étions venu pour étudier le "droit écrit" en raison de son passé de
capitale de Provence et de cité parlementaire, a un renom de gravité
et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec lallure
provençale. Le grand air que lui donnent les beaux ombrages de son
Cours, ses fontaines monumentales et ses hôtels nobiliaires, puis la
quantité davocats, de magistrats, de professeurs, de gens de robe de
tout ordre, quon y rencontre dans les rues, ne contribuent pas peu à
laspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la caractérise. Mais,
de mon temps du moins, cela nétait quen surface, et, dans ces
Cadets dAix, il y avait, sil me souvient, une humeur familière, une
gaieté de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des traditions
laissées par le bon roi René.
Vous aviez des conseillers, des présidents de cour, qui, pour se
divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient le
tambourin. Des hommes graves, comme le docteur dAstros, frère du
cardinal, lisaient à lAcadémie des compositions de leur cru en
joyeux parler de Provence : manière comme une autre de maintenir le
culte de lâme nationale et qui, dans Aix, neut jamais cesse. Car le
comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code Napoléon,
n'avait-il pas écrit une comédie provençale? Et M. Diouloufet, un
bibliothécaire de lAthènes du Midi, comme Aix sintitule parfois,
navait-il pas, sous Louis XVIII, chanté en provençal les _magnans_
ou vers à soie? M. Mignet, lhistorien, lacadémicien illustre,
venait tous les ans à Aix pour jouer à la boule. Il avait même
formulé la maxime suivante :
"Rien nest plus propre à refaire un homme que de vivre au clair
soleil, parler provençal, manger de la brandade et faire tous les
matins une partie de boules."
M. Borély, un ancien procureur général, entrait dans la ville, à
cheval, guêtré comme un riche toucheur, conduisant fièrement un
troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:
-- Nest pas porcher celui qui conduit ses porcs lui-même.
Le lendemain de la Noël, nous allions à Saint-Sauveur entendre les
_Plaintes de saint Étienne_, récitées en provençal (comme on le fait
encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette cathédrale, on
exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute encore), avec une
admirable pompe, le Noël _De matin ai rescountra lou trin_.
Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir entendre les prônes
provençaux de labbé Émery, et celles du grand monde, pour ne pas
laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval et le
temps des soirées, se faisaient dodiner dans des chaises à porteurs,
accompagnées de torches quon éteignait, en arrivant, à léteignoir
des vestibules.
Point rare quil y eût, au courant de lhiver, quelque esclandre
mondain, tel que lenlèvement dune superbe juive avec M. de
Castillon, qui avait su dépenser royalement une fortune, lorsquil
fut _Prince damour_ aux jeux de la Fête-Dieu.
A propos de ces jeux, nous eûmes loccasion, dans notre séjour à Aix,
de les voir sortir, je crois, pour une des dernières fois: _le Roi de
la Basoche, lAbbé de la Jeunesse_, les _Tirassons_, les _Diables_,
le _Guet_, la _Reine de Saba_, les _Chevaux-Frus_ en particulier,
avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour l_Arlésienne_, de Daudet
:
_Madame de Limagne
Fait danser les Chevaux-Frus;
Elle leur donne des châtaignes,
Ils disent quils nen veulent plus;
Et danse, ô gueux! Et danse, ô gueux!
Madame de Limagne
Fait danser les Chevaux-Frus_.
Cette résurrection du passé provençal, avec ses vieilles joies naïves
(et surannées, hélas !), nous impressionna vivement, comme vous
pourriez le voir au chant dixième de _Calendal_, où elles sont
décrites, telles que nous les vîmes.
Or, figurez-vous quà Aix, quelques mois seulement après mon arrivée,
faisant ma promenade une après-midi sur le Cours, oh! charmante
surprise, je vis se profiler, près de la Fontaine-Chaude, le nez de
mon ami Anselme Mathieu, de Châteauneuf.
-- Ça nest pas une blague, me fit Mathieu en me voyant, avec son
flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et cest
bien le cas de dire : "Celle-là fume."
-- Mais depuis quand à Aix? lui dis-je en lui serrant la main.
-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.
-- Et quel bon vent tamène?
-- Ma foi, répondit-il, je me suis dît : Puisque Mistral est allé
faire à Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras le tien."
-- Cest bien pensé, lui dis-je, et tu peux croire, Anselme, que jen
suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passé bachelier?
-- Oui, dit-il en riant, jai passé, comme la piquette sur le marc de
vendange.
-- Cest que, mon pauvre Anselme, pour être admis aux grades de la
Faculté de Droit, je crois quil faut avoir son baccalauréat ès
lettres.
