Hélas I l’eau claire riait dans les ruisseaux; là-haut, chantaient

les alouettes; les bleuets, les glaïeuls, les coquelicots, les

nielles, fleurissaient au soleil dans les blés verdoyants...

Et je disais :

-- L’école, eh bien! tu iras demain.

Et, alors, dans les cours d’eau, avec culottes retroussées, houp! on

allait "guéer". Nous barbotions, nous pataugions, nous pêchions des

têtards, nous faisions des pâtés, pif! paf!

avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir jusqu’à

mi-jambes (pour se faire des bottes). Et après, dans la poussière de

quelque chemin creux, vite! à bride abattue :

_Les soldats s’en vont!

A la guerre ils vont,

Et ra-pa-ta-plan,

Garez-vous devant!_

Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi n’étaient pas nos

cousins! Sans compter qu’avec le pain et la pitance de mon bissac, on

faisait sur l’herbe, ensuite, un beau petit goûter... Mais il faut

que tout finisse!

Voici qu’un jour mon père, que le maître d’école avait dû prévenir,

me dit :

-— Écoute, Frédéric, s’il t’arrive encore une fois de manquer l’école

pour aller patauger dans les fossés, vois, rappelle-toi ceci : je te

brise une verge de saule sur le dos...

Trois jours après, par étourderie, je manquai encore la classe et je

retournai "guéer".

M’avait-il épié, ou est-ce le hasard qui l’amena? Voilà que, sans

culotte, pendant qu’avec les autres polissons habituels nous

gambadions encore dans l’eau, soudain, à trente pas de moi, je vois

apparaître mon père. Mon sang ne fit qu’un tour.

Mon père s’arrêta et me cria :

-— Cela va bien... Tu sais ce que je t’ai promis? Va, je t’attends ce

soir.

Rien de plus, et il s’en alla.

Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne m’avait jamais donné

une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et je le

craignais comme le feu.

"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton père te tue... Sûrement,

il doit être allé préparer la verge."

Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts, me

chantaient par-dessus : —

-- Aïe! aïe! aïe! la raclée; aïe! aïe! aïe! sur ta peau!

"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut déguerpir et

faire un _plantié_."

Et je partis. Je pris, autant qu’il me souvient, un chemin qui

conduisait, là-haut, vers la Crau d’Eyragues. Mais, en ce temps,

pauvre petit, savais-je bien où j’allais? Et aussi, lorsque j’eus

cheminé peut-être une heure ou une heure et demie, il me parut, à

dire vrai, que j’étais dans l’Amérique.

Le soleil commençait à baisser vers son couchant; j’étais las,

j’avais peur...

"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu souper? Il

faut aller demander l’hospitalité dans quelque ferme."

Et, m’écartant de la route, doucement je me dirigeai vers un petit

Mas blanc, qui m’avait l’air tout avenant, avec son toit à porcs, sa

fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout abrité du mistral par

une haie de cyprès.

Timide, je m’avançais sur le pas de la porte et je vis une vieille

qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal peignée. Pour

manger ce qu’elle touchait, il eût fallu avoir bien faim. La vieille

avait décroché la marmite de la crémaillère, l’avait posée par terre

au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se grattant,

avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement, elle

épandait sur les lèches de pain moisi.

-— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe?

—- Oui, me répondit-elle... Et d’où sors-tu, petit?

-— Je suis de Maillane, lui dis-je; j’ai fait une escapade et je

viens vous demander... l’hospitalité.

-— En ce cas, me répliqua la vilaine vieille d’un ton grognon,

assieds-toi sur l’escalier pour ne pas user mes chaises.

Et je me pelotonnai sur la première marche.

-— Ma grand, comment s’appelle ce pays?

-— Papeligosse.

-— Papeligosse!

Vous savez que, lorsqu’on parle aux enfants d’un pays lointain, les

gens, pour badiner, disent, parfois : _Papeligosse_. Jugez donc, à

cet âge-là, moi je croyais à Papeligosse, à Zibe-Zoube, à Gafe-1’Ase

et autres pays fantastiques, comme à mon saint pater. Et aussi, à

peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de chez

moi, la sueur froide me vint dans le dos.

