-- Un de plus, charrié à la Cité du Saint-Repos!

Il dut bien, à son tour, y aller aussi. Il avait quatre-vingt-trois

ans, et le docteur, ayant laissé entendre à la famille qu’il n’y

avait plus rien à faire :

-- Bah! répondit Bénoni, à quoi bon s’effrayer! il n’en mourra que

plus malade.

Et, comme il avait son flûteau sur sa table de nuit :

-- Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle? lui demandai-je, un

jour que je venais le voir.

-- Ces nigauds, me dit-il, m’avaient donné une sonnette pour que je

la remue quand j’aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas mieux mon

fifre? Sitôt que je veux boire, au lieu d’appeler ou de sonner, je

prends mon fifre et je joue un air.

Si bien qu’il mourut son flûteau en main, et qu’on le lui mit dans

son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort, à

l’histoire que voici :

A la filature de soie, -- où allaient travailler les filles de

Maillane, le lendemain du jour où l’oncle fut mis en terre, -- une

jeune luronne, le matin, en entrant, fit d’un air effaré, aux autres

jeunes filles :

-- Vous n’avez rien entendu, fillettes, cette nuit?

-- Non, le mistral seulement... et le chant de la chouette...

-- Oh! écoutez : nous autres, mes belles, qui habitons du cote du

cimetière, nous n’avons pas fermé l’oeil. Figurez- vous qu’à minuit

sonnant, le vieux Bénoni a pris son flûteau (qu’on avait mis dans son

cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s’est mis à jouer une

farandole endiablée. Tous les morts se sont levés, ont porté leurs

cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer, allumés

au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait Bénoni, ils ont

dansé un branle fou, autour du feu, jusqu’à l’aurore.

Donc, avec l’oncle Bénoni, que vous connaissez maintenant, avec ma

mère et mes trois tantes, nous nous étions mis en route pour la ville

d’Avignon. Vous connaissez peut-être la façon des villageois,

lorsqu’ils vont quelque part en troupe : tout le long, au trantran de

notre véhicule, ce furent qu’exclamations et observations diverses au

sujet des plantations, des luzernes, des blés, des fenouils, des

semis, que la charrette côtoyait.

Quand nous passâmes dans Graveson, -- où l’on voit

un beau clocher, tout fleuronné d’artichauts de pierre :

-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, les

vois-tu cloués au clocher?

Et de rire et de rire, de cette facétie qui égaie les Maillanais

depuis sept ou huit cents ans, facétie à laquelle les Gravesonais

répliquent par une chanson qui dit :

_A Graveson, avons un clocher...

Ceux qui le voient disent qu’il est bien droit!

Mais, à Maillane, leur clocher est rond;

C’est une cage pour moineaux; dit-on_.

Et l’on m’égrenait ainsi, les uns après les autres, les racontages

coutumiers de la route d’Avignon : le pont de la Folie où les

sorciers faisaient le branle, la Croisière où l’on arrêtait parfois à

main armée, et la Croix de la Lieue et le Rocher d’Aiguille.

Enfin, nous arrivâmes aux sablières de la Durance; les grandes eaux,

un an avant, avaient emporté le pont, et il fallait passer la rivière

avec un bac. Nous trouvâmes là, qui attendaient leur tour, une

centaine de charrettes. Nous attendîmes comme les autres, une couple

d’heures, au marchepied; puis, nous nous embarquâmes, après avoir

chassé, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros chien, qui nous

avait suivis.

Il était plus de midi quand nous fûmes en Avignon. Nous allâmes

établer, comme les gens de notre village, à l’_Hôtel de Provence_,

une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du jour,

on alla bayer par la ville.

-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la comédie? Ce soir,

on joue _Maniclo où Lou Groulié bèl esprit_ avec l’_Abbaye de Castro.

— Ho! reprîmes-nous tous, il faut aller voir Maniclo_.

C’était la première fois que j’allais au théâtre, et l’étoile voulût

qu’on donnât, ce jour-là, une comédie provençale. A l’_Abbaye de

Castro_, qui était un drame sombre, on ne comprit pas grand’chose.

