tout lapparat de la tradition antique.
Dès que les blés à demi-mûrs prenaient la couleur dabricot, un
messager partait de la commune dArles, et parcourant les montagnes,
de village en village, il criait à son de trompe: "On fait savoir
quen Arles les blés vont être mûrs."
Aussitôt, les Gavots, se groupant trois par trois, avec leurs femmes,
avec leurs filles, leurs mulets ou leurs ânes, y descendaient en
bandes pour faire les moissons. Un couple de moissonneurs, avec un
jeune gars ou une jeune fille pour mettre en gerbes les javelles,
composaient une solque. Les hommes se louaient par chiourmes de tant
de solques, selon la contenance des champs quils prenaient à
forfait. En tête de la chiounne marchait le capoulié, qui faisait la
trouée dans les pièces de blé; le balle organisait la marche du
travail.
Comme au temps de Cincinnatus, de Caton et de Virgile, on moissonnait
à la faucille _falce recurva_, les doigts de la main gauche protégés
par des doigtiers en tuyaux de roseau ou canne de Provence, pour ne
pas se blesser en coupant le froment. A Arles, vers la Saint-Jean,
sur la place des Hommes on voyait des milliers de ces tâcherons de
moisson, les uns debout, avec leur faucille attachée dans un carquois
quils nommaient la _badoque_ et pendue derrière le dos, les autres
couchés à terre en attendant quon les louât.
Dans la montagne, un homme qui navait jamais fait les moissons en
terre dArles avait, dit-on, de la peine pour trouver à se marier, et
cest sur cet usage que roule lépopée des _Charbonniers_, de Félix
Gras.
Une année portant lautre, nous louions dans notre Mas sept ou huit
solques. Le beau remue-ménage, quand ce monde arrivait! Toutes sortes
dustensiles spéciaux à la moisson étaient tirés de leurs réduits :
les barillets en bois de saule, les énormes terrines, les grands pots
de brocs à vin, toute une artillerie de poterie grossière qui se
fabriquait à Apt. Cétait une fête incessante, une fête surtout
lorsquils faisaient la chanson des _Gavots_ du Ventoux. :
_Lautre mercredi à Sault
Nous fûmes huit cents solques_.
Les moissonneurs, au point du jour, après le _capoulié_ qui leur
ouvrait la voie dans les grandes emblavures où laiguail luisait sur
les épis dor, joyeux salignaient, dégainant leurs lames, et
javelles de choir! Les lieuses, dont plus dune le plus souvent était
charmante, se courbaient sur les gerbes en jasant et riant que
cétait plaisir de voir. Et puis, lorsque au levant, dans le ciel
couleur de rose, le soleil paraissait avec sa gerbe de rayons, de
rayons resplendissants, le _capoulié_, levant sa faucille dans lair,
sécriait: "Un de plus!" et tous, de la faucille ayant fait le salut
à lastre éblouissant, en avant: sous le geste harmonieux de leurs
bras nus, le blé tombait à pleine poigne. De temps en temps le
_baïle_, se retournant vers la chiourme, criait: "La _truie_
vient-elle? et la _truie_ (cétait le nom du dernier de la bande)
répondait: "La truie vient". Enfin, après quatre heures de vaillante
poussée, le _capoulié_ sécriait: "Lave!" Tous se redressaient,
sessuyaient le front du revers de la main, allaient à quelque source
laver le tranchant des faucilles et, au milieu des chaumes,
sasseyant sur les gerbes et répétant ce gai dicton :
_Bénédicité de Crau,
Bon bissac et bon baril_,
ils prenaient leur premier repas.
