grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour
courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou
même aux heures de la récréation, on nous lâchait tel quun troupeau
et en avant dans la montagne, jusquà ce que la cloche nous sonnât le
rappel.
Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus sauvages, ma
foi, autant quune nichée de lapins de garrigue. Et il ny avait pas
danger que lennui nous gagnât.
Une fois hors de létude, nous partions comme des perdreaux, à
travers les vallons et sur les mamelons.
Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les
ortolans chantaient : _tsi, tsi, bégu_!
Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions
grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins verts laissés
dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des
champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; nous
cherchions dans les ravins les pétrifications quon nomme, dans le
pays, _pierres de saint Étienne_; nous furetions aux grottes pour
dénicher la Chèvre
dOr; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous
dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de
vêtements ni de chaussures.
Nous étions déguenillés comme une troupe de bohémiens.
Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms
superbes en langue provençale, -- noms sonores et parlants où le
peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé son génie, --
comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, doù lon voyait
à lhorizon blanchir le littoral de la Méditerranée, au coucher du
soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la
Baume-de-lArgent, où les faux monnayeurs avaient, jadis, battu
monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions gravée une sole
bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et la
Roque-dAcier, qui domine le Rhône, avec les barques et radeaux qui
passaient à côté : monuments éternels du pays et de sa langue, tout
embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout illuminés dor et
dazur. O arômes! ô clartés! ô délices! ô mirage! ô paix de la nature
douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, vous avez
ouverts sur ma vie denfant!
Lhiver, ou lorsquil pleuvait, nous demeurions sous le cloître, nous
amusant à la marelle, à coupe-tête, au cheval fondu. Et dans léglise
du couvent, qui était, nous lavons dit, complètement abandonnée,
nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux
béants, pleins de têtes de morts et dossements des anciens moines.
Un jour dhiver, la brise bramait dans les longs couloirs; cétait le
soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le
maître, nous gardait à létude, et lon nentendait que nos plumes
qui égratignaient le papier et, à travers les portes, le sifflement
du vent.
Tout à coup, à lextérieur, nous entendons une voix sourde,
sépulcrale, qui criait :
-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!
Tous, épouvantés, nous regardâmes le maître, et, pâle comme un mort,
M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands
de laccompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortîmes
tous après, en nous blottissant derrière.
Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en face du couvent,
nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un géant en longue robe noire
et qui dans le vent disait :
-- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.
Dentendre et de voir cette apparition, nous étions tous là
tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix :
-- Cest frère Philippe.
Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous tous après,
qui le suivions en tournant la tête. Nous nous remîmes, fort
troublés, à notre étude. Mais, cette soirée-là, nous nen sûmes pas
plus.
Ce frère Philippe, nous lapprîmes plus tard, faisait partie
paraît-il, de ces sortes dermites qui avaient occupé Saint-Michel
quelques années avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une
cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on nemporte pas cela
comme un grelot, la cloche était restée sur léglise, là-haut, et,
naturellement, M. Donnat lavait gardée.
Frère Philippe était un bonhomme qui sétait donné pour tâche de
remettre en état les ermitages en ruines quil y a, de-ci de-là, dans
les montagnes de Provence. Je lai rencontré quelquefois, longtemps
après, grand, maigre, un peu voûté et taciturne, avec sa soutane
rapiécée, son chapeau noir à larges bords, et portant sur lépaule,
moitié devant, moitié derrière, un long bissac de toile bleue.
Lorsquil avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage à
labandon, avec le produit de ses quêtes il le rachetait au
propriétaire, il en réparait les parois, il y suspendait une cloche.
Ensuite, ayant cherché et déniché quelque bon diable qui voulût se
faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui
se remettait, en faisant maigre chère, à quêter avec patience, pour
relever un autre ermitage.
La dernière fois que je le vis, il en avait rétabli, me dit-il près
dune trentaine. C'était à la gare dAvignon où jallais, comme lui,
prendre le train dune heure et demie. Il faisait rudement chaud, et
le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce temps-là, près de
quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incliné
sous son sac, qui était presque plein de blé.
-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un grand gars cravaté et
ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac? Laissez que je le
porte un peu.
Et le brave garçon chargea le sac du frère et le porta jusquà la
salle où lon donne les billets. Or, ce jeune homme, que je
connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, comme nos
démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me
rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularité de
cet homme du bon Dieu.
Frère Philippe, en dernier lieu, sétait retiré chez des moines qui
lavaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, vers cette
époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla,
je crois, mourir à lhôpital dAvignon.
Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain
aumônier quon appelait M. Talon : petit abbé avignonnais, ragot,
ventru, avec un visage rubicond comme la gourde dun mendiant.
Larchevêque dAvignon lui avait ôté la confession parce quil
haussait trop le coude et nous lavait envoyé pour sen débarrasser.
Or, à la Fête-Dieu, il se trouve quun jeudi, on nous avait conduits
à Boulbon, village voisin, pour aller à la procession, les grands
comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et à M. Talon,
bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du dais.
Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, déployaient
leurs théories dans les rues tapissées avec des draps de lit, au
moment où les confréries faisaient au soleil flotter leurs bannières,
que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix virginales
entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le
Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et répandions nos
fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur sélève et que
voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une
clochette, avec lostensoir aux mains, la cape dor sur le dos, aïe!
tenait toute la rue.
En dînant au presbytère, il avait bu, paraît-il, ou, peut-être, on
lavait fait boire un peu plus quil ne faut de ce bon piot de
Frigolet qui tape si vite à la tête; et le malheureux, rouge de sa
honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux
clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le
prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M.
Talon, une fois devant lautel, se mit à répéter : _Oremus, oremus,
oremus, et nen put dire davantage. On lemmena à deux dans la
sacristie.
Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela
se passa dans une paroisse où la _dive bouteille_, comme au temps de
Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon, vers la montagne, se
trouve une vieille chapelle dénommée Saint-Marcellin, et le premier
du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant
tous à la main une bouteille de vin. Le sexe ny est pas admis,
attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient
que de leau; et, pour habituer les jeunes filles à ce régime, on
leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que "leau fait
devenir jolie"
Labbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, à la
Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le curé de
Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :
-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et quon fasse silence pour
la bénédiction!
Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue
pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit _amen_, nous faisions un
signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé et le maire
choquant le verre ensemble sur lescalier de lautel, religieusement,
buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, lorsquil y avait
sécheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin à
travers le terroir, car les Boulbonnais disent :
_Saint Marcellin,
Bon pour leau, bon pour le vin_
Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous voyions à la
Montagnette et qui est passé de mode, était celui de saint Anthime.
Les Gravesonais le faisaient.
Quand la pluie était en retard, les pénitents de Graveson, en
ânonnant leur litanies et suivis dun flot de gens qui avaient des
sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux
proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs -- à léglise de
Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende épandue sur lherbe
odoriférante, toute la sainte journée, pour attendre la pluie, on
chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous
bien? plus dune fois laverse inondait le retour... Que voulez-vous!
chanter fait pleuvoir, disaient nos pères.
Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les libations
pieuses, navait pu faire naître de nuages, les joviaux pénitents, en
revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas
exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le Fossé des Lones. Ce
curieux usage de tremper les corps saints dans leau, pour les forcer
de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à Toulouse par
exemple, et jusquen Portugal.
Quand, étant tout petits, nous allions à Graveson avec nos mères,
elles ne manquaient pas de nous mener à léglise pour nous montrer
saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui frappait les
heures à lhorloge du clocher.
Maintenant, pour achever ce quil me reste à dire sur mon séjour à
Saint-Michel, il me revient comme un songe quà la premier an, avant
de nous donner vacances, on nous fit jouer _les Enfants dEdouard_,
de Casimir Delavigne. On my avait donné le rôle dune jeune
princesse; et, pour me costumer, ma mère mapporta une robe de
mousseline quelle était allée emprunter chez de jeunes demoiselles
de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard
dun petit roman damour dont nous parlerons en son lieu.
La seconde année de mon internat, comme on mavait mis au latin,
jécrivis à mes parents daller macheter des livres, et quelques
jours après, nous vîmes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter,
vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur Babache, vieux mulet
familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur tous les
marchés voisins, -- où mon père le conduisait lorsquil allait en
voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, lorsquil se
promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui il menait
Babache ; et à califourchon, armé dun sarcloir à long manche, du
haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.
Arrivé au couvent, mon père déchargea un sac énorme qui était attaché
sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant le lien :
-- Frédéric, me cria-t-il, je tai apporté quelques livres et du
papier.
Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre ou cinq dictionnaires
reliés en parchemin, une trimbalée de livres cartonnés (_Epitome, De
Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones_, etc.), un gros
cruchon dencre, un fagot de plumes doie, et puis un tel ballot de
rames de papier que jen eus pour sept ans, jusquà la fin de mes
études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, père du cher
félibre de la _Grenade entrouverte_ (à cette époque, nous étions
encore bien loin de nous connaître), que le bon patriarche, avec
grand empressement, était allé faire pour son fils cette provision de
science.
Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet, je neus pas
le loisir duser force papier. M. Donnat, notre maître, pour un motif
ou pour lautre, ne résidait pas dans son établissement, et, quand le
chat ny est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour quêter des
élèves ou se procurer de largent, il était toujours en course. Mal
payés, les professeurs avaient toujours quelque prétexte pour abréger
la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient
personne.
-- Où sont donc les enfants?
Tantôt le long dun gradin soutenant un terrain en pente, nous étions
à réparer quelque mur en pierres sèches. Tantôt nous étions par les
vignes où à notre grande joie, nous glanions des grappillons ou
cherchions des morilles. Tout cela namenait pas la confiance à notre
maître. De plus, le malheur était que, pour grossir le pensionnat, M.
Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grandchose,
et ce nétaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un
drôle dincident précipita la déconfiture.
Nous avions pour cuisinier, je lai déjà dit, un nègre et pour
domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la maison, la
seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre principal, qui
avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd
jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit
ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le pensionnat, un
esclandre épouvantable.
Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. Donnat
lui-même, qui affirmait quelle létait du professeur dhumanités,
qui de labbé Talon, qui du maître détudes.
Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du nègre.
Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon droit, soit par
colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise,
qui avait gardé son secret, déguerpit, à son tour, pour aller déposer
son faix.
Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier, plus de brouet
pour nous; les professeurs, lun après lautre, nous laissèrent sur
nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre vieille, nous
fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son
père, un matin, nous dit :
-- Mes enfants, il ny a plus rien pour vous faire manger : il faut
retourner chez vous.
Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage quon élargit du
bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous séparer, arracher
des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de
notre beau quartier du Thym (1). Puis, avec nos petits paquets,
quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en aval, nous nous
éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais non sans
retourner la tête, ni sans regret à la descente.
Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes les manières et dun
pays à lautre, de remonter son institution (car nous avons tous
notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe, finir, hélas! à
lhôpital.
Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot,
pourtant, de ce que lantique abbaye devint après nous autres.
Retombée de nouveau à labandon pendant douze ans, un moine blanc, le
Père Edmond, à son tour, lacheta (1854) et y restaura, sous la loi
de saint Norbert, lordre de Prémontré, -- qui nexistait plus en
France. Grâce à lactivité, aux prédications, aux quêtes de ce
zélateur ardent, le petit monastère prit des proportions grandioses.
De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles
crénelées, sy ajoutèrent à lentour; une église nouvelle,
magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs surmontées de deux
clochers. Une centaine de moines ou de frères convers peuplèrent les
cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y
montaient à charretées pour contempler la pompe de leurs majestueux
offices; et labbaye des Pères Blancs était devenue si populaire que,
quand la République fit fermer les couvents (1880), un millier de
paysans ou dhabitants de la plaine vinrent sy enfermer pour
protester en personne contre lexécution des décrets radicaux. Et
cest alors que nous vîmes toute une armée en marche, cavalerie,
infanterie, généraux et capitaines, venir,
(1) Frigo1et, en provençal _Ferigoulet_, signifie "lieu où le thym
abonde" avec ses fourgons de son attirail de guerre, camper autour du
couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, entreprendre le
siège dune citadelle dopéra-comique, que quatre ou cinq gendarmes
auraient, sils avaient voulu, fait venir à jubé.
Il me souvient que le matin, tant que dura linvestissement, -- et il
dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et
allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent
labbaye pour épier, de loin, le mouvement de la journée. Le plus
joli, cétaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy
ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés de Saint-Michel,
chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :
_Provençaux et catholiques,
Notre foi, notre foi, na pas failli :
Chantons, tous tressaillants,
Provençaux et catholiques.
Tout cela, mêlé dinvectives, de railleries et de huées à ladresse
des fonctionnaires, qui défilaient farouches, là-bas, dans leurs
voitures.
A part lindignation qui soulevait dans les coeurs liniquité de ces
choses, le _Siège de Caderousse_, par le vice-légat Sinibaldi Doria,
-- qui a fourni à labbé Favre le sujet dune héroïde extrêmement
comique, était, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et
aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se vendit en France à
des milliers dexemplaires. Enfin, à son tour, Daudet, qui avait déjà
placé dans le couvent des Pères Blancs son conte intitulé l_Élixir
du Frère Gaucher_, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous
montre Tartarin senfermant bravement dans labbaye de Saint-Michel.
CHAPITRE VI
CHEZ MONSIEUR MILLET
Loncle Bénoni -- La farandole au cimetière. -- Le voyage en Avignon.
-- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maître de pension. -- Le siège
de Caderousse. -- La première communion. -- Mlle Praxède. --
Pélerinage de Saint-Gent. -- Au collège Royal. -- Le poète Jasmin. --
La nostalgie de mes quatorze ans.
Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas trop éloignée de
Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards,
nous nétions pas orgueilleux et lon me mit en Avignon chez un M.
Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale.
Cette fois, cest loncle Bénoni qui conduisit la voiture. Bien que
Maillane ne soit quà trois lieues dAvignon, à cette époque où le
chemin de fer nexistait pas, où les routes étaient abîmées par le
roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit de la
Durance, le voyage dAvignon était encore une affaire.
Trois de mes tantes, avec ma mère, loncle Bénoni et moi, tous gîtés
sur un long drap plein de paille davoine qui rembourrait la
charrette, nous partîmes en caravane après le lever du soleil.
Jai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, qui se
soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; jen avais bien une
douzaine; dabord, la grandMistrale, puis la tante Jeanneton, la
tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et la tante
Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante Rion, la
tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante Lisa. Tout ce monde,
aujourdhui, est mort et enterré; mais jaime à redire ici les noms
de ces bonnes femmes que jai vues circuler, comme autant de bonnes
fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez à mes
tantes le même nombre doncles et les cousins et cousines qui en
avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre parentage.
Loncle Bénoni était un frère de ma mère et le plus jeune de la
lignée. Brun, maigre, délié, il avait le nez retroussé et deux yeux
noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait pour
paresseux, et même il sen vantait. Mais il avait trois passions : la
danse, la musique et la plaisanterie.
Il ny avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus
jovial. Quand, dans "la salle verte", à la Saint-Eloi ou à la
Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le lutteur, les
gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient à
lentour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes
dinstruments : violon, basson, cor, clarinette; mais cest au
galoubet quil sétait adonné le plus. Il navait pas son pareil, au
temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour
chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois
quil y avait un pèlerinage à faire, à Notre-Dame-de-Lumière, à
Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en était le
boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni, toujours
dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son équerre et sa
maison pour aller courir le pays.
Et lon voyait des charretées de quinze ou vingt fillettes qui
partaient en chantant :
_A lhonneur de saint Gent_.
Ou
_Alix, ma bonne amie,
Il est temps de quitter
Le monde et ses intrigues,
Avec ses vanités_.
Ou bien :
_Les trois Maries,
Parties avant le jour,
Sen vont adorer le Seigneur_.
Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les
accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi,
en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin!
Seulement, dans la tête, il sétait mis une idée assez extraordinaire
: cétait, en se mariant, de prendre une fille noble.
-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent épouser des
nobles, et jamais tu nen trouveras.
-- Hé ! ripostait Bénoni, ne sommes-nous pas nobles, tous, dans la
famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous autres?
Notre aïeul était émigré; il portait le manteau doublé de velours
rouge, les boudes à ses souliers, les bas de soie.
Il fit tant, tourna tant, que, du côté de Carpentras, il entendit
dire, un jour, quil y avait une famille de noblesse authentique,
mais à peu près ruinée, où se trouvaient sept filles, toutes à
marier. Le père, un dissipateur, vendait un morceau de terre tous les
ans à son fermier, qui finit même par attraper le château. Mon brave
oncle Bénoni sattifa, se présenta, et laînée des demoiselles, une
fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en passe de
coiffer sainte Catherine, se décida à lépouser. Cest sur la donnée
de ces nobles comtadins, tombés dans la roture, quun romancier
Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman : la
_Fin du Marquisat dAurel_. (Paris, Charpentier, 1878.)
Jai dit que mon oncle était paresseux. Quand, vers milieu du jour,
il allait à son jardin, pour bêcher ou reterser, il portait toujours
son flûteau. Bientôt, il jetait son outil, allait sasseoir à lombre
et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les champs
dalentour accouraient vite à la musique et, aussitôt, il leur
faisait danser la saltarelle.
En hiver, rarement il se levait avant midi.
-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, où
pouvez-vous être mieux?
-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous pas?
-- Oh! jamais. Quand jai sommeil, je dors; quand je nai plus
sommeil, je dis des psaumes pour les morts.
Et, chose singulière, cet homme guilleret ne manquait pas un
enterrement. Après la cérémonie, il demeurait toujours le dernier au
cimetière, doù il sen revenait seul, en priant pour les siens et
pour les autres, ce qui ne lempêchait pas de répéter, chaque fois,
cette bouffonnerie :