-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons quon ne
veuille pas me diplômer comme les autres, pourra-ton m'empêcher de
prendre ma licence, voyons, en droit damour?... Tiens, pas plus tard
que tantôt, en allant me promener dans une espèce de vallon quon
appelle la Torse, jai fait la connaissance dune jeune
blanchisseuse, un peu brune, cest vrai, mais ayant bouche rouge,
quenottes de petit chien qui ne demandent quà mordre, deux frisons
folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en lair,
les bras joliment potelés...
-- Allons, grivois, il me paraît que tu ne las pas mal lorgnée.
-- Non, dit-il, Frédéric, il ne faudrait pas croire que moi, un
rejeton des marquis de Montredon, si peu sensé que je sois, jaille
mamouracher dun minois de lavoir. Mais vois- tu je ne sais pas si
tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand museau,
serait-ce un museau de chatte je ne puis mempêcher de me retourner
pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes convenus
quelle me blanchirait mon linge et quelle viendrait le prendre la
semaine prochaine.
-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le roussi...
-- Non, mon ami, tu ny es pas, laisse donc que jachève. Ayant ainsi
traité avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je vis, à
travers lécume qui lui giclait entre les doigts, quelle froissait
et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge fin!
dis-je à la jeune fille, cette chemise-là nest pas faite pour
couvrir les fruits dautomne d'une gaupe!" "Il sen faut!
répondit-elle. Ça, cest la chemisette dune des plus belles dames de
la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mariée, la pauvrette, à
un vieux barbon dhomme qui est juge à la cour et jaloux comme un
Turc." "Mais elle doit transir dennui!" "Transir? ah! tant et tant
quelle est toujours à son balcon, comme en attente du galant, tenez,
qui viendra la distraire." "Et on lappelle?" "Mais monsieur vous en
voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive quon me
donne, mais je ne me mêle pas de ce qui après tout, ne me regarde
pas." Il ne ma pas été possible den tirer plus pour le moment...
Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon blanchissage
dans ma chambre, vois-tu, dussé-je bien lui faire deux et trois
caresses, il faut quelle soit fine si elle nouvre pas la bouche.
-- Et après, quand tu sauras le nom de la baronne?
-- Eh ! mon cher, jai du pain sur la planche pour trois ans!
Cependant que vous autres, les pauvres étudiants en droit vous allez
vous morfondre à éplucher le Code, moi, tel que les troubadours de
lantique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle baronne,
étudier à loisir les douces _Lois dAmour_.
Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que nous
restâmes à Aix, et la tâche et létude du chevalier Mathieu.
Oh! les belles excursions, là-bas, au pont de lArc, sur la
grand'route de Marseille, dans la poussière jusquà mi-jambe et les
parties au Tholonet, -- où nous allions humer le vin cuit de
Langesse; et les duels entre étudiants, dans le vallon des Infernets,
avec les pistolets chargés de crottes de chèvre; et ce joli voyage
quavec la diligence nous fîmes à Toulon, en passant par le bois de
Cuge et à travers les gorges dOllioules!
Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce quavaient fait, mon
Dieu! les étudiants du temps des papes dAvignon et du temps de la
reine Jeanne. Écoutez ce quen écrivait, du temps de François 1er, le
poète macaronique Antonius de Arena :
_Genti gallantes sunt omnes Instudiantes
Et bellas garsas semper amare soient;
Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi;
Inter mignonos gloria prima manet:
Banquetant, bragant, faciunt miracula plura,
Et de bonitate sunt sine fine boni_.
(De gentillessiis Instudiantium.)
Tandis quau Gai-Savoir, dans la noble cité des comtes de Provence,
nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en Avignon,
dans un journal de guerre appelé la _Commun, ces dialogues pleins de
sens, de saveur, de vaillance, tels que le _Thym, Un Rouge et un
Blanc_, les _Prêtres_, qui mettaient en valeur et popularisaient la
prose provençale.
Puis, avec la décision, avec lautorité que lui donnait déjà le
succès de ses _Pâquerettes_ et de ses hardis pamphlets, au
rez-de-chaussée de son journal, il convoquait, tant vieux que jeunes,
les trouvères de ce temps; et de ce ralliement sortait une
anthologie, les _Provençales_, quun professeur éminent, M.
Saint-René Taillandier, alors à Montpellier, présentait au public
dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon, librairie
Séguin, 1852).