Cétait moi qui, avec notre mulet Babache, leur apportais les vivres,
dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs cinq
repas par jour: vers sept heures, le déjeuner, avec un anchois
rougeâtre quon écrasait sur le pain, sur le pain quon trempait dans
le vinaigre et lhuile, le tout accompagné doignon, violemment
piquant aux lèvres; vers dix heures le _grand-boire_, consistant en
un oeuf dur et un morceau de fromage; à une heure, le dîner, soupe et
légumes cuits à leau; vers quatre heures le goûter, une grosse
salade avec croûton frotté dail; et le soir le souper, chair de porc
ou de brebis, ou bien omelette doignon appelé _moissonienne_. Au
champ et tour à tour, ils buvaient au baril, que le _capoulié_
penchait, en le tenant sur un bâton appuyé par un bout sur lépaule
du buveur. Ils avaient une tasse à trois ou un gobelet de fer-blanc,
cest-à-dire un par _solque_. De même, pour manger, ils navaient à
trois quun plat, où chacun deux tirait avec sa cuiller de bois.
Cela me remémore le vieux Maître Igoulen, un de nos moissonneurs, de
Saint-Saturnin-lès-Apt, qui croyait quune sorcière lui avait "ôté
leau" et qui, depuis trente ans, navait plus goûté à leau ni pu
manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade,
doignon, de fromage et de vin pur. Lorsquon lui demandait la raison
pour laquelle il se privait de lordinaire, le vieillard se taisait,
mais voici le récit que faisaient ses compagnons.
Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en compagnie
mangeait au cabaret, passa sur la route une bohémienne, et lui, pour
plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la santé, grandmère,
lui cria-t-il, à la santé!" "Grand bien te fasse, répondit la
bohémienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais abhorrer leau".
Cétait un sort que la sorcière venait de lui jeter.
Ce fut fini; à partir de là, Igoulen jamais plus ne put ingurgiter
leau. Ce cas dimpression morale, que jai vu de mes yeux, peut
sajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la science
aujourdhui explique par la suggestion.
En arrière des moissonneurs venaient enfin les glaneuses, ramassant
les épis laissés parmi les chaumes. A Arles on en voyait des troupes
qui, un mois consécutif, parcouraient le terroir. Elles couchaient
dans les champs, sous de petites tentes appelées tibaneou qui leur
servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, selon
lusage dArles, était pour lhôpital.
Lecteur, voilà les gens, braves enfants de la nature, qui, je puis te
le dire, ont été mes modèles et mes maîtres en poésie. Cest avec
eux, cest là, au beau milieu des grands soleils, quétendu sous un
saule, nous apprîmes, lecteurs, à jouer du chalumeau dans un poème en
quatre chants, ayant pour titre _Les Moissons_, dont faisait partie
le lai de
_Margaï_, qui est dans nos _Iles dOr_. Cet essai de géorgiques, qui
commençait ainsi :
_Le mois de juin et les blés qui blondissent
Et le grand-boire et la moisson joyeuse,
Et de Saint Jean les feux qui étincellent,
Voilà de quoi parleront mes chansons_,
finissait par une allusion, dans la manière de Virgile, à la
révolution de 1848.
_Muse, avec toi, depuis la Madeleine,
Si en cachette nous chantons en accord,
Depuis le monde a fait pleine culbute:
Et cependant que noyés dans la paix,
Le long des ruisseaux nous mêlions nos voix
Les rois roulaient pêle-mêle du trône
Sous les assauts des peuples trop ployés
Et, misérables, les peuples se hachaient
Ainsi que les épis de blé sur laire_.
Mais ce nétait pas là encore la justesse de ton que nous cherchions.
Voilà pourquoi ce poème ne sest jamais publié. Une simple légende,
que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve ici
sa place comme la pierre à la bague, valait mieux, à coup sûr, que ce
millier de vers.
Les froments, cette année-là, contait maître Igoulen, avaient mûri
presque tous à la fois, courant le risque dêtre hachés par une
grêle, égrenés par le mistral ou brouïs par le brouillard, et les
hommes, cette année-là, se trouvaient rares.
Et voilà quun fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa
ferme était debout, inquiet, les bras croisés, et dans lattente.
-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par jour, un bel écu
et la nourriture, à qui se viendrait louer.
Mais à ces mots le jour se lève, et voici que trois hommes savancent
vers le Mas, trois robustes moissonneurs: lun à la barbe blonde,
lun à la barbe blanche, lun à la barbe noire. Laube les accompagne
en les auréolant.
