Mais au temps dont je parle on avait conservé encore tous les us,

tout l’apparat de la tradition antique.

Dès que les blés à demi-mûrs prenaient la couleur d’abricot, un

messager partait de la commune d’Arles, et parcourant les montagnes,

de village en village, il criait à son de trompe: "On fait savoir

qu’en Arles les blés vont être mûrs."

Aussitôt, les Gavots, se groupant trois par trois, avec leurs femmes,

avec leurs filles, leurs mulets ou leurs ânes, y descendaient en

bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec un

jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les javelles,

composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de tant

de solques, selon la contenance des champs qu’ils prenaient à

forfait. En tête de la chiounne marchait le capoulié, qui faisait la

trouée dans les pièces de blé; le balle organisait la marche du

travail.

Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on moissonnait

à la faucille _falce recurva_, les doigts de la main gauche protégés

par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour ne

pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la Saint-Jean,

sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces tâcherons de

moisson, les uns debout, avec leur faucille attachée dans un carquois

qu’ils nommaient la _badoque_ et pendue derrière le dos, les autres

couchés à terre en attendant qu’on les louât.

Dans la montagne, un homme qui n’avait jamais fait les moissons en

terre d’Arles avait, dit-on, de la peine pour trouver à se marier, et

c’est sur cet usage que roule l’épopée des _Charbonniers_, de Félix

Gras.

Une année portant l’autre, nous louions dans notre Mas sept ou huit

solques. Le beau remue-ménage, quand ce monde arrivait! Toutes sortes

d’ustensiles spéciaux à la moisson étaient tirés de leurs réduits :

les barillets en bois de saule, les énormes terrines, les grands pots

de brocs à vin, toute une artillerie de poterie grossière qui se

fabriquait à Apt. C’était une fête incessante, une fête surtout

lorsqu’ils faisaient la chanson des _Gavots_ du Ventoux. :

_L’autre mercredi à Sault

Nous fûmes huit cents solques_.

Les moissonneurs, au point du jour, après le _capoulié_ qui leur

ouvrait la voie dans les grandes emblavures où l’aiguail luisait sur

les épis d’or, joyeux s’alignaient, dégainant leurs lames, et

javelles de choir! Les lieuses, dont plus d’une le plus souvent était

charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant que

c’était plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant, dans le ciel

couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, de

rayons resplendissants, le _capoulié_, levant sa faucille dans l’air,

s’écriait: "Un de plus!" et tous, de la faucille ayant fait le salut

à l’astre éblouissant, en avant: sous le geste harmonieux de leurs

bras nus, le blé tombait à pleine poigne. De temps en temps le

_baïle_, se retournant vers la chiourme, criait: "La _truie_

vient-elle? et la _truie_ (c’était le nom du dernier de la bande)

répondait: "La truie vient". Enfin, après quatre heures de vaillante

poussée, le _capoulié_ s’écriait: "Lave!" Tous se redressaient,

s’essuyaient le front du revers de la main, allaient à quelque source

laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes,

s’asseyant sur les gerbes et répétant ce gai dicton :

_Bénédicité de Crau,

Bon bissac et bon baril_,

ils prenaient leur premier repas.

C’était moi qui, avec notre mulet Babache, leur apportais les vivres,

dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs cinq

repas par jour: vers sept heures, le déjeuner, avec un anchois

rougeâtre qu’on écrasait sur le pain, sur le pain qu’on trempait dans

le vinaigre et l’huile, le tout accompagné d’oignon, violemment

piquant aux lèvres; vers dix heures le _grand-boire_, consistant en

un oeuf dur et un morceau de fromage; à une heure, le dîner, soupe et

légumes cuits à l’eau; vers quatre heures le goûter, une grosse

salade avec croûton frotté d’ail; et le soir le souper, chair de porc

ou de brebis, ou bien omelette d’oignon appelé _moissonienne_. Au

champ et tour à tour, ils buvaient au baril, que le _capoulié_

penchait, en le tenant sur un bâton appuyé par un bout sur l’épaule

du buveur. Ils avaient une tasse à trois ou un gobelet de fer-blanc,

c’est-à-dire un par _solque_. De même, pour manger, ils n’avaient à

trois qu’un plat, où chacun d’eux tirait avec sa cuiller de bois.

Cela me remémore le vieux Maître Igoulen, un de nos moissonneurs, de

Saint-Saturnin-lès-Apt, qui croyait qu’une sorcière lui avait "ôté

l’eau" et qui, depuis trente ans, n’avait plus goûté à l’eau ni pu

manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade,

d’oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu’on lui demandait la raison

pour laquelle il se privait de l’ordinaire, le vieillard se taisait,

mais voici le récit que faisaient ses compagnons.

Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en compagnie

mangeait au cabaret, passa sur la route une bohémienne, et lui, pour

plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la santé, grand’mère,

lui cria-t-il, à la santé!" "Grand bien te fasse, répondit la

bohémienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais abhorrer l’eau".

C’était un sort que la sorcière venait de lui jeter.

Ce fut fini; à partir de là, Igoulen jamais plus ne put ingurgiter

l’eau. Ce cas d’impression morale, que j’ai vu de mes yeux, peut

s’ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la science

aujourd’hui explique par la suggestion.

En arrière des moissonneurs venaient enfin les glaneuses, ramassant

les épis laissés parmi les chaumes. A Arles on en voyait des troupes

qui, un mois consécutif, parcouraient le terroir. Elles couchaient

dans les champs, sous de petites tentes appelées tibaneou qui leur

servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, selon

l’usage d’Arles, était pour l’hôpital.

Lecteur, voilà les gens, braves enfants de la nature, qui, je puis te

le dire, ont été mes modèles et mes maîtres en poésie. C’est avec

eux, c’est là, au beau milieu des grands soleils, qu’étendu sous un

saule, nous apprîmes, lecteurs, à jouer du chalumeau dans un poème en

quatre chants, ayant pour titre _Les Moissons_, dont faisait partie

le lai de

_Margaï_, qui est dans nos _Iles d’Or_. Cet essai de géorgiques, qui

commençait ainsi :

_Le mois de juin et les blés qui blondissent

Et le grand-boire et la moisson joyeuse,

Et de Saint Jean les feux qui étincellent,

Voilà de quoi parleront mes chansons_,

finissait par une allusion, dans la manière de Virgile, à la

révolution de 1848.

_Muse, avec toi, depuis la Madeleine,

Si en cachette nous chantons en accord,

Depuis le monde a fait pleine culbute:

Et cependant que noyés dans la paix,

Le long des ruisseaux nous mêlions nos voix

Les rois roulaient pêle-mêle du trône

Sous les assauts des peuples trop ployés

Et, misérables, les peuples se hachaient

Ainsi que les épis de blé sur l’aire_.

Mais ce n’était pas là encore la justesse de ton que nous cherchions.

Voilà pourquoi ce poème ne s’est jamais publié. Une simple légende,

que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve ici

sa place comme la pierre à la bague, valait mieux, à coup sûr, que ce

millier de vers.

Les froments, cette année-là, contait maître Igoulen, avaient mûri

presque tous à la fois, courant le risque d’être hachés par une

grêle, égrenés par le mistral ou brouïs par le brouillard, et les

hommes, cette année-là, se trouvaient rares.

Et voilà qu’un fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa

ferme était debout, inquiet, les bras croisés, et dans l’attente.

-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par jour, un bel écu

et la nourriture, à qui se viendrait louer.

Mais à ces mots le jour se lève, et voici que trois hommes s’avancent

vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l’un à la barbe blonde,

l’un à la barbe blanche, l’un à la barbe noire. L’aube les accompagne

en les auréolant.

-- Maître, dit le _capoulié_ (celui de la barbe blonde), Dieu vous

donne le bonjour: nous sommes trois _gavots_ de la montagne, et nous

avons appris que vous aviez du blé mûr, du blé en quantité: maître,

si vous voulez nous donner de l’ouvrage, à la journée ou à la tâche,

nous sommes prêts à travailler.

-- Mes blés ne pressent guère, le maître répondit; mais pourtant,

pour ne pas vous refuser l’ouvrage, je vous baille, si vous voulez,

trente sous et la vie. C’est bien assez par le temps qui court.

Or c’était le bon Dieu, saint Pierre avec saint Jean.

A l’approche des sept heures, le petit valet de la ferme vient, avec

l’ânesse blanche, leur apporter le déjeuner et, de retour au Mas :

-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?

-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui

aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupè un épi.

A l’approche des dix heures, le petit valet de la ferme vient, avec

l’ânesse blanche, leur apporter le _grand-boire_ et, de retour au

Mas:

-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?

-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui

aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi.

A l’approche de midi, le petit valet de la ferme vient, avec l’ânesse

blanche, leur apporter le dîner, et de retour au Mas:

-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?

-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui

aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi.

A l’approche des quatre heures, le petit valet de la ferme vient,

avec l’ânesse blanche, leur apporter le goûter, et de retour au Mas:

-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?

