Je me vois encore, un an, à la distribution des prix dans l’église du

collège, avec tout le beau monde d’Avignon qui l’emplissait. J’avais,

cette année-là, et je ne sais comment, remporté tous les prix, même

celui d’excellence. Chaque fois qu’on me nommait, j’allais chercher,

timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la couronne

de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements, je

venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mère; et tous

considéraient d’un regard curieux, d’un regard étonné, cette belle

Provençale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec bonheur, mais

digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour les

conserver, _sic transit gloria mundi_, nous mettions lesdits lauriers

sur la cheminée, derrière les chaudrons.

Quoi qu’il se fît, pourtant, pour me détourner de mon naturel, comme

on ne fait que trop, aujourd’hui plus que jamais, aux enfants du

Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et tout

m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel journal,

ces vers de Jasmin à Loïsa Puget :

_Quand dins l’aire

Pèr nous plaire

Sones l'aire --

_De tas nouvellos causous,

Sus la terro tout s’amaiso,

Tout se taiso,

Al refrin que fas souna :

Mai d’un cop se derebelho

E fremis coumo la felho

Qu’un vent fres lai frissouna._

Et voyant que ma langue avait encore des poètes qui la mettaient en

gloire, pris d’un bel enthousiasme, je fis aussitôt, pour le célèbre

perruquier, une piécette admirative qui commençait ainsi :

_Pouèto, ounour de ta maire Gascougno_.

Mais, petit criquet, je n’eus pas de réponse. Je sais bien que mes

vers, pauvres vers d’apprenti, n’en méritaient guère; cependant, --

pourquoi le nier? -- ce dédain me fut sensible; et plus tard, à mon

tour, quand j’ai reçu des lettres de tout pauvre venant, me rappelant

ma déconvenue, je me suis fait un devoir de les bien accueillir

toujours.

Vers l’âge de quatorze ans, ce regret de mes champs et de ma langue

provençale, qui ne m’avait jamais quitté, finit par me jeter dans une

nostalgie profonde.

"Combien sont plus heureux, me disais-je à part moi, comme l’Enfant

Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, là-bas, qui mangent

le bon pain que ma mère leur apprête, et mes amis d’enfance, les

camarades de Maillane, qui vivent libres à la campagne et labourent,

et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil de

Dieu, tandis que je me chême, moi, entre quatre murs, sur des

versions et sur des thèmes!"

Et mon chagrin se mélangeait d’un violent dégoût pour ce monde

factice où j’étais claquemuré et d’une attraction vers un vague idéal

que je voyais bleuir dans le lointain, à l’horizon. Or, voici qu’un

jour, en lisant, je crois, le _Magasin des Familles_, je vais tomber

sur une page où était la description de la chartreuse de Valbonne et

de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.

N’est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la tête, et, m’échappant

du pensionnat, par une belle après-midi, je pars, tout seul,

éperdument, prenant, le long du Rhône la route du Pont-Saint-Esprit,

car je savais que Vaibonne n’en était pas éloigné.

"Tu iras, me dis-je, frapper à la porte du couvent; tu prieras, tu

pleureras, jusqu’à ce qu’on veuille te recevoir; puis, une fois reçu,

tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous les

arbres de la forêt, et, te plongeant dans l’amour de Dieu, tu te

sanctifieras comme fit le bon saint Gent."

Ce ressouvenir de saint Gent, dont la légende me hantait, sur le coup

m’arrêta.

"Et ta mère, me dis-je, à laquelle, misérable, tu n’as pas dit adieu,

et qui, en apprenant que tu as disparu, va être au désespoir et, par

monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant, désolée

comme la mère de saint Gent.!"

Et alors, tournant bride, le coeur gros, hésitant, je gagnai vers

Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde, mes

parents encore une fois; mais, à mesure que j’avançais vers la maison

paternelle, voilà, pauvre petit, que mes projets de cénobite et mes

fières résolutions fondaient dans l’émotion de mon amour filial comme

un peloton de neige à un feu de cheminée; et lorsque, au seuil du

Mas, j’arrivai sur le tard et que ma mère, étonnée de me voir tomber

là, me dit :

-- Mais pourquoi donc as-tu quitté le pensionnat avant d’être aux

vacances?

-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma fugue, et

je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet.

-- où l’on ne mange que des carottes!

Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet, dans ma

geôle abhorrée, en me promettant, cependant, de m’en libérer bientôt,

après les vacances.

CHAPITRE VII

CHEZ M. DUPUY

Joseph Roumanille. — Notre liaison. — Les poètes du "Boui-Abaisso".

