collège, avec tout le beau monde dAvignon qui lemplissait. Javais,
cette année-là, et je ne sais comment, remporté tous les prix, même
celui dexcellence. Chaque fois quon me nommait, jallais chercher,
timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la couronne
de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements, je
venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mère; et tous
considéraient dun regard curieux, dun regard étonné, cette belle
Provençale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec bonheur, mais
digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour les
conserver, _sic transit gloria mundi_, nous mettions lesdits lauriers
sur la cheminée, derrière les chaudrons.
Quoi quil se fît, pourtant, pour me détourner de mon naturel, comme
on ne fait que trop, aujourdhui plus que jamais, aux enfants du
Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et tout
m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel journal,
ces vers de Jasmin à Loïsa Puget :
_Quand dins laire
Pèr nous plaire
Sones l'aire --
_De tas nouvellos causous,
Sus la terro tout samaiso,
Tout se taiso,
Al refrin que fas souna :
Mai dun cop se derebelho
E fremis coumo la felho
Quun vent fres lai frissouna._
Et voyant que ma langue avait encore des poètes qui la mettaient en
gloire, pris dun bel enthousiasme, je fis aussitôt, pour le célèbre
perruquier, une piécette admirative qui commençait ainsi :
_Pouèto, ounour de ta maire Gascougno_.
Mais, petit criquet, je neus pas de réponse. Je sais bien que mes
vers, pauvres vers dapprenti, nen méritaient guère; cependant, --
pourquoi le nier? -- ce dédain me fut sensible; et plus tard, à mon
tour, quand jai reçu des lettres de tout pauvre venant, me rappelant
ma déconvenue, je me suis fait un devoir de les bien accueillir
toujours.
Vers lâge de quatorze ans, ce regret de mes champs et de ma langue
provençale, qui ne mavait jamais quitté, finit par me jeter dans une
nostalgie profonde.
"Combien sont plus heureux, me disais-je à part moi, comme lEnfant
Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, là-bas, qui mangent
le bon pain que ma mère leur apprête, et mes amis denfance, les
camarades de Maillane, qui vivent libres à la campagne et labourent,
et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil de
Dieu, tandis que je me chême, moi, entre quatre murs, sur des
versions et sur des thèmes!"
Et mon chagrin se mélangeait dun violent dégoût pour ce monde
factice où jétais claquemuré et dune attraction vers un vague idéal
que je voyais bleuir dans le lointain, à lhorizon. Or, voici quun
jour, en lisant, je crois, le _Magasin des Familles_, je vais tomber
sur une page où était la description de la chartreuse de Valbonne et
de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.
Nest-il pas vrai, lecteur, que je me monte la tête, et, méchappant
du pensionnat, par une belle après-midi, je pars, tout seul,
éperdument, prenant, le long du Rhône la route du Pont-Saint-Esprit,
car je savais que Vaibonne nen était pas éloigné.
"Tu iras, me dis-je, frapper à la porte du couvent; tu prieras, tu
pleureras, jusquà ce quon veuille te recevoir; puis, une fois reçu,
tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous les
arbres de la forêt, et, te plongeant dans lamour de Dieu, tu te
sanctifieras comme fit le bon saint Gent."
Ce ressouvenir de saint Gent, dont la légende me hantait, sur le coup
marrêta.
"Et ta mère, me dis-je, à laquelle, misérable, tu nas pas dit adieu,
et qui, en apprenant que tu as disparu, va être au désespoir et, par
monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, désolée
comme la mère de saint Gent.!"
Et alors, tournant bride, le coeur gros, hésitant, je gagnai vers
Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, mes
parents encore une fois; mais, à mesure que javançais vers la maison
paternelle, voilà, pauvre petit, que mes projets de cénobite et mes
fières résolutions fondaient dans lémotion de mon amour filial comme
un peloton de neige à un feu de cheminée; et lorsque, au seuil du
Mas, jarrivai sur le tard et que ma mère, étonnée de me voir tomber
là, me dit :
-- Mais pourquoi donc as-tu quitté le pensionnat avant dêtre aux
vacances?
-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma fugue, et
je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet.
-- où lon ne mange que des carottes!
Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, dans ma
geôle abhorrée, en me promettant, cependant, de men libérer bientôt,
après les vacances.
CHAPITRE VII
CHEZ M. DUPUY
Joseph Roumanille. Notre liaison. Les poètes du "Boui-Abaisso".
