Dans les collèges, d’ordinaire, les écoliers sont parqués dans de

grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour

courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou

même aux heures de la récréation, on nous lâchait tel qu’un troupeau

et en avant dans la montagne, jusqu’à ce que la cloche nous sonnât le

rappel.

Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus sauvages, ma

foi, autant qu’une nichée de lapins de garrigue. Et il n’y avait pas

danger que l’ennui nous gagnât.

Une fois hors de l’étude, nous partions comme des perdreaux, à

travers les vallons et sur les mamelons.

Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les

ortolans chantaient : _tsi, tsi, bégu_!

Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions

grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins verts laissés

dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des

champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; nous

cherchions dans les ravins les pétrifications qu’on nomme, dans le

pays, _pierres de saint Étienne_; nous furetions aux grottes pour

dénicher la Chèvre

d’Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous

dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de

vêtements ni de chaussures.

Nous étions déguenillés comme une troupe de bohémiens.

Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms

superbes en langue provençale, -- noms sonores et parlants où le

peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé son génie, --

comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, d’où l’on voyait

à l’horizon blanchir le littoral de la Méditerranée, au coucher du

soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la

Baume-de-l’Argent, où les faux monnayeurs avaient, jadis, battu

monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions gravée une sole

bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et la

Roque-d’Acier, qui domine le Rhône, avec les barques et radeaux qui

passaient à côté : monuments éternels du pays et de sa langue, tout

embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout illuminés d’or et

d’azur. O arômes! ô clartés! ô délices! ô mirage! ô paix de la nature

douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, vous avez

ouverts sur ma vie d’enfant!

L’hiver, ou lorsqu’il pleuvait, nous demeurions sous le cloître, nous

amusant à la marelle, à coupe-tête, au cheval fondu. Et dans l’église

du couvent, qui était, nous l’avons dit, complètement abandonnée,

nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux

béants, pleins de têtes de morts et d’ossements des anciens moines.

Un jour d’hiver, la brise bramait dans les longs couloirs; c’était le

soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le

maître, nous gardait à l’étude, et l’on n’entendait que nos plumes

qui égratignaient le papier et, à travers les portes, le sifflement

du vent.

Tout à coup, à l’extérieur, nous entendons une voix sourde,

sépulcrale, qui criait : —

-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!

Tous, épouvantés, nous regardâmes le maître, et, pâle comme un mort,

M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands

de l’accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortîmes

tous après, en nous blottissant derrière.

Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en face du couvent,

nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un géant en longue robe noire

et qui dans le vent disait :

-- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.

D’entendre et de voir cette apparition, nous étions tous là

tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix :

-- C’est frère Philippe.

Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous tous après,

qui le suivions en tournant la tête. Nous nous remîmes, fort

troublés, à notre étude. Mais, cette soirée-là, nous n’en sûmes pas

plus.

Ce frère Philippe, nous l’apprîmes plus tard, faisait partie

paraît-il, de ces sortes d’ermites qui avaient occupé Saint-Michel

quelques années avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une

cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on n’emporte pas cela

comme un grelot, la cloche était restée sur l’église, là-haut, et,

naturellement, M. Donnat l’avait gardée.

Frère Philippe était un bonhomme qui s’était donné pour tâche de

remettre en état les ermitages en ruines qu’il y a, de-ci de-là, dans

les montagnes de Provence. Je l’ai rencontré quelquefois, longtemps

après, grand, maigre, un peu voûté et taciturne, avec sa soutane

rapiécée, son chapeau noir à larges bords, et portant sur l’épaule,

moitié devant, moitié derrière, un long bissac de toile bleue.

Lorsqu’il avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage à

l’abandon, avec le produit de ses quêtes il le rachetait au

propriétaire, il en réparait les parois, il y suspendait une cloche.

Ensuite, ayant cherché et déniché quelque bon diable qui voulût se

faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui

se remettait, en faisant maigre chère, à quêter avec patience, pour

relever un autre ermitage.

La dernière fois que je le vis, il en avait rétabli, me dit-il près

d’une trentaine. C'était à la gare d’Avignon où j’allais, comme lui,

prendre le train d’une heure et demie. Il faisait rudement chaud, et

le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce temps-là, près de

quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incliné

sous son sac, qui était presque plein de blé.

-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un grand gars cravaté et

ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac? Laissez que je le

porte un peu.

Et le brave garçon chargea le sac du frère et le porta jusqu’à la

salle où l’on donne les billets. Or, ce jeune homme, que je

connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, comme nos

démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me

rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularité de

cet homme du bon Dieu.

Frère Philippe, en dernier lieu, s’était retiré chez des moines qui

l’avaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, vers cette

époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla,

je crois, mourir à l’hôpital d’Avignon.

Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain

aumônier qu’on appelait M. Talon : petit abbé avignonnais, ragot,

ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d’un mendiant.

L’archevêque d’Avignon lui avait ôté la confession parce qu’il

haussait trop le coude et nous l’avait envoyé pour s’en débarrasser.

Or, à la Fête-Dieu, il se trouve qu’un jeudi, on nous avait conduits

à Boulbon, village voisin, pour aller à la procession, les grands

comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et à M. Talon,

bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du dais.

Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, déployaient

leurs théories dans les rues tapissées avec des draps de lit, au

moment où les confréries faisaient au soleil flotter leurs bannières,

que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix virginales

entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le

Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et répandions nos

fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur s’élève et que

voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une

clochette, avec l’ostensoir aux mains, la cape d’or sur le dos, aïe!

tenait toute la rue.

En dînant au presbytère, il avait bu, paraît-il, ou, peut-être, on

l’avait fait boire un peu plus qu’il ne faut de ce bon piot de

Frigolet qui tape si vite à la tête; et le malheureux, rouge de sa

honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux

clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le

prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M.

Talon, une fois devant l’autel, se mit à répéter : _Oremus, oremus,

oremus, et n’en put dire davantage. On l’emmena à deux dans la

sacristie.

Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela

se passa dans une paroisse où la _dive bouteille_, comme au temps de

Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon, vers la montagne, se

trouve une vieille chapelle dénommée Saint-Marcellin, et le premier

du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant

tous à la main une bouteille de vin. Le sexe n’y est pas admis,

attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient

que de l’eau; et, pour habituer les jeunes filles à ce régime, on

leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que "l’eau fait

devenir jolie"

L’abbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, à la

Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le curé de

Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :

-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et qu’on fasse silence pour

la bénédiction!

Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue

pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit _amen_, nous faisions un

signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé et le maire

choquant le verre ensemble sur l’escalier de l’autel, religieusement,

buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, lorsqu’il y avait

sécheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin à

travers le terroir, car les Boulbonnais disent :

_Saint Marcellin,

Bon pour l’eau, bon pour le vin_

Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous voyions à la

Montagnette et qui est passé de mode, était celui de saint Anthime.

Les Gravesonais le faisaient.

Quand la pluie était en retard, les pénitents de Graveson, en

ânonnant leur litanies et suivis d’un flot de gens qui avaient des

sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux

proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs -- à l’église de

Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende épandue sur l’herbe

odoriférante, toute la sainte journée, pour attendre la pluie, on

chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous

bien? plus d’une fois l’averse inondait le retour... Que voulez-vous!

chanter fait pleuvoir, disaient nos pères.

Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les libations

pieuses, n’avait pu faire naître de nuages, les joviaux pénitents, en

revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas

exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le Fossé des Lones. Ce

curieux usage de tremper les corps saints dans l’eau, pour les forcer

de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à Toulouse par

exemple, et jusqu’en Portugal.

Quand, étant tout petits, nous allions à Graveson avec nos mères,

elles ne manquaient pas de nous mener à l’église pour nous montrer

saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui frappait les

heures à l’horloge du clocher.

Maintenant, pour achever ce qu’il me reste à dire sur mon séjour à

Saint-Michel, il me revient comme un songe qu’à la premier an, avant

de nous donner vacances, on nous fit jouer _les Enfants d’Edouard_,

de Casimir Delavigne. On m’y avait donné le rôle d’une jeune

princesse; et, pour me costumer, ma mère m’apporta une robe de

mousseline qu’elle était allée emprunter chez de jeunes demoiselles

de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard

d’un petit roman d’amour dont nous parlerons en son lieu.

La seconde année de mon internat, comme on m’avait mis au latin,

j’écrivis à mes parents d’aller m’acheter des livres, et quelques

jours après, nous vîmes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter,

vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur Babache, vieux mulet

familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur tous les

marchés voisins, -- où mon père le conduisait lorsqu’il allait en

voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, lorsqu’il se

promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui il menait

Babache ; et à califourchon, armé d’un sarcloir à long manche, du

haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.

Arrivé au couvent, mon père déchargea un sac énorme qui était attaché

sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant le lien :

-- Frédéric, me cria-t-il, je t’ai apporté quelques livres et du

papier.

Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre ou cinq dictionnaires

reliés en parchemin, une trimbalée de livres cartonnés (_Epitome, De

Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones_, etc.), un gros

cruchon d’encre, un fagot de plumes d’oie, et puis un tel ballot de

rames de papier que j’en eus pour sept ans, jusqu’à la fin de mes

études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, père du cher

félibre de la _Grenade entr’ouverte_ (à cette époque, nous étions

encore bien loin de nous connaître), que le bon patriarche, avec

grand empressement, était allé faire pour son fils cette provision de

science.

Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet, je n’eus pas

le loisir d’user force papier. M. Donnat, notre maître, pour un motif

ou pour l’autre, ne résidait pas dans son établissement, et, quand le

chat n’y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour quêter des

élèves ou se procurer de l’argent, il était toujours en course. Mal

payés, les professeurs avaient toujours quelque prétexte pour abréger

la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient

personne.

-- Où sont donc les enfants?

Tantôt le long d’un gradin soutenant un terrain en pente, nous étions

à réparer quelque mur en pierres sèches. Tantôt nous étions par les

vignes où à notre grande joie, nous glanions des grappillons ou

cherchions des morilles. Tout cela n’amenait pas la confiance à notre

maître. De plus, le malheur était que, pour grossir le pensionnat, M.

Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grand’chose,

et ce n’étaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un

drôle d’incident précipita la déconfiture.

Nous avions pour cuisinier, je l’ai déjà dit, un nègre et pour

domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la maison, la

seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre principal, qui

avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd

jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit

ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le pensionnat, un

esclandre épouvantable.

Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. Donnat

lui-même, qui affirmait qu’elle l’était du professeur d’humanités,

qui de l’abbé Talon, qui du maître d’études.

Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du nègre.

Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon droit, soit par

colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise,

qui avait gardé son secret, déguerpit, à son tour, pour aller déposer

son faix.

Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier, plus de brouet

pour nous; les professeurs, l’un après l’autre, nous laissèrent sur

nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre vieille, nous

fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son

père, un matin, nous dit :

-- Mes enfants, il n’y a plus rien pour vous faire manger : il faut

retourner chez vous.

Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu’on élargit du

bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous séparer, arracher

des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de

notre beau quartier du ‘Thym (1). Puis, avec nos petits paquets,

quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en aval, nous nous

éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais non sans

retourner la tête, ni sans regret à la descente.

Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes les manières et d’un

pays à l’autre, de remonter son institution (car nous avons tous

notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe, finir, hélas! à

l’hôpital.

Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot,

pourtant, de ce que l’antique abbaye devint après nous autres.

Retombée de nouveau à l’abandon pendant douze ans, un moine blanc, le

Père Edmond, à son tour, l’acheta (1854) et y restaura, sous la loi

de saint Norbert, l’ordre de Prémontré, -- qui n’existait plus en

France. Grâce à l’activité, aux prédications, aux quêtes de ce

zélateur ardent, le petit monastère prit des proportions grandioses.

De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles

crénelées, s’y ajoutèrent à l’entour; une église nouvelle,

magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs surmontées de deux

clochers. Une centaine de moines ou de frères convers peuplèrent les

cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y

montaient à charretées pour contempler la pompe de leurs majestueux

offices; et l’abbaye des Pères Blancs était devenue si populaire que,

quand la République fit fermer les couvents (1880), un millier de

paysans ou d’habitants de la plaine vinrent s’y enfermer pour

protester en personne contre l’exécution des décrets radicaux. Et

c’est alors que nous vîmes toute une armée en marche, cavalerie,

infanterie, généraux et capitaines, venir,

(1) Frigo1et, en provençal _Ferigoulet_, signifie "lieu où le thym

abonde" avec ses fourgons de son attirail de guerre, camper autour du

couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, entreprendre le

siège d’une citadelle d’opéra-comique, que quatre ou cinq gendarmes

auraient, s’ils avaient voulu, fait venir à jubé.

Il me souvient que le matin, tant que dura l’investissement, -- et il

dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et

allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent

l’abbaye pour épier, de loin, le mouvement de la journée. Le plus

joli, c’étaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy

ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés de Saint-Michel,

chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :

_Provençaux et catholiques,

Notre foi, notre foi, n’a pas failli :

Chantons, tous tressaillants,

Provençaux et catholiques.

Tout cela, mêlé d’invectives, de railleries et de huées à l’adresse

des fonctionnaires, qui défilaient farouches, là-bas, dans leurs

voitures.

A part l’indignation qui soulevait dans les coeurs l’iniquité de ces

choses, le _Siège de Caderousse_, par le vice-légat Sinibaldi Doria,

-- qui a fourni à l’abbé Favre le sujet d’une héroïde extrêmement

comique, était, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et

aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se vendit en France à

des milliers d’exemplaires. Enfin, à son tour, Daudet, qui avait déjà

placé dans le couvent des Pères Blancs son conte intitulé l’_Élixir

du Frère Gaucher_, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous

montre Tartarin s’enfermant bravement dans l’abbaye de Saint-Michel.

CHAPITRE VI

CHEZ MONSIEUR MILLET

L’oncle Bénoni -- La farandole au cimetière. -- Le voyage en Avignon.

-- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maître de pension. -- Le siège

de Caderousse. -- La première communion. -- Mlle Praxède. --

Pélerinage de Saint-Gent. -- Au collège Royal. -- Le poète Jasmin. --

La nostalgie de mes quatorze ans.

Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas trop éloignée de

Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards,

nous n’étions pas orgueilleux et l’on me mit en Avignon chez un M.

Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale.

Cette fois, c’est l’oncle Bénoni qui conduisit la voiture. Bien que

Maillane ne soit qu’à trois lieues d’Avignon, à cette époque où le

chemin de fer n’existait pas, où les routes étaient abîmées par le

roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit de la

Durance, le voyage d’Avignon était encore une affaire.

Trois de mes tantes, avec ma mère, l’oncle Bénoni et moi, tous gîtés

sur un long drap plein de paille d’avoine qui rembourrait la

charrette, nous partîmes en caravane après le lever du soleil.

J’ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, qui se

soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; j’en avais bien une

douzaine; d’abord, la grand’Mistrale, puis la tante Jeanneton, la

tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et la tante

Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante Rion, la

tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante Lisa. Tout ce monde,

aujourd’hui, est mort et enterré; mais j’aime à redire ici les noms

de ces bonnes femmes que j’ai vues circuler, comme autant de bonnes

fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez à mes

tantes le même nombre d’oncles et les cousins et cousines qui en

avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre parentage.

L’oncle Bénoni était un frère de ma mère et le plus jeune de la

lignée. Brun, maigre, délié, il avait le nez retroussé et deux yeux

noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait pour

paresseux, et même il s’en vantait. Mais il avait trois passions : la

danse, la musique et la plaisanterie.

Il n’y avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus

jovial. Quand, dans "la salle verte", à la Saint-Eloi ou à la

Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le lutteur, les

gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient à

l’entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes

d’instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais c’est au

galoubet qu’il s’était adonné le plus. Il n’avait pas son pareil, au

temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour

chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois

qu’il y avait un pèlerinage à faire, à Notre-Dame-de-Lumière, à

Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en était le

boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni, toujours

dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son équerre et sa

maison pour aller courir le pays.

Et l’on voyait des charretées de quinze ou vingt fillettes qui

partaient en chantant :

_A l’honneur de saint Gent_.

Ou

_Alix, ma bonne amie,

Il est temps de quitter

Le monde et ses intrigues,

Avec ses vanités_.

Ou bien :

_Les trois Maries,

Parties avant le jour,

S’en vont adorer le Seigneur_.

Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les

accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi,

en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin!

Seulement, dans la tête, il s’était mis une idée assez extraordinaire

: c’était, en se mariant, de prendre une fille noble.

-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent épouser des

nobles, et jamais tu n’en trouveras.

-- Hé ! ripostait Bénoni, ne sommes-nous pas nobles, tous, dans la

famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous autres?

Notre aïeul était émigré; il portait le manteau doublé de velours

rouge, les boudes à ses souliers, les bas de soie.

Il fit tant, tourna tant, que, du côté de Carpentras, il entendit

dire, un jour, qu’il y avait une famille de noblesse authentique,

mais à peu près ruinée, où se trouvaient sept filles, toutes à

marier. Le père, un dissipateur, vendait un morceau de terre tous les

ans à son fermier, qui finit même par attraper le château. Mon brave

oncle Bénoni s’attifa, se présenta, et l’aînée des demoiselles, une

fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en passe de

coiffer sainte Catherine, se décida à l’épouser. C’est sur la donnée

de ces nobles comtadins, tombés dans la roture, qu’un romancier

Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman : la

_Fin du Marquisat d’Aurel_. (Paris, Charpentier, 1878.)

J’ai dit que mon oncle était paresseux. Quand, vers milieu du jour,

il allait à son jardin, pour bêcher ou reterser, il portait toujours

son flûteau. Bientôt, il jetait son outil, allait s’asseoir à l’ombre

et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les champs

d’alentour accouraient vite à la musique et, aussitôt, il leur

faisait danser la saltarelle.

En hiver, rarement il se levait avant midi.

-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, où

pouvez-vous être mieux?

-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous pas?

-- Oh! jamais. Quand j’ai sommeil, je dors; quand je n’ai plus

sommeil, je dis des psaumes pour les morts.

Et, chose singulière, cet homme guilleret ne manquait pas un

enterrement. Après la cérémonie, il demeurait toujours le dernier au

cimetière, d’où il s’en revenait seul, en priant pour les siens et

pour les autres, ce qui ne l’empêchait pas de répéter, chaque fois,

cette bouffonnerie :

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral · 第 4 / 19 段