-- L’épuration de notre langue. -- Anselme Matbieu. — L’amour sur les

toits. — Les processions avignonnaises. — Celle des Pénitents Blancs.

-- Le sergent Monnier. — L’achèvement des études.

Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de place, ma

mère, à la rentrée de cette année scolaire, m’amena chez M. Dupuy,

Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un pensionnat

à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici, pour mes goûts de

provençaliste en herbe, j’eus, comme on dit, le museau dans le sac.

M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy, mort député de la Drôme,

auteur du _Petit Papillon_, un des morceaux délicats de notre

anthologie provençale moderne. Lui, le cadet Dupuy, rimait aussi en

provençal, mais ne s’en vantait pas, et il avait raison.

Voici que, quelque temps après, il nous arriva de Nyons un jeune

professeur à fine barbe noire, qui était de Saint-Remy. On l’appelait

Joseph Roumanille. Comme nous étions pays, -- Mailane et Saint-Remy

sont du même canton, -- et que nos parents, tous cultivateurs, se

connaissaient de, longue date, nous fûmes bientôt liés. Néanmoins,

j’ignorais que le Saint-Remyen s’occupait, lui aussi, de poésie

provençale.

Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les vêpres, à

l’église des Carmes. Là, on nous faisait mettre derrière le

maître-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix jeunettes,

nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels Denis

Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus populaire dans les

veillées du quartier, et que nous voyions en surplis, avec son air

falot, son flegme, sa tête chauve, entonner les antiennes et les

hymnes. La rue où il demeurait porte, aujourd’hui, son nom.

Or, un dimanche, pendant que l’on chantait vêpres, il me vint dans

l’idée de traduire en vers provençaux les _Psaumes de la Pénitence_,

et, alors, en tapinois, dans mon livre entr’ouvert, j’écrivais à

mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version :

_Que l’isop bagne ma caro,

Sarai pur : lavas-me lèu

E vendrai pu blanc encaro

Que la tafo de la nèu_.

Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient par derrière,

saisit le papier où j’écrivais, le lit, puis le fait lire au prudent

M. Dupuy, -- qui fut, paraît-il, d’avis de ne pas me contrarier; et,

après vêpres, quand, autour des remparts d’Avignon, nous allions à la

promenade, il m’interpella en ces termes :

-- De cette façon, mon petit Mistral, tu t’amuses à faire des vers

provençaux?

-- Oui, quelquefois, lui répondis-je.

Et Roumanille, d’une voix sympathique et bien timbrée, me récita les

Deux Agneaux :

_Entendès pas l’agnèu que bèlo?

Vès-lou que cour après l’enfant...

Coume fan bèn tout ço que fan!

E l’innoucènci, ccnnme es bello!

Et puis, le _Petit Joseph_ :

_Lou paire es ana rebrounda

E, pèr vendre lou jardinage,

La maire es anado au village,

E Jejè rèsto pèr garda.

Et puis _Paulon_, et puis le _Pauvre_, et _Madeleine et Louisette_,

une vraie éclosion de fleurs d’avril, de fleurs de prés, fleurs

annonciatrices du printemps félibréen qui me ravirent de plaisir et

je m’écriai :

-- Voilà l’aube que mon âme attendait pour s’éveiller à la lumière!

J’avais bien, jusque-là, lu à bâtons rompus un peu de provençal;

mais, ce qui m’ennuyait, c’était de voir notre langue, chez les

écrivains modernes (à l’exception de Jasmin et du marquis de Lafare

-- que je ne connaissais pas), employée, en général, comme on eût dit

par dérision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler populaire

des Provençaux du jour, chantait, lui, dignement, sous une forme

simple et fraîche, tous les sentiments du coeur.

En conséquence, et nonobstant une différence d’âge d’une douzaine

d’années (Roumanille était né en 1818), lui, heureux de trouver un

confident de sa Muse tout préparé pour le comprendre, moi,

tressaillant d’entrer au sanctuaire de mon rêve, nous nous donnâmes

la main, tels que des fils du même Dieu, et nous liâmes amitié sous

une étoile si heureuse que, pendant un demi-siècle, nous avons marché

ensemble pour la même oeuvre ethnique, sans que notre affection ou

notre zèle se soient ralentis jamais.

Roumanille avait donné ses premiers vers au _Boui-A baisso_, un

journal provençal que Joseph Désanat publiait à Marseule une fois par

semaine et qui, pour les trouvères de cette époque-là, fut un foyer

d’exposition. Car la langue du terroir n’a jamais manqué d’ouvriers;

et principalement au temps du _Boui-A baisso_ (1841-1846), il y eut

devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien fait que

maintenir l’usage d’écrire en provençal, mérite d’être salué.

