remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Maître Ferrut, je
men souviens maintenant, cette maison sétait vendue, dans ma
jeunesse, au tribunal; elle venait dun héritage où lon avait
plaidé, vingt ans peut-être, à Tarascon; et tant grattèrent les
notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se mangea...
Parbleu, ces gens doivent brûler comme des chaufferettes; et rien
détonnant quils reviennent fureter dans les actes et les écrits
quils ont passés.
-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! Lon nentendait plus
que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais nen dormaient
plus et, lorsquils en parlaient, en avaient la chair de poule.
-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit
flegmatiquement M. Jérôme le moulinier de soie.
Feu mon oncle Jérôme avait servi dans les Dragons où il fut
brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fièrement au haut du
nez, la glorieuse balafre dun beau coup de bancal quun hussard
allemand, à la bataille dAusterlitz, ne lui donna pas pour rire.
Acculé près dun mur, il sétait défendu seul contre vingt cavaliers
qui le sabraient, jusquà ce quil tombât, la face coupée en deux par
un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept sous
par jour, dont il avait tout juste pour le tabac quil prisait.
Il était, cet oncle Jérôme, le plus fameux chasseur à la pipée que
jaie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, le négoce
: quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. Sa
pincette dans une main, portant sur les épaules la grande cage de
verdure sous laquelle il se cachait, lorsquil traversait des
chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait jamais
sans avoir attrapé trois ou quatre douzaines de culs-blancs ronds de
graisse, dont il se régalait avec M. Chabert, ancien chirurgien de
larmée dEspagne, qui avait vu Madrid avec le roi Joseph. On
débouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, ils buvaient
à la santé des Espagnoles et des Hongroises.
Mais bref, M. Jérôme chargea ses pistolets et, tranquille comme quand
il allait à la pipée, il vint, à la nuit close, se blottir dans la
maison du pauvre Claudillon. Muni dune lanterne sourde, quil
recouvrit de son manteau, il sétendit là sur deux chaises, attendant
que les "notaires" remuassent leurs papiers.
Tout à coup, frou-frou! cra-cra! voilà les papiers qui se froissent,
et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui senfuient là-haut sous
la soupente.
Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup dautres, il y
avait, pour recouvrir lescalier, une soupente.
M. Jérôme monta sur une chaise, et sur le plancher du réduit trouva
tout bonnement des feuilles de vigne sèches.
Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, rentré
ses raisins et les avait étendus sur les ais de la soupente, en un
lit de feuilles de vigne. Lorsquil fut mort, les rats mangèrent les
raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, venaient
fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains quil pouvait y
avoir encore.
Mon oncle enleva les feuilles et sen revint coucher. Le lendemain
matin, lorsquil alla sur la place :
-- Eh bien! monsieur Jérôme, lui dirent les paysans, vous avez lair
quelque peu pâle! les notaires sont revenus?
M. Jérôme répondit :
-- Vos notaires, cétait un couple de rats qui remuaient des feuilles
au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne sèches.
Un immense éclat de rire prit les bons Maillanais; et, depuis ce
jour-là, les gens de mon village nont plus cru aux revenants.
CHAPITRE IX
LA RÉPUBLIQUE DE 1848
La vieille Riquelle. -- Mon père nous raconte lancienne Révolution.
-- La déesse Raison. -- Le père du banquier Millaud. -- Les
républicains de Provence. -- Le Thym. -- Le carnaval. -- Les
remontrances paternelles. -- M. Durand-Maillane. -- Les machines
agricoles. -- Les moissons dautrefois. -- Les trois beaux
moissonneurs.
Cet hiver-là, les gens étant unis, tranquilles et contents, car les
récoltes ne se vendaient pas trop mal et lon ne parlait plus, grâce
à Dieu, de politique, il sétait organisé, dans notre pays de
Maillane, en manière damusement, des représentations de tragédies et
de comédies; et je lai déjà dit, avec toute lardeur de mes dix-sept
ans, jy jouais mon petit rôle. Mais sur ces entrefaites, vers la fin
de février, adieu la paix bénie! éclata la Révolution de 1848.
A lentrée du village, dans une maisonnette de pisé, dont une treille
ombrageait la porte, demeurait à cette époque une bonne vieille femme
quon appelait Riquelle. Habillée à la mode des Arlésiennes
dautrefois, elle portait une grande coiffe aplatie sur la tête et
sur cette coiffe un chapeau à larges bords, plat et en feutre noir.