-— Ah çà! me fit la vieille, quand elle eut fini sa besogne, à

présent ce n’est pas le tout, petit : en ce pays-ci, les paresseux ne

mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il faut

la gagner.

-— Bien volontiers... Et que faut-il faire?

-— Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de l’escalier

et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon ami,

aura sa part du bon potage... et l’autre mangera des yeux.

-— Je veux bien.

Sans compter que j’étais fier, ma foi, de gagner mon souper, surtout

en m’amusant. Je pensais :

"Ça ira bien mal, si la vieille éclopée saute plus loin que toi."

Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous plaçons au pied de

l’escalier —- qui, dans les Mas, comme vous savez, se trouve en face

de la porte, tout près du seuil.

-— Et je dis : un, cria la vieille en balançant les bras pour prendre

élan.

-— Et je dis : deux.

-— Et je dis: trois!

Moi, je m’élance de toutes mes forces et je franchis le seuil. Mais

la vieille coquine, qui n’avait fait que le semblant, ferme aussitôt

la porte, pousse vite le verrou et me crie :

-— Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent être en peine,

va!

Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... Et, maintenant, où

faut-il aller? A la maison? Je n’y serais pas retourné pour un

empire, car je voyais, me semblait-il, à la main de mon père, la

verge menaçante. Et puis, il était presque nuit et je ne me rappelais

plus le chemin qu’il fallait prendre.

-— A la garde de Dieu!

Derrière le Mas, était un sentier qui, entre deux hauts talus,

montait vers la colline. Je m’y engage à tout hasard; et marche,

petit Frédéric.

Après avoir monté, descendu tant et plus, j’étais rendu de fatigue...

Pensez-vous? A cet âge, avec rien dans le ventre depuis midi. Enfin,

je vais découvrir, dans une vigne inculte, une chaumière délabrée. Il

devait, autrefois, s’y être mis le feu, car les murs, pleins de

lézardes, étaient noircis par la fumée; ni portes ni fenêtres; et les

poutres, qui ne tenaient plus que d’un bout, traînaient, de l’autre,

sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche le Cauchemar.

Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les pendait. Las,

défaillant, mort de sommeil, je grimpai et m’allongeai sur la plus

grosse des poutres... Et, dans un clin d’oeil.

J’étais endormi.

Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi. Toujours

est-il qu’au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir tout à coup

un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui

causaient et riaient.

"Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans mon sommeil, songes-tu ou

est-ce réel?"

Mais ce pesant bien-être, où l’assoupissement vous plonge, m’enlevait

toute peur et je continuais tout doucement à dormir.

Il faut croire qu’à la longue la fumée finit par me suffoquer; je

sursaute soudain et je jette un cri d’effroi... Oh! quand je ne suis

pas mort, mort d’épouvante, là, je ne mourrai jamais plus!

Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les trois à la fois, se

retournèrent vers moi, avec des yeux, des yeux terribles...

-— Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me tuez pas!

Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien sûr, autant de peur

que moi, se prirent à rire et l’un d’eux me dit :

-— C’est égal! tu peux te vanter, mauvais petit moutard, de nous

avoir fichu une belle venette!

Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un peu

courage, et je sentis, en même temps, extrêmement agréable, une odeur

de rôti me monter dans les narines.

Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandèrent d’où j'étais,

de qui j'étais, comment je me trouvais là, que sais-je encore?

Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs (c’étaient, en effet,

trois voleurs) :

-— Puisque tu as fait un _plantié_, me dit-il, tu dois avoir faim...

Tiens, mords là.

Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche d’agneau saignante, à

moitié cuite. Alors, je m’aperçus seulement qu’ils venaient de faire

rôtir un jeune mouton, —- qu’ils devaient avoir dérobé, probablement,

à quelque pâtre.

Aussitôt que nous eûmes, de cette façon, tous bien mangé, les trois

hommes se levèrent, ramassèrent leurs hardes, se parlèrent à voix

basse; puis, l’un d’eux :

-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne voulons

pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas où

nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est là. Quand

il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira, s’il

veut.

-- Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je d’un air soumis.

J’étais encore bien content de m’en tirer à si bon marché.

Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par hasard un

tonneau défoncé ou, sans doute à la vendange, les maîtres de la vigne

devaient faire cuver le moût.

On m’attrape par le derrière et, paf! dans le tonneau. Me voilà donc

tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d’une chaumière en

ruine!

Je m’y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout en

attendant l’aube, je priais à voix basse pour éloigner les mauvais

esprits.

Mais figurez-vous que soudain j’entends, dans l’obscurité, quelque

chose qui rôdait, qui s’ébrouait, autour de ma tonne!

Je retiens mon haleine comme si j’étais mort, en me recommandant à

Dieu et à la grande Sainte Vierge... Et j’entendais tourner et

retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s’en aller, puis

revenir... Que diable est-ce là encore? Mon coeur battait et

bruissait comme une horloge.

Pour en finir, le jour commençait à blanchir et le piétinement qui

m’effrayait s’étant éloigné un peu, je veux, tout doucement, épier

par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un petit

âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient comme deux

chandelles!

Il était, parait-il, venu à l’odeur de l’agneau, et, n’ayant trouvé

que les os, ma tendre chair d’enfant et de chrétien lui faisait

envie.

Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il s’agissait,

n’est-il pas vrai que mon sang se calma légèrement! J’avais tellement

craint quelque apparition nocturne que la vue du loup lui-même me

rendit du courage.

--Ah çà! dis-je, ce n’est pas tout : si cette bête vient a

s’apercevoir que la tonne est défoncée, elle va sauter dedans et,

d’un coup de dent, elle t’étrangle... Si tu pouvais trouver quelque

stratagème...

A un mouvement que je fis, le loup, qui l’entendit, revint d’un bond

vers le tonneau, et le voilà qui tourne autour et qui fouette les

douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par la

bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je l’empoigne des

deux mains.

Le loup, comme s’il eût eu les cinq cents diables à ses trousses,

part, traînant le tonneau, à travers cultures, à travers cailloux, à

travers vignobles. Nous dûmes rouler ensemble toutes les montées et

descentes d’Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel.

-- Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus, Marie, Joseph ! pleurais-je

ainsi, qui sait où le loup t’emportera! Et, si le tonneau s’effondre,

il te saignera, il te mangera...

Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se crève, la queue

m’échappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui galopait, et,

regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route qui

va de Maillane à Saint-Remy, à un quart d’heure de notre Mas. La

barrique, sans doute, avait frappé du ventre au parapet du pont et

s’y était rompue.

Pas nécessaire de vous dire qu’avec de telles émotions la verge

paternelle ne me faisait plus guère peur. En courant comme si j’avais

encore le loup à ma poursuite, je m'en revins à la maison.

Derrière le Mas, le long du chemin, mon père émottait un labour. Il

se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :

-- Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta mère qui pas dormi de la

nuit.

Auprès de ma mère, je courus...

Point par point, à mes parents, je racontai tout chaud mes belles

aventures. Mais, arrivé à l’histoire des voleurs, du tonneau ainsi

que du gros loup :

-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c’est la peur qui

t’a fait rêver tout cela!

Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinément que rien

n’était plus vrain. Ce fut en vain Personne ne voulut y ajouter foi.

CHAPITRE V

A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET

L’Abbaye en ruines. — M. Donnat. — La chapelle dorée. — La

Montagnette. — Frère Philippe. — La procession des bouteilles. —

Saint Antoine de Graveson. — Le pensionnat en débandade. -- Le

couvent des Prémontrés.

Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me dévoyait par

trop et que je manquais l’école sans discontinuité pour aller tout le

jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent

:

-- Faut l’enfermer.

Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargèrent un

petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers,

et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle

recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur

gros, accompagné de ma mère qui me consolait en route et du gros

chien de garde qu’on appelait le "Juif" pour un endroit nommé

Saint-Michel-de-Frigolet.