De plus, nous devons reconnaître que des poètes populaires, tels que

le valeureux Désanat de Tarascon, tels que Bellot, Chailan, Bénédit

et Gelu, Gelu éminemment, qui ont à leur manière exprimé la

gaillardise du gros rire marseillais, n’ont pas été depuis, pour ces

sortes d’atellanes, remplacés ni dépassés. Et Camille Reybaud, un

poète de Carpentras, mais poète de noble allure, dans une grande

épître qu’il envoyait à Roumanille, tout en désespérant du sort du

provençal délaissé par les imbéciles qui, disait-il :

_Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux sages

pères-grands notre langue trop vile -- et nous font du français,

qu’ils estropient à fond, -- de tous les patois le plus affreux

peut-être.

Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; lorsqu’il

faisait cet appel aux rédacteurs du _Boui-A baisso_:

_Quittons-nous : mais avant de nous séparer, -- frères, contre

l’oubli songeons de nous défendre; -- tous ensemble faisons quelque

oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique provençale; --

au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous autres,

amis, êtes dignes de renommée! -- Moi qu’un grain d’encens étourdit

et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et qui

n’apporterais, pour votre monument, -- qu’une pincée de gravier et de

mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le sable;

-- et quand vous aurez fini votre oeuvre impérissable, -- si, des

hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, frères, vous ne

me verrez plus_.

Seulement, imbus de cette idée fausse que le parler du peuple n’était

bon qu’à traiter des sujets bas ou drolatiques, ces messieurs

n’avaient cure ni de le nettoyer, ni de le réhabiliter.

Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour écrire notre langue

s’étaient à peu près perdues. Les poètes méridionaux avaient, par

insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la graphie de la langue

française. Et à ce système-là qui, n’étant pas fait pour lui,

disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite ses

fantaisies orthographiques à tel point que les dialectes de l’idiome

d’Oc, à force d’être défigurés par l’écriture, paraissaient

complètement étrangers les uns aux autres.

Roumanille, en lisant à la bibliothèque d’Avignon les manuscrits de

Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre langue,

orthographiée là selon le génie national et d’après les usages de nos

vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, prendre mon

sentiment pour rendre au provençal son orthographe naturelle; et,

d’accord tous les deux sur le plan de réforme, on partit hardiment de

là pour muer ou changer de peau. Nous sentions instinctivement que,

pour l’oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous fallait

un outil léger, un outil frais émoulu.

L’orthographe n’était pas tout. Par esprit d’imitation et par un

préjugé bourgeois qui, malheureusement, descend toujours davantage,

l’on s’était accoutumé à délaisser comme "grossiers" les mots les

plus grenus du parler provençal. Par suite, les poètes précurseurs

des félibres, même ceux en renom, employaient communément, sans aucun

sens critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois francisé

qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, considéré qu’à tant

faire que d’écrire nos vers dans le langage du peuple, il fallait

mettre en lumière, il fallait faire valoir l’énergie, la franchise,

la richesse d’expression qui la caractérisent, nous convînmes

d’écrire la langue purement et telle qu’on la parle dans les milieux

affranchis des influences extérieures. C’est ainsi que les Roumains,

comme nous le contait le poète Alexandri, lorsqu’ils voulurent

relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises avaient

perdue ou corrompue, allèrent la rechercher dans les campagnes et les

montagnes chez les paysans les moins cultivés.

Enfin, pour conformer le provençal écrit à la prononciation générale

en Provence, on décida de supprimer quelques lettres finales ou

étymologiques tombées en désuétude, telles que l’S du pluriel, le T

des participes, l’R des infinitifs et le CH de quelques mots, tels

que _fach, dich, puech_, etc.

Mais qu’on n’aille pas croire que ces innovations, bien qu’elles

n’eussent de rapport qu’avec un cercle restreint des poètes "patois"

comme on disait alors, se fussent introduites dans l’usage commun,

sans combat ni résistance. D’Avignon à Marseille, tous ceux qui

écrivaient ou rimaillaient dans la langue, contestés dans leur

routine ou leur manière d’être, soudain se gendarmèrent contre les

réformateurs. Une guerre de brochures et d’articles venimeux, entre

les jeunes d’Avignon et nos contradicteurs, dura plus de vingt ans.

