Puis, le jour déclinait. Le clocher de Maillane disparaissait

derrière les arbres, derrière les grands cyprès aux pointes noires;

et la campagne, vaste et nue, s'épandait au lointain... Nous

portions nos regards si loin que nous pouvions, à perte de vue, mais

en vain! Rien ne se montrait à nous, hormis quelque faisceau

d'épines emporté dans les chaumes par le vent. Comme les soirs

d'hiver et de janvier, tout était triste, souffreteux et muet.

Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui, plié dans sa

cape, venait de faire paître ses brebis.

-- Mais où allez-vous, enfants si tard?

-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous dire

s'ils sont encore bien loin?

-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont là derrière qui

viennent; vous allez bientôt les voir.

Et de courir, et de courir, à la rencontre des Rois avec nos gâteaux,

nos petites galettes, et les poignées de foin pour les chameaux.

Puis, le jour défaillait. Le soleil, obstrué par un nuage énorme,

s'évanouissait peu à peu. Les babils folâtres calmaient un brin. La

bise fraîchissait et les plus courageux marchaient en retenant.

Tout à coup:

-- Les voilà!

Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et la

magnificence de la pompe royale éblouissait nos yeux. Un

rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides, fastueuses,

enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux de

pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne, dardant

un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon.

-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs manteaux!

voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui viennent!

Et nous demeurions ébaubis... Mais bientôt cette splendeur, mais

bientôt cette gloire, dernière échappée du soleil couchant, se

fondait, s'éteignait peu à peu dans les nues; et, penauds, bouche

béante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout seuls:

-- Où ont passé les Rois?

-- Derrière la montagne.

La chevêche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans le

crépuscule, nous retournions confus, en grignotant les gâteaux, les

galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.

Et quand nous arrivions, ensuite, à nos maisons:

-- Eh bien! les avez-vous vu? nos mères nous disaient.

-- Non, ils ont passé en delà, de l'autre côté de la montagne.

-- Mais quel chemin avez-vous pris?

-- Le Chemin Arlatan...

-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de là. C'est

du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le vieux

Chemin de Rome... Ah! comme c'était beau, si vous aviez vu, si vous

aviez vu, lorsqu'ils sont entrés dans Maillane! Les tambours, les

trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon Dieu!...

Maintenant, ils sont à l'église, où ils font leur adoration. Après

souper, vous irez les voir.

Nous soupions vite, -- moi, chez ma mère-grand Nanan; puis, nous

courions à l'église... Et, dans l'église pleine, dès notre entrée,

l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait,

lentement, puis déployait, formidable, le superbe noël:

_Ce matin,

J'ai rencontré le train

De trois grands Rois qui allaient en voyage,

Ce matin,

J'ai rencontré le train

De trois grands Rois dessus le grand chemin._

Nous autres, affolés, nous nous faufilions, entre les jupons des

femmes, jusques à la chapelle de la Nativité, et là, suspendue sur

l'autel, nous voyions la Belle Étoile! nous voyions les trois Rois

Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient l'Enfant

Jésus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi Melchior avec son

encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous

admirions les charmants pages portant la queue de leurs manteaux

traînants; puis, les chameaux bossus qui élevaient la tête sur l'âne

et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout autour, sur

une petite montagne en papier barbouillé, les bergers, les bergères,

qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes; le

meunier, chargé d'un sac de farine; la bonne vieille qui filait;

l'ébahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait; l'hôtelier ahuri

qui ouvrait sa fenêtre, et, bref, tous les _santons_ qui figurent à

la Crèche. Mais c'était le _Roi Maure_ que nous regardions le plus.

Maintes fois, depuis lors, il m'est arrivé, quand viennent les Rois,

d'aller me promener, à la chute du jour, dans le Chemin d'Arles. Le

rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des haies

d'aubépine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche, comme jadis,

des escargots dans l'herbe et la chevêche toujours y miaule; mais,

dans les nuées du couchant, je n'y vois plus la gloire, ni la

couronne des vieux Rois.

-- Où ont passé les Rois?

-- Derrière la montagne.

Hélas! mélancolie, tristesse des choses vues, autrefois dans la

jeunesse! Si grand, si beau que fût le paysage connu, quand nous

voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y manque

toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose!