-- Maître, dit le _capoulié_ (celui de la barbe blonde), Dieu vous
donne le bonjour: nous sommes trois _gavots_ de la montagne, et nous
avons appris que vous aviez du blé mûr, du blé en quantité: maître,
si vous voulez nous donner de louvrage, à la journée ou à la tâche,
nous sommes prêts à travailler.
-- Mes blés ne pressent guère, le maître répondit; mais pourtant,
pour ne pas vous refuser louvrage, je vous baille, si vous voulez,
trente sous et la vie. Cest bien assez par le temps qui court.
Or cétait le bon Dieu, saint Pierre avec saint Jean.
A lapproche des sept heures, le petit valet de la ferme vient, avec
lânesse blanche, leur apporter le déjeuner et, de retour au Mas :
-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?
-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
aiguisaient leurs faucilles; mais ils navaient pas coupè un épi.
A lapproche des dix heures, le petit valet de la ferme vient, avec
lânesse blanche, leur apporter le _grand-boire_ et, de retour au
Mas:
-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?
-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
aiguisaient leurs faucilles; mais ils navaient pas coupé un épi.
A lapproche de midi, le petit valet de la ferme vient, avec lânesse
blanche, leur apporter le dîner, et de retour au Mas:
-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?
-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
aiguisaient leurs faucilles; mais ils navaient pas coupé un épi.
A lapproche des quatre heures, le petit valet de la ferme vient,
avec lânesse blanche, leur apporter le goûter, et de retour au Mas:
-- Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs?
-- Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui
aiguisaient leurs faucilles; mais ils navaient pas coupé un épi.
-- Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces fainéants qui cherchent
du travail et prient Dieu de nen point trouver. Pourtant il faut
aller voir.
Et cela dit, lavare, pas à pas, vient à son champ, se cache dans un
fossé et observe ses hommes.
Mais alors le bon Dieu fait ainsi à saint Pierre:
-- Pierre, bats du feu.
-- J'y vais, Seigneur, répond saint Pierre.
Et saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, applique à un
caillou quelques fibres darbre creux et bat du feu avec la clé.
Puis le bon Dieu fait à saint Jean:
-- Souffle, Jean!
-- Jy vais, Seigneur, répond saint Jean.
Et saint Jean souffle aussitôt les étincelles dans le blé avec sa
bouche; et dune rive à lautre un tourbillon de flamme, un gros
nuage de fumée enveloppe le champ. Bientôt la flamme tombe, la fumée
se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, coupées comme
il faut, comme il faut liées, et comme il faut aussi en gerbiers
entassées.
Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au Mas
lentement sen revient pour souper, et tout en soupant:
- Maître, dit le chef des moissonneurs, nous avons terminé le
champ... Demain pour moissonner, où voulez-vous que nous allions?
-- _Capoulié_, répondît le maître avaricieux, mes blés, dont jai
fait le tour, ne sont pas mûrs de reste. Voici votre payement; je ne
puis plus vous occuper.
Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, disent au
maître: adieu! Et chargeant leurs faucilles rengainées derrière le
dos, sen vont tranquilles en leur chemin: le bon Dieu au milieu,
saint Pierre à droite, saint Jean à gauche, et les derniers rayons du
soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin.
Le lendemain le maître de grand matin se lève et joyeusement se dit
en lui-même:
-- Nimporte! hier jai gagné ma journée en allant épier ces trois
hommes sorciers; maintenant jen sais autant queux.
Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et lautre
Pierre, il les conduit à la plus grande des emblavures de la ferme.
Sitôt arrivés au champ, le maître dit à Pierre :
-- Pierre, toi, bats du feu.
-- Maître, jy vais, répliqua Pierre.
Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique à un silex
quelques fibres darbre creux et le couteau bat du feu. Mais le
maître dit à Jean:
-- Souffle, Jean!
-- Maître, jy vais, répliqua Jean.
Et Jean avec sa bouche souffle au blé les étincelles... Aïe! aïe! aïe
! la flamme en langues, une flamme affolée, enveloppe la moisson; les
épis sallument, les chaumes pétillent, le grain se charbonne; et
penaud, lexploiteur, quand la fumée sest dissipée, ne voit, au lieu
de gerbes, que braise et poussier noir!
