Il dut bien, à son tour, y aller aussi. Il avait quatre-vingt-trois
ans, et le docteur, ayant laissé entendre à la famille quil ny
avait plus rien à faire :
-- Bah! répondit Bénoni, à quoi bon seffrayer! il nen mourra que
plus malade.
Et, comme il avait son flûteau sur sa table de nuit :
-- Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle? lui demandai-je, un
jour que je venais le voir.
-- Ces nigauds, me dit-il, mavaient donné une sonnette pour que je
la remue quand jaurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas mieux mon
fifre? Sitôt que je veux boire, au lieu dappeler ou de sonner, je
prends mon fifre et je joue un air.
Si bien quil mourut son flûteau en main, et quon le lui mit dans
son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, à
lhistoire que voici :
A la filature de soie, -- où allaient travailler les filles de
Maillane, le lendemain du jour où loncle fut mis en terre, -- une
jeune luronne, le matin, en entrant, fit dun air effaré, aux autres
jeunes filles :
-- Vous navez rien entendu, fillettes, cette nuit?
-- Non, le mistral seulement... et le chant de la chouette...
-- Oh! écoutez : nous autres, mes belles, qui habitons du cote du
cimetière, nous navons pas fermé loeil. Figurez- vous quà minuit
sonnant, le vieux Bénoni a pris son flûteau (quon avait mis dans son
cercueil) ; il est sorti de sa fosse et sest mis à jouer une
farandole endiablée. Tous les morts se sont levés, ont porté leurs
cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, allumés
au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait Bénoni, ils ont
dansé un branle fou, autour du feu, jusquà laurore.
Donc, avec loncle Bénoni, que vous connaissez maintenant, avec ma
mère et mes trois tantes, nous nous étions mis en route pour la ville
dAvignon. Vous connaissez peut-être la façon des villageois,
lorsquils vont quelque part en troupe : tout le long, au trantran de
notre véhicule, ce furent quexclamations et observations diverses au
sujet des plantations, des luzernes, des blés, des fenouils, des
semis, que la charrette côtoyait.
Quand nous passâmes dans Graveson, -- où lon voit
un beau clocher, tout fleuronné dartichauts de pierre :
-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, les
vois-tu cloués au clocher?
Et de rire et de rire, de cette facétie qui égaie les Maillanais
depuis sept ou huit cents ans, facétie à laquelle les Gravesonais
répliquent par une chanson qui dit :
_A Graveson, avons un clocher...
Ceux qui le voient disent quil est bien droit!
Mais, à Maillane, leur clocher est rond;
Cest une cage pour moineaux; dit-on_.
Et lon mégrenait ainsi, les uns après les autres, les racontages
coutumiers de la route dAvignon : le pont de la Folie où les
sorciers faisaient le branle, la Croisière où lon arrêtait parfois à
main armée, et la Croix de la Lieue et le Rocher dAiguille.
Enfin, nous arrivâmes aux sablières de la Durance; les grandes eaux,
un an avant, avaient emporté le pont, et il fallait passer la rivière
avec un bac. Nous trouvâmes là, qui attendaient leur tour, une
centaine de charrettes. Nous attendîmes comme les autres, une couple
dheures, au marchepied; puis, nous nous embarquâmes, après avoir
chassé, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros chien, qui nous
avait suivis.
Il était plus de midi quand nous fûmes en Avignon. Nous allâmes
établer, comme les gens de notre village, à l_Hôtel de Provence_,
une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du jour,
on alla bayer par la ville.
-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la comédie? Ce soir,
on joue _Maniclo où Lou Groulié bèl esprit_ avec l_Abbaye de Castro.
Ho! reprîmes-nous tous, il faut aller voir Maniclo_.
Cétait la première fois que jallais au théâtre, et létoile voulût
quon donnât, ce jour-là, une comédie provençale. A l_Abbaye de
Castro_, qui était un drame sombre, on ne comprit pas grandchose.