-- Lépuration de notre langue. -- Anselme Matbieu. Lamour sur les
toits. Les processions avignonnaises. Celle des Pénitents Blancs.
-- Le sergent Monnier. Lachèvement des études.
Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de place, ma
mère, à la rentrée de cette année scolaire, mamena chez M. Dupuy,
Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un pensionnat
à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici, pour mes goûts de
provençaliste en herbe, jeus, comme on dit, le museau dans le sac.
M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy, mort député de la Drôme,
auteur du _Petit Papillon_, un des morceaux délicats de notre
anthologie provençale moderne. Lui, le cadet Dupuy, rimait aussi en
provençal, mais ne sen vantait pas, et il avait raison.
Voici que, quelque temps après, il nous arriva de Nyons un jeune
professeur à fine barbe noire, qui était de Saint-Remy. On lappelait
Joseph Roumanille. Comme nous étions pays, -- Mailane et Saint-Remy
sont du même canton, -- et que nos parents, tous cultivateurs, se
connaissaient de, longue date, nous fûmes bientôt liés. Néanmoins,
jignorais que le Saint-Remyen soccupait, lui aussi, de poésie
provençale.
Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les vêpres, à
léglise des Carmes. Là, on nous faisait mettre derrière le
maître-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix jeunettes,
nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels Denis
Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus populaire dans les
veillées du quartier, et que nous voyions en surplis, avec son air
falot, son flegme, sa tête chauve, entonner les antiennes et les
hymnes. La rue où il demeurait porte, aujourdhui, son nom.
Or, un dimanche, pendant que lon chantait vêpres, il me vint dans
lidée de traduire en vers provençaux les _Psaumes de la Pénitence_,
et, alors, en tapinois, dans mon livre entrouvert, jécrivais à
mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version :
_Que lisop bagne ma caro,
Sarai pur : lavas-me lèu
E vendrai pu blanc encaro
Que la tafo de la nèu_.
Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient par derrière,
saisit le papier où jécrivais, le lit, puis le fait lire au prudent
M. Dupuy, -- qui fut, paraît-il, davis de ne pas me contrarier; et,
après vêpres, quand, autour des remparts dAvignon, nous allions à la
promenade, il minterpella en ces termes :
-- De cette façon, mon petit Mistral, tu tamuses à faire des vers
provençaux?
-- Oui, quelquefois, lui répondis-je.
Et Roumanille, dune voix sympathique et bien timbrée, me récita les
Deux Agneaux :
_Entendès pas lagnèu que bèlo?
Vès-lou que cour après lenfant...
Coume fan bèn tout ço que fan!
E linnoucènci, ccnnme es bello!
Et puis, le _Petit Joseph_ :
_Lou paire es ana rebrounda
E, pèr vendre lou jardinage,
La maire es anado au village,
E Jejè rèsto pèr garda.
Et puis _Paulon_, et puis le _Pauvre_, et _Madeleine et Louisette_,
une vraie éclosion de fleurs davril, de fleurs de prés, fleurs
annonciatrices du printemps félibréen qui me ravirent de plaisir et
je mécriai :
-- Voilà laube que mon âme attendait pour séveiller à la lumière!
Javais bien, jusque-là, lu à bâtons rompus un peu de provençal;
mais, ce qui mennuyait, cétait de voir notre langue, chez les
écrivains modernes (à lexception de Jasmin et du marquis de Lafare
-- que je ne connaissais pas), employée, en général, comme on eût dit
par dérision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler populaire
des Provençaux du jour, chantait, lui, dignement, sous une forme
simple et fraîche, tous les sentiments du coeur.
En conséquence, et nonobstant une différence dâge dune douzaine
dannées (Roumanille était né en 1818), lui, heureux de trouver un
confident de sa Muse tout préparé pour le comprendre, moi,
tressaillant dentrer au sanctuaire de mon rêve, nous nous donnâmes
la main, tels que des fils du même Dieu, et nous liâmes amitié sous
une étoile si heureuse que, pendant un demi-siècle, nous avons marché
ensemble pour la même oeuvre ethnique, sans que notre affection ou
notre zèle se soient ralentis jamais.
Roumanille avait donné ses premiers vers au _Boui-A baisso_, un
journal provençal que Joseph Désanat publiait à Marseule une fois par
semaine et qui, pour les trouvères de cette époque-là, fut un foyer
dexposition. Car la langue du terroir na jamais manqué douvriers;
et principalement au temps du _Boui-A baisso_ (1841-1846), il y eut
devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien fait que
maintenir lusage décrire en provençal, mérite dêtre salué.