Mais mes tantes trouvèrent que _Maniclo_, à Maillane, était beaucoup

mieux joué. Car, en ce temps, dans nos villages, il s’organisait,

l’hiver, des représentations comiques et tragiques. J’y ai vu jouer,

par nos paysans, la _Mort de César, Zaïre_ et _Joseph vendu par ses

frères_. Ils se faisaient des costumes avec les jupes de leurs femmes

et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la tragédie,

suivait, avec grand plaisir, la déclamation morne de ces pièces en

cinq actes. Mais on jouait aussi l’_Avocat Pathelin_, traduit en

provençal, et diverses comédies du répertoire marseillais, telles que

_Moussu Just, Fresquerio_ ou la _Co de l’Ai, Lou Groulié bèl esprit_

et _Misè Galineto_. C’était toujours Bénoni le directeur de ces

soirées, où, avec son violon, en dodelinant de la tête, il

accompagnait les chants. Vers l’âge de dix-sept ans, il me souvient

d’avoir rempli un rôle dans _Galineto_ et dans la _Co de l’Ai_, et

même d’y avoir eu, devant mes compatriotes, assez d’applaudissements.

Mais bref : le lendemain, après avoir embrassé ma mère et le coeur

gros comme un pois qui aurait trempé neuf jours, il fallut s’enfermer

dans la rue Pétramale, au pensionnat Millet. M. Millet était un gros

homme, de haute taille, aux épais sourcils, à figure rougeaude, mal

rasé et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds d’éléphant, et

de vilains doigts carrés qui enfournaient sans cesse la prise dans

son nez. Sa chambrière, Catherine, montagnarde jaune et grasse, qui

nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n’ai jamais tant

mangé de carottes comme là, des carottes au maigre en une sauce de

farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout exténué.

Avignon, la prédestinée, où devait le Gai-Savoir faire un jour sa

renaissance, n’avait pas, il s’en faut, la gaieté d’aujourd’hui; elle

n’avait pas encore élargi telle qu’elle est à sa place de l’Horloge,

ni agrandi sa place Pie, ni percé sa Grande-Rue. La Roque-de-Dom, qui

domine la ville, complantée, maintenant, comme un jardin de roi,

était alors pelée : il y avait un cimetière. Les remparts, à moitié

ruinés, étaient entourés de fossés pleins de décombres avec des mares

d’eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organisés en corporation,

faisaient la loi au bord du Rhône, et en ville, quand ils voulaient.

Avec leur chef, espèce d’hercule, dénommé Quatre-Bras, c’est eux qui

balayèrent, en 1848, l’Hôtel de Ville d’Avignon.

Ainsi qu’en Italie, une fois par semaine passait par toutes les

maisons, en remuant sa tirelire, un pénitent noir, qui, la cagoule

sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d’une voix grave

:

-- Pour les pauvres prisonniers!

Inévitablement, on se heurtait, par les rues, à des types locaux,

tels que la soeur Boute-Cuire, son panier à couvercle au bras, un

crucifix d’argent sur sa grosse poitrine, ou bien le plâtrier Barret

qui, dans une bagarre avec les libéraux,

ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter de

chapeau jusqu’à ce qu’Henri V fût sur le trône, et qui, toute sa vie,

s’en alla tête nue.

Mais ce qu’on rencontrait le plus, avec leurs grands chapeaux montés

et leurs longues capotes bleues, c’étaient les invalides installés en

Avignon (où était une succursale de l’Hôtel de Paris), vénérables

débris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots, qui, de

leurs jambes de bois, martelaient, à pas comptés, les pavés pointus

des rues.