Mais mes tantes trouvèrent que _Maniclo_, à Maillane, était beaucoup
mieux joué. Car, en ce temps, dans nos villages, il sorganisait,
lhiver, des représentations comiques et tragiques. Jy ai vu jouer,
par nos paysans, la _Mort de César, Zaïre_ et _Joseph vendu par ses
frères_. Ils se faisaient des costumes avec les jupes de leurs femmes
et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la tragédie,
suivait, avec grand plaisir, la déclamation morne de ces pièces en
cinq actes. Mais on jouait aussi l_Avocat Pathelin_, traduit en
provençal, et diverses comédies du répertoire marseillais, telles que
_Moussu Just, Fresquerio_ ou la _Co de lAi, Lou Groulié bèl esprit_
et _Misè Galineto_. Cétait toujours Bénoni le directeur de ces
soirées, où, avec son violon, en dodelinant de la tête, il
accompagnait les chants. Vers lâge de dix-sept ans, il me souvient
davoir rempli un rôle dans _Galineto_ et dans la _Co de lAi_, et
même dy avoir eu, devant mes compatriotes, assez dapplaudissements.
Mais bref : le lendemain, après avoir embrassé ma mère et le coeur
gros comme un pois qui aurait trempé neuf jours, il fallut senfermer
dans la rue Pétramale, au pensionnat Millet. M. Millet était un gros
homme, de haute taille, aux épais sourcils, à figure rougeaude, mal
rasé et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds déléphant, et
de vilains doigts carrés qui enfournaient sans cesse la prise dans
son nez. Sa chambrière, Catherine, montagnarde jaune et grasse, qui
nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je nai jamais tant
mangé de carottes comme là, des carottes au maigre en une sauce de
farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout exténué.
Avignon, la prédestinée, où devait le Gai-Savoir faire un jour sa
renaissance, navait pas, il sen faut, la gaieté daujourdhui; elle
navait pas encore élargi telle quelle est à sa place de lHorloge,
ni agrandi sa place Pie, ni percé sa Grande-Rue. La Roque-de-Dom, qui
domine la ville, complantée, maintenant, comme un jardin de roi,
était alors pelée : il y avait un cimetière. Les remparts, à moitié
ruinés, étaient entourés de fossés pleins de décombres avec des mares
deau vaseuse. Les portefaix brutaux, organisés en corporation,
faisaient la loi au bord du Rhône, et en ville, quand ils voulaient.
Avec leur chef, espèce dhercule, dénommé Quatre-Bras, cest eux qui
balayèrent, en 1848, lHôtel de Ville dAvignon.
Ainsi quen Italie, une fois par semaine passait par toutes les
maisons, en remuant sa tirelire, un pénitent noir, qui, la cagoule
sur le visage et deux trous devant les yeux, disait dune voix grave
:
-- Pour les pauvres prisonniers!
Inévitablement, on se heurtait, par les rues, à des types locaux,
tels que la soeur Boute-Cuire, son panier à couvercle au bras, un
crucifix dargent sur sa grosse poitrine, ou bien le plâtrier Barret
qui, dans une bagarre avec les libéraux,
ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter de
chapeau jusquà ce quHenri V fût sur le trône, et qui, toute sa vie,
sen alla tête nue.
Mais ce quon rencontrait le plus, avec leurs grands chapeaux montés
et leurs longues capotes bleues, cétaient les invalides installés en
Avignon (où était une succursale de lHôtel de Paris), vénérables
débris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, qui, de
leurs jambes de bois, martelaient, à pas comptés, les pavés pointus
des rues.
