères)

deux fois nombreuse comme l’assemblée d’Arles. C’est là que Brizeux,

le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits où il

disait:

_Le rameau d’olivier couronnera vos têtes,

Moi je n’ai que la lande en fleurs:

L’un symbole riant de la paix et des fêtes

L’autre symbole des douleurs.

Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre

De ces fleurs n’ornent plus leurs fronts:

Aucun ne redira le son qui nous enivre,

Quand nous, fidèles, nous mourrons...

Mais peut-elle mourir la brise fraîche et douce?

L’aquilon l’emporte en son vol,

Et puis elle revient légère sur la mousse

Meurt-il le chant du rossignol?

Non, tu ranimeras l’idiome sonore,

Belle Provence, à son déclin;

Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore

La voix errante de Merlin_.

Outre ceux que j'ai cités comme figurant au Congrès d’Arles, voici

les noms nouveaux qui émergèrent au Congrès d’Aix : Léon Alègre,

l’abbé Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet, l’abbé Emery,

Laidet, Mathieu Lacroix, l’abbé Lambert, Lejourdan, Peyrottes,

Ricard-Bérard, Tavan, Vidal etc., avec trois trouveresses, Mlles

Reine Garde, Léonide Constans et Hortense Rolland.

Une séance littéraire, devant tout le beau monde d’Aix, se tint,

après midi, dans la grande salle de la mairie, courtoisement ornée

des couleurs de Provence et des blasons de toutes les cités

provençales. Et sur une bannière en velours cramoisi étaient inscrits

les noms des principaux poètes provençaux des derniers siècles. Le

maire d’Aix, maire et député, était alors M. Rigaud, le même qui plus

tard donna une traduction de _Mirèio_ en vers français.

Après l’ouverture faite par un choeur de chanteurs,

_Trouvères de Provence,

Pour nous tous quel beau jour!

Voici la Renaissance

Du parler du Midi_,

dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le président d’Astros

discourut gentiment en langue provençale; puis, tour à tour, chacun y

alla de son morceau. Roumanille, très applaudi, récita un de ses

contes et chanta la _Jeune Aveugle_; Aubanel dévida sa pièce des

_Jumeaux_, et moi _la Fin du Moissonneur_. Mais le plus grand succès

fut pour la chansonnette du paysan Tavan, _les Frisons de Mariette_,

et pour le maçon Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa _Pauvre

Martine_.

Emile Zola, alors écolier au collège d’Aix, assistait à cette séance

et, quarante ans après, voici ce qu’il disait dans le discours qu’il

prononça à la félibrée de Sceaux (1892) :

"J’avais quinze ou seize ans, et je me revois, écolier échappé du

collège, assistant à Aix, dans la grande salle de l’Hôtel de Ville, à

une fête poétique un peu semblable à celle que j’ai l’honneur de

présider aujourd’hui. Il y avait là Mistral déclamant la _Mort du

Moissonneur_, Roumanille et Aubanel sans doute, d’autres encore, tous

ceux qui, quelques années plus tard, allaient être les félibres et

qui n’étaient alors que les troubadours."

Enfin, au banquet du soir, où l’on en dit, conta et chanta de toutes

sortes, nous eûmes le plaisir d’élever nos verres à la santé du vieux

Bellot, qui s’était, dans Marseille et toute la Provence, fait une

renommée, méritée assurément, de poète drolatique, et qui, ébahi de

voir ce débordement de sève, nous répondait tristement :

_Je ne suis qu’un gâcheur;

J’ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier:

Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n’ont pas la flemme,

De notre provençal débrouilleront l’écheveau_.

CHAPITRE XII

FONT-SÉGUGNE

Le groupe avignonnais. -- La fête de sainte Agathe. -- Le père de

Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. -- La

famille Giéra. -- Les amours d’Aubanel et de Zani. -- Le banquet de

Font-Ségugne. -- L’institution du Félibrige. — L’oraison de saint

Anselme. -- Le premier chant des félibres.

Nous étions, dans la contrée, un groupe de jeunes, étroitement unis,

et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de

renaissance provençale. Nous y allions de tout coeur.

