-- Le grand Charles a raison, ce doit être des notaires puisqu’ils

remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Maître Ferrut, je

m’en souviens maintenant, cette maison s’était vendue, dans ma

jeunesse, au tribunal; elle venait d’un héritage où l’on avait

plaidé, vingt ans peut-être, à Tarascon; et tant grattèrent les

notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se mangea...

Parbleu, ces gens doivent brûler comme des chaufferettes; et rien

d’étonnant qu’ils reviennent fureter dans les actes et les écrits

qu’ils ont passés.

-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L’on n’entendait plus

que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n’en dormaient

plus et, lorsqu’ils en parlaient, en avaient la chair de poule.

-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit

flegmatiquement M. Jérôme le moulinier de soie.

Feu mon oncle Jérôme avait servi dans les Dragons où il fut

brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fièrement au haut du

nez, la glorieuse balafre d’un beau coup de bancal qu’un hussard

allemand, à la bataille d’Austerlitz, ne lui donna pas pour rire.

Acculé près d’un mur, il s’était défendu seul contre vingt cavaliers

qui le sabraient, jusqu’à ce qu’il tombât, la face coupée en deux par

un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept sous

par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu’il prisait.

Il était, cet oncle Jérôme, le plus fameux chasseur à la pipée que

j’aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, le négoce

: quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. Sa

pincette dans une main, portant sur les épaules la grande cage de

verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu’il traversait des

chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait jamais

sans avoir attrapé trois ou quatre douzaines de culs-blancs ronds de

graisse, dont il se régalait avec M. Chabert, ancien chirurgien de

l’armée d’Espagne, qui avait vu Madrid avec le roi Joseph. On

débouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, ils buvaient

à la santé des Espagnoles et des Hongroises.

Mais bref, M. Jérôme chargea ses pistolets et, tranquille comme quand

il allait à la pipée, il vint, à la nuit close, se blottir dans la

maison du pauvre Claudillon. Muni d’une lanterne sourde, qu’il

recouvrit de son manteau, il s’étendit là sur deux chaises, attendant

que les "notaires" remuassent leurs papiers.

Tout à coup, frou-frou! cra-cra! voilà les papiers qui se froissent,

et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s’enfuient là-haut sous

la soupente.

Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup d’autres, il y

avait, pour recouvrir l’escalier, une soupente.

M. Jérôme monta sur une chaise, et sur le plancher du réduit trouva

tout bonnement des feuilles de vigne sèches.

Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, rentré

ses raisins et les avait étendus sur les ais de la soupente, en un

lit de feuilles de vigne. Lorsqu’il fut mort, les rats mangèrent les

raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, venaient

fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu’il pouvait y

avoir encore.

Mon oncle enleva les feuilles et s’en revint coucher. Le lendemain

matin, lorsqu’il alla sur la place :

-- Eh bien! monsieur Jérôme, lui dirent les paysans, vous avez l’air

quelque peu pâle! les notaires sont revenus?

M. Jérôme répondit :

-- Vos notaires, c’était un couple de rats qui remuaient des feuilles

au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne sèches.

Un immense éclat de rire prit les bons Maillanais; et, depuis ce

jour-là, les gens de mon village n’ont plus cru aux revenants.

CHAPITRE IX

LA RÉPUBLIQUE DE 1848

La vieille Riquelle. -- Mon père nous raconte l’ancienne Révolution.

-- La déesse Raison. -- Le père du banquier Millaud. -- Les

républicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. -- Les

remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les machines

agricoles. -- Les moissons d’autrefois. -- Les trois beaux

moissonneurs.

Cet hiver-là, les gens étant unis, tranquilles et contents, car les

récoltes ne se vendaient pas trop mal et l’on ne parlait plus, grâce

à Dieu, de politique, il s’était organisé, dans notre pays de

Maillane, en manière d’amusement, des représentations de tragédies et

de comédies; et je l’ai déjà dit, avec toute l’ardeur de mes dix-sept

ans, j’y jouais mon petit rôle. Mais sur ces entrefaites, vers la fin

de février, adieu la paix bénie! éclata la Révolution de 1848.

A l’entrée du village, dans une maisonnette de pisé, dont une treille

ombrageait la porte, demeurait à cette époque une bonne vieille femme

qu’on appelait Riquelle. Habillée à la mode des Arlésiennes

d’autrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la tête et

sur cette coiffe un chapeau à larges bords, plat et en feutre noir.

De plus, un bandeau de gaze, espèce de voilette blonde attachée sous

le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille et

de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soignée et diserte en

paroles, on voyait qu’elle avait dû être jadis une élégante.