La ville traversait une sorte de mue, embrouillée, difficultueuse,
entre les deux régimes, lancien et le nouveau, qui navait pas cessé
de sy combattre à la sourdine. Les souvenirs atroces, les injures,
les reproches des discordes passées, étaient encore vivants, étaient
encore amers entre les gens dun certain âge. Les carlistes ne
parlaient que du tribunal dOrange, de Jourdan Coupe-Têtes, des
massacres de la Glacière. Les libéraux, en bouche, avaient 1815,
remémorant sans cesse lassassinat du maréchal Brune, son cadavre
jeté au Rhône, ses valises pillées, ses assassins impunis, entre
autres le Pointu, qui avait laissé un renom terrible, et, si quelque
parvenu tant soit peu insolent réussissait dans ses affaires :
-- Allons! disait le peuple, les louis du maréchal Brune commencent à
sortir.
Le peuple dAvignon comme celui dAix et de Marseille et de, pour
ainsi dire, toutes les villes de Provence, était pourtant, en général
(depuis il a bien changé), regretteux de fleurs de lis comme du
drapeau blanc. Cet échauffement de nos devanciers pour la cause
royale nétait pas tant, ce me semble, une opinion politique quune
protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, de
plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier Empire
avaient rendue odieuse.
La fleur de lis dautrefois était, pour les Provençaux (qui lavaient
toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole dune époque
où nos coutumes, nos traditions et nos franchises étaient plus
respectées par les gouvernements. Mais de croire que nos pères
voulussent revenir au régime abusif davant la Révolution serait une
erreur complète, puisque cest la Provence qui envoya Mirabeau aux
Etats généraux et que la Révolution fut particulièrement passionnée
en Provence.
Je me souviens, à ce propos, dune fois où Berryer venait dêtre élu
député par la ville de Marseille. Comme lillustre orateur devait
passer par Avignon, le préfet fit fermer les portes de la ville pour
empêcher dentrer les légitimistes du dehors qui arrivaient en foule
pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent, à cette
occasion, emprisonnés au palais des papes.
Mgr le duc dAumale, qui revenait dAfrique, passa quelque temps
après. On nous mena le voir à la porte Saint-Lazare, accompagné de
ses soldats, qui étaient, comme lui, brunis par le soleil dAlger. Il
était tout blanc de poussière, blondin, avec des yeux bleus et le
rayonnement de la jeunesse et de la gloire.
-- Vive notre beau prince! criaient, à tout moment, les femmes des
faubourgs.
Me trouvant à Paris, en 1889, et ayant eu lhonneur dêtre convié à
Chantilly, je rappelai à Son Altesse cet infime détail de son passage
en Provence; et Mgr dAumale, après quarante-cinq ans, se rappela de
bonne grâce les braves femmes qui criaient en le voyant passer :
-- Quil est joli! quil est galant!
Ce vieil Avignon est pétri de tant de gloires quon ny peut faire un
pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que, dans
lîle de maisons où était notre pensionnat, sélevait, autrefois, le
couvent de Sainte-Claire! Cest dans la chapelle de ce couvent que,
le matin du 6 avril 1327, Pétrarque vit Laure pour la première fois.
Nous étions aussi tout près de la rue des Etudes, qui, encore à cette
époque, avait, dans le bas peuple, une réputation lugubre. Nous
navions jamais pu décider les petits Savoyards, soit ramoneurs, soit
décrotteurs, à venir ramoner dans notre pensionnat ou cirer nos
chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient, autrefois,
lUniversité dAvignon ainsi que lEcole de médecine, le bruit
courait que les étudiants attrapaient, quand ils pouvaient, les
petits, vagabonds, pour les saigner, les écorcher, et étudier sur
leurs cadavres.
Il nen était pas moins intéressant pour nous, enfants de villages
pour la plupart, de rôder, quand nous sortions, dans ce labyrinthe de
ruelles qui nous avoisinaient, comme le _Petit Paradis_, qui avait
été jadis une "rue chaude" et qui sen tenait encore; la rue de
l_Eau-de-Vie_, la rue du _Chat_, la rue du _Coq_, la rue du
_Diable_. Mais quelle différence avec nos beaux vallons tout fleuris
dasphodèles, avec notre bon air, notre paix, notre liberté, de
Saint-Michel-de-Frigolet!
