Ce fut un tumulte, une épouvante, un pêle-mêle indescriptibles.
Quelques condamnés furent blessés dans leur chute.
Par un bonheur providentiel, Ralph se releva sain et sauf.
Les condamnés poussaient des cris d'épouvante.
Plusieurs avaient abandonné la barre transversale des autres cylindres.
Les ouvriers de la boulangerie étaient sortis en toute hâte, mêlant
leurs cris de terreur aux cris des autres condamnés.
Un moment même, les quatre surveillants furent bousculés, et on craignit
une révolte.
Mais deux hommes parurent qui rétablirent le calme: le gouverneur et le
gardien-chef.
Le gouverneur était aimé presque autant que M. Whip était haï.
M. Bardel était dur, mais il était juste, et on avait pour lui du
respect.
Tous deux, par mesure de prudence, firent sortir les condamnés, qu'on
interna dans le préau.
Puis on fit venir les architectes de la prison qui se livrèrent à un
minutieux examen.
Il fut reconnu que le mur qui venait de s'écrouler était le seul qui
ne fût pas solide et que les trois autres cylindres pouvaient tourner
longtemps encore sans qu'aucun accident fût à redouter.
Dès lors, on ramena les condamnés au travail et ceux du quatrième
cylindre furent répartis dans les trois autres.
M. Whip sollicita comme une faveur de conserver son poste de
surveillant, au grand contentement d'un autre qui se trouva, par là,
avoir congé.
A deux heures, l'escouade d'ouvriers libres condamnés par le sort à une
détention de huit jours, arriva dans la salle.
Il s'agissait de relever le mur et de le reconstruire.
Pendant toute la matinée, les charpentiers avaient démoli le vieux
cylindre.
C'était maintenant le tour des maçons.
John Colden était un des premiers.
Il promena un regard sur les trois cylindres qui continuaient à marcher,
cherchant des yeux l'enfant qu'il avait vu une fois, car il s'était mêlé
à la foule qui, le lundi précédent, avait envahi la cour de police de M.
Booth.
Ralph se reposait en ce moment.
Baigné de sueur, pâle, frémissant, il était assis sur l'escabeau que
venait de quitter son compagnon de supplice.
John Colden trouva le moyen de s'approcher de lui et de lui dire tout
bas:
--Je suis un ami de ta mère.
L'enfant jeta un cri.
Mais déjà John s'était mêlé aux autres ouvriers.
M. Whip tourna la tête, quitta son escabeau et laissa tomber son fouet
sur les épaules de Ralph.
Ralph poussa un second cri.
Mais, en ce moment, il aperçut John Colden, qui posait un doigt sur ses
lèvres.
L'enfant comprit et se tut.
Et comme le cylindre s'arrêtait, il remonta prendre sa place à la barre.
X
C'était pour ce même samedi que l'homme gris avait donné rendez-vous à
M. Bardel, le gardien-chef, à la taverne de la reine.
A sept heures et demie précises, il était à son poste. M. Bardel n'était
point venu encore.
Mais un homme arriva avant le gardien-chef, c'était le bon Shoking.
Il jeta un regard rapide autour de lui et aperçut l'homme gris qui
buvait tranquillement un verre de grog.
La taverne était déserte en ce moment.
Nous l'avons dit, il n'y avait guère que les guichetiers et les parents
des prisonniers qui fréquentassent _Queen's-justice_.
Or, à sept heures du soir, en hiver surtout, les gardiens ne sortaient
plus, et depuis longtemps même le vendredi, les parents des condamnés
étaient partis.
Les seules personnes qui pussent encore franchir le seuil de la
prison et venir boire chez l'ancien guichetier étaient master Pin,
le portier-consigne, et M. Bardel, à qui la situation de gardien-chef
créait des priviléges.
Shoking s'approcha donc de l'homme gris en toute sécurité.
Celui-ci le regarda d'un air interrogateur.
--Tout est prêt, dit Shoking.
--Tout?
--Absolument tout. La corde à noeuds est en haut, le cab sera à la porte
de la maison.
--Où est Jenny?
--Dans la maison.
--Et Suzannah?
--Suzannah est avec elle.
--A quelle heure le cab viendra-t-il?
--C'est Craven qui l'amènera. A neuf heures précises, il tournera le
coin de la rue.
--C'est bien, dit l'homme gris.
Et il tourna les yeux vers la porte, qui s'ouvrait en ce moment.
C'était M. Bardel qui entrait.