Lorsque à sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, je venais à

l’école, je passais tous les jours devant la maison de Riquelle; et

la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc de

pierre, m’appelait et me disait :

-- N’avez-vous point, à votre Mas, des pommes rouges?

-- Je ne sais pas, lui répondais-je.

-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m’en quelqu’une.

Et j’oubliais toujours de faire la commission, et toujours dame

Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien qu’à

la fin je dis à mon père :

-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui porter

des _pommes rouges_.

-- La sacrée vieille masque! me grommela mon père, lorsqu’elle t’en

parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mûres, ni à présent, ni

de longtemps."

Et ensuite quand la vieille me réclama ses pommes rouges :

-- Mon père, lui criai-je, m’a dit qu’elles n’étaient pas mûres, ni à

présent, ni de longtemps.

Et Riquelle, à partir de là, ne me parla plus de ses pommes.

Mais le lendemain du jour où l’on connut dans nos campagnes les

journées de février et la proclamation de la République, à Paris, en

venant au village pour savoir les nouvelles, la première personne que

je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son seuil,

requinquée, animée, avec une topaze qui scintillait à son doigt, elle

me dit :

-- Les pommes rouges sont donc mûres cette fois! on dit qu’on va

planter les arbres de la liberté? Nous allons en manger, mignon, de

ces bonnes pommes du paradis terrestre...

O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! Frédéric, mon

enfant, fais-toi républicain!

-- Mais lui dis-je, Rîquelle, la belle bague que vous avez!

-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu’elle est belle, cette bague !

Tiens, je ne l’avais plus mise depuis que Bonaparte était parti pour

l'île d’Elbe... C’est un ami que nous avions, un ami de la famille,

qui me l’avait donnée, dans le temps (ah! quel temps) où nous

dansions la Carmagnole...

Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la vieille

dans sa maison rentra en crevant de rire.

Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les nouvelles

de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de la

vieille Riquelle, mon père gravement prit la parole et dit :

-- La République, je l’ai vue une fois. Il est à souhaiter que

celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l’autre. On tua Louis

XVI et la reine son épouse : et de belles princesses, des prêtres,

des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit mourir en

France, qui sait combien? Les autres rois, coalisés, nous déclarèrent

la guerre. Pour défendre la République, il y eut la réquisition et la

levée en masse. Tout partit : les boiteux, les mal conformés, les

borgnes, allèrent au dépôt faire de la charpie. Je me souviens du

passage des bandes d’Allobroges qui descendaient vers Toulon: "Qui

vive? -- "Allobroge!" L’un d’eux saisit mon frère, qui n’avait que

douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie _Vive la

République_! lui fit-il, ou tu es mort!" Le pauvre enfant cria, mais

son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons prêtres,

tous ceux qui étaient suspects, furent obligés d’émigrer pour

échapper à la guillotine; l’abbé Riousset déguisé en berger, gagna le

Piémont avec les troupeaux de M. de Lubières. Nous autres, nous

sauvâmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien à ferme.

C’était le capiscol de Saint-Marthe à Tarascon. Trois mois nous le

gardâmes caché dans un caveau que nous avions creusé sous les

futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou les

gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions au

bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la huche (en

vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mère faisait frire à

la poêle une grosse omelette au lard. Une fois qu’ils avaient mangé

et bu leur soûl, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de faire

leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches de

laurier pour fêter les victoires des armées républicaines. Les

pigeonniers furent démolis, on pilla les châteaux, on brisa les

croix, on fondit les cloches. Dans les églises on éleva des montagnes

de terre, où l’on planta des pins, des genévriers, des chênes nains.

Dans la nôtre, à Maillane, était tenu le club; et si vous négligiez

d’aller aux réunions civiques, vous étiez dénoncés, notés comme

suspects. Le curé, qui était un poltron et un pleutre, dit un jour du

haut de la chaire (je m'en souviens, car j’y étais) : "Citoyens,

jusqu’à présent, tout ce que nous vous contions, ce n’était que

mensonges." Il fit frémir d’indignation; et s’ils n’avaient pas eu

peur, les gens, les uns des autres, on l’aurait lapidé. C’est le même

qui dit une autre fois, à la fin de son prône : "Je vous avertis, mes

frères, que si vous aviez connaissance de quelque émigré caché, vous

êtes nus en conscience, et sous cas de péché mortel, de venir le

dénoncer tout de suite à la commune." Enfin, on avait aboli les,

fêtes et les dimanches, et chaque dixième jour, qu’on appelait le

_décadi_, on adorait en grande pompe la déesse RAISON. Or, savez-vous

qui était la déesse à Maillane?