De plus, un bandeau de gaze, espèce de voilette blonde attachée sous
le menton, lui encadrait les joues. Elle vivait de sa quenouille et
de ses quelques coins de terre. Mais proprette, soignée et diserte en
paroles, on voyait quelle avait dû être jadis une élégante.
Lorsque à sept ou huit ans, avec mon sachet sur le dos, je venais à
lécole, je passais tous les jours devant la maison de Riquelle; et
la vieille qui filait, assise vers sa porte, sur son petit banc de
pierre, mappelait et me disait :
-- Navez-vous point, à votre Mas, des pommes rouges?
-- Je ne sais pas, lui répondais-je.
-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-men quelquune.
Et joubliais toujours de faire la commission, et toujours dame
Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien quà
la fin je dis à mon père :
-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui porter
des _pommes rouges_.
-- La sacrée vieille masque! me grommela mon père, lorsquelle ten
parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mûres, ni à présent, ni
de longtemps."
Et ensuite quand la vieille me réclama ses pommes rouges :
-- Mon père, lui criai-je, ma dit quelles nétaient pas mûres, ni à
présent, ni de longtemps.
Et Riquelle, à partir de là, ne me parla plus de ses pommes.
Mais le lendemain du jour où lon connut dans nos campagnes les
journées de février et la proclamation de la République, à Paris, en
venant au village pour savoir les nouvelles, la première personne que
je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son seuil,
requinquée, animée, avec une topaze qui scintillait à son doigt, elle
me dit :
-- Les pommes rouges sont donc mûres cette fois! on dit quon va
planter les arbres de la liberté? Nous allons en manger, mignon, de
ces bonnes pommes du paradis terrestre...
O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! Frédéric, mon
enfant, fais-toi républicain!
-- Mais lui dis-je, Rîquelle, la belle bague que vous avez!
-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, quelle est belle, cette bague !
Tiens, je ne lavais plus mise depuis que Bonaparte était parti pour
l'île dElbe... Cest un ami que nous avions, un ami de la famille,
qui me lavait donnée, dans le temps (ah! quel temps) où nous
dansions la Carmagnole...
Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la vieille
dans sa maison rentra en crevant de rire.
Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les nouvelles
de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de la
vieille Riquelle, mon père gravement prit la parole et dit :
-- La République, je lai vue une fois. Il est à souhaiter que
celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme lautre. On tua Louis
XVI et la reine son épouse : et de belles princesses, des prêtres,
des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit mourir en
France, qui sait combien? Les autres rois, coalisés, nous déclarèrent
la guerre. Pour défendre la République, il y eut la réquisition et la
levée en masse. Tout partit : les boiteux, les mal conformés, les
borgnes, allèrent au dépôt faire de la charpie. Je me souviens du
passage des bandes dAllobroges qui descendaient vers Toulon: "Qui
vive? -- "Allobroge!" Lun deux saisit mon frère, qui navait que
douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie _Vive la
République_! lui fit-il, ou tu es mort!" Le pauvre enfant cria, mais
son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons prêtres,
tous ceux qui étaient suspects, furent obligés démigrer pour
échapper à la guillotine; labbé Riousset déguisé en berger, gagna le
Piémont avec les troupeaux de M. de Lubières. Nous autres, nous
sauvâmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien à ferme.
Cétait le capiscol de Saint-Marthe à Tarascon. Trois mois nous le
gardâmes caché dans un caveau que nous avions creusé sous les
futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou les
gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions au
bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la huche (en
vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mère faisait frire à
la poêle une grosse omelette au lard. Une fois quils avaient mangé
et bu leur soûl, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de faire
leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches de
laurier pour fêter les victoires des armées républicaines. Les
pigeonniers furent démolis, on pilla les châteaux, on brisa les
croix, on fondit les cloches. Dans les églises on éleva des montagnes
de terre, où lon planta des pins, des genévriers, des chênes nains.
Dans la nôtre, à Maillane, était tenu le club; et si vous négligiez
daller aux réunions civiques, vous étiez dénoncés, notés comme
suspects. Le curé, qui était un poltron et un pleutre, dit un jour du
haut de la chaire (je m'en souviens, car jy étais) : "Citoyens,
jusquà présent, tout ce que nous vous contions, ce nétait que
mensonges." Il fit frémir dindignation; et sils navaient pas eu
peur, les gens, les uns des autres, on laurait lapidé. Cest le même
qui dit une autre fois, à la fin de son prône : "Je vous avertis, mes
frères, que si vous aviez connaissance de quelque émigré caché, vous
êtes nus en conscience, et sous cas de péché mortel, de venir le
dénoncer tout de suite à la commune." Enfin, on avait aboli les,
fêtes et les dimanches, et chaque dixième jour, quon appelait le
_décadi_, on adorait en grande pompe la déesse RAISON. Or, savez-vous
qui était la déesse à Maillane?