C’était un ancien monastère, situé dans la Montagnette, à. deux

heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les

terres de Saint-Michel, à la Révolution, s’étaient vendues au détail

pour quelques assignats, et l’abbaye à l’abandon, dépouillée de ses

biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, là-haut, au milieu d’un

désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes sauvages. Certains

contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers,

lorsqu’il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans l’église. Les

joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane,

le Gelé de Barbentane, le Dangereux de Château-Renard, pour se garer

des gendarmes, y venaient en cachette, l’hiver, à minuit, tailler le

_vendôme_, et là, à la clarté de quelques chandelles pâles, pendant

que l’or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphèmes,

retentissaient sous les voûtes, à la place des psaumes qu’on y

entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs buvaient,

mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu’à l’aube.

Vers 1832, quelques frères quêteurs étaient venus s’y établir. Ils

avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le

dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne

montait à leurs offices, car on n’avait pas foi en eux. Et comme, à

cette époque, la duchesse de Berry avait débarqué en Provence, pour y

soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient

qu’on murmurait que ces frères marrons, sous leurs souquenilles

noires n’étaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque

intrigue louche.

C’est à la suite de ces frères qu’un brave Cavaillonnais, appelé M.

Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui acheté

à crédit, un pensionnat de garçons.

C’était un vieux célibataire, au teint jaune et bistré, avec cheveux

plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, longue lévite noire

et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre comme un rat d’église, il

avait trouvé un biais pour monter son école et ramasser des

pensionnaires sans un sou en bourse.

Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, à Barbentane ou à

Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.

-- Je vous apprends, lui disait-il, que j’ai ouvert un pensionnat à

Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre portée, une

excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire

passer leurs classes.

-- Ho! monsieur, répondait le père de famille, cela est bon pour les

gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant

de lecture à nos gars... Ils en sauront toujours assez pour labourer

la terre.

-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n’est plus beau que l’instruction.

N’ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de

_charges_ de blé, tant de _barraux_ de vin ou tant de _cannes_

d’huile... ; puis, après, nous réglerons tout.

Et le bon ménager envoyait ses petits à Saint-Michel-de-Frigolet.

Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il

lui tenait ce propos:

-- Le joli gars que vous avez là! Et comme il a l’air éveillé! Vous

ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de poivre?

-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de même

un peu d’éducation; mais les collèges sont coûteux, et, quand on

n’est pas riche...

-- Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnat. Amenez-le à ma

pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et

nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons

_taille_ à la boutique... Vous aurez en moi un chaland de plus, un

bon chaland, je vous assure.

Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.

Un autre jour, il passait devant la maison d’un menuisier, et

admettons qu’il aperçût un enfant tout pâlot, qui jouait près de sa

mère, dans la rigole de l’évier.

-- Mais ce beau mignon, qu’a-t-il? demandait M. Donnat à la maman. Il

est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il de la cendres par

malice?

-- Eh non! répliquait la femme, c’est la passion du jeu qui le fait

se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le boire.

-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon

institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans

une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis

l’enfant sera surveillé et fera ses études; et, ses études faites il

aura une place et n’aura jamais tant de peine comme en poussant le

rabot.

-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!

-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par là-haut, je ne sais

combien de fenêtres et de portes à réparer... A votre mari, qui est

menuisier, je promets, moi, plus d’ouvrage que ce qu’il en pourra

faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.

Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; et ainsi du

bouclier, et du tailleur, et d’autres. Par ce moyen, M. Donnat avait

recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants du

voisinage, et j’étais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que

moi, s’acquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en

nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de leurs parents.

En un mot, M. Donnat, avant la République démocratique et sociale,

avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le problème de

la Banque d’Echange, —- qu’après lui, le fameux Proudhon, en 1848,

essaya vainement de faire prendre dans Paris.

Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois qu’il était de

Nîmes, et on l’appelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune

fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, à

nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos goûters, nous

apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit qu’il n’avait pas

de parents, car il n’en parlait jamais, personne ne venait le voir,

et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule

fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête à tête,

mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à peine. Puis, il s’en

alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu’Agnel était un

enfant d’une extraction supérieure, mais né du côté gauche et qu’on

faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne l’ai jamais revu.