-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui

aiguisaient leurs faucilles; mais ils n’avaient pas coupé un épi.

-- Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces fainéants qui cherchent

du travail et prient Dieu de n’en point trouver. Pourtant il faut

aller voir.

Et cela dit, l’avare, pas à pas, vient à son champ, se cache dans un

fossé et observe ses hommes.

Mais alors le bon Dieu fait ainsi à saint Pierre:

-- Pierre, bats du feu.

-- J'y vais, Seigneur, répond saint Pierre.

Et saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, applique à un

caillou quelques fibres d’arbre creux et bat du feu avec la clé.

Puis le bon Dieu fait à saint Jean:

-- Souffle, Jean!

-- J’y vais, Seigneur, répond saint Jean.

Et saint Jean souffle aussitôt les étincelles dans le blé avec sa

bouche; et d’une rive à l’autre un tourbillon de flamme, un gros

nuage de fumée enveloppe le champ. Bientôt la flamme tombe, la fumée

se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, coupées comme

il faut, comme il faut liées, et comme il faut aussi en gerbiers

entassées.

Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au Mas

lentement s’en revient pour souper, et tout en soupant:

-— Maître, dit le chef des moissonneurs, nous avons terminé le

champ... Demain pour moissonner, où voulez-vous que nous allions?

-- _Capoulié_, répondît le maître avaricieux, mes blés, dont j’ai

fait le tour, ne sont pas mûrs de reste. Voici votre payement; je ne

puis plus vous occuper.

Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, disent au

maître: adieu! Et chargeant leurs faucilles rengainées derrière le

dos, s’en vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au milieu,

saint Pierre à droite, saint Jean à gauche, et les derniers rayons du

soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin.

Le lendemain le maître de grand matin se lève et joyeusement se dit

en lui-même:

-- N’importe! hier j’ai gagné ma journée en allant épier ces trois

hommes sorciers; maintenant j’en sais autant qu’eux.

Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et l’autre

Pierre, il les conduit à la plus grande des emblavures de la ferme.

Sitôt arrivés au champ, le maître dit à Pierre :

-- Pierre, toi, bats du feu.

-- Maître, j’y vais, répliqua Pierre.

Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique à un silex

quelques fibres d’arbre creux et le couteau bat du feu. Mais le

maître dit à Jean:

-- Souffle, Jean!

-- Maître, j’y vais, répliqua Jean.

Et Jean avec sa bouche souffle au blé les étincelles... Aïe! aïe! aïe

! la flamme en langues, une flamme affolée, enveloppe la moisson; les

épis s’allument, les chaumes pétillent, le grain se charbonne; et

penaud, l’exploiteur, quand la fumée s’est dissipée, ne voit, au lieu

de gerbes, que braise et poussier noir!

CHAPITRE X

A AIX—EN-PROVENCE

Mlle Louise. -- L’amour dans les cyprès. -- La ville d’Aix. --

L’école de droit -- L’ami Mathieu vient me rejoindre. -- La

blanchisseuse de la Torse. -- La baronne idéale. -- L’anthologie _Les

Provençales_.

Cette année-là (1848), après les vendanges, mes parents, qui me

voyaient baver à la chouette ou à la lune, si l’on veut, m'envoyèrent

à Aix pour étudier le droit, car ils avaient compris, les braves

gens, que mon diplôme de bachelier ès lettres n’était pas un brevet

suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de partir

pour la cité Sextienne, une aventure m’arriva, sympathique et

touchante, que je veux conter ici.

Dans un Mas rapproché du nôtre était venue s’établir une famille de

la ville où il y avait des demoiselles que nous rencontrions parfois

en allant à la messe. Vers la fin de l’été, ces jeunes filles, avec

leur mère, nous firent une visite; et ma mère, avenante, leur offrit

le "caillé" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de brebis et du

lait en abondance. C’était ma mère elle-même qui mettait la présure

au lait, dès qu’on venait de le traire, et elle-même qui, quand le

lait était pris, faisait les petits fromages, ces jonchées du pays

d’Arles que Belaud de la Belaudière, le poète provençal de l’époque

des Valoîs, trouvait si bonnes :

_A la ville des Baux, pour un florin vaillant,

Vous avez un tablier plein de fromages

Qui fondent au gosier comme sucre fin_.

Ma mère, chaque jour, telle que les bergères chantées par Virgile,

portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier avec

son écumoire, et là, tirant du pot à beaux flocons le caillé blanc,

elle en emplissait les formes percées de trous et rondes; et, après

les jonchées faites, elle les laissait proprement s’égoutter sur du

jonc, que je me plaisais moi-même à aller couper au bord des eaux.