_Oh! vers les plaines de froment

Laissez-moi me perdre pensif,

Dans les grands blés pleins de ponceaux

Où, petit gars, je me perdais!

Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe,

En récitant son angélus;

Et, chantantes, les alouettes,

Moi, je les suis dans le soleil...

Ah! pauvre mère, beau coeur aimant,

Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!_

(Iles d'Or).

Qui me rendra le délice, le bonheur idéal de mon âme ignorante,

quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux chansons,

aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mère en filant,

cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me disait, me chantait,

en douce langue de Provence: le _Pater des Calendes, Marie-Madeleine

la Pauvre Pécheresse_, le _Mousse de Marseille_, la _Porcheronne_, le

_Mauvais Riche_, et tant d'autres récits, légendes et croyances de

notre race provençale, qui bercèrent mon jeune âge d'un balancement

de rêves et de poésie émue! Après le lait que m'avait donné son

sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel des

traditions et du bon Dieu.

Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal qui ne veut plus

tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts angéliques de

l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui fait

les saints et les héros, les poètes et les artistes, -- aujourd'hui,

dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue on lui dessèche

coeur et âme... Eh! pauvres lunatiques! avec l'âge et l'école,

surtout l'école de la vie vécue, on ne l'apprend que trop tôt, la

réalité mesquine et la désillusion analytique, scientifique, de tout

ce qui nous enchanta.

Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend pour une belle

fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste venait nous

tenir ce propos:

-- Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant d'attrait pour

toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!

Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enverrions faire paître?

Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de vérité autant

vaudrait, ma foi, retourner au moyen âge qui, partant du contraire de

la science moderne, en était arrivé au même résultat, en représentant

la vie par la Danse macabre.

Bref, pour donner idée des imaginations, hantises, peurs et spectres

qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en scène

quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille

Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là viendra à point.

La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant sa

maisonnette. Elle est flétrie, ratatinée et ridée, la pauvre femme,

comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les mouches qui

se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et puis

sommeille.

-- Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, vous faites un

petit somme?

-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis là, à dire vrai, sans

dormir ni veiller... Je rêvasse, je dis des patenôtres. Mais, puis en

priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose, quand

on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux chiens.

-- Vous attraperez un rhume, à ce grand soleil-là, avec la

réverbération.

-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis sèche,

hélas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne fournirais

pas, peut-être, une maille d'huile.

-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les commères de

votre âge, tout doucement. Cela vous ferait passer le temps.

-- Allons donc, bonne gens! Les commères de mon âge? bientôt il n'en

restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre Geneviève

sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote; Catherine

du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de mes

peines à moi: autant vaut demeurer seule.

-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec les

lavandières.

-- Allons donc, les lavandières! des péronnelles, qui, tout le jour,

frappent à tort et à travers sur les uns et sur les autres. Elles ne

disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout le

monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon Dieu

les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme de

notre temps.

-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps?

-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes, des

sornettes, que l'on se délectait d'entendre: la _Bête des Sept Têtes,

Jean Cherche-la-Peur,_ le _Grand Corps sans Ame..._

Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou quatre

veillées.

"A cette époque-là, on filait de l'étai, du chanvre. L'hiver, après

souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous réunissions

dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral qui

soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien au

chaud, nous nous accroupissions sur la litière des brebis; et,

pendant que les hommes étaient en train de traire ou de pâturer les

bêtes, et que les beaux agneaux agenouillés cognaient sur le pis de

leurs mères en remuant la queue, nous, les femmes, comme je vous le

dis, en tournant nos fuseaux nous écoutions ou disions des contes.

"Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en ce temps, d'une foule

de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que bien des

personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes dignes de

foi, assuraient avoir vues.

"Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, dont les petits-fils

habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser du

bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait

dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui envoyer la main...

Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu plus

loin picorer dans le gazon. Mïan, avec précaution, s'approcha encore

de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. Mais,

tout en lui disant: "_Petite, tite, tite!_", dès qu'elle croyait

l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus ardente,

la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une heure de

chemin. Puis comme le soleil était déjà couché, Mïan, prenant peur,

retourna chez elle. Or, il paraît qu'elle fit bien, car, si elle

avait voulu suivre, malgré la nuit, cette geline blanche, qui sait,

Vierge Marie, où elle l'aurait conduite!

