IX

Revenons à Ralph maintenant.

C'était le samedi, et il y avait cinq jours que le petit martyr était au

moulin.

La première heure avait été pour lui un supplice sans nom.

A peine ses petites mains pouvaient-elles atteindre la barre

transversale qui devient l'unique point d'appui du condamné dont les

pieds cherchent vainement à se reposer sur les palettes mouvantes du

cylindre.

Deux fois il avait voulu s'arrêter, et deux fois ses jambes meurtries

et son dos, sur lequel se rabattait une planche, l'avaient averti que

c'était impossible.

Après le premier quart d'heure, il s'était reposé.

Il était si faible, si haletant, si baigné de sueur, que les autres

condamnés dont le plus jeune, avait encore le double de son âge, avaient

été pris de pitié.

Mais que pouvait cette pitié pour lui!

S'il est un lieu où la discipline est inflexible et où elle est

rigoureusement observée, c'est à coup sûr dans les prisons de

l'Angleterre.

L'amour de la propriété, l'avidité de la possession ont inculqué au

peuple anglais une telle horreur du vol qu'il est barbare dans la

répression du voleur.

Le moindre murmure est puni du cachot; si le cachot ne suffit pas, le

fouet devient son auxiliaire.

D'ailleurs M. Whip était là.

M. Whip était le surveillant de celui des quatre cylindres dans lequel

on avait placé le petit Irlandais.

C'était un homme grand et maigre, à barbe claire, dont les lèvres

minces, le nez long, les petits yeux verts avaient un caractère

d'étrange férocité.

En anglais Whip veut dire _fouet_.

Le farouche gardien avait peut-être un autre nom; mais les condamnés,

dont il se plaisait à meurtrir les épaules, lui avaient donné celui

de son instrument de torture. Le voleur qui avait fini son temps et

retournait dans le Brook street, disait à ceux qui n'avaient jamais vu

le terrible tread mill: Dieu et saint George vous gardent du cylindre de

M. Whip!

M. Whip était aussi détesté des autres gardiens qu'il l'était des

condamnés eux-mêmes.

C'était un homme taciturne, qui vivait seul, ne parlait à personne et

semblait exercer ses redoutables fonctions avec une joie brutale.

Or, c'était précisément, dans son cylindre qu'on avait placé le petit

Ralph; et, dès la première tournée, l'enfant fit connaissance avec son

fouet.

Quand, le soir, on le réintégra meurtri et brisé dans sa cellule,

l'enfant était à demi abruti.

Il n'avait plus de larmes dans les yeux: il ne se sentait plus de

révoltes dans l'âme.

Toute la journée, au milieu de ses tortures, une idée avait dominé son

esprit.

Cette idée fixe, c'était l'espoir d'entendre le soir cette voix qu'il

avait entendue déjà la veille et qui lui avait dit à travers la porte:

«Ta mère veille sur toi.»

Pour les hommes faits, pour ceux qui se sont courbés déjà aux rudes

épreuves de la vie, le souvenir de la patrie est une consolation

suprême.

Pour l'enfant, le souvenir de sa mère a la même puissance.

Et le soir, en effet, comme il s'endormait, vaincu par la lassitude, sur

son pauvre petit matelas d'un pouce d'épaisseur, il entendit de nouveau

à travers la porte cette voix consolatrice qