"Que c’est beau! nous criait-il, que c’est beau! quels hommes!

Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, Saint-Just,

Boissy-d’Anglas! nous sommes des vermisseaux aujourd’hui, nom de

Dieu, à côté des géants de la Convention nationale!"

-- "Quelque chose de beau, tes géants conventionnels!" lui répondait

Roumanille, quand parfois il se trouvait là, -- "des coupeurs de

têtes! des traîneurs de crucifix! des monstres dénaturés, qui se

mangeaient les uns les autres et que, lorsqu’il les voulut, Bonaparte

acheta comme pourceaux en foire!"

Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, jusqu’à ce que le

bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les réconcilier.

Bref, un jour poussant l’autre, ce fut dans ce milieu bonasse et

familier qu’au mois d’août de l’année 1847 je terminai mes études.

Roumanille, pour accroître ses petits émoluments était entré comme

prote à l’imprimerie Seguin; et, grâce à cet emploi, il imprimait là,

à peu de frais, son premier recueil de vers, les _Pâquerettes_, dont

il nous régalait délicieusement, lorsqu’il en voyait les épreuves; et

gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu’on élargit et met au

vert, je m’en revins à notre Mas.

CHAPITRE VIII

COMMENT JE PASSAI BACHELIER

Le voyage de Nîmes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les jardiniers. -- Le

Remontrant. -- L’explication du baccalauréat. -- Le retour aux

champs. -- Les camarades du village. -- Les veillées. -- Les notaires

de Mailiane. -- L’oncle Jérôme.

-- Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu achevé?

-- J’ai achevé, répondis-je; seulement... il faudra que j’aille à

Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne me laisse

pas sans quelque appréhension.

-- Marche, marche : nous autres, quand nous étions soldats, au siège

de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de plus mauvais.

Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, où, en ce temps, se

faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises repassées,

avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à carreaux, piqué de

quatre épingles, bien proprement. Mon père me donna, dans un petit

sachet de toile, cent cinquante francs d’écus, en me disant :

-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas les

gaspiller.

Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit paquet sous le

bras, le chapeau sur l’oreille, un bâton de vigne à la main.

Quand j’arrivai à Nîmes je rencontrai un gros d’écoliers des environs

qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils étaient, pour la

plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et belles

dames, avec les poches pleines

de recommandations : l’un avait une lettre pour le recteur, un autre

pour l’inspecteur, un autre pour le préfet, celui-là pour le

grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le talon,

avec un petit air de dire : "Nous sommes sûrs de notre affaire."

Moi, petit campagnard, je n’étais pas plus gros qu’un pois, car je ne

connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, était

de dire à part quelque prière à saint Baudile, qui est le patron de

Nîmes (j’avais, étant enfant, porté son cordon votif), pour qu’il mît

dans le coeur des examinateurs un peu de bonté pour moi.

On nous enferma à l’Hôtel de Ville, dans une grande salle nue, et là

un vieux professeur nous dicta, d’un ton nasillard, une version

latine, après quoi, humant une prise, il nous dit :

-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en français la dictée

que je vous ai faite... Maintenant, débrouillez- vous.

Et, dare-dare pleins d’ardeur, nous nous mîmes à l’oeuvre; à coups de

dictionnaire, le grimoire latin fut épluché; puis à l’heure sonnante,

notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et nous

ouvrit la porte en disant :

-- A demain!

Ce fut la première épreuve.

Messieurs les écoliers s’éparpillèrent par la ville et je me trouvai

seul, avec mon petit paquet et mon bâton de vigne en main, sur le

pavé de Nîmes, à bayer autour des Arènes et de la Maison-Carrée.

"Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger", et je me mis en

quête d’une auberge pas trop chère, mais néanmoins sortable; et,

comme j’avais le temps, je fis dix fois peut-être, en guignant les

enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les hôtels, avec leurs

larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l’air de me

toiser, et les salamalecs et façons du grand monde, tout cela me

tenait en crainte.

Comme je passais au faubourg, j’aperçus une enseigne avec cette

inscription : _Au Petit Saint-Jean_.

Ce _Petit Saint-Jean_ me remplit d’aise. Il me sembla soudain être en

pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui paraît

de chez nous. Saint Jean amène la moisson, nous avons les feux de

Saint-Jean, il y a l’herbe de Saint-Jean, les pommes de Saint-Jean...

Et j’entrai au _Petit Saint-Jean_... J’avais deviné juste.