CHAPITRE X
A AIXEN-PROVENCE
Mlle Louise. -- Lamour dans les cyprès. -- La ville dAix. --
Lécole de droit -- Lami Mathieu vient me rejoindre. -- La
blanchisseuse de la Torse. -- La baronne idéale. -- Lanthologie _Les
Provençales_.
Cette année-là (1848), après les vendanges, mes parents, qui me
voyaient baver à la chouette ou à la lune, si lon veut, m'envoyèrent
à Aix pour étudier le droit, car ils avaient compris, les braves
gens, que mon diplôme de bachelier ès lettres nétait pas un brevet
suffisant de sagesse ni de science non plus. Mais, avant de partir
pour la cité Sextienne, une aventure marriva, sympathique et
touchante, que je veux conter ici.
Dans un Mas rapproché du nôtre était venue sétablir une famille de
la ville où il y avait des demoiselles que nous rencontrions parfois
en allant à la messe. Vers la fin de lété, ces jeunes filles, avec
leur mère, nous firent une visite; et ma mère, avenante, leur offrit
le "caillé" Car nous avions, au Mas, un beau troupeau de brebis et du
lait en abondance. Cétait ma mère elle-même qui mettait la présure
au lait, dès quon venait de le traire, et elle-même qui, quand le
lait était pris, faisait les petits fromages, ces jonchées du pays
dArles que Belaud de la Belaudière, le poète provençal de lépoque
des Valoîs, trouvait si bonnes :
_A la ville des Baux, pour un florin vaillant,
Vous avez un tablier plein de fromages
Qui fondent au gosier comme sucre fin_.
Ma mère, chaque jour, telle que les bergères chantées par Virgile,
portant sur la hanche la terrine pleine, venait dans le cellier avec
son écumoire, et là, tirant du pot à beaux flocons le caillé blanc,
elle en emplissait les formes percées de trous et rondes; et, après
les jonchées faites, elle les laissait proprement ségoutter sur du
jonc, que je me plaisais moi-même à aller couper au bord des eaux.
Et voilà que nous mangeâmes, avec ces demoiselles, une jatte de
caillé. Et lune delles, qui paraissait de mon âge, et qui, par son
visage, rappelait ces médailles quon trouve à Saint-Remy, au ravin
des Antiques, avait de grands yeux noirs, des yeux langoureux, qui
toujours me regardaient. On lappelait Louise.
Nous allâmes voir les paons, qui, dans laire, étalaient leur queue
en arc-en-ciel, les abeilles et leurs ruches alignées à labri du
vent, les agneaux qui bêlaient enfermés dans le bercail, le puits
avec sa treille portée par des piliers de pierre; enfin tout ce qui,
au Mas, pouvait les intéresser. Louise, elle, semblait marcher dans
lextase.
Quand nous fûmes au jardin, dans le temps que ma mère causait avec la
sienne et cueillait à ses soeurs quelques poires beurrées, nous nous
étions, nous deux, assis sur le parapet de notre vieux Puits à roue.
-- Il faut, soudain me fit Mlle Louise, que je vous dise ceci: ne
vous souvient-il pas, monsieur, dune petite robe, une robe de
mousseline, que votre mère vous porta, quand vous étiez en pension à
Saint-Michel-de-Frigolet?
-- Mais oui, pour jouer un rôle dans les _Enfants dÉdouard_.
-- Eh bien! cette robe, monsieur, cétait ma robe.
-- Mais ne vous la-t-on pas rendue? répondis-je comme un sot.
-- Eh! si, dit-elle, un peu confuse... Je vous ai parlé de cela, moi,
comme dautre chose.
Et sa mère lappela.
-- Louise!
La jouvencelle me tendit sa main glacée; et, comme il se faisait
tard, elles partirent pour leur Mas.
Huit jours après, vers le coucher du soleil, voici encore à notre
seuil Louise, cette fois accompagnée seulement dune amie.
-- Bonsoir, fit-elle. Nous venions vous acheter quelques livres de
ces poires beurrées que vous nous fites goûter, lautre jour, à votre
jardin.