Notre personnel enseignant se composait, d’abord, du maître, le bon

M. Donnat, lequel, lorsqu’il était présent, faisait les basses

classes (mais, la moitié du temps, il était en voyage, pour

grappiller des élèves); puis, de deux ou trois pauvres hères, anciens

séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties et qui étaient bien

contents d’être nourris, blanchis, et de tirer quelques écus;

ensuite, d’un prestolet, qu’on appelait M. Talon, pour nous dire la

messe; enfin, d’un petit bossu, nommé M. Lavagne, pour professeur de

musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait la cuisine et

une Tarasconaise, d’une trentaine d’années, pour nous servir à table

et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le père, un

pauvre vieux coiffé d’un bonnet roux, qui allait avec son âne,

chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, en coiffe

blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque c’était

nécessaire.

Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup moins important que ce

que, de nos jours, on l’a vu devenir. Il y avait simplement le

cloître des anciens moines Augustins, avec son petit préau, au milieu

du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du chapitre; puis,

l’église de Saint-Michel,

toute délabrée, avec des fresques sur les murs, représentant l’enfer,

ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, armés de fourches, et

le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les

étables.

Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y avait, au midi, une

chapelle à contreforts, dédiée à Notre-Dame-du-Remède, avec un porche

à la façade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs

et, à l’intérieur, elle était toute revêtue de boiseries dorées qui

encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où était représentée

la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d’Autriche, mère de Louis

XIV, l’avait fait décorer ainsi, en reconnaissance d’un voeu qu’elle

avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour devenir mère d’un

fils.

Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la Révolution,

de braves gens l’avaient sauvée en empilant sous le porche un grand

tas de fagots qui en cachaient la porte. C’est là que, le matin, —-

et tous les matins de l’an, -- a cinq heures l’été, à six heures

l’hiver, on nous menait à la messe; c’est là qu’avec une foi, une foi

vraiment angélique, il me souvient que je priais et que nous priions

tous. C’est là que, le dimanche, nous chantions messe et vêpres, en

tenant à la main nos livres d’Heures et nos Vespéraux, et c'est là

que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, admiraient la voix

du petit Frédéric : car j’avais, à cet âge, une jolie voix claire

comme une voix de jeune fille, et, à l’Élévation, lorsqu’on chantait

des motets, c’est moi qui faisais le solo; et je me souviens d’un où

je me distinguais, paraît-il, spécialement, et où se trouvaient ces

mots :

_O mystère incompréhensible!

Grand Dieu, vous n’êtes pas aimé_.

Devant la petite chapelle, et autour du couvent, étaient quelques

micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions nos culottes

en allant, quand venait l’automne, cueillir les micocoules,

douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un

puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un égout souterrain,

laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, de là,

arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à l’entrée du vallon, un

bouquet de peupliers blancs égayait un peu le désert.

Car c’était un vrai désert que ce plateau de Saint-Michel où l’on

nous avait mis en cage; et elle le disait bien; l’inscription qui

était sur la porte du couvent :

"Voilà qu’en fuyant, je me suis éloigné et arrêté dans la solitude,

parce que, dans la cité, j’ai vu l’injustice et la contradiction.

J’aurai ici mon repos pour toujours, car c’est le lieu que j ‘ai

choisi pour habiter. »

Le vieux couvent était bâti sur le plateau étroit d’un passage de

montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce qu’il

est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles consacrées

à l’archange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient dû

impressionner.

Les mamelons d’alentour étaient couverts de thym, de romarin,

d’asphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui

produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet;

quelques lopins d’oliviers plantés dans les bas-fonds; quelques

allées d’amandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la

pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages.

C’était là, clairsemée, toute la végétation de ce massif de collines.

Le reste n’était que friche et roche concassée, mais qui sentait si

bon ! L’odeur de la montagne, dès qu’il faisait du soleil, nous

rendait ivres.

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral · 第 3 / 19 段