La ville traversait une sorte de mue, embrouillée, difficultueuse,

entre les deux régimes, l’ancien et le nouveau, qui n’avait pas cessé

de s’y combattre à la sourdine. Les souvenirs atroces, les injures,

les reproches des discordes passées, étaient encore vivants, étaient

encore amers entre les gens d’un certain âge. Les carlistes ne

parlaient que du tribunal d’Orange, de Jourdan Coupe-Têtes, des

massacres de la Glacière. Les libéraux, en bouche, avaient 1815,

remémorant sans cesse l’assassinat du maréchal Brune, son cadavre

jeté au Rhône, ses valises pillées, ses assassins impunis, entre

autres le Pointu, qui avait laissé un renom terrible, et, si quelque

parvenu tant soit peu insolent réussissait dans ses affaires :

-- Allons! disait le peuple, les louis du maréchal Brune commencent à

sortir.

Le peuple d’Avignon comme celui d’Aix et de Marseille et de, pour

ainsi dire, toutes les villes de Provence, était pourtant, en général

(depuis il a bien changé), regretteux de fleurs de lis comme du

drapeau blanc. Cet échauffement de nos devanciers pour la cause

royale n’était pas tant, ce me semble, une opinion politique qu’une

protestation inconsciente et populaire contre la centralisation, de

plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier Empire

avaient rendue odieuse.

La fleur de lis d’autrefois était, pour les Provençaux (qui l’avaient

toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole d’une époque

où nos coutumes, nos traditions et nos franchises étaient plus

respectées par les gouvernements. Mais de croire que nos pères

voulussent revenir au régime abusif d’avant la Révolution serait une

erreur complète, puisque c’est la Provence qui envoya Mirabeau aux

Etats généraux et que la Révolution fut particulièrement passionnée

en Provence.

Je me souviens, à ce propos, d’une fois où Berryer venait d’être élu

député par la ville de Marseille. Comme l’illustre orateur devait

passer par Avignon, le préfet fit fermer les portes de la ville pour

empêcher d’entrer les légitimistes du dehors qui arrivaient en foule

pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent, à cette

occasion, emprisonnés au palais des papes.

Mgr le duc d’Aumale, qui revenait d’Afrique, passa quelque temps

après. On nous mena le voir à la porte Saint-Lazare, accompagné de

ses soldats, qui étaient, comme lui, brunis par le soleil d’Alger. Il

était tout blanc de poussière, blondin, avec des yeux bleus et le

rayonnement de la jeunesse et de la gloire.

-- Vive notre beau prince! criaient, à tout moment, les femmes des

faubourgs.

Me trouvant à Paris, en 1889, et ayant eu l’honneur d’être convié à

Chantilly, je rappelai à Son Altesse cet infime détail de son passage

en Provence; et Mgr d’Aumale, après quarante-cinq ans, se rappela de

bonne grâce les braves femmes qui criaient en le voyant passer :

-- Qu’il est joli! qu’il est galant!

Ce vieil Avignon est pétri de tant de gloires qu’on n’y peut faire un

pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que, dans

l’île de maisons où était notre pensionnat, s’élevait, autrefois, le

couvent de Sainte-Claire! C’est dans la chapelle de ce couvent que,

le matin du 6 avril 1327, Pétrarque vit Laure pour la première fois.

Nous étions aussi tout près de la rue des Etudes, qui, encore à cette

époque, avait, dans le bas peuple, une réputation lugubre. Nous

n’avions jamais pu décider les petits Savoyards, soit ramoneurs, soit

décrotteurs, à venir ramoner dans notre pensionnat ou cirer nos

chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient, autrefois,

l’Université d’Avignon ainsi que l’Ecole de médecine, le bruit

courait que les étudiants attrapaient, quand ils pouvaient, les

petits, vagabonds, pour les saigner, les écorcher, et étudier sur

leurs cadavres.

Il n’en était pas moins intéressant pour nous, enfants de villages

pour la plupart, de rôder, quand nous sortions, dans ce labyrinthe de

ruelles qui nous avoisinaient, comme le _Petit Paradis_, qui avait

été jadis une "rue chaude" et qui s’en tenait encore; la rue de

l’_Eau-de-Vie_, la rue du _Chat_, la rue du _Coq_, la rue du

_Diable_. Mais quelle différence avec nos beaux vallons tout fleuris

d’asphodèles, avec notre bon air, notre paix, notre liberté, de

Saint-Michel-de-Frigolet!