-- Asseyez-vous, mesdemoiselles, ma mère leur dit.
-- Oh! non! répondit Louise, nous sommes pressées, car il va être
bientôt nuit.
Et je les accompagnai, moi tout seul cette fois, pour aller cueillir
les poires.
Lamie de Louise, qui était de Saint-Remy (on lappelait Courrade),
était une belle fille à chevelure brune, abondante, annelée sous un
ruban arlésien, que la pauvre demoiselle, si gentille quelle fût,
eut limprudence damener avec elle pour compagne.
Au jardin, arrivés à larbre, pendant que jabaissais une branche un
peu haute, Courrade, rengorgeant son corsage bombé et levant ses bras
nus, ses bras ronds, hors de ses manches, se mit à cueillir. Mais
Louise, toute pâle, lui dit :
-- Courrade, cueille, toi, et choisis les plus mûres.
Et, comme si elle voulait me dire quelque chose, sécartant avec moi,
qui étais déjà troublé (sans trop savoir par laquelle), nous allâmes
pas à pas dans un kiosque de cyprès, où était un banc de pierre. Là,
moi dans lembarras, elle me buvant des yeux, nous nous assîmes lun
près de lautre.
-- Frédéric, me dit-elle, lautre jour je vous parlais dune robe
quà lâge de onze ans je vous avais prêtée pour jouer la tragédie à
Saint-Michel-de-Frigolet... Vous avez lu, nest- ce pas, lhistoire
de Déjanire et dHercule?
-- Oui, fis-je en riant, et aussi de la tunique que la belle Déjanire
donna au pauvre Hercule et qui lui brûla le sang.
-- Ah! dit la jeune fille, aujourdhui cest bien le rebours : car
cette petite robe de mousseline blanche que vous aviez touchée, que
vous aviez vêtue..., quand je la mis encore, je vous aimai à partir
de là... Et ne men veuillez pas de cet aveu, qui doit vous paraître
étrange, qui doit vous paraître fou! Ah! ne men veuillez pas,
continua-t-elle en pleurant, car ce feu divin, ce feu qui me vient de
la robe fatale, ce feu, ô Frédéric, qui me consume depuis lors, je
lavais jusquà présent, depuis sept années peut-être, tenu caché
dans mon coeur!
Moi, couvrant de baisers sa petite main fiévreuse, je voulus aussitôt
répondre en lembrassant. Mais, doucement, elle me repoussa.
-- Non, dit-elle, Frédéric, nous ne pouvons savoir si le poème, dont
jai fait le premier chant, aura jamais une suite... Je vous laisse.
Pensez à ce que je vous ai dit, et, comme je suis de celles qui ne se
dédisent pas, quelle que soit la réponse, vous avez en moi une âme
qui sest donnée pour toujours.
Elle se leva et, courant vers Courrade sa compagne :
-- Viens vite, lui dit-elle, allons peser et payer les poires.
Et nous rentrâmes. Elles réglèrent, sen allèrent; et moi, le coeur
houleux, enchanté et troublé de cette apparition de vierges -- dont
je trouvais chacune séduisante à sa façon, - longtemps sous les
derniers rayons du jour failli; longtemps entre les arbres, je
regardai là-bas senvoler les tourterelles.
Mais, tout émoustillé, tout heureux que je fusse, bientôt, en me
sondant, je me vis dans limbroglio. Le _Pervigilium Veneris_ a beau
dire:
_Quil aime demain, celui qui naima jamais:
Et celui qui aima, quil aime encore demain_,
lamour ne se commande pas. Cette vaillante jeune fille, armée
seulement de sa grâce et de sa virginité, pouvait bien, dans sa
passion, croire remporter la victoire; elle pouvait, charmante
quelle était, et charmée elle-même par son long rêve damour,
croire, conformément au vers de Dante,
_Amor cha null' amato amor perdona_,
quun jeune homme, isolé comme moi dans un Mas, à la fleur de lâge,
devait tressaillir demblée à son premier roucoulement. Mais lamour
étant le don et labandon de tout notre être, nest-il pas vrai que
lâme qui se sent poursuivie pour être capturée fait comme loiseau
qui fuit lappelant? Nest-il pas vrai, aussi, que le nageur, au
moment de plonger dans un gouffre deau profonde, a toujours une
passe dinstinctive appréhension?