Et voilà que nous mangeâmes, avec ces demoiselles, une jatte de

caillé. Et l’une d’elles, qui paraissait de mon âge, et qui, par son

visage, rappelait ces médailles qu’on trouve à Saint-Remy, au ravin

des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, qui

toujours me regardaient. On l’appelait Louise.

Nous allâmes voir les paons, qui, dans l’aire, étalaient leur queue

en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignées à l’abri du

vent, les agneaux qui bêlaient enfermés dans le bercail, le puits

avec sa treille portée par des piliers de pierre; enfin tout ce qui,

au Mas, pouvait les intéresser. Louise, elle, semblait marcher dans

l’extase.

Quand nous fûmes au jardin, dans le temps que ma mère causait avec la

sienne et cueillait à ses soeurs quelques poires beurrées, nous nous

étions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux Puits à roue.

-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: ne

vous souvient-il pas, monsieur, d’une petite robe, une robe de

mousseline, que votre mère vous porta, quand vous étiez en pension à

Saint-Michel-de-Frigolet?

-- Mais oui, pour jouer un rôle dans les _Enfants d’Édouard_.

-- Eh bien! cette robe, monsieur, c’était ma robe.

-- Mais ne vous l’a-t-on pas rendue? répondis-je comme un sot.

-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parlé de cela, moi,

comme d’autre chose.

Et sa mère l’appela.

-- Louise!

La jouvencelle me tendit sa main glacée; et, comme il se faisait

tard, elles partirent pour leur Mas.

Huit jours après, vers le coucher du soleil, voici encore à notre

seuil Louise, cette fois accompagnée seulement d’une amie.

-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques livres de

ces poires beurrées que vous nous fites goûter, l’autre jour, à votre

jardin.

-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mère leur dit.

-- Oh! non! répondit Louise, nous sommes pressées, car il va être

bientôt nuit.

Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller cueillir

les poires.

L’amie de Louise, qui était de Saint-Remy (on l’appelait Courrade),

était une belle fille à chevelure brune, abondante, annelée sous un

ruban arlésien, que la pauvre demoiselle, si gentille qu’elle fût,

eut l’imprudence d’amener avec elle pour compagne.

Au jardin, arrivés à l’arbre, pendant que j’abaissais une branche un

peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bombé et levant ses bras

nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit à cueillir. Mais

Louise, toute pâle, lui dit :

-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus mûres.

Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, s’écartant avec moi,

qui étais déjà troublé (sans trop savoir par laquelle), nous allâmes

pas à pas dans un kiosque de cyprès, où était un banc de pierre. Là,

moi dans l’embarras, elle me buvant des yeux, nous nous assîmes l’un

près de l’autre.

-- Frédéric, me dit-elle, l’autre jour je vous parlais d’une robe

qu’à l’âge de onze ans je vous avais prêtée pour jouer la tragédie à

Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, n’est- ce pas, l’histoire

de Déjanire et d’Hercule?

-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle Déjanire

donna au pauvre Hercule et qui lui brûla le sang.

-- Ah! dit la jeune fille, aujourd’hui c’est bien le rebours : car

cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez touchée, que

vous aviez vêtue..., quand je la mis encore, je vous aimai à partir

de là... Et ne m’en veuillez pas de cet aveu, qui doit vous paraître

étrange, qui doit vous paraître fou! Ah! ne m’en veuillez pas,

continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me vient de

la robe fatale, ce feu, ô Frédéric, qui me consume depuis lors, je

l’avais jusqu’à présent, depuis sept années peut-être, tenu caché

dans mon coeur!

Moi, couvrant de baisers sa petite main fiévreuse, je voulus aussitôt

répondre en l’embrassant. Mais, doucement, elle me repoussa.

-- Non, dit-elle, Frédéric, nous ne pouvons savoir si le poème, dont

j’ai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je vous laisse.

Pensez à ce que je vous ai dit, et, comme je suis de celles qui ne se

dédisent pas, quelle que soit la réponse, vous avez en moi une âme

qui s’est donnée pour toujours.

Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :

-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les poires.

Et nous rentrâmes. Elles réglèrent, s’en allèrent; et moi, le coeur

houleux, enchanté et troublé de cette apparition de vierges -- dont

je trouvais chacune séduisante à sa façon, - longtemps sous les

derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, je

regardai là-bas s’envoler les tourterelles.