De plus, nous devons reconnaître que des poètes populaires, tels que
le valeureux Désanat de Tarascon, tels que Bellot, Chailan, Bénédit
et Gelu, Gelu éminemment, qui ont à leur manière exprimé la
gaillardise du gros rire marseillais, nont pas été depuis, pour ces
sortes datellanes, remplacés ni dépassés. Et Camille Reybaud, un
poète de Carpentras, mais poète de noble allure, dans une grande
épître quil envoyait à Roumanille, tout en désespérant du sort du
provençal délaissé par les imbéciles qui, disait-il :
_Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux sages
pères-grands notre langue trop vile -- et nous font du français,
quils estropient à fond, -- de tous les patois le plus affreux
peut-être.
Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; lorsquil
faisait cet appel aux rédacteurs du _Boui-A baisso_:
_Quittons-nous : mais avant de nous séparer, -- frères, contre
loubli songeons de nous défendre; -- tous ensemble faisons quelque
oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique provençale; --
au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous autres,
amis, êtes dignes de renommée! -- Moi quun grain dencens étourdit
et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et qui
napporterais, pour votre monument, -- quune pincée de gravier et de
mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le sable;
-- et quand vous aurez fini votre oeuvre impérissable, -- si, des
hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, frères, vous ne
me verrez plus_.
Seulement, imbus de cette idée fausse que le parler du peuple nétait
bon quà traiter des sujets bas ou drolatiques, ces messieurs
navaient cure ni de le nettoyer, ni de le réhabiliter.
Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour écrire notre langue
sétaient à peu près perdues. Les poètes méridionaux avaient, par
insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la graphie de la langue
française. Et à ce système-là qui, nétant pas fait pour lui,
disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite ses
fantaisies orthographiques à tel point que les dialectes de lidiome
dOc, à force dêtre défigurés par lécriture, paraissaient
complètement étrangers les uns aux autres.
Roumanille, en lisant à la bibliothèque dAvignon les manuscrits de
Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre langue,
orthographiée là selon le génie national et daprès les usages de nos
vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, prendre mon
sentiment pour rendre au provençal son orthographe naturelle; et,
daccord tous les deux sur le plan de réforme, on partit hardiment de
là pour muer ou changer de peau. Nous sentions instinctivement que,
pour loeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous fallait
un outil léger, un outil frais émoulu.
Lorthographe nétait pas tout. Par esprit dimitation et par un
préjugé bourgeois qui, malheureusement, descend toujours davantage,
lon sétait accoutumé à délaisser comme "grossiers" les mots les
plus grenus du parler provençal. Par suite, les poètes précurseurs
des félibres, même ceux en renom, employaient communément, sans aucun
sens critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois francisé
qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, considéré quà tant
faire que décrire nos vers dans le langage du peuple, il fallait
mettre en lumière, il fallait faire valoir lénergie, la franchise,
la richesse dexpression qui la caractérisent, nous convînmes
décrire la langue purement et telle quon la parle dans les milieux
affranchis des influences extérieures. Cest ainsi que les Roumains,
comme nous le contait le poète Alexandri, lorsquils voulurent
relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises avaient
perdue ou corrompue, allèrent la rechercher dans les campagnes et les
montagnes chez les paysans les moins cultivés.
Enfin, pour conformer le provençal écrit à la prononciation générale
en Provence, on décida de supprimer quelques lettres finales ou
étymologiques tombées en désuétude, telles que lS du pluriel, le T
des participes, lR des infinitifs et le CH de quelques mots, tels
que _fach, dich, puech_, etc.
Mais quon naille pas croire que ces innovations, bien quelles
neussent de rapport quavec un cercle restreint des poètes "patois"
comme on disait alors, se fussent introduites dans lusage commun,
sans combat ni résistance. DAvignon à Marseille, tous ceux qui
écrivaient ou rimaillaient dans la langue, contestés dans leur
routine ou leur manière dêtre, soudain se gendarmèrent contre les
réformateurs. Une guerre de brochures et darticles venimeux, entre
les jeunes dAvignon et nos contradicteurs, dura plus de vingt ans.