Dans la cour de l’auberge, il y avait des charrettes bâchées, des

camions dételés et des groupes de Provençales qui babillaient et

riaient. Je me glissai dans la salle et m’assis à table.

La salle était déjà pleine, et la grande table aussi, rien que des

jardiniers : maraîchers de Saint-Rémy, de Château-Renard, de

Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au marché une

fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du jardinage.

-- O Bénézet, combien as-tu vendu tes aubergines?

-- Mon cher, je n’ai pas réussi : il y en avait abondance : j’ai dû

les laisser à vil prix.

-- Et la graine de porreau, qu’en dit-on?

-- Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits de guerre et l’on

m’a assuré qu’on en faisait de la poudre.

-- Et les haricots "quarantains"?

-- Ils ont claqué.

-- Et les oignons?

-- Enlevés sur place.

-- Et les courges?

-- Il faudra les donner aux cochons.

-- Et les melons, les carottes, les céleris, les pommes de terre?

Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur le

jardinage.

Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.

Lorsqu’ils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait :

-- Et vous, jeune homme, s’il n’y a pas indiscrétion, êtes-vous dans

le jardinage? Vous n’en avez pas l’air.

-- Moi, non... je suis venu à Nîmes, répondis-je timide- ment, pour

passer bachelier.

-- Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Comment a-t-il dit ça?

-- Eh! oui, hasarda l’un d’eux, je crois qu’il a dit "batelier" : il

doit être venu, oui, c’est cela, pour passer le bac!... Pourtant il

n’y a pas de Rhône à Nîmes!

-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu pas que

c’est un conscrit, qui vient passer à la "batterie"?

Je me mis à rire, et, prenant la parole, j’expliquai de mon mieux ce

que c’était qu’un _bachelier_.

-- Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, que nos maîtres nous

ont appris... tout : le français, le latin, le grec, l’histoire, la

rhétorique, les mathématiques, la physique, la chimie, l’astronomie,

la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous imaginer,

alors on nous envoie à Nîmes, où des messieurs très savants nous font

subir un examen...

-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au catéchisme, et

qu’on nous demandait : _Êtes-vous chrétien_?

-- C’est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes sortes de

mystères qu’il y a dans les livres; et, si nous répondons bien, ils

nous nomment bacheliers, grâce à quoi nous pouvons être notaires,

médecins, avocats, contrôleurs, juges, sous-préfets, tout ce que nous

voudrez.

-- Et si vous répondez mal?

-- Ils nous renvoient au " banc des ânes"... On a fait aujourd’hui,

parmi nous, le premier triage ; mais c’est demain matin que nous

passerons à l’étamine.

-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, nous voudrions bien

y être, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au trou... Et

que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?

-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes les

batailles qui se sont livrées dans le monde depuis que les hommes se

battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, les

batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, des

Espagnols, des Français, des Anglais, des Polonais et des Hongrois...

Non seulement les batailles, mais encore les noms des généraux qui

commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs ministres,

de tous leurs enfants et même de leurs bâtards!

-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel intérêt y a-t-il à vous

faire rappeler tout ce qui s’est passé du temps et depuis le temps

que saint Joseph était garçon? Il ne semble pas possible que des

hommes pareils s’occupent de telles vétilles! On voit bien là qu’ils

n’ont pas autre chose à faire. S’il leur fallait, comme nous, aller

tous les matins retourner la terre à la bêche, je ne crois pas qu’ils

s’amusassent à parler des Sarrasins ou des bâtards du roi Hérode...

Mais allons, continuez...

-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de toutes

les nations, de toutes les contrées, de toutes les montagnes et de

toutes les rivières... et, à propos des rivières, il faut dire d’où

elles sortent et où elles vont se jeter.

-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier de

Château-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc vous demander

d’où sourd la Fontaine de Vaucluse? En voilà une d’eau! On conte

qu’elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me suis

laissé dire qu’un berger dans le gouffre d’où elle sort de terre,

laissa tomber son bâton, et qu’on le retrouva à sept bonnes lieues de

là, dans une source de Saint Rémy... Est-ce vrai ou non?

-- Tout ça peut-être... Ensuite, il nous faut savoir les noms de

toutes les mers qu’il y a sous la "chape du soleil".

-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le Remontrant.

Savez-vous comment il se fait que la mer soit salée?

-- Parce qu’elle contient du sulfate de magnésie, du chlorure...

-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui était du Martigue, --

m’assura que ça venait des bâtiments chargés de sel qui y ont fait

naufrage depuis tant et tant d’années!