"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient une

grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins qui

sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens,

qui venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir qui sortait

de l'égout de Cambaud.

"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que je saute

dessus.

"Et le cheval se laissa monter.

"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, je

vais l'enfourcher.

"Et voilà qu’il l’enfourche aussi.

"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau.

"Et celui-là grimpa aussi; et, à mesure qu’ils montaient, le cheval

noir s’allongeait, s’allongeait, s’allongeait, tellement que, ma foi,

douze de ces jeunes fous étaient à cheval déjà quand le treizième

s'écria :

"-- Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois qu’il’ y a encore une

place!

"Mais, à ces mots, l’animal disparut et nos douze bambocheurs se

retrouvèrent penauds, tous debout sur leurs jambes... Heureusement,

heureusement pour eux! car, si le beau dernier n’avait pas crié :

"Jésus! Marie! grand saint Joseph!" la malebête, assurément, les

emportait tous au diable.

"Savez-vous de quoi l’on parlait encore? D’une espèce de gens qui

allaient, à minuit, faire le branle dans les landes, puis buvaient

tour à tour à la Tasse d’Argent. On les appelait: sorciers ou

_mascs_, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque pays. J’en

ai même connu plusieurs, —- que je ne nommerai pas, à cause de leurs

enfants. Bref, à ce qu’il paraît, c’étaient de mauvaises gens, car,

une fois, mon grand-père, qui était pâtre là-bas au Grès, en passant

dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, voulut regarder par la

barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce

vieux Mas abandonné, des hommes qui jouaient à la paume avec des

enfants, de petits enfants tout nus qu’ils avaient pris dans le

berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains en

mains! Cela fait frémir.

"Mais quoi! n’y avait-il pas aussi des chats sorciers?

Oui, il y avait des chats noirs qu’on appelait _mutagots_ et qui

faisaient venir l’argent dans les maisons où ils restaient... Tu as

connu, n’est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant d’écus

lorsqu’elle trépassa? Eh bien! elle avait un chat noir, auquel, à

tous ses repas, elle jetait sous la table sa première bouchée.

"J’ai toujours ouï dire qu’un soir, à la veillée, mon pauvre oncle

Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une espèce

de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser à mal, lui lance

un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à notre oncle,

avec un mauvais regard :

"-— _Tu as touché Robert_!

"Quelles singulières choses! Aujourd’hui, tout cela a l’air de

songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait bien

qu’il y eût quelque chose, puisque tous en avaient peur.

"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d’autres, de ces êtres

étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la Chauche-Vieille,

qui, la nuit, s’accroupissait 1à sur votre poitrine et vous ôtait le

souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y avait le

Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que sais-je,

moi?...

"Mais tiens,je l’oubliais : et l’Esprit Fantastique! Celui-là, on ne

peut pas dire qu’il n’ait pas existé : je l’ai entendu et vu. Il

hantait notre écurie. Feu mon père (devant Dieu soit-il!) une fois

sommeillait dans le grenier à foin. Tout à coup, il entend là-bas

ouvrir la porte. Il veut regarder d’une fente, une fente de la

fenêtre, et sais-tu ce qu’il voit? Il voit nos bêtes, le mulet, la

mule, l’âne, la jument et le petit poulain qui, fort bien couplés

ensemble, s’en allaient, sous la lune, boire à l’abreuvoir, tout

seuls. Mon père comprit vite, car il n’était pas neuf à pareille

hantise, que c’était le Fantastique qui les conduisait boire. Il se

recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il trouva

l’écurie ouverte à deux battants.

"Ce qui attire le Fantastique dans les étables, c’est, dit-on, les

grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu’un enfant

d’un an, lorsqu’on agite le hochet. Mais il n’est pas méchant, il

s’en faut de beaucoup; il est capricieux et se plaît à faire des

niches. S’il est de bonne humeur, il vous étrillera vos bêtes, il

leur tresse la crinière, il leur met de la paille blanche, il nettoie

leur mangeoire... il est même à remarquer que, là où est le

Fantastique, il y a toujours une bête mieux portante que les autres,

parce que le farfadet l’a prise en grâce par caprice, et alors, dans

la nuit, il va et vient dans la crèche et lui soutire le foin des

autres.