-- Non, répondîmes-nous.

-- C’était la vieille Riquelle.

-- Est-ce possible! criâmes-nous.

-- Riquelle, poursuivit mon vénérable père, était la fille du

cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le maire

de Maillane.

Oh! la garce! A cette époque, elle avait dix-huit ans peut-être, et

fraîche et belle fille, des plus jolies du pays. Nous étions de la

même jeunesse; son père mêmement m’avait fait des souliers, des

souliers en museau de tanche, que je portai à l’armée lorsque je

m’engageai... Eh bien! si je vous disais que je l’ai vue, Riquelle,

habillée en déesse, la cuisse demi-nue, un sein décolleté, le bonnet

rouge sur la tête, et assise en ce costume sur l’autel de l’église!

A la table, en soupant, vers la fin de février de 1848, voilà ce que

racontait maître François, mon père.

Maintenant vous allez voir.

Quand je publiai _Mireille_ environ onze ans après, me trouvant à

Paris, je fus invité par le banquier Millaud, celui qui fonda _le

Petit Journal_, à un des grands dîners que l’aimable Mécène offrait,

chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en renom.

Nous étions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive superbe,

avait d’un côté Méry et moi de l’autre, ce me semble. Sur la fin du

repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et coiffé

d’une calotte, du haut bout de la table me cria en provençal :

-- Monsieur Mistral, vous êtes de Maillane?

-- C’est le père, me dit-on, du banquier qui nous reçoit.

Et, la table étant trop longue pour pouvoir converser, je me levai et

vins causer avec le bon vieillard.

-- Vous êtes de Maillane? reprit-il.

-- Oui, répondis-je.

-- Connaissez-vous la fille du nommé Jacques Riquel, qui a été jadis

maire de votre commune?

-- Si je la connais! Riquelle la déesse? mais nous sommes bons amis.

-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions à Maillane, pour

vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, des

mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...

-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, monsieur

Millaud, qui lui auriez fait cadeau d’une bague de topaze?

-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en branlant

la tête et notant émoustillé, vous a parlé de cela? Ah! mon brave

monsieur, qui nous a vus et qui nous voit...

A ce moment, le banquier Millaud, qui s’était levé de table, vint,

ainsi qu’il faisait après tous ses repas, s’incliner devant son père

qui, lui imposant les mains à la façon des patriarches, lui donna sa

bénédiction.

Pour en revenir à moi, en dépit des récits entendus dans ma famille,

cette irruption de liberté, de nouveauté qui crève les digues lorsque

arrive une révolution, m’avait, il faut bien le dire, trouvé tout

flambant neuf et prêt à suivre l’élan. Aux premières proclamations

signées et illustrées du nom de Lamartine, mon lyrisme bondit en un

chant incandescent que les petits journaux d’Arles et d’Avignon

donnèrent :

_Réveillez-vous, enfants de la Gironde,

Et tressaillez dans vos sépulcres froids :

La liberté va rajeunir le monde...

Guerre éternelle entre nous et les rois!_

Un enthousiasme fou m’avait enivré soudain pour ces idées libérales,

humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon républicanisme,

tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me traitèrent de

"peau retournée" faisait la félicité des républicains du lieu qui,

étant le petit nombre, étaient fiers et ravis de me voir avec eux

chanter la

_Marseillaise_.

Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plupart des démagogues

populaires qu’à la Révolution on nommait "les braillards" tous les

vieux préjugés, rancunes et rengaines de l’ancienne République

s’étaient, de père en fils, transmis comme un levain.

Une fois, que j’essayais de leur faire comprendre les rêves généreux

de la République nouvelle, sans cacher mon horreur pour les crimes

qui firent, au temps de la première, périr tant d’innocents :

-- Innocents, me cria d’une voix de tonnerre le vieux Pantès, mais

vous ignorez donc que les aristocrates avaient juré, les monstres, de

jouer aux boules avec les têtes des patriotes?

Et, me voyant sourire, le vieux Brulé me dit :

-- Connaissez-vous l’histoire du château de Tarascon?

-- Quelle histoire? répondis-je.