Ce précoce recueil contenait des poésies du vieux docteur dAstros et
de Gaut, dAix; des Marseillais Aubert, Bellot, Bénédit, Bourrelly et
de Barthélemy (celui de la _Némésis_,); des Avignonnais Boudin,
Cassan, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais Gautier; de
Reybaud, de Dupuy, qui étaient de Carpentras; de Castil-Blaze, de
Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent du
maréchal dAlleins" (mentionné dans _Mireille_) ; de Mathieu, de
Chàteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et dautres; puis un groupe du
Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une pièce de
Jasmin.
Mais les morceaux les plus nombreux étaient de Roumanille, alors en
pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salué les Crèches
comme "dignes de Klopstock". Théodore Aubanel, dans ses vingt-deux
ans, donnait là, lui aussi, ses premiers coups de maître: _le 9
Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint_. Moi, enfin, enflammé de la
plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces (_Amertume, le
Mistral, Une Course de Taureaux_) et dun _Bonjour à Tous_ qui
disait, pour noter notre point de départ :
_Nous trouvâmes dans les berges
Revêtue dun méchant haillon,
La langue provençale:
En allant paître les brebis,
La chaleur avait bruni sa peau,
La pauvre navait que ses longs cheveux
Pour couvrir ses épaules.
Et voilà que des jeunes hommes,
En vaguant par là
Et la voyant si belle,
Se sentirent émus.
Quils soient donc les bienvenus,
Car ils lont vêtue dûment
Comme une demoiselle_.
Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne dAix, dont je
nai pas terminé lhistoire.
Chaque fois que je rencontrais mon étudiant "en lois damour", je
linterpellais ainsi:
-- Eh bien!, Mathieu, où en sommes-nous?
-- Nous en sommes, me répondit-il un jour, que Lélette (cétait le
nom de la blanchisseuse) a fini par mindiquer lhôtel de la baronne;
que jai passé et repassé, mon ami, tant de fois sous les cariatides
de son balcon, que, rendons grâce à Dieu, jai été remarqué... et la
dame, une beauté comme tu nen vis oncques, la dame enjôlée, charmée
de son cavalier servant, a daigné, lautre soir, me laisser tomber du
ciel, tiens, une fleur doeillet.
Et, disant cela, Mathieu mexhibait une fleur fanée et, faisant les
yeux tendres, lançait à la volée un baiser dans lazur. Un mois, deux
mois passèrent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je dis:
-- Allons le voir.
Je monte donc à sa chambrette -- et quest-ce que je trouve? Mon
Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait:
-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on, mon bon,
que javais trouvé le joint, une nuit sur les onze heures, pour
entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout était arrangé.
Lélette, ma brave blanchisseuse, nous prêtait la main... et je
pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent en
treillage, jusquà une fenêtre où devait ma souveraine tendre le bras
à mes baisers. Jescaladais déjà. Le coeur, tu peux m'en croire, me
battait fortement... O ciel! tout à coup la fenêtre sentr'ouvre
doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main,
Frédéric, une main... (ah! je le connus vite, ce nétait pas celle de
la baronne) me secoue sur le nez la cendre dune pipe! Comme tu peux
imaginer, je nattendis pas mon reste... Je glisse à terre, je
menfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras! morbleu, je me
foule le pied!
Vous pouvez penser si nous rîmes à nous démonter la mâchoire!
-- Mais, au moins, tu as fait venir un médecin?
-- Oh! ça ne vaut pas la peine, dit-il... La mère de Lélette se
trouve une conjuratrice (tu les connais peut-être elles tiennent un
bouchon vers la porte dItalie). Elles mont fait tremper le pied
dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant quelques
exécrations, my a fait trois signes de croix avec son gros orteil,
puis on me la serré de bandes...
Et, maintenant, jattends, en lisant les _Pâquerettes_ de lami
Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne me
dure pas: car Lélette mapporte, deux fois par jour, mon ordinaire;
et, à défaut de grives, comme dit le proverbe, on mange des
merlettes.
Or ça, lami Mathieu, futur (et bien nommé) _Félibre des Baisers_,
qui fut toute sa vie le plus beau songe-fêtes que jaie jamais connu,
avait-il rêvassé lhistoire que je viens de dire? Je nai jamais pu
léclaircir, et jai raconté la chose telle quil me la narra.
CHAPITRE XI
LA RENTRÉE AU MAS
Léclosion de Mireille. -- Lorigine de ce nom. -- Le cousin
Tourette. -- Le moulin à lhuile. -- Le bûcheron Siboul. --
Lherborisateur Xavier. -- Le coup dEtat (1851). -- Lexcursion
dans les astres, -- Le Congrès des Trouvères: Jean Reboul. -- Le
Romévage d'Aix : Brizeux, Zola.