Presque tous les dimanches, tantôt dans Avignon, tantôt aux plaines

de Maillane ou aux Jardins de Saint-Rémy, tantôt sur les hauteurs de

Châteauneuf-de-Gadagne ou de Châteauneuf-du-Pape, nous nous

réunissions pour nos parties intimes, régals de jeunesse, banquets de

Provence, exquis en poésie bien plus qu’en mets, ivres d’enthousiasme

et de ferveur, plus que de vin. C’est là que Roumanille nous chantait

ses Noëls, là qu’il nous lisait les _Songeuses_, toutes fraîches, et

_la Part du Bon Dieu_ encore flambant neuve; c’est là que, croyant,

mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel récitait

_le Massacre des Innocents_; c’était là que _Mireille_ venait, de

loin en loin, dévider ses strophes nouvellement surgies.

A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fête de l’endroit,

les "poètes" (comme on nous appelait déjà) arrivaient tous les ans

pour y passer trois jours, comme les bohémiens. La vierge Agathe

était Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les seins. On dit

même qu’à Arles, dans le trésor de Saint-Trophime, est conservé un

plat d’agate qui, selon la tradition, aurait contenu les seins de la

jeune bienheureuse. Mais d’où pouvait venir aux Arlésiens et aux

Maillanais cette dévotion pour une sainte de Catane? Je me

l’expliquerais de la façon suivante:

Un seigneur de Maillane, originaire d’Arles, Guillaume des

Porcellets, fut, d’après l’histoire, le seul Français épargné aux

Vêpres Siciliennes, en considération de sa droiture et de sa vertu.

Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporté le culte de la

vierge catanaise? Toujours est-il qu’en Sicile, sainte Agathe est

invoquée contre les feux de l’Etna et à Maillane contre la foudre et

l’incendie. Un honneur recherché par nos jeunes Maillanaises, c’est,

avant leur mariage, d’être trois ans _prieuresses_ (comme on dirait

prêtresses) de l’autel de sainte Agathe, et voici qui est bien joli:

la veille de la fête, les couples, la jeunesse, avant d’ouvrir les

danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une sérénade devant

l’église, à sainte Agathe.

Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi, derrière les

ménétriers, à la clarté des falots errants et au bruit des pétards,

serpenteaux et fusées, offrir à la patronne de Maillane nos

hommages... Et, à propos de ces saints honorés sur l’autel, dans les

villes et les villages, de-ci de-là, au Nord comme au Midi, depuis

des siècles et des siècles, je me suis demandé, parfois: Qu’est-ce, à

côté de cela, notre gloire mondaine de poètes, d’artistes, de

savants, de guerriers, à peine connus de quelques admirateurs? Victor

Hugo lui-même n’aura jamais le culte du moindre saint du calendrier,

ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit, toutes

les années, des milliers de fidèles venir le supplier dans sa vallée

perdue! Et aussi, un jour qu’à sa table (les flatteurs avaient posé

cette question:

-- Y a-t-il, en ce monde, gloire supérieure à celle du poète?

-- Celle du saint, répondit l’auteur des _Contemplations_.

Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser l’ami

Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. Nous

allions, dans le pré du moulin, voir les luttes s’ouvrir, au

battement du tambour:

_Qui voudra lutter, qu’il se présente...

Qui voudra lutter...

Qu’il vienne au pré!_

les luttes d’hommes et d’éphèbes où l’ancien lutteur Jésette, qui

était surveillant du jeu, tournait et retournait autour des lutteurs,

butés l’un contre l’autre, nus, les jarrets tendus, et d’une voix

sévère leur rappelait parfois le précepte: _défense de déchirer les

chairs..._

-- O Jésette... vous souvient-il de quand vous fîtes mordre la

poussière à Quéquine?

-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d’Aramon, nous répondait le

vieil athlète, enchanté de redire ses victoires d’antan. On

m’appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou, autrement, le

Flexible. Nul jamais ne put dire qu’il m’avait renversé et, pourtant,

j'eus à lutter avec le fameux Meissonnier, l’hercule avignonnais qui

tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d’Apt... Mais nous

ne pûmes rien nous faire.

A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de Roumanille,

Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraîchers qui exploitaient un

jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dînions en plein air, à

l’ombre claire d’une treille, dans les assiettes peintes qui

sortaient en notre honneur, avec les cuillers d’étain et les

fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre ami,

deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes, la

blanquette d’agneau qu’elles venaient d’apprêter.

Un rude homme, tout de même, ce vieux Jean-Denis, le père de

Roumanille. Il avait, étant soldat de Bonaparte (ainsi qu’assez

dédaigneux il dénommait l’empereur), vu la bataille de Waterloo et

racontait volontiers qu’il y avait gagné la croix.

-- Mais, avec la défaite, disait-il, on n’y pensa plus.

Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, reçut la décoration,

Jean-Denis, fièrement, se contenta de dire:

-- Le père l’avait gagnée, c’est le garçon qui l’a.

Et voici l’épitaphe que Roumanille écrivit sur la tombe de ses

parents, au cimetière de Saint-Remy :

A JEAN-DENIS ROUMANILLE

JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875)

A PIERRETTE PIQUET, SON ÉPOUSE,

BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895.

ILS VÉCURENT CHRÉTIENNEMENT ET MOURURENT

TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS!

Crousillat, de Salon, un dévot de la langue et des Muses de Crau,

était assez souvent de ces réunions d’amis et c’est au lendemain

d’une lecture poétique qu’il me gratifia du sonnet que je transcris:

_J’entendis un écho de ta pure harmonie,

Le jour que nous pûmes, chez Roumanille,

Cinq trouvères joyeux, francs de cérémonie,

Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.

Mais quand finiras-tu de tresser ton panier,

Quand de nous attifer ta belle jeune fille?

Que je m’écrie content et jamais façonnier

Ta Mireille, ô Mistral, est une merveille!...

Si donc, comme le vent dont le nom te convient,

Fort est le souffle saint qui t’inspire, jeune homme,

Allons, au monde avide épanche les accents:

A tes flambants accords les monts vont s’émouvoir

Les arbres tressaillir, les torrents s’arrêter,

Comme aux sons modulés sur les lyres antiques_.

On allait, en Avignon, à la maison d’Aubanel, dans la rue Saint-Marc

(qui, aujourd’hui, porte le nom du glorieux félibre): un hôtel à

tourelles, ancien palais cardinalice, qu’on a démoli depuis pour

percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait, avec

sa vis, une presse de bois semblable à un pressoir qui, depuis deux

cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et scolaires

du Comtat. Là, nous nous installions, un peu intimidés par le parfum

d’église qui était dans les murs, mais surtout par Jeanneton, la

vieille cuisinière, qui avait toujours l’air de grommeler:

-- Les voilà encore!

Cependant, la bonhomie du père d’Aubanel, imprimeur officiel de notre

Saint-Père le Pape, et la jovialité de son oncle le chanoine nous

avaient bientôt mis à l’aise. Et venu le moment où l’on choque le

verre, le bon vieux prêtre racontait.

-- Une nuit, disait-il, quelqu’un vint m’appeler pour porter

l’extrême-onction à une malheureuse de ces mauvaises maisons du préau

de la Madeleine. Quand j'eus administré la pauvre agonisante, et que

nous redescendions avec le sacristain, les dames, alignées le long de

l’escalier, décolletées et accoutrées d’oripeaux de carnaval, me

saluèrent au passage, la tête penchée, d’un air si contrit qu’on leur

aurait donné, selon l’expression populaire, l’absolution sans les

confesser. Et la mère catin, tout en m’accompagnant, m’alléguait des

prétextes pour excuser sa vie... Moi, sans répondre, je dévalais les

degrés; mais dès qu’elle m’eut ouvert la porte du logis, je me

retourne et je lui fais:

-- Vieille brehaigne! s’il n’y avait point de matrones, il n’y aurait

pas tant de gueuses!

Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard) nous

faisions aussi nos frairies. Mais l’endroit bienheureux, l’endroit

prédestiné, c’était, ensuite, Font-Ségugne, bastide de plaisance près

du village de Gadagne, où nous conviait la famille Giéra: il y avait

la mère, aimable et digne dame; l’aîné qu’on appelait Paul, notaire à

Avignon, passionné pour la Gaie-Science; le cadet Jules, qui rêvait

la rénovation du monde par l’oeuvre des

Pénitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et accortes:

Clarisse et Joséphine, douceur et joie de ce nid.

Font-Ségugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel; regarde le

Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit à quelques

lieues. Le domaine prend son nom d’une petite source qui y coule au

pied du castel. Un délicieux bouquet de chênes, d’acacias et de

platanes le tient abrité du vent et de l’ardeur du soleil.

"Font-Ségugne, dit Tavan (le félibre de Gadagne), est encore

l’endroit où viennent, le dimanche, les amoureux du village. Là, ils

ont l’ombre, le silence, la fraîcheur, les

cachettes; il y a là des viviers avec leurs bancs de pierre que le

lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui descendent,

tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants d’oiseaux,

murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le gazon,

vous pouvez vous asseoir, rêver d’amour, si l’on est seul et, si l’on

est deux, aimer."

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral · 第 11 / 19 段