"Mais, par mégarde et par hasard, si, dans votre écurie, vous

dérangez quelque chose contre sa volonté, aïe, aïe, aïe! la nuit

suivante, il fait un sabbat de malédiction. Il embrouille la queue

des bêtes, il leur entortille les pieds dans leurs chevêtres et

licous; il renverse, patatras! l’étagère des colliers; il remue, dans

la cuisine, la poêle et la crémaillère; enfin, il tarabuste de toutes

les manières... Tellement qu’une fois, mon père, ennuyé de tout ce

vacarme, dit:

"-— Il faut en finir!

"Il prend, à cette fin, un picotin de vesces, monte au fenil,

éparpille la menue graine dans le foin et dans la paille et crie au

Fantastique :

"—- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces graines de

pois gris.

"Or, l’Esprit Fantastique, qui se complaît aux minuties et qui aime

que tout soit bien rangé en ordre, se mit, à ce qu’il paraît, à trier

les pois gris; et de vétiller, Dieu sait! car nous trouvâmes de

petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon père le

savait) ce travail méticuleux à la fin l’ennuya, et il détala du

fenil, et jamais nous ne le revîmes.

"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois. Imagine-toi

qu’un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du catéchisme.

Passant près d’un peuplier, j’entendis rire à la cime de l’arbre : je

lève la tête, je regarde, et tout en haut du peuplier, j’aperçois

l’Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me faisait

signe de grimper... Ah !

je te demande un peu! Pas pour un cent d’oignons je n’y aurais

grimpé; je déguerpis comme une folle et depuis, ç’a été fini.

"C’est égal, je t’assure que quand venait la nuit et qu’autour de la

lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de sortir!

Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous devînmes

grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors, à la

veillée, les garçons nous criaient :

"-— Allons, venez, les filles! Nous ferons, à la lune, un tour de

farandole.

"-— Pas si sottes! répondions-nous. Si nous allions rencontrer

l’Esprit Fantastique ou la Poule Blanche...

"-— Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc pas que ce

sont là des contes de mère-grand l’aveugle! N’ayez pas peur, venez,

nous vous tiendrons compagnie.

"Et c’est ainsi que nous sortîmes et, peu à peu, ma foi, en causant

avec les gars, —- les garçons de cet âge, tu sais, n’ont pas de bon

sens, ils ne disent que des bêtises et vous font rire par foroe, —-

peu à peu, peu à peu, nous n’eûmes plus de peur... Et depuis lors, te

dis-je, je n’ai plus ouï parler de ces hantises de nuit.

"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d’ouvrage pour nous

ôter l’ennui. Telle que tu me vois, j’ai eu, moi, onze enfants, que

j’ai tous menés à bien, et, sans compter les miens, j’en ai nourri

quatorze!

"Ah! va, quand on n’est pas riche et qu’on a tant de marmaille, qu’il

faut emmailloter, bercer, allaiter, ébréner, c’est un joli son de

musette!"

-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.

-- Oh! à présent, nous sommes mûrs; il viendra nous cueillir quand il

voudra.

Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches; et,

abaissant la tête, elle se reblottit tranquille pour boire son

soleil.

CHAPITRE IV

L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE

Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu. — La vieille

de Papeligosse. -- Les bohémiens. — Le tonneau du loup : rêve.

Vers les huit ans, et pas plus tôt, —- avec mon sachet bleu pour y

porter mon livre, mon cahier et mon goûter, —- on m’envoya à

l’éco1e..., pas plus tôt, Dieu merci! Car, en ce qui a trait à mon

développement intime et naturel, à l’éducation et trempe de ma jeune

âme de poète, j’en ai plus appris, bien sûr, dans les sauts et

gambades de mon enfance populaire que dans le rabâchage de tous les

rudiments.

De notre temps, le rêve de tous les polissons qui allions à l’école

était de faire un _plantié_. Celui qui en avait fait un était regardé

par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un luron

fieffé!

Un _plantié_ désigne, en Provence, l’escapade que fait l’enfant loin

de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir où

il va. Les petits Provençaux font cette école buissonnière lorsque,

après quelque faute, quelque grave méfait, quelque désobéissance, ils

redoutent, pour leur rentrée au logis, quelque bonne rossée.

Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à l’oreille, mes péteux

_plantent_ là l’école et père et mère; advienne que pourra, ils

partent à l’aventure et vive la liberté!