J’en avais, à certains jours, le coeur serré de nostalgie, et

cependant, M. Millet, qui était fort bon diable au fond, avait

quelque chose en lui qui finit par m’apprivoiser. Comme il était de

Caderousse, fils, comme moi, d’agriculteur, et qu’il avait dans sa

famille toujours parlé provençal, il professait, pour le poème du

Siège de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le savait tout

par coeur, et à la classe, quelquefois, en pleine explication de

quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout à coup,

par un mouvement de front qui lui était particulier, le toupet gris

de ses cheveux :

-- Eh bien! disait-il, tenez! c’est là l’un des morceaux les plus

beaux de Virgile, n’est-ce pas? Écoutez, pourtant, mes enfants, le

fragment que je vais vous citer, et vous reconnaîtrez que Favre, le

chantre du _Siège de Caderousse_, à Virgile lui-même serre souvent

les talons :

_Un nommé Pergori Latrousse,

Le plus ventru de Caderousse,

S’était rué contre un tailleur...

Ayant bronché contre une motte,

Il fut rouler comme un tonneau_.

Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si pleine de

saveur! Le gros Millet riait aux éclats, et, pour moi qui, dans le

sang, avais, comme nul autre, gardé l’âcre douceur du miel de mon

enfance, rien de plus appétissant que ces hors-d’oeuvre du pays.

M. Millet, tous les jours, par là, vers les cinq heures, allait lire

la gazette au café Baretta, -- qu’il appelait le "Café des Animaux

parlants", -- et qui, si je ne me trompe, était, tenu par l’oncle ou,

peut-être, par l’aïeul de Mlle Baretta, du Théâtre-Français; ensuite,

le lendemain, lorsqu’il était de bonne humeur, il nous redisait, non

sans malice, les éternelles grogneries des vieux politiciens de cet

établissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que du Petit,

comme ils appelaient Henri V.

Je fis, cette année-là, ma première communion à l’église

Saint-Didier, qui était notre paroisse, et c’était le sonneur Fanot,

chanté plus tard par Roumanille dans sa _Cloche montée_, qui nous

sonnait le catéchisme. Deux mois avant la cérémonie, M. Millet nous

menait à l’église pour y être interrogés. Et là, mêlés aux autres

enfants, garçonnets et fillettes, qui devions communier ensemble, on

nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le hasard

fit que moi, qui étais le dernier de la rangée des garçons, je me

trouvai placé près d’une charmante fille qui était la première de la

rangée des demoiselles. On l’appelait Praxède et elle avait, sur les

joues, deux fleurs de vermillon semblables à deux roses fraîchement

épanouies.

Ce que c’est que les enfants : attendu que, tous les jours, on se

rencontrait ensemble, assis l’un près de l’autre; que, sans penser à

rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous communiquions,

dans la moiteur de notre haleine, à l’oreille, en chuchotant, nos

petits sujets de rire, ne finîmes-nous pas (le bon Dieu me pardonne

!) par nous rendre amoureux?

Mais c’était un amour d’une telle innocence, et tellement emprunt

d’aspirations mystiques, que les anges, là-haut, s’ils éprouvent

entre eux des affections réciproques, doivent en avoir de pareilles.

L’un comme l’autre, nous avions douze ans : l’âge de Béatrix, lorsque

Dante la vit; et c’est cette vision de la jeune vierge en fleur qui a

fait le _Paradis_ du grand poète florentin. Il est un mot, dans notre

langue, qui exprime très bien ce délice de l’âme dont s’enivrent les

couples dans la prime jeunesse : nous nous agréions. Nous avions

plaisir à nous voir. Nous ne nous vîmes jamais, il est vrai, que dans

l’église; mais, rien que de nous voir notre coeur était plein. Je lui

souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les mêmes

cantiques d’amour, d’actions de grâces; vers les mêmes mystères nous

exaltions, naïfs, notre foi spontanée... Oh! aube de l’amour, où

s’épanouit en joie l’innocence, comme la marguerite dans le frais du

ruisseau, première aube de l’amour, aube pure envolée!

Voici mon souvenir de Mlle Praxède, telle que je la vis pour la

dernière fois : tout de blanc vêtue, couronnée de fleurs d’aubépine,

et jolie à ravir sous son voile transparent, elle montait à l’autel,

tout près de moi, comme une épousée, belle petite épousée de

l’Agneau!

Notre communion faite, la chose finit là. C’est en vain que

longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de la

Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de la

maison de Praxède. Je ne pus jamais la revoir. On l’avait mise au

couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le vermillon

et le sourire de son visage, m’était enlevée pour toujours, soit de

cela, soit d’autre chose, je tombai dans une langueur à me dégoûter

de tout.

Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma mère en me

voyant tout pâle, avec, de temps en temps, des atteintes de fièvre,

décida dans sa foi, autant pour me guérir que pour me récréer, de me

conduire à saint Gent, qui est le patron des fiévreux.

Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est une

sorte de demi-dieu pour les paysans des deux côtés de la Durance.

-- Moi, nous disait mon père, j'ai été à Saint-Gent avant la

Révolution. Nous y allâmes les pieds nus, avec ma pauvre mère, je

n’avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait plus de

foi.

Nous, avec l’oncle Bénoni qui conduisait le voyage et que vous

connaissez déjà, par une lune claire comme il en fait en septembre,

vers minuit, nous partîmes donc, sur une charrette bâchée, et, après

nous être joints aux autres pèlerins qui allaient à la fête, à

Château-Renard, à Noves, au Thor, ou bien à Pernes, nous voyions

après nous, tout le long du chemin, quantité d’autres charrettes,

recouvertes, comme la nôtre, de toiles étendues sur des cerceaux de

bois, venir grossir la caravane.

Chantant ensemble, pêle-mêle, le cantique de saint Gent, -- qui, du

reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l’air dans l’opéra de

_Mireille, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups de fouet,

les villages endormis, et le lendemain soir, par là, vers les quatre

heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!", dans

la gorge du Bausset.

Et là, sur les lieux mêmes, où l’ermite vénéré avait passé sa

pénitence, les vieux, avec animation, racontaient aux jeunes gens ce

qu’ils avaient entendu dire :

-- Gent, disait-il, était comme nous un enfant de paysans, un brave

gars de Monteux, qui, à l’âge de quinze ans, se retira dans le

désert, pour se consacrer à Dieu. Il labourait la terre avec deux

vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le loup,

l’attela à sa charrue, et le fit labourer, sous le joug, avec l’autre

vache. Mais à Monteux, depuis que Gent était parti, il n’avait pas

plu de sept ans, et les Montelais dirent à la mère de Gent :

-- Imberte, il faut aller à la recherche de votre fils, parce que,

depuis son départ, il n’est plus tombé une goutte d’eau.

Et la mère de Gent, à force de chercher, à force de crier, trouva

enfin son gars, là où nous sommes à présent, dans la gorge du

Bausset, et, comme sa mère avait soif, Gent, pour la faire boire,

planta deux de ses doigts dans le roc escarpé, et il en jaillit deux

fontaines : une de vin et l’autre d’eau. Celle du vin est tarie, mais

celle de l’eau coule toujours, -- et c’est la main de Dieu pour les

mauvaises fièvres.

On va, deux fois par an, à l’ermitage de Saint-Gent. D’abord, au mois

de mai, où les Montelais, ses compatriotes, emportent sa statue de

Monteux au Bausset, pèlerinage de trois lieues, qui se fait à la

course, en mémoire et symbole de la fuite du saint.