-- L’histoire de la fois où le représentant Cadroy vint donner

l’impulsion aux contre-révolutionnaires... Écoutez-la et vous saurez

le motif de ce refrain que les Blancs, de temps à autre, nous

chantent sur la moustache :

_De bric ou de broc

Ils feront le saut

De la fenêtre

De Tarascon,

Dedans le Rhône:

Nous n’en voulons plus

De ces gueux-là,

De Ces gueux

De sans-culottes_

Vous savez, ou vous ignorez, qu’à la chute de Robespierre, les

modérés tombèrent sur les bons patriotes et en remplirent les

prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus comme

des vers, au sommet du château, et de là, ils les forçaient, à coups

de baïonnettes, de sauter dans le Rhône par la fenêtre qui s’y

trouve. C’est alors qu’un nommé Liautard, de Graveson, qui est encore

en vie, étant resté le dernier pour faire le plongeon, profita d’un

moment où on l’avait laissé seul, dépouilla sa chemise, qu’il jeta

avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de cheminée, de

sorte que les brigands, lorsqu’ils revinrent de là-haut et qu’ils

comptèrent les chemises, crurent avoir tout noyé, et vidèrent les

lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du château; puis par

une corde qu’il avait faite avec les vêtements des autres, ils

descendit aussi bas qu’il put, puis plongea dans le Rhône, qu’il

traversa à la nage, et s’en vint à Beaucaire frapper chez un ami qui

lui donna l’hospitalité.

-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme rageur

qui sans cesse cognait sur le casaquin des prêtres), le pauvre

Balarin qui pêchait à la ligne en 1815 là-bas dans la

Font-Mourguette, et qu’ils assassinèrent parce qu’il ne voulait pas

crier : "Vive le roi!"

-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, vers

la même époque, fut abattu d’un coup de fusil tiré à travers la

porte!

-- Et Trestaillon! avançait l’un.

-- Et le Pointu! ajoutait l’autre.

Telles étaient les invectives qui, d’un côté comme de l’autre, avec

la république étaient revenues sur l’eau. Et, ici comme ailleurs,

cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les Rouges

commencèrent de porter la ceinture et la cravate rouge, et les Blancs

les portèrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des bouquets de

thym, emblème de la Montagne; les seconds arborèrent les fleurs de

lis royales. Les républicains plantaient des arbres de la liberté; la

nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent les

bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, ces

Provençaux de même race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient,

banquetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles qui

n’aboutissaient à rien, se seraient mangé le foie.

Par suite, les jeunes gens, c’est-à-dire tous ceux de la même

conscription, nous nous séparâmes en deux partis; et chaque fois,

hélas! que le dimanche au soir, après avoir bu un coup, on

s’entre-croisait à la farandole, pour rien on en venait aux mains.

Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont coutume de faire le

tour des fermes pour quêter des oeufs, du petit salé, et ramasser de

quoi manger quelques omelettes. Ils font ces tournées-là en dansant

la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant

d’ordinaire des couplets comme ceux-ci :

_Mettez la main, dame, au clayon:

De chaque main un petit fromage !

Mettez la main dans le saloir,

Donnez un morceau de jarret!

Mettez la main au panier d’oeufs,

Donnez-en trois ou six ou neuf_

Mais nous, cette année-là, en faisant la quête aux oeufs, comme des

niais que nous étions, nous ne chantions que la politique. Les Blancs

disaient:

_Si Henri V venait demain,

Oh! que de fétes, oh! que de fétes;

_Si Henri V venait demain,

Oh! que de fétes nous ferions_.

Et les Rouges répondaient :

_Henri V est aux îles

Qui pèle de l’osier,

Pour en coiffer les filles

Amies du vert et blanc_.

Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, mangé l’omelette au

lard et vidé nombre de bouteilles, nous sortîmes du cabaret, comme on

le fait dans les villages, en manches de chemise avec la serviette au

cou; et au son du tambour, les falots à la main, nous dansâmes la

Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :

_La fleur du thym, ô mes amis,

Va embaumer notre pays:

Plantons le thym, plantons le thym,

Républicains, il reprendra!

Faisons, faisons la farandole

Et la montagne fleurira_.

Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous criâmes : "Vive Marianne!" en

faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fîmes grand tapage.

Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce jour-là,

mon père qui m’attendait, sérieux, solennel, comme aux grandes

circonstances, me dit :

-- Viens par ici, Frédéric, j’ai à te parler.

Je me songeai : Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous y voici, aux bouillons

de la lessive!

Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, -- le suivant sans

souffler mot, -- il me mena vers un fossé qui était à environ cent

pas de la ferme, et m’ayant fait asseoir auprès de lui sur le talus,

il commença :

-- Que m’a-t-on dit? qu’hier, tu as fait bande avec ces polissons qui

braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que vous

fîtes flotter vos ceintures rouges en l’air! Ah! mon fils tu es

jeune! C’est avec cette danse et c’est avec ces cris que les

révolutionnaires fêtaient l’échafaud. Non content d’avoir fait mettre

sur les journaux une chanson où tu méprises les rois... Mais que

t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?