-- Si ça vous plaît, à moi aussi... On nous demande comment se forme

la rosée, la pluie, la gelée blanche, l’orage, le tonnerre...

-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour la

pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont la

chercher à la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai qu’elle est ronde

comme un panier?

-- Cela dépend, lui répliquai-je. On nous demande aussi l’origine du

vent, et ce qu’il fait de chemin à l’heure, à la minute, à la

seconde...

-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous devez donc

savoir, jeune homme, d’où sort le mistral? J’ai toujours entendu dire

qu’il sortait d’un rocher troué et que, si on bouchait le trou, il ne

soufflerait jamais plus, le sacré mangeur de fange! C’en serait une,

celle-là, d’invention!

-- Le gouvernement s’y oppose, dit un Barbentanais; si n’était le

mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui nous

tiendrait? Nous serions trop riches.

Je repris:

-- On nous interroge sur le règne animal, sur les oiseaux, sur les

poissons, jusque sur les dragons.

-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains levées, et la

Tarasque? n’en parlent-ils pas, les livres? Certains prétendent que

ce n’est qu’une fable; pourtant j’ai vu sa tanière, moi, à Tarascon,

derrière le Château, le long du Rhône. On sait d’ailleurs

parfaitement qu’elle est enterrée sous la Croix-Couverte.

Et je repris pour en finir:

-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et la

distance des étoiles, combien de milliers de lieues séparent la terre

du soleil.

-- Celle-là ne passe pas, cria le Palamard de Noves, qui est-ce qui

va là-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc pas que les

savants se moquent de nous : qu’ils voudraient nous faire accroire

que les pigeonneaux tètent? Une jolie science que de vouloir compter

les lieues du soleil à la lune : qu’est-ce que cela peut bien nous

faire? Ah! si vous me parliez de connaître la lune pour semer le

céleri, ou bien d’ôter les poux des fèves ou de guérir le mal des

porcs, je vous dirais : voilà une science, mais tout ce que nous

conte ce garçon, c’est des fariboles.

-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce jeune

dégourdi en a plus oublié peut-être que tout ce que tu peux savoir...

C’est égal, mes amis, il faut une fameuse tête pour pouvoir y serrer

tout ce qu’il nous a dit!

-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez comme il

est pâlot! On voit bien que la lecture, allez, ça ne fait pas du

bien. S’il avait passé son temps à la queue de la charrue, il aurait

assurément plus de couleur que ça... Puis, à quoi sert d’en savoir

tant?

-- Moi, fit alors le Rond, je n’ai été, en fait d’école, qu’à celle

de M. Bêta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie que s’il

m’avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent millième part de ce

qu’on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, voyez-vous,

prendre la mailloche et les coins et me taper sur la caboche.

Inutile! les coins se seraient épointés.

-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous ce qu’il

faut faire? Quand nous allons à quelque fête, où l’on fait courir les

taureaux, soit qu’il y ait de belles luttes il nous arrive souvent de

rester un jour de plus pour voir qui enlèvera le prix ou la

cocarde... Nous sommes à Nîmes : voilà un gars de Maillane qui,

demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce soir,

messieurs, couchons à Nîmes et demain nous saurons au moins si notre

Maillanais a passé bachelier.

-- Ça va! dirent les autres, de toutes les façons la journée est

perdue : allons, il faut voir la fin.

Le lendemain matin, le coeur passablement ému, je retournai a l’Hôtel

de Ville avec tous les candidats qui devaient se présenter. Mais déjà

pas mal d’entre eux n’étaient pas si fiers que la veille. Dans une

grande salle devant une grande table chargée d’écritoires, de papiers

et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, cinq

professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus exprès de

Montpellier avec le chaperon bordé d’hermine sur l’épaule et la toque

sur la tête. C’était la Faculté des Lettres, et voyez le hasard : un

d’eux était M. Saint-René Taillandier, qui devait quelques ans après

devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue provençale.

Mais à cette époque, nous ne nous connaissions pas et l’illustre

professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard qui

bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons amis.

Je jouai de bonheur : je fus reçu, et je m’en allai par la ville,

comme porté par les anges. Mais, comme il faisait chaud, je me

rappelle que j’avais soif; et, en passant devant les cafés, avec ma

houssine en l’air, je pantelais de voir, blanchissante dans les

verres, la bonne bière écumeuse. Mais j'étais si craintif et si

novice dans la vie, que je n’avais jamais mis les pieds dans un café,

et je n’osais pas y entrer!

Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de Nîmes, flambant,

resplendissant, si bien que tous me regardaient et que d’aucuns,

même, disaient :

-- Celui-là est bachelier!

Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m’abreuvais à son eau

fraîche et le roi de Paris n’était pas mon cousin.

Mais le plus beau, ensuite, fut au _Petit Saint-Jean_. Nos braves

jardiniers m’attendaient impatients, et me voyant venir, rayonnant à

fondre les brumes, ils s’écrièrent :

-- Il a passé!

Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et en

veux-tu des embrassades et des poignées de main! On eût dit que la

manne venait de leur tomber.

Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la parole.

Ses yeux étaient humides et il dit :

-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur avez fait

voir, à ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort pas que des

fourmis, il en sort aussi des hommes.

Allons, petites, en avant et un tour de farandole.

Et nous nous prîmes par les mains et, dans la cour du _Petit

Saint-Jean_, un bon moment nous farandolâmes. Puis on s’en fut dîner,

nous mangeâmes une brandade, on but et on chanta jusqu’à l’heure du

départ.

Il y a de cela cinquante-huit ans passés. Toutes les fois que je vais

à Nîmes et que je vois de loin l’enseigne du _Petit Saint-Jean_, ce

moment de ma jeunesse reparaît à mes yeux dans toute sa clarté -- et

je pense avec plaisir à ces braves gens qui, pour la première fois,

me firent connaître la bonhomie du peuple et la popularité.

Enfin me voilà libre dans mon Mas paternel et dans ma belle plaine de

froment et de fruits, à la vue pacifique de mes Alpiles bleues, avec

leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, si

connus, si familiers, le Rocher-Troué, le Monceau-de-Blé, le

Mamelon-Bâti, la Grosse-Femme! me voilà libre de revoir, quand venait

le dimanche, ces compagnons de mon jeune âge si regrettés, si

enviés, quand j’étais dans la geôle. Avec quel plaisir, quels

enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, après vêpres,

nous nous contions ce qui nous était arrivé, depuis qu’on ne s’était

vu : Raphel à la course des hommes avait remporté le prix; Noël avait

enlevé la cocarde à un taureau; Gion, à la

charrette qu’on fait courir à la Saint-Eloi avait mis la plus belle

des mules de Maillane; Tanin s’était loué pour le mois de semailles

au grand Mas Merlata et Paulet avait riboté, pendant trois jours et

trois nuits, à la foire de Beaucaire.

Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour mieux

dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur première

communion. Quelques-uns même avaient l’entrée, c’est-à-dire, le droit

d’aller, le dimanche au soir faire un brin de veillée à la maison de

leur belle.

Moi qu’avaient dépaysé mes sept années d’école, j’étais hélas! le

seul à garder les manteaux, et, quand nous rencontrions les volées de

fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, je

remarquai qu’avec moi elles n’étaient pas à l’aise comme avec les

camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des choses,

faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j’étais pour elles devenu

un "monsieur" et si à l’une d’elles j’avais conté fleurette, elle

n’eût à coup sûr pas voulu croire à mes paroles.

De plus, ces gars, élevés dans un cercle d’idées toutes primaires,

avaient des admirations toujours renouvelées pour des choses qui moi

ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui avait

décuplé ou rendu douze pour un, un haquet dont les roues battaient

ferme sur l’essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette bien

chargée, ou un fumier

bien empilé.

Et alors je me rabattais, l’hiver, sur les veillées où j’eus

l’occasion ainsi d’écouter nos derniers conteurs : entre autres le

Bramaire, un ancien grenadier de l’armée d’Italie, qui mangeait

toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que ces

bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble l’entendre,

lorsqu’il voulait réveiller les auditeurs qui sommeillaient :

_-- Cric! -- Crac!

-- De la m... dans ton sac,

Du butin dans le mien!_

un souvenir de la caserne ou du temps où, en campagne, on était campé

sous la tente.

Un autre qui en savait, des sornettes, à ne plus finir, c’était le

vieux Dévot auquel je suis heureux de payer ici ma dette car, si

simple qu’elle fût, je lui dois la donnée de mon poème de _Nerto_. Et

à propos de ces veillées, nous allons en toucher un mot. Aujourd’hui

dans nos villages, les paysans, après souper, vont au café faire leur

partie de billard, de manille ou d’un jeu de cartes quelconque, et,

des veillées anciennes, c’est à peine s’il en reste une espèce de

semblant chez quelques artisans qui travaillent à la lampe, tels que

les menuisiers ou bien les cordonniers.