A Marseille, les amateurs de trivialités, les rimeurs à barbe
blanche, les jaloux, les grognons, se réunissaient le soir dans
larrière-boutique du bouquiniste Boy pour y gémir amèrement sur la
suppression des S et aiguiser les armes contre les novateurs.
Roumanille, vaillamment et toujours sur la brèche, lançait aux
adversaires le feu grégeois que nous apprêtions, un peu lun, un peu
lautre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous avions pour
nous, outre les bonnes raisons, la foi, lenthousiasme, lentrain de
la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finîmes par rester, ainsi
que vous verrez plus tard, maîtres du champ de bataille.
...................................................
Dans la cour, une après-midi où, avec les camarades, nous jouions aux
trois sauts, entra et savança dans notre groupe un nouveau
pensionnaire aux fines jambes, le nez à lHenri IV, le chapeau sur
loreille, lair quelque peu vieillot et dans la bouche un bout de
cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa veste arrondie,
sans plus de façons que sil était des nôtres :
-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que jessaye, moi,
un peu, aux trois sauts?
Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà qui prend sa course, et
léger comme un chat, il dépasse peut-être denviron trois mains
ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter.
Nous battîmes tous des mains et lui dîmes :
-- Collègue, doù sors-tu comme cela?
-- Je sors, dit-il, de Châteauneuf, le pays du bon vin... Vous nen
avez jamais ouï parler, de Châteauneuf, de Châteauneuf-du-Pape?
-- Si, et quel est ton nom?
-- Mon nom? Anselme Mathieu.
A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses poches, et
il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de façon
courtoise, souriante et aisée, il nous offrit à tour de rôle.
Nous qui, pour la plupart, navions jamais osé fumer (sinon, comme
les enfants, quelques racines de mûrier), nous prîmes sur-le-champ en
grande considération le nouveau qui faisait si largement les choses
et qui, à ce quil montrait, devait connaître la haute vie.
Cest ainsi quavec Mathieu, le gentil auteur de la _Farandole_, nous
fîmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le racontai à
notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut tant
que, dans son roman de Jack, il a mis à lactif de son petit prince
nègre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.
Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc trois, _tres faciunt
capitulum_, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder le
Félibrige. Mais le brave Mathieu (comment sarrangeait-il?) on ne le
voyait guère quà lheure des repas ou de la récréation. Attendu
quil avait lair déjà dun petit vieux, bien quil neût pas
beaucoup plus de seize ans, et qu il était quelque peu en retard dans
ses études, il sétait fait donner une chambre sous les tuiles, sous
prétexte de pouvoir y travailler plus librement, et là, dans sa
soupente, où lon voyait, sur les murs, des images clouées et, sur
des
étagères, des figurines de Pradier, nudités en plâtre, tout le jour
il rêvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du temps,
accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer dans la rue ou bien
les passereaux apporter la becquée, dans leurs nids, à leurs petits.
Puis il disait des gaudrioles à Mariette, la chambrière, envoyait des
lorgnades à la demoiselle du maître et, lorsquil descendait nous
voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.
Mais, où il ne riait pas, cétait lorsquil nous parlait de ses
parchemins de noble.
-- Mes aïeux étaient marquis, disait-il dune voix grave, marquis de
Montredon. Lors de la Révolution, mon grand père quitta son titre ;
et, après, se trouvant ruiné, il ne voulut plus le reprendre, parce
quil ne pouvait plus le porter convenablement.
Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque chose de
romanesque, de nébuleux. Quelquefois, il disparaissait, comme les
chats lorsquils vont à Rome. Nous le hélions :
-- Mathieu!
Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut sur les toits, qui courait
dans les tuiles, pour aller à des rendez-vous quil avait, nous
racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!
Voici quau Pont-Troué, qui était notre quartier, le jour de la
Fête-Dieu, nous regardions, comme dusage, passer la procession, et
Mathieu me dit :
-- Frédéric, veux-tu que je te fasse connaître mon amante?
-- Volontiers.
-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des choristes,
ennuagées de blanc dans leurs voiles de tulle, tu remarqueras que
toutes ont une fleur épinglée au milieu de la poitrine :
_Fleur au milan
Cherche galant_.
Mais tu en verras une, blonde comme un fil dor, qui aura la fleur
sur le côté :
_Fleur au côté,
Galant trouvé._
-- Tiens, la voilà : cest elle!
-- Cest ton amie?
-- Celle-là même.