Voici la lettre enthousiaste qu’Aubanel m’écrivait, un an qu’il y

était allé (1886) :

"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. C’est une

fête étonnante, admirable, sublime; ce qui est d’une poésie inouïe,

ce qui m’a laissé dans l’âme une impression délicieuse, c’est la

course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait donné

une voiture et nous avons suivi ce pèlerinage dans les champs, les

bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, depuis

huit heures du soir, jusqu’à minuit et demi. C’est saisissant: et

mystérieux; c’est étrange et beau à faire pleurer. Ces quatre enfants

en culotte et en guêtres nankin, courant comme des lièvres, volant

comme des oiseaux, précédés d’un homme à cheval galopant et tirant

des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les chemins au

passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les vieux,

arrêtant les porteurs, baisant la statue, criant, pleurant,

gesticulant; et puis, lorsqu’on repart toujours vite, les femmes qui

leur crient :

"-- Heureux voyage! garçons!

"Et les hommes qui ajoutent :

"-- Le grand saint Gent vous maintienne la force!

"-- Et de courir encore, de courir à perdre haleine. Oh! ce voyage

dans la nuit, cette petite troupe partant à la garde de Dieu et de

saint Gent, et s’enfonçant dans les ténèbres, dans le désert, pour

aller je ne sais où, tout cela, je te le redis, est d’une poésie si

profonde et si grande qu’elle vous laisse une impression

ineffaçable."

Le second pèlerinage de Saint Gent est en septembre, et c’est celui

où nous allâmes. Comme saint Gent, en somme, n’a été canonisé que par

la voix du peuple, les prêtres y viennent peu, les bourgeois encore

moins; mais le peuple de la glèbe, dans ce bon saint tout simple qui

était de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans temps de

longueurs, lui envoie la pluie, lui guérit ses fièvres, le peuple

reconnaît sa propre déification et son culte pour lui est si fervent

que, dans l’étroite gorge où la légende vit, on a vu, quelquefois,

jusqu’à vingt mille pèlerins.

La tradition dit que saint Gent couchait la tête en bas, les pieds en

haut, dans un lit de pierre ; et tous les pèlerins, dévotement,

gaiement, font l’arbre fourchu au lit de saint Gent, qui est une auge

dressée ; -- les femmes mêmes le font aussi, en se tenant, de l’une à

l’autre, les jupes décemment serrées.

Nous fîmes l’arbre fourchu dans le lit, comme les autres; nous

allâmes, avec ma mère, voir le _Fontaine du Loup et la Fontaine de la

Vache_; et ensuite, entourés de quelques vieux noyers, la chapelle de

saint Gent, où se trouve son tombeau et le "rocher affreux", comme

dit le cantique, d’où sort, pour les fiévreux, la miraculeuse source.

Or, émerveillé de tous ces récits, de toutes ces croyances, de toutes

ces visions, moi donc, l’âme enivrée par la vue de l’endroit, par la

senteur des plantes, -- encore embaumées, semblait-il, de l’empreinte

des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzième année, je

m’abreuvai au jet d’eau; et (dites ce qu’il vous plaira), à partir de

là, je n’eus plus de fièvre. Ne vous étonnez pas si la fille du

félibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, mourante de

soif, se recommande au bon saint Gent.

_O bel et jeune laboureur -- qui attelâtes à votre charrue — le

loup de la montagne, etc._

(Mireille, chant VIII.)

souvenir de jeunesse qu’il m’est doux encore de me remémorer.

A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre nos

classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant pensioinnaires

chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, au

Collège Royal, pour y suivre comme externes les cours universitaires,

et c’est dans ce lycée et de cette façon que, dans cinq ans (de 1843

à 1847), je terminai mes études.

Nos maîtres du collège n’étaient pas, comme aujourd’hui, de jeunes

normaliens stylés et élégants. Nous avions encore, dans leurs

chaires, les vieux barbons sévères de l’ancienne Université : en

quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien sergent-major de

l’époque impériale, qui, lorsque nos réponses étaient insuffisantes,

_ex abrupto_ nous lançait par la tête les bouquins qu’il avait en

main; en troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il conservait,

sur sa cheminée dans un bocal d’eau-de-vie, un foetus de sa femme);

en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur le

renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude patriote

appelé M. Chanlaire, qui détestait les Anglais, et qui, ému, nous

déclamait, en frappant sur son pupitre, les chants guerriers de

Béranger.

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral · 第 5 / 19 段