Mais, tout émoustillé, tout heureux que je fusse, bientôt, en me

sondant, je me vis dans l’imbroglio. Le _Pervigilium Veneris_ a beau

dire:

_Qu’il aime demain, celui qui n’aima jamais:

Et celui qui aima, qu’il aime encore demain_,

l’amour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, armée

seulement de sa grâce et de sa virginité, pouvait bien, dans sa

passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, charmante

qu’elle était, et charmée elle-même par son long rêve d’amour,

croire, conformément au vers de Dante,

_Amor ch’a null' amato amor perdona_,

qu’un jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, à la fleur de l’âge,

devait tressaillir d’emblée à son premier roucoulement. Mais l’amour

étant le don et l’abandon de tout notre être, n’est-il pas vrai que

l’âme qui se sent poursuivie pour être capturée fait comme l’oiseau

qui fuit l’appelant? N’est-il pas vrai, aussi, que le nageur, au

moment de plonger dans un gouffre d’eau profonde, a toujours une

passe d’instinctive appréhension?

Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, devant les roses

embaumées qui s’épanouissaient pour moi, j’allais avec réserve;

tandis que vers l’autre, vers la confidente qui, toute à son devoir

d’amie dévouée, semblait éviter mon abord, mon regard, je me sentais

porté involontairement. Car, à cet âge, s’il faut tout dire, je

m’étais formé une idée, et de l'amante et de l’amour, toute

particulière. Oui, je m’étais imaginé que, tôt ou tard, au pays

d’Arles je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde,

portant comme une reine le costume arlésien, galopant sur sa cavale,

un trident à la main, dans les _ferrades_ de la Crau, et qui,

longtemps priée par mes chansons d’amour, se serait, un beau jour,

laissé conduire à notre Mas, pour y régner comme ma mère

sur un peuple de pâtres, de _gardians_, de laboureurs et de

_magnanarelles_. Il semblait que, déjà, je rêvais de ma Mireille; et

la vision de ce type de beauté plantureuse qui, déjà, couvait en moi,

sans qu’il me fût possible ni permis de l’avouer, portait grand

préjudice à la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au compte de ma

rêverie.

Et alors, entre elle et moi, s’engagea une correspondance ou, plutôt,

un échange d’amour et d’amitié qui dura plus de trois ans (tout le

temps que je fus à Aix): moi, galamment, abondant vers son faible,

pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais; elle, de plus en plus

endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux

désespérés... De ces lettres, voici la dernière que je reçus. Je la

reproduis telle quelle :

"Je n’ai aimé qu’une fois, et je mourrai, je le jure, avec le nom de

Frédéric gravé seul dans mon coeur. Que de nuits blanches j’ai

passées en songeant à mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes

consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir mes

pleurs que le coeur me défaillit. Le médecin dit que j’avais la

fièvre, que c’était de l’agitation nerveuse, qu'il me fallait le

repos.

"-- La fièvre! m’écriai-je; ah! que ce fût la bonne!

"Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour aller t’attendre

là-bas où ta lettre me donne rendez-vous... Mais écoute, Frédéric,

puisqu’il en est ainsi, lorsqu’on te dira, et va, ce n’est pas pour

longtemps, lorsqu’on t’annoncera que j’aurai quitté la terre,

donne-moi, je t’en prie, une larme et un regret. Il y a deux ans, je

te fis une promesse : c’était de demander tous les jours à Dieu qu’il

te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je n’y ai jamais

manqué, et j'y serai fidèle, jusqu’à mon dernier soupir. Mais toi, ô

Frédéric, je te le demande en grâce: lorsqu’en te promenant tu verras

des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu à ma vie,

flétrie par les larmes, séchée par la douleur; et si tu vois un

ruisseau qui murmure doucement, écoute sa plainte: il te dira comme

je t’aimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, prête

l’oreille à son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis

toujours avec toi... O Frédéric!

je t’en prie, n’oublie jamais Louise!"

Voilà l’adieu suprême que, scellé de son sang, m’envoya la jeune

vierge -- avec une médaille de la Vierge Marie, qu’elle avait

couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de velours

cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec ses cheveux

châtains, mes initiales au milieu d’un rameau de lierre.

_Je me ferai la touffe de lierre,

Je t’embrasserai_.

Pauvre et chère Louise! A quelque temps de là, elle prit le voile de

nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore tout ému, au bout

d’un si long temps, par la mélancolie de cet amour étiolé, défleuri

avant l’heure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir de pitié et je

l’offre à tes mânes errant peut-être autour de moi!

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral · 第 9 / 19 段