-- Non, répondîmes-nous.
-- Cétait la vieille Riquelle.
-- Est-ce possible! criâmes-nous.
-- Riquelle, poursuivit mon vénérable père, était la fille du
cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le maire
de Maillane.
Oh! la garce! A cette époque, elle avait dix-huit ans peut-être, et
fraîche et belle fille, des plus jolies du pays. Nous étions de la
même jeunesse; son père mêmement mavait fait des souliers, des
souliers en museau de tanche, que je portai à larmée lorsque je
mengageai... Eh bien! si je vous disais que je lai vue, Riquelle,
habillée en déesse, la cuisse demi-nue, un sein décolleté, le bonnet
rouge sur la tête, et assise en ce costume sur lautel de léglise!
A la table, en soupant, vers la fin de février de 1848, voilà ce que
racontait maître François, mon père.
Maintenant vous allez voir.
Quand je publiai _Mireille_ environ onze ans après, me trouvant à
Paris, je fus invité par le banquier Millaud, celui qui fonda _le
Petit Journal_, à un des grands dîners que laimable Mécène offrait,
chaque semaine, aux artistes, savants et gens de lettres en renom.
Nous étions une cinquantaine; et Mme Millaud, une juive superbe,
avait dun côté Méry et moi de lautre, ce me semble. Sur la fin du
repas, un vieillard mis simplement, avec une longue veste, et coiffé
dune calotte, du haut bout de la table me cria en provençal :
-- Monsieur Mistral, vous êtes de Maillane?
-- Cest le père, me dit-on, du banquier qui nous reçoit.
Et, la table étant trop longue pour pouvoir converser, je me levai et
vins causer avec le bon vieillard.
-- Vous êtes de Maillane? reprit-il.
-- Oui, répondis-je.
-- Connaissez-vous la fille du nommé Jacques Riquel, qui a été jadis
maire de votre commune?
-- Si je la connais! Riquelle la déesse? mais nous sommes bons amis.
-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions à Maillane, pour
vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, des
mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...
-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, monsieur
Millaud, qui lui auriez fait cadeau dune bague de topaze?
-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en branlant
la tête et notant émoustillé, vous a parlé de cela? Ah! mon brave
monsieur, qui nous a vus et qui nous voit...
A ce moment, le banquier Millaud, qui sétait levé de table, vint,
ainsi quil faisait après tous ses repas, sincliner devant son père
qui, lui imposant les mains à la façon des patriarches, lui donna sa
bénédiction.
Pour en revenir à moi, en dépit des récits entendus dans ma famille,
cette irruption de liberté, de nouveauté qui crève les digues lorsque
arrive une révolution, mavait, il faut bien le dire, trouvé tout
flambant neuf et prêt à suivre lélan. Aux premières proclamations
signées et illustrées du nom de Lamartine, mon lyrisme bondit en un
chant incandescent que les petits journaux dArles et dAvignon
donnèrent :
_Réveillez-vous, enfants de la Gironde,
Et tressaillez dans vos sépulcres froids :
La liberté va rajeunir le monde...
Guerre éternelle entre nous et les rois!_
Un enthousiasme fou mavait enivré soudain pour ces idées libérales,
humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon républicanisme,
tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me traitèrent de
"peau retournée" faisait la félicité des républicains du lieu qui,
étant le petit nombre, étaient fiers et ravis de me voir avec eux
chanter la
_Marseillaise_.
Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plupart des démagogues
populaires quà la Révolution on nommait "les braillards" tous les
vieux préjugés, rancunes et rengaines de lancienne République
sétaient, de père en fils, transmis comme un levain.
Une fois, que jessayais de leur faire comprendre les rêves généreux
de la République nouvelle, sans cacher mon horreur pour les crimes
qui firent, au temps de la première, périr tant dinnocents :
-- Innocents, me cria dune voix de tonnerre le vieux Pantès, mais
vous ignorez donc que les aristocrates avaient juré, les monstres, de
jouer aux boules avec les têtes des patriotes?
Et, me voyant sourire, le vieux Brulé me dit :
-- Connaissez-vous lhistoire du château de Tarascon?
-- Quelle histoire? répondis-je.
-- Lhistoire de la fois où le représentant Cadroy vint donner
limpulsion aux contre-révolutionnaires... Écoutez-la et vous saurez
le motif de ce refrain que les Blancs, de temps à autre, nous
chantent sur la moustache :
_De bric ou de broc
Ils feront le saut
De la fenêtre
De Tarascon,
Dedans le Rhône:
Nous nen voulons plus
De ces gueux-là,
De Ces gueux
De sans-culottes_
Vous savez, ou vous ignorez, quà la chute de Robespierre, les
modérés tombèrent sur les bons patriotes et en remplirent les
prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus comme
des vers, au sommet du château, et de là, ils les forçaient, à coups
de baïonnettes, de sauter dans le Rhône par la fenêtre qui sy
trouve. Cest alors quun nommé Liautard, de Graveson, qui est encore
en vie, étant resté le dernier pour faire le plongeon, profita dun
moment où on lavait laissé seul, dépouilla sa chemise, quil jeta
avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de cheminée, de
sorte que les brigands, lorsquils revinrent de là-haut et quils
comptèrent les chemises, crurent avoir tout noyé, et vidèrent les
lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du château; puis par
une corde quil avait faite avec les vêtements des autres, ils
descendit aussi bas quil put, puis plongea dans le Rhône, quil
traversa à la nage, et sen vint à Beaucaire frapper chez un ami qui
lui donna lhospitalité.
-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme rageur
qui sans cesse cognait sur le casaquin des prêtres), le pauvre
Balarin qui pêchait à la ligne en 1815 là-bas dans la
Font-Mourguette, et quils assassinèrent parce quil ne voulait pas
crier : "Vive le roi!"
-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, vers
la même époque, fut abattu dun coup de fusil tiré à travers la
porte!
-- Et Trestaillon! avançait lun.
-- Et le Pointu! ajoutait lautre.
Telles étaient les invectives qui, dun côté comme de lautre, avec
la république étaient revenues sur leau. Et, ici comme ailleurs,
cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les Rouges
commencèrent de porter la ceinture et la cravate rouge, et les Blancs
les portèrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des bouquets de
thym, emblème de la Montagne; les seconds arborèrent les fleurs de
lis royales. Les républicains plantaient des arbres de la liberté; la
nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent les
bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, ces
Provençaux de même race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient,
banquetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles qui
naboutissaient à rien, se seraient mangé le foie.
Par suite, les jeunes gens, cest-à-dire tous ceux de la même
conscription, nous nous séparâmes en deux partis; et chaque fois,
hélas! que le dimanche au soir, après avoir bu un coup, on
sentre-croisait à la farandole, pour rien on en venait aux mains.
Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont coutume de faire le
tour des fermes pour quêter des oeufs, du petit salé, et ramasser de
quoi manger quelques omelettes. Ils font ces tournées-là en dansant
la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant
dordinaire des couplets comme ceux-ci :
_Mettez la main, dame, au clayon:
De chaque main un petit fromage !
Mettez la main dans le saloir,
Donnez un morceau de jarret!
Mettez la main au panier doeufs,
Donnez-en trois ou six ou neuf_
Mais nous, cette année-là, en faisant la quête aux oeufs, comme des
niais que nous étions, nous ne chantions que la politique. Les Blancs
disaient:
_Si Henri V venait demain,
Oh! que de fétes, oh! que de fétes;
_Si Henri V venait demain,
Oh! que de fétes nous ferions_.
Et les Rouges répondaient :
_Henri V est aux îles
Qui pèle de losier,
Pour en coiffer les filles
Amies du vert et blanc_.
Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, mangé lomelette au
lard et vidé nombre de bouteilles, nous sortîmes du cabaret, comme on
le fait dans les villages, en manches de chemise avec la serviette au
cou; et au son du tambour, les falots à la main, nous dansâmes la
Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :
_La fleur du thym, ô mes amis,
Va embaumer notre pays:
Plantons le thym, plantons le thym,
Républicains, il reprendra!
Faisons, faisons la farandole
Et la montagne fleurira_.
Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous criâmes : "Vive Marianne!" en
faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fîmes grand tapage.
Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce jour-là,
mon père qui mattendait, sérieux, solennel, comme aux grandes
circonstances, me dit :
-- Viens par ici, Frédéric, jai à te parler.
Je me songeai : Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous y voici, aux bouillons
de la lessive!
Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, -- le suivant sans
souffler mot, -- il me mena vers un fossé qui était à environ cent
pas de la ferme, et mayant fait asseoir auprès de lui sur le talus,
il commença :
-- Que ma-t-on dit? quhier, tu as fait bande avec ces polissons qui
braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que vous
fîtes flotter vos ceintures rouges en lair! Ah! mon fils tu es
jeune! Cest avec cette danse et cest avec ces cris que les
révolutionnaires fêtaient léchafaud. Non content davoir fait mettre
sur les journaux une chanson où tu méprises les rois... Mais que
t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?