Toujours est-il que, devant la chaîne de fleurs, devant les roses
embaumées qui sépanouissaient pour moi, jallais avec réserve;
tandis que vers lautre, vers la confidente qui, toute à son devoir
damie dévouée, semblait éviter mon abord, mon regard, je me sentais
porté involontairement. Car, à cet âge, sil faut tout dire, je
métais formé une idée, et de l'amante et de lamour, toute
particulière. Oui, je métais imaginé que, tôt ou tard, au pays
dArles je rencontrerais, quelque part, une superbe campagnarde,
portant comme une reine le costume arlésien, galopant sur sa cavale,
un trident à la main, dans les _ferrades_ de la Crau, et qui,
longtemps priée par mes chansons damour, se serait, un beau jour,
laissé conduire à notre Mas, pour y régner comme ma mère
sur un peuple de pâtres, de _gardians_, de laboureurs et de
_magnanarelles_. Il semblait que, déjà, je rêvais de ma Mireille; et
la vision de ce type de beauté plantureuse qui, déjà, couvait en moi,
sans quil me fût possible ni permis de lavouer, portait grand
préjudice à la pauvre Louise, un peu trop demoiselle au compte de ma
rêverie.
Et alors, entre elle et moi, sengagea une correspondance ou, plutôt,
un échange damour et damitié qui dura plus de trois ans (tout le
temps que je fus à Aix): moi, galamment, abondant vers son faible,
pour la sevrer, peu à peu, si je pouvais; elle, de plus en plus
endolorie et ferme, me jetant de lettre en lettre ses adieux
désespérés... De ces lettres, voici la dernière que je reçus. Je la
reproduis telle quelle :
"Je nai aimé quune fois, et je mourrai, je le jure, avec le nom de
Frédéric gravé seul dans mon coeur. Que de nuits blanches jai
passées en songeant à mon mauvais sort! Mais, hier, en lisant tes
consolations vaines, je me fis tant de violence pour retenir mes
pleurs que le coeur me défaillit. Le médecin dit que javais la
fièvre, que cétait de lagitation nerveuse, qu'il me fallait le
repos.
"-- La fièvre! mécriai-je; ah! que ce fût la bonne!
"Et, déjà, je me sentais heureuse de mourir pour aller tattendre
là-bas où ta lettre me donne rendez-vous... Mais écoute, Frédéric,
puisquil en est ainsi, lorsquon te dira, et va, ce nest pas pour
longtemps, lorsquon tannoncera que jaurai quitté la terre,
donne-moi, je ten prie, une larme et un regret. Il y a deux ans, je
te fis une promesse : cétait de demander tous les jours à Dieu quil
te rendit heureux, parfaitement heureux... Eh bien ! je ny ai jamais
manqué, et j'y serai fidèle, jusquà mon dernier soupir. Mais toi, ô
Frédéric, je te le demande en grâce: lorsquen te promenant tu verras
des feuilles jaunes rouler sur ton passage, pense un peu à ma vie,
flétrie par les larmes, séchée par la douleur; et si tu vois un
ruisseau qui murmure doucement, écoute sa plainte: il te dira comme
je taimais; et si quelque oisillon t'effleure de son aile, prête
loreille à son gazouillis, et il te dira, pauvrette! que je suis
toujours avec toi... O Frédéric!
je ten prie, noublie jamais Louise!"
Voilà ladieu suprême que, scellé de son sang, menvoya la jeune
vierge -- avec une médaille de la Vierge Marie, quelle avait
couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de velours
cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec ses cheveux
châtains, mes initiales au milieu dun rameau de lierre.
_Je me ferai la touffe de lierre,
Je tembrasserai_.
Pauvre et chère Louise! A quelque temps de là, elle prit le voile de
nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore tout ému, au bout
dun si long temps, par la mélancolie de cet amour étiolé, défleuri
avant lheure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir de pitié et je
loffre à tes mânes errant peut-être autour de moi!