Jen avais, à certains jours, le coeur serré de nostalgie, et
cependant, M. Millet, qui était fort bon diable au fond, avait
quelque chose en lui qui finit par mapprivoiser. Comme il était de
Caderousse, fils, comme moi, dagriculteur, et quil avait dans sa
famille toujours parlé provençal, il professait, pour le poème du
Siège de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le savait tout
par coeur, et à la classe, quelquefois, en pleine explication de
quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout à coup,
par un mouvement de front qui lui était particulier, le toupet gris
de ses cheveux :
-- Eh bien! disait-il, tenez! cest là lun des morceaux les plus
beaux de Virgile, nest-ce pas? Écoutez, pourtant, mes enfants, le
fragment que je vais vous citer, et vous reconnaîtrez que Favre, le
chantre du _Siège de Caderousse_, à Virgile lui-même serre souvent
les talons :
_Un nommé Pergori Latrousse,
Le plus ventru de Caderousse,
Sétait rué contre un tailleur...
Ayant bronché contre une motte,
Il fut rouler comme un tonneau_.
Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si pleine de
saveur! Le gros Millet riait aux éclats, et, pour moi qui, dans le
sang, avais, comme nul autre, gardé lâcre douceur du miel de mon
enfance, rien de plus appétissant que ces hors-doeuvre du pays.
M. Millet, tous les jours, par là, vers les cinq heures, allait lire
la gazette au café Baretta, -- quil appelait le "Café des Animaux
parlants", -- et qui, si je ne me trompe, était, tenu par loncle ou,
peut-être, par laïeul de Mlle Baretta, du Théâtre-Français; ensuite,
le lendemain, lorsquil était de bonne humeur, il nous redisait, non
sans malice, les éternelles grogneries des vieux politiciens de cet
établissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que du Petit,
comme ils appelaient Henri V.
Je fis, cette année-là, ma première communion à léglise
Saint-Didier, qui était notre paroisse, et cétait le sonneur Fanot,
chanté plus tard par Roumanille dans sa _Cloche montée_, qui nous
sonnait le catéchisme. Deux mois avant la cérémonie, M. Millet nous
menait à léglise pour y être interrogés. Et là, mêlés aux autres
enfants, garçonnets et fillettes, qui devions communier ensemble, on
nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le hasard
fit que moi, qui étais le dernier de la rangée des garçons, je me
trouvai placé près dune charmante fille qui était la première de la
rangée des demoiselles. On lappelait Praxède et elle avait, sur les
joues, deux fleurs de vermillon semblables à deux roses fraîchement
épanouies.
Ce que cest que les enfants : attendu que, tous les jours, on se
rencontrait ensemble, assis lun près de lautre; que, sans penser à
rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous communiquions,
dans la moiteur de notre haleine, à loreille, en chuchotant, nos
petits sujets de rire, ne finîmes-nous pas (le bon Dieu me pardonne
!) par nous rendre amoureux?
Mais cétait un amour dune telle innocence, et tellement emprunt
daspirations mystiques, que les anges, là-haut, sils éprouvent
entre eux des affections réciproques, doivent en avoir de pareilles.
Lun comme lautre, nous avions douze ans : lâge de Béatrix, lorsque
Dante la vit; et cest cette vision de la jeune vierge en fleur qui a
fait le _Paradis_ du grand poète florentin. Il est un mot, dans notre
langue, qui exprime très bien ce délice de lâme dont senivrent les
couples dans la prime jeunesse : nous nous agréions. Nous avions
plaisir à nous voir. Nous ne nous vîmes jamais, il est vrai, que dans
léglise; mais, rien que de nous voir notre coeur était plein. Je lui
souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les mêmes
cantiques damour, dactions de grâces; vers les mêmes mystères nous
exaltions, naïfs, notre foi spontanée... Oh! aube de lamour, où
sépanouit en joie linnocence, comme la marguerite dans le frais du
ruisseau, première aube de lamour, aube pure envolée!