A Marseille, les amateurs de trivialités, les rimeurs à barbe

blanche, les jaloux, les grognons, se réunissaient le soir dans

l’arrière-boutique du bouquiniste Boy pour y gémir amèrement sur la

suppression des S et aiguiser les armes contre les novateurs.

Roumanille, vaillamment et toujours sur la brèche, lançait aux

adversaires le feu grégeois que nous apprêtions, un peu l’un, un peu

l’autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous avions pour

nous, outre les bonnes raisons, la foi, l’enthousiasme, l’entrain de

la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finîmes par rester, ainsi

que vous verrez plus tard, maîtres du champ de bataille.

...................................................

Dans la cour, une après-midi où, avec les camarades, nous jouions aux

trois sauts, entra et s’avança dans notre groupe un nouveau

pensionnaire aux fines jambes, le nez à l’Henri IV, le chapeau sur

l’oreille, l’air quelque peu vieillot et dans la bouche un bout de

cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa veste arrondie,

sans plus de façons que s’il était des nôtres :

-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que j’essaye, moi,

un peu, aux trois sauts?

Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà qui prend sa course, et

léger comme un chat, il dépasse peut-être d’environ trois mains

ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter.

Nous battîmes tous des mains et lui dîmes :

-- Collègue, d’où sors-tu comme cela?

-- Je sors, dit-il, de Châteauneuf, le pays du bon vin... Vous n’en

avez jamais ouï parler, de Châteauneuf, de Châteauneuf-du-Pape?

-- Si, et quel est ton nom?

-- Mon nom? Anselme Mathieu.

A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses poches, et

il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de façon

courtoise, souriante et aisée, il nous offrit à tour de rôle.

Nous qui, pour la plupart, n’avions jamais osé fumer (sinon, comme

les enfants, quelques racines de mûrier), nous prîmes sur-le-champ en

grande considération le nouveau qui faisait si largement les choses

et qui, à ce qu’il montrait, devait connaître la haute vie.

C’est ainsi qu’avec Mathieu, le gentil auteur de la _Farandole_, nous

fîmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le racontai à

notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut tant

que, dans son roman de Jack, il a mis à l’actif de son petit prince

nègre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.

Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc trois, _tres faciunt

capitulum_, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder le

Félibrige. Mais le brave Mathieu (comment s’arrangeait-il?) on ne le

voyait guère qu’à l’heure des repas ou de la récréation. Attendu

qu’il avait l’air déjà d’un petit vieux, bien qu’il n’eût pas

beaucoup plus de seize ans, et qu il était quelque peu en retard dans

ses études, il s’était fait donner une chambre sous les tuiles, sous

prétexte de pouvoir y travailler plus librement, et là, dans sa

soupente, où l’on voyait, sur les murs, des images clouées et, sur

des

étagères, des figurines de Pradier, nudités en plâtre, tout le jour

il rêvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du temps,

accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer dans la rue ou bien

les passereaux apporter la becquée, dans leurs nids, à leurs petits.

Puis il disait des gaudrioles à Mariette, la chambrière, envoyait des

lorgnades à la demoiselle du maître et, lorsqu’il descendait nous

voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.

Mais, où il ne riait pas, c’était lorsqu’il nous parlait de ses

parchemins de noble.

-- Mes aïeux étaient marquis, disait-il d’une voix grave, marquis de

Montredon. Lors de la Révolution, mon grand père quitta son titre ;

et, après, se trouvant ruiné, il ne voulut plus le reprendre, parce

qu’il ne pouvait plus le porter convenablement.

Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque chose de

romanesque, de nébuleux. Quelquefois, il disparaissait, comme les

chats lorsqu’ils vont à Rome. Nous le hélions :

-- Mathieu!

Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut sur les toits, qui courait

dans les tuiles, pour aller à des rendez-vous qu’il avait, nous

racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!

Voici qu’au Pont-Troué, qui était notre quartier, le jour de la

Fête-Dieu, nous regardions, comme d’usage, passer la procession, et

Mathieu me dit :

-- Frédéric, veux-tu que je te fasse connaître mon amante?

-- Volontiers.

-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des choristes,

ennuagées de blanc dans leurs voiles de tulle, tu remarqueras que

toutes ont une fleur épinglée au milieu de la poitrine :

_Fleur au milan

Cherche galant_.

Mais tu en verras une, blonde comme un fil d’or, qui aura la fleur

sur le côté :

_Fleur au côté,

Galant trouvé._

-- Tiens, la voilà : c’est elle!

-- C’est ton amie?

-- Celle-là même.