C’est chose délicieuse, incomparable, à cet âge, de se sentir maître

absolu, la bride sur le cou, d’aller partout où l’on veut et en avant

dans les garrigues! et en avant aux marécages! et en avant par la

montagne!

Seulement, puis vient la faim. Si c’est un _plantié_ d’été, encore

c’est pain bénit. Il y a les carrés de fèves, les jardins avec leurs

pommes, leurs poires et leurs pêches, les arbres de cerises, qui vous

prennent par l’oeil, les figuiers qui vous offrent leurs figues bien

mûries, et les melons ventrus qui vous crient : "Mangez-moi" Et puis,

les belles vignes, les ceps aux grappes d’or, ha! il me semble les

voir !

Mais si c’est un _plantié_ d’hiver, il faut alors s’industrier...

Parbleu, il est de petits drôles qui, passant par les fermes où ils

ne sont pas connus, demandent l’hospitalité. Puis, s’ils peuvent, les

fripons volent les oeufs aux poulaillers et même les nichets, qu’ils

boivent tout crus, avale!

Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont délaissé l’école et

la famille, non tant par cagnardise que par soif d’indépendance ou

pour quelque injustice qui les a blessés au coeur, ceux-là fuient

l’homme et son habitation. Ils passent le jour, couchés dans les

blés, dans les fossés, dans les champs de mil, sous les ponts ou dans

les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien dans les

tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mûres (celles des haies,

celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu’on oublia sur

l’arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le fruit de

l’orme (qu’ils appellent du _pain blanc_), des oignons remontés, des

poires d’étranguillon, des faînes, et, s’il le faut, des glands. Tout

le jour n’est qu’un jeu, tous les sauts sont des cabrioles...

Qu’est-il besoin de camarades? Toutes les bêtes et bestioles là vous

tiennent compagnie; vous comprenez ce qu’elles font, ce qu’elles

disent, ce qu’elles pensent, et il semble qu’elles comprennent tout

ce que vous leur dites.

Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous la

froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la lâchez

avec une paille dans l’anus.

Ou, couchés le long d’un talus, voilà une bête-à-Dieu qui vous grimpe

sur le doigt? Vous lui chantez aussitôt :

_Coccinelle, vole!

Va-t’en à l’école.

Prends donc tes matines,

Va à la doctrine..._

Et la bête-à-Dieu déployant ses ailes, vous dit en s’envolant :

-— Vas-y toi-même, à l’école. J’en sais assez pour moi.

Une mante religieuse, agenouillée, vous regarde-t-elle?

Vous l’interrogez ainsi :

_Mante, toi qui sais tout,

Où est le loup?_

L’insecte étend la patte et vous montre la montagne.

Vous découvrez un lézard qui se chauffe au soleil? Vous lui adressez

ces paroles :

_Lézard, lézard,

Défends-moi des serpents :

Quand tu passeras vers ma maison

Je te donnerai un grain de sel._

-— A ta maison, que n’y retournes-tu? a l’air de dire le finaud.

Et psitt, il s’enfuit dans son trou.

Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule :

_Colimaçon borgne,

Montre-moi tes cornes,

Ou j’appelle le forgeron

Pour qu’il te brise ta maison._

Et encore la maison, et toujours la maison, où l’esprit revient sans

cesse, tellement qu’à la fin, quand vous avez gâté assez de nids, -—

et de culottes, -— quand vous avez avec de l’orge, fait assez de

chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de saule pour fabriquer

des sifflets, et qu’avec des pommes vertes ou tout autre fruit suret

vous avez agacé vos dents, aïe! la nostalgie vous prend, le coeur

vous devient gros -— et vous rentrez, la tête basse.

Moi, comme les copains, en provençal de race que j’étais ou devais

être (ne vous en étonnez pas), au bout de trois mois à peine que

j’étais à l’école, je fis aussi mon _plantié_. Et en voici le motif :

Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prétexte d’aller couper

de l’herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le jour)

venaient m’attendre à mon départ pour l’école de Maillane et me

disaient :

-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire à l’école, pour rester tout

le jour entre quatre murs! pour être mis en pénitence! pour avoir sur

les doigts, puis, des coups de férule! Viens jouer avec nous...

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral · 第 2 / 19 段