Une fois "licencié", ma foi, comme tant dautres (et, vous avez pu le
voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui a
trouvé un ver de terre, jarrivai au Mas à lheure où on allait
souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle, aux
derniers rayons du jour.
-- Bonsoir toute la compagnie!
-- Dieu te le donne, Frédéric!
-- Père, mère tout va bien... A ce coup, cest bien fini!
-- Et belle délivrance! ajouta Madeleine, la jeune Piémontaise qui
était servante au Mas.
Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs, jeus rendu
compte de ma dernière suée, mon vénérable père, sans autre
observation, me dit seulement ceci:
-- Maintenant, mon beau gars, moi jai fait mon devoir. Tu en sais
beaucoup plus que ce quon men a appris... Cest à toi de choisir la
voie qui te convient: je te laisse libre.
-- Grand merci! répondis-je.
Et là même, -- à cette heure, javais mes vingt et un ans, -- le pied
sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi et
de moi-même, je pris la résolution: premièrement, de relever, de
raviver en Provence le sentiment de race que je voyais sannihiler
sous léducation fausse et antinaturelle de toutes les écoles;
secondement, de provoquer cette résurrection par la restauration de
la langue naturelle et historique du pays, à laquelle les écoles font
toutes une guerre à mort; troisièmement, de rendre la vogue au
provençal par linflux et la flamme de la divine poésie.
Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le sentais
comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement de
sève provençale, qui me gonflait le coeur, libre dinclination envers
toute maîtrise ou influence littéraire, fort de lindépendance qui me
donnait des ailes, assuré que plus rien ne viendrait me déranger, un
soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui suivaient la
charrue dans la raie, jentamai, gloire à Dieu! le premier chant de
_Mireille_.
Ce poème, enfant damour, fit son éclosion paisible, peu à peu, à
loisir, au souffle du vent large, à la chaleur du soleil ou aux
rafales du mistral, en même temps que je prenais la surveillance de
la ferme, sous la direction de mon père qui, à quatre-vingts ans,
était devenu aveugle.
Me plaire à moi, dabord, puis à quelques amis de ma première
jeunesse, -- comme je lai rappelé dans un des chants de _Mireille_:
_O doux amis de ma jeunesse,
Aérez mon chemin de votre sainte haleine_,
cétait tout ce que je voulais. Nous ne pensions pas à Paris, dans
ces temps dinnocence. Pourvu quArles -- que j avais à mon horizon,
comme Virgile avait Mantoue -- reconnût, un jour, sa poésie dans la
mienne, cétait mon ambition lointaine. Voilà pourquoi, songeant aux
campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:
_Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des Mas_.
De plan, en vérité, je nen avais quun à grands traits, et seulement
dans ma tête. Voici:
Je métais proposé de faire naître une passion entre deux beaux
enfants de la nature provençale, de conditions différentes, puis de
laisser à terre courir le peloton, comme dans limprévu de la vie
réelle, au gré des vents!
Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa poésie, devait
fatalement être celui de mon héroïne: car je lavais, depuis le
berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre maison.
Quand la pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait gracieuser
quelquune de ses filles:
-- Cest Mireille, disait-elle, cest la belle Mireille, cest
Mireille, mes amours.
Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de quelque fillette:
-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!
Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne nen savait
davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom de
lhéroïne et un rayon de beauté dans une brume damour. Cétait assez
pour porter bonheur à un qui, peut-être, -- sait-on? -- fut, par
cette intuition lui appartient aux poètes, la reconstitution dun
roman véritable.
Le Mas du Juge, à cette époque, était un vrai foyer de poésie
limpide, biblique et idyllique. Nétait-il pas vivant, chantant
autour de moi, ce poème de Provence avec son fond dazur et son
encadrement dAlpille? Lon navait quà sortir pour sen trouver
tout ébloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non seulement dans mes
rêves de jeune homme, mais encore en personne, tantôt dans ces
gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers à soie,
cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans lallégresse de ces
sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient et
venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe cravatée de blanc,
dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans les vignes?
Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs, mes
bouviers et mes pâtres, ne circulaient-ils pas, du point de laube au
crépuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous un plus beau
vieillard, plus patriarcal, plus digue dêtre le prototype de mon
maître Ramon, que le vieux François Mistral, celui que tout le monde
et ma mère elle-même nappelaient que le "maître"? Pauvre père!
Quelquefois, quand le travail était pressant, il fallait donner aide,
soit pour rentrer les foins, soit pour dériver leau de notre puits à
roue, il criait dehors:
-- Où est Frédéric?
Bien quà ce moment-là je fusse allongé sous un saule, paressant à la
recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère répondait:
-- Il écrit.