-- Mon cher, c’est un soleil! Mais comment t’y es-tu pris pour faire

la conquête d’une si fine demoiselle?

-- Je vais, dit-il, te le conter. C’est la fille du confiseur qui est

à la Carretterie. J’y allais, de temps en temps, acheter des _boutons

de guêtre_ (pastilles à la menthe) ou des _crottes de rat_ (pâte de

réglisse); si bien qu’ayant fini par me familiariser avec l’aimable

petite et m’étant fait connaître pour marquis de Montredon, un jour

qu’elle était seule derrière son comptoir, je lui dis :

"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu sensée que

moi, je vous proposerais de faire une excursion...

"-- Où?

"-- Dans la lune, répondis-je.

"La fillette éclata de rire et, moi, je continuai :

"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la terrasse

qui se trouve au haut de votre maison, à l’heure que vous voudrez ou

à celle où vous pourrez; et moi, qui mets mon coeur et ma fortune à

vos pieds, je viendrai tous les jours, là, sous le ciel, vous conter

fleurette.

Et ainsi s’est passée la chose... Au haut de la maison de ma belle,

il y a, comme en beaucoup d’autres, une de ces plates-formes où l’on

fait sécher le linge. Je n’ai donc, chaque jour, qu’à monter sur les

toits et, de gouttière en gouttière, je vais trouver ma blondine, qui

y étend ou plie sa petite lessive ; et puis là, les lèvres sur les

lèvres, la main pressant la main, toujours courtoisement, comme entre

dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.

Voilà comme notre Anselme, futur _Félibre des Baisers_, en étudiant à

l’aise le Bréviaire de l’Amour, passa tout doucement ses classes sur

les toitures d’Avignon.

A propos des processions, et avant de quitter la cité pontificale, il

faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans notre

jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en émoi.

Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et les quatre paroisses :

Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien,

rivalisaient à qui se montrerait plus belle.

Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait parcouru les rues

dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on

balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on attachait

les tentures. Les riches, à leurs balcons, étendaient leurs

tapisseries de soie brodée et damassée; les

pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leurs couvertures piquées à

petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. Au

portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les murs de

draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé, d’une litière

de buis.

Ensuite s’élevaient, de distance en distance, les reposoirs

monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de candélabres et de

vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur

des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des petits pâtés. La

jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, se

promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant des

roses, sous les tentes des rues qu’embaumait, tout le long, la fumée

des encensoirs.

Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tête, de rouge tout

vêtu, avec ses théories de vierges voilées de blanc, ses

congrégations, ses frères, ses moines, ses abbés, ses choeurs et ses

musiques, s’égrenait lentement au battement des tambours, vous

entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui récitaient leur

rosaire.

Puis, dans un grand silence, agenouillés ou inclinés, tous se

prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une pluie de fleurs de

genêt blondes, l’officiant haussait le Saint-Sacrement splendide!

Mais ce qui frappait le plus, c’étaient les Pénitents, qui faisaient

leurs sorties après le coucher du soleil, à la clarté des flambeaux.

Les Pénitents Blancs, entre autres, lorsque, encapuchonnés de leurs

capuces et cagoules, ils déifiaient pas à pas, comme des spectres,

par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles portatifs, les

autres des reliquaires ou des bustes barbus, d’autres des

brûle-parfums, ceux-ci un oeil énorme dans un triangle, ceux-là un

grand serpent entortillé autour d’un arbre, vous auriez dit la

procession indienne de Brahma.

Contemporaines de la Ligue et même du Schisme d’Occident, ces

confréries, en général, avaient pour chefs et dignitaires les

premiers nobles d’Avignon, et Aubanel le grand félibre, qui avait,

toute sa vie, été Pénitent Blanc zélé, fut, à sa mort, enseveli dans

son froc de confrère.

Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître d’étude, un ancien sergent

d’Afrique appelé M. Monnier, qui aurait bien été, nous disait-il,

pénitent rouge, si une confrérie de cette couleur-là eût existé dans

Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt à sacrer, il

était, avec sa moustache et sa barbiche rêche, toujours, de pied en

cap, ciré et astiqué.

Au Collège Royal, où nous apprenions l’histoire, il n’était jamais

question de la politique du siècle. Mais le sergent Monnier,

républicain enthousiaste, s’était, à cet égard, chargé de nous

instruire. Pendant les récréations, il se promenait de long en large,

tenant en main l’histoire de la Révolution. Et s’enflammant à la

lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d’enthousiasme :

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral · 第 6 / 19 段