Voici mon souvenir de Mlle Praxède, telle que je la vis pour la
dernière fois : tout de blanc vêtue, couronnée de fleurs daubépine,
et jolie à ravir sous son voile transparent, elle montait à lautel,
tout près de moi, comme une épousée, belle petite épousée de
lAgneau!
Notre communion faite, la chose finit là. Cest en vain que
longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de la
Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de la
maison de Praxède. Je ne pus jamais la revoir. On lavait mise au
couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le vermillon
et le sourire de son visage, métait enlevée pour toujours, soit de
cela, soit dautre chose, je tombai dans une langueur à me dégoûter
de tout.
Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma mère en me
voyant tout pâle, avec, de temps en temps, des atteintes de fièvre,
décida dans sa foi, autant pour me guérir que pour me récréer, de me
conduire à saint Gent, qui est le patron des fiévreux.
Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est une
sorte de demi-dieu pour les paysans des deux côtés de la Durance.
-- Moi, nous disait mon père, j'ai été à Saint-Gent avant la
Révolution. Nous y allâmes les pieds nus, avec ma pauvre mère, je
navais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait plus de
foi.
Nous, avec loncle Bénoni qui conduisait le voyage et que vous
connaissez déjà, par une lune claire comme il en fait en septembre,
vers minuit, nous partîmes donc, sur une charrette bâchée, et, après
nous être joints aux autres pèlerins qui allaient à la fête, à
Château-Renard, à Noves, au Thor, ou bien à Pernes, nous voyions
après nous, tout le long du chemin, quantité dautres charrettes,
recouvertes, comme la nôtre, de toiles étendues sur des cerceaux de
bois, venir grossir la caravane.
Chantant ensemble, pêle-mêle, le cantique de saint Gent, -- qui, du
reste, est superbe, puisque Gounod en a mis lair dans lopéra de
_Mireille, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups de fouet,
les villages endormis, et le lendemain soir, par là, vers les quatre
heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!", dans
la gorge du Bausset.
Et là, sur les lieux mêmes, où lermite vénéré avait passé sa
pénitence, les vieux, avec animation, racontaient aux jeunes gens ce
quils avaient entendu dire :
-- Gent, disait-il, était comme nous un enfant de paysans, un brave
gars de Monteux, qui, à lâge de quinze ans, se retira dans le
désert, pour se consacrer à Dieu. Il labourait la terre avec deux
vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le loup,
lattela à sa charrue, et le fit labourer, sous le joug, avec lautre
vache. Mais à Monteux, depuis que Gent était parti, il navait pas
plu de sept ans, et les Montelais dirent à la mère de Gent :
-- Imberte, il faut aller à la recherche de votre fils, parce que,
depuis son départ, il nest plus tombé une goutte deau.
Et la mère de Gent, à force de chercher, à force de crier, trouva
enfin son gars, là où nous sommes à présent, dans la gorge du
Bausset, et, comme sa mère avait soif, Gent, pour la faire boire,
planta deux de ses doigts dans le roc escarpé, et il en jaillit deux
fontaines : une de vin et lautre deau. Celle du vin est tarie, mais
celle de leau coule toujours, -- et cest la main de Dieu pour les
mauvaises fièvres.
On va, deux fois par an, à lermitage de Saint-Gent. Dabord, au mois
de mai, où les Montelais, ses compatriotes, emportent sa statue de
Monteux au Bausset, pèlerinage de trois lieues, qui se fait à la
course, en mémoire et symbole de la fuite du saint.