Et aussitôt, la voix rude du brave homme sapaisait en disant:
-- Ne le dérange pas.
Car, pour lui, qui navait lu que lÉcriture Sainte et _Don
Quichotte_ en sa jeunesse, écrire était vraiment un office religieux,
Et il montre bien ce respect pour le mystère de la plume, le début
dun récitatif, usité jadis chez nous, et dont nous reparlerons au
sujet du mot _Félibre_:
_Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait.
Un jour, de sa sainte écriture,
Il est monté au haut du ciel_.
Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don dintéresser ma
Muse épique, cétait le cousin Tourrette, du village de Mouriès: une
espèce de colosse, membru et éclopé, avec de grosses guêtres de cuir
sur les souliers et connu à la ronde, dans les plaines de Crau, sous
le nom du _Major_, ayant, en 1815, été tambour-major des gardes
nationaux qui, sous le commandement du duc dAngoulême, voulaient
arrêter Napoléon, à son retour de lîle dElbe. Il avait, dans sa
jeunesse, dissipé son bien au jeu; et dans ses vieux jours, réduit
aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec nous
autres, au Mas. Lorsquil repartait, mon père lui donnait, dans un
sac, quelques boisseaux de blé. Lété, il parcourait la Crau et la
Camargue, allant aider aux bergers, lorsquon tondait les troupeaux,
aux fermiers pour le dépiquage, aux faucheurs de marais pour engerber
les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en meules.
Aussi connaissait-il la terre dArles et ses travaux, assurément,
comme personne. Il savait le nom des Mas, des pâturages, des chefs de
bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que de
leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un
pittoresque, une noblesse
dexpressions provençales, quil y avait plaisir dentendre. Pour
dire, par exemple, que le comte de Mailly était riche, fort riche en
propriétés bâties:
-- Il possède, disait-il, sept arpents de toitures.
Les filles qui sengagent pour la cueillette des olives -- à Mouriés,
elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes à la
veillée. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune par veillée.
Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes, plus ou
moins croustilleux, qui, dune bouche à lautre, se transmettent dans
le peuple, tels que: _Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean de
lOurs, le Doreur_, etc.
Une fois que la neige commençait à tomber :
-- Allons, disions-nous, le cousin apparaîtra bientôt.
Et il ne manquait jamais.
-- Bonjour, cousin!
-- Cousin, bonjour!
Et voilà. La main touchée et son bâton déposé, humblement, derrière
la porte, et sattablait, mangeait une belle tartine de fromage pétri
et entamait, ensuite, le sujet de lolivaison, Et il contait que les
meules, en son bourg de Mouriès, ne pouvaient tenir pied à la récolte
des olives. Et il disait:
-- Comme on est bien, lhiver, lorsquil fait froid, dans ces moulins
à huile! Ecarquillé sur le marc tout chaud, on regarde, à la clarté
des caleils à quatre mèches, les presseurs dhuile moitié nus qui,
lestes comme chats, poussent tous à la barre, au commandement du
chef:
-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp! que
tout claque! Là!
Étant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs, tant soit peu
fainéant, il avait, toute sa vie, rêvé de trouver une place où il y
eût peu de travail.
-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de mornes, à
Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins où, lorsquon
les débarque, un homme, étant assis, peut, en comptant les douzaines,
gagner (me suis-je laissé dire) ses douze cents francs par an.
Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant dautres, sans avoir vu
réaliser sa rêverie sur les mornes.
Je noublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs, ou, tant vaut
dire, mes fauteurs de la poésie de _Mireille_, le bûcheron Siboul :
un brave homme de Montfrin, habillé de velours, qui venait tous les
ans, à la fin de lautomne, avec sa grande serpe, tailler joliment
nos bourrées de saule. Pendant quil découpait et appareillait ses
rondins, que dobservations justes il me faisait sur le Rhône, sur
ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies, sur
ses graviers et sur ses îles, puis sur les animaux qui fréquentent
ses digues, les loutres qui gîtent dans les arbres creux, les bièvres
qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines qui,
dans les Ségonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers blancs, et
sur les coupeurs dosier et les vanniers de Valiabrègue!
Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait les noms
en langue provençale et les vertus des simples et de toutes les
herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage de
botanique littéraire, cest ainsi que je le formai... Heureusement!
car mest avis, sans vouloir les mépriser, que nos professeurs des
écoles, tant les hautes que les basses, auraient été, bien sûr,
entrepris pour me montrer ce quétait un chardon ou un laiteron.
Comme une bombe, dans lentrefaite de ce prodrome de _Mireille_,
éclata la nouvelle du coup dÉtat du 2 décembre 1851.