Mais en ce temps, la mode de ces réunions joyeuses était loin d’être

perdue : et elles se tenaient en général dans les étables ou dans les

bergeries, parce que là avec le bétail, on se trouvait plus

chaudement. L’usage était que chaque veilleur ou habitué de la

veillée fournît la chandelle à son tour, et il fallait que la

chandelle durât deux soirées, de sorte que, quand les assistants la

voyaient à moitié usée, ils se levaient et allaient au lit.

Seulement pour que la chandelle s’usât moins rapidement, on mettait

sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la posait

debout sur le fond d’une portoire ou d’un cuvier renversé, et les

femmes qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car les mères

apportaient les berceaux à la veillée) avec leurs hommes et leurs

enfants s’asseyaient tout autour, sur la litière ou sur des billots.

Lorsqu’il n’y avait pas de sièges, les fileuses, une devant l’autre,

la quenouille au côté (quenouille de roseau renflée et coiffée de

chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin d’éclairer

leur fil, et l’on y disait des contes, interrompus souvent par un

ébrouement des bestiaux, un bêlement ou un braiment. Parmi ces contes

de veillée, celui que je vais vous dire se répétait fréquemment,

parce qu’un de mes oncles, le bon M. Jérôme, y avait joué un rôle et

que c’était un conte vrai.

Vers 1820 ou 25, peu importe la date, à Maillane mourut un certain

Claudillon; et comme il n’avait pas d’enfants, sa maison resta close

pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire à la fin vint

l’habiter et les fenêtres se rouvrirent.

Mais, quelques jours après, il courut dans Maillane une rumeur

étrange : la maison de Claudillon était hantée. Le nouvel habitant et

sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : un

bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. Dès

qu’on allumait la lampe, on n’entendait plus rien; et dès qu’on

l’éteignait, recommençait de plus belle le froissement mystérieux.

Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans tous

les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le lit,

sous l’escalier, sous les planches de l’évier, ils ne virent rien qui

pût expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce bruit tous les

jours renaissait dans la nuit; à ce point vous dirai-je que ces gens

prirent peur et déménagèrent en disant aux voisins : "Y couche qui

voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la hantent." Et

ils partirent.

Les voisins assez effrayés voulurent voir aussi ce qui se passait là;

et les plus courageux, armés de fourches et de fusils, vinrent tour à

tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitôt la lampe

éteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les parchemins se

maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d’où provenait le bruit.

Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles qu’on adresse

aux revenants pour les exorciser :

-- _Si tu es bonne âme, parle-moi!

-- Si tu es mauvaise, disparais!_

Cela ne leur faisait pas plus qu’une pâtée de son aux chats, et le

bruit s’entendait toujours la même chose ; et au four, au moulin, aux

lavoirs à la veillée, on ne parlait que des revenants.

-- Si l’on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce qui revient,

en faisant prier pour elle, la pauvre âme, bien sûr, entrerait en

repos.

-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce ne peut

être que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas laissé

d’enfants, n’aura pas eu de service, et l’âme du défunt certainement

doit être en peine.

-- C’est cela, conclut-on, Claudillon doit être en peine.

Et aussitôt les femmes, entre voisines et liard à liard ramassèrent

de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le prêtre dit la

messe ; il fit pour Claudillon les prières voulues, et quelques

Maillanais de bonne volonté retournèrent voir, la nuit, s’il y avait

toujours hantise.

Hantise de plus en plus : c’était un remuement de papiers, de

parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait la

sienne : au haut de l’escalier on avait trouvé une botte, une botte

toute cirée : d’autres avaient aperçu, par le trou de l’évier, un

spectre entouré de flammes qui descendait de la cheminée ! Isabeau la

boisselière conta que le matin, en faisant la chasse aux puces, elle

trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pinçons des morts;

et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l’avait tirée par les

pieds.

Les hommes, le dimanche, près du puits de la Place, s’entretenaient

tous de la chose et disaient:

-- Claudillon, le pauvre Claudillon, était pourtant un brave homme :

il n’est pas croyable que ce soit lui.

-- Mais alors qui serait-ce?

Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde respectait,

car il les dominait tous, autant par la stature de son corps de

géant, que par l’aplomb de sa parole, dit après avoir toussé :

-- N’est-ce pas clair? Du moment qu’on remue des papiers, ce doit

être des notaires.

Tout le monde s’écria :

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral · 第 7 / 19 段