Voici la lettre enthousiaste quAubanel mécrivait, un an quil y
était allé (1886) :
"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. Cest une
fête étonnante, admirable, sublime; ce qui est dune poésie inouïe,
ce qui ma laissé dans lâme une impression délicieuse, cest la
course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait donné
une voiture et nous avons suivi ce pèlerinage dans les champs, les
bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, depuis
huit heures du soir, jusquà minuit et demi. Cest saisissant: et
mystérieux; cest étrange et beau à faire pleurer. Ces quatre enfants
en culotte et en guêtres nankin, courant comme des lièvres, volant
comme des oiseaux, précédés dun homme à cheval galopant et tirant
des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les chemins au
passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les vieux,
arrêtant les porteurs, baisant la statue, criant, pleurant,
gesticulant; et puis, lorsquon repart toujours vite, les femmes qui
leur crient :
"-- Heureux voyage! garçons!
"Et les hommes qui ajoutent :
"-- Le grand saint Gent vous maintienne la force!
"-- Et de courir encore, de courir à perdre haleine. Oh! ce voyage
dans la nuit, cette petite troupe partant à la garde de Dieu et de
saint Gent, et senfonçant dans les ténèbres, dans le désert, pour
aller je ne sais où, tout cela, je te le redis, est dune poésie si
profonde et si grande quelle vous laisse une impression
ineffaçable."
Le second pèlerinage de Saint Gent est en septembre, et cest celui
où nous allâmes. Comme saint Gent, en somme, na été canonisé que par
la voix du peuple, les prêtres y viennent peu, les bourgeois encore
moins; mais le peuple de la glèbe, dans ce bon saint tout simple qui
était de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans temps de
longueurs, lui envoie la pluie, lui guérit ses fièvres, le peuple
reconnaît sa propre déification et son culte pour lui est si fervent
que, dans létroite gorge où la légende vit, on a vu, quelquefois,
jusquà vingt mille pèlerins.
La tradition dit que saint Gent couchait la tête en bas, les pieds en
haut, dans un lit de pierre ; et tous les pèlerins, dévotement,
gaiement, font larbre fourchu au lit de saint Gent, qui est une auge
dressée ; -- les femmes mêmes le font aussi, en se tenant, de lune à
lautre, les jupes décemment serrées.
Nous fîmes larbre fourchu dans le lit, comme les autres; nous
allâmes, avec ma mère, voir le _Fontaine du Loup et la Fontaine de la
Vache_; et ensuite, entourés de quelques vieux noyers, la chapelle de
saint Gent, où se trouve son tombeau et le "rocher affreux", comme
dit le cantique, doù sort, pour les fiévreux, la miraculeuse source.
Or, émerveillé de tous ces récits, de toutes ces croyances, de toutes
ces visions, moi donc, lâme enivrée par la vue de lendroit, par la
senteur des plantes, -- encore embaumées, semblait-il, de lempreinte
des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzième année, je
mabreuvai au jet deau; et (dites ce quil vous plaira), à partir de
là, je neus plus de fièvre. Ne vous étonnez pas si la fille du
félibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, mourante de
soif, se recommande au bon saint Gent.
_O bel et jeune laboureur -- qui attelâtes à votre charrue le
loup de la montagne, etc._
(Mireille, chant VIII.)
souvenir de jeunesse quil mest doux encore de me remémorer.
A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre nos
classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant pensioinnaires
chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, au
Collège Royal, pour y suivre comme externes les cours universitaires,
et cest dans ce lycée et de cette façon que, dans cinq ans (de 1843
à 1847), je terminai mes études.
Nos maîtres du collège nétaient pas, comme aujourdhui, de jeunes
normaliens stylés et élégants. Nous avions encore, dans leurs
chaires, les vieux barbons sévères de lancienne Université : en
quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien sergent-major de
lépoque impériale, qui, lorsque nos réponses étaient insuffisantes,
_ex abrupto_ nous lançait par la tête les bouquins quil avait en
main; en troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il conservait,
sur sa cheminée dans un bocal deau-de-vie, un foetus de sa femme);
en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur le
renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude patriote
appelé M. Chanlaire, qui détestait les Anglais, et qui, ému, nous
déclamait, en frappant sur son pupitre, les chants guerriers de
Béranger.