-- Mon cher, cest un soleil! Mais comment ty es-tu pris pour faire
la conquête dune si fine demoiselle?
-- Je vais, dit-il, te le conter. Cest la fille du confiseur qui est
à la Carretterie. Jy allais, de temps en temps, acheter des _boutons
de guêtre_ (pastilles à la menthe) ou des _crottes de rat_ (pâte de
réglisse); si bien quayant fini par me familiariser avec laimable
petite et métant fait connaître pour marquis de Montredon, un jour
quelle était seule derrière son comptoir, je lui dis :
"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu sensée que
moi, je vous proposerais de faire une excursion...
"-- Où?
"-- Dans la lune, répondis-je.
"La fillette éclata de rire et, moi, je continuai :
"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la terrasse
qui se trouve au haut de votre maison, à lheure que vous voudrez ou
à celle où vous pourrez; et moi, qui mets mon coeur et ma fortune à
vos pieds, je viendrai tous les jours, là, sous le ciel, vous conter
fleurette.
Et ainsi sest passée la chose... Au haut de la maison de ma belle,
il y a, comme en beaucoup dautres, une de ces plates-formes où lon
fait sécher le linge. Je nai donc, chaque jour, quà monter sur les
toits et, de gouttière en gouttière, je vais trouver ma blondine, qui
y étend ou plie sa petite lessive ; et puis là, les lèvres sur les
lèvres, la main pressant la main, toujours courtoisement, comme entre
dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.
Voilà comme notre Anselme, futur _Félibre des Baisers_, en étudiant à
laise le Bréviaire de lAmour, passa tout doucement ses classes sur
les toitures dAvignon.
A propos des processions, et avant de quitter la cité pontificale, il
faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans notre
jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en émoi.
Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et les quatre paroisses :
Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien,
rivalisaient à qui se montrerait plus belle.
Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait parcouru les rues
dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on
balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on attachait
les tentures. Les riches, à leurs balcons, étendaient leurs
tapisseries de soie brodée et damassée; les
pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leurs couvertures piquées à
petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. Au
portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les murs de
draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé, dune litière
de buis.
Ensuite sélevaient, de distance en distance, les reposoirs
monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de candélabres et de
vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur
des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des petits pâtés. La
jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, se
promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant des
roses, sous les tentes des rues quembaumait, tout le long, la fumée
des encensoirs.
Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tête, de rouge tout
vêtu, avec ses théories de vierges voilées de blanc, ses
congrégations, ses frères, ses moines, ses abbés, ses choeurs et ses
musiques, ségrenait lentement au battement des tambours, vous
entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui récitaient leur
rosaire.
Puis, dans un grand silence, agenouillés ou inclinés, tous se
prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une pluie de fleurs de
genêt blondes, lofficiant haussait le Saint-Sacrement splendide!
Mais ce qui frappait le plus, cétaient les Pénitents, qui faisaient
leurs sorties après le coucher du soleil, à la clarté des flambeaux.
Les Pénitents Blancs, entre autres, lorsque, encapuchonnés de leurs
capuces et cagoules, ils déifiaient pas à pas, comme des spectres,
par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles portatifs, les
autres des reliquaires ou des bustes barbus, dautres des
brûle-parfums, ceux-ci un oeil énorme dans un triangle, ceux-là un
grand serpent entortillé autour dun arbre, vous auriez dit la
procession indienne de Brahma.
Contemporaines de la Ligue et même du Schisme dOccident, ces
confréries, en général, avaient pour chefs et dignitaires les
premiers nobles dAvignon, et Aubanel le grand félibre, qui avait,
toute sa vie, été Pénitent Blanc zélé, fut, à sa mort, enseveli dans
son froc de confrère.
Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître détude, un ancien sergent
dAfrique appelé M. Monnier, qui aurait bien été, nous disait-il,
pénitent rouge, si une confrérie de cette couleur-là eût existé dans
Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt à sacrer, il
était, avec sa moustache et sa barbiche rêche, toujours, de pied en
cap, ciré et astiqué.
Au Collège Royal, où nous apprenions lhistoire, il nétait jamais
question de la politique du siècle. Mais le sergent Monnier,
républicain enthousiaste, sétait, à cet égard, chargé de nous
instruire. Pendant les récréations, il se promenait de long en large,
tenant en main lhistoire de la Révolution. Et senflammant à la
lecture, gesticulant, sacrant et pleurant denthousiasme :