A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris pour
répondre et mon père continuant:
-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisquil avait
présidé la fameuse Convention, mais aussi sage que savant, ne la
voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour quil causait
avec Pélissier le jeune, qui était son neveu (nous étions voisins de
mas et mon père, maître Antoine, se trouvait avec eux), un jour,
dis-je, quil causait avec son neveu Pélissier, conventionnel aussi,
et que celui-ci se vantait davoir voté la mort : "Tu es jeune,
Pélissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et quelque jour
tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes celles de
son roi!" Ce qui ne fut que trop vérifié, hélas! que trop vérifié par
vingt années de rude guerre.
-- Mais, répondis-je, cette République-ci ne veut pas faire de mal;
on vient dabolir la mort en matière politique. Au gouvernement
provisoire figurent les premiers de France, lastronome Arago, le
grand poète Lamartine, et les prêtres bénissent les arbres de la
liberté... Dailleurs, mon père, si vous me permettez de vous le
demander, nest-il pas vrai quavant 1789 les seigneurs opprimaient
un peu trop les manants?
-- Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas quil y eut des abus,
de gros abus... Je vais ten citer un exemple : Un jour, je navais
pas plus de quatorze ans, peut-être, je venais de Saint-Remy,
conduisant une charretée de paille roulée en trousses, et, par le
mistral qui soufflait, je nentendais pas la voix dun monsieur dans
sa voiture qui venait derrière moi et qui criait paraît-il, pour me
faire garer. Ce personnage, qui était, ma foi, un prêtre noble (on
lappelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, sitôt
vis-à-vis de moi, il me cingla un coup de fouet à travers le visage,
qui me met tout en sang. Il y avait, tout près de là, quelques
paysans qui bêchaient : leur indignation fut telle que, mon ami de
Dieu, malgré que la noblesse fût alors sacrée pour tous, à coups de
mottes, ils lassaillirent, tant quil fut à leur portée. Ah! je ne
dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et la
Révolution, à ses premiers débuts, nous avait assez séduits...
Seulement, peu à peu, les choses se gâtèrent et, comme toujours, les
bons payèrent pour les méchants.
Cela suffit pour vous montrer leffet produit sur moi, et dans nos
villages par les événements de 1848. Dès labord, on aurait dit que
le chemin était uni. Pour les représenter, dans lAssemblée
Nationale, les Provençaux, pleins de sagesse, avaient parmi les bons
envoyé les meilleurs : des hommes comme Berryer, Lamartine,
Lamennais, Béranger, Lacordaire, Garnier-Pagès, Marie et un portefaix
poète qui avait nom Astouin. Mais les perturbateurs, les sectaires
endiablés, bientôt empoisonnèrent tout. Les Journées de Juin avec
leurs tueries, leurs massacres, épouvantèrent la nation. Les modérés
se refroidirent, les enragés senvenimèrent; et sur mes jeunes rêves
de république platonique une brume se répandit. Heureusement quune
éclaircie versait, à cette époque, ses rayons autour de moi. Cétait
le libre espace de la grande nature, cétait lordre, la paix de la
vie rustique; cétait, comme disaient les poètes de Rome, le triomphe
de Cérès au moment de la moisson.
Aujourdhui que les machines ont envahi lagriculture, le travail de
la terre va perdant, de plus en plus, son coloris idyllique, sa noble
allure dart sacré. Maintenant, les
moissons venues, vous voyez des espèces daraignées monstrueuses, des
crabes gigantesques appelés moissonneuses" qui agitent leurs griffes
au travers de la plaine, qui scient les épis avec des coutelas, qui
lient les javelles avec des fils de fer; puis, les moissons tombées,
dautres monstres à vapeur, des sortes de tarasques, les "batteuses"
nous arrivent, qui dans leurs trémies engloutissent les gerbes, en
froissent les épis, en hachent la paille, en criblent le grain. Tout
cela à 1'américaine, tristement, hâtivement, sans allégresse ni
chansons, autour dun fourneau de houille embrasée, au milieu de la
poussière, de la fumée horrible, avec lappréhension, si lon ne
prend pas garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. Cest
le Progrès, la herse terriblement fatale, contre laquelle il ny a
rien à faire ni à dire : fruit amer de la science, de larbre de la
science du bien comme du mal.