A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris pour

répondre et mon père continuant:

-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu’il avait

présidé la fameuse Convention, mais aussi sage que savant, ne la

voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour qu’il causait

avec Pélissier le jeune, qui était son neveu (nous étions voisins de

mas et mon père, maître Antoine, se trouvait avec eux), un jour,

dis-je, qu’il causait avec son neveu Pélissier, conventionnel aussi,

et que celui-ci se vantait d’avoir voté la mort : "Tu es jeune,

Pélissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et quelque jour

tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes celles de

son roi!" Ce qui ne fut que trop vérifié, hélas! que trop vérifié par

vingt années de rude guerre.

-- Mais, répondis-je, cette République-ci ne veut pas faire de mal;

on vient d’abolir la mort en matière politique. Au gouvernement

provisoire figurent les premiers de France, l’astronome Arago, le

grand poète Lamartine, et les prêtres bénissent les arbres de la

liberté... D’ailleurs, mon père, si vous me permettez de vous le

demander, n’est-il pas vrai qu’avant 1789 les seigneurs opprimaient

un peu trop les manants?

-- Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas qu’il y eut des abus,

de gros abus... Je vais t’en citer un exemple : Un jour, je n’avais

pas plus de quatorze ans, peut-être, je venais de Saint-Remy,

conduisant une charretée de paille roulée en trousses, et, par le

mistral qui soufflait, je n’entendais pas la voix d’un monsieur dans

sa voiture qui venait derrière moi et qui criait paraît-il, pour me

faire garer. Ce personnage, qui était, ma foi, un prêtre noble (on

l’appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, sitôt

vis-à-vis de moi, il me cingla un coup de fouet à travers le visage,

qui me met tout en sang. Il y avait, tout près de là, quelques

paysans qui bêchaient : leur indignation fut telle que, mon ami de

Dieu, malgré que la noblesse fût alors sacrée pour tous, à coups de

mottes, ils l’assaillirent, tant qu’il fut à leur portée. Ah! je ne

dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et la

Révolution, à ses premiers débuts, nous avait assez séduits...

Seulement, peu à peu, les choses se gâtèrent et, comme toujours, les

bons payèrent pour les méchants.

Cela suffit pour vous montrer l’effet produit sur moi, et dans nos

villages par les événements de 1848. Dès l’abord, on aurait dit que

le chemin était uni. Pour les représenter, dans l’Assemblée

Nationale, les Provençaux, pleins de sagesse, avaient parmi les bons

envoyé les meilleurs : des hommes comme Berryer, Lamartine,

Lamennais, Béranger, Lacordaire, Garnier-Pagès, Marie et un portefaix

poète qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les sectaires

endiablés, bientôt empoisonnèrent tout. Les Journées de Juin avec

leurs tueries, leurs massacres, épouvantèrent la nation. Les modérés

se refroidirent, les enragés s’envenimèrent; et sur mes jeunes rêves

de république platonique une brume se répandit. Heureusement qu’une

éclaircie versait, à cette époque, ses rayons autour de moi. C’était

le libre espace de la grande nature, c’était l’ordre, la paix de la

vie rustique; c’était, comme disaient les poètes de Rome, le triomphe

de Cérès au moment de la moisson.

Aujourd’hui que les machines ont envahi l’agriculture, le travail de

la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa noble

allure d’art sacré. Maintenant, les

moissons venues, vous voyez des espèces d’araignées monstrueuses, des

crabes gigantesques appelés “moissonneuses" qui agitent leurs griffes

au travers de la plaine, qui scient les épis avec des coutelas, qui

lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons tombées,

d’autres monstres à vapeur, des sortes de tarasques, les "batteuses"

nous arrivent, qui dans leurs trémies engloutissent les gerbes, en

froissent les épis, en hachent la paille, en criblent le grain. Tout

cela à 1'américaine, tristement, hâtivement, sans allégresse ni

chansons, autour d’un fourneau de houille embrasée, au milieu de la

poussière, de la fumée horrible, avec l’appréhension, si l’on ne

prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. C’est

le Progrès, la herse terriblement fatale, contre laquelle il n’y a

rien à faire ni à dire : fruit amer de la science, de l’arbre de la

science du bien comme du mal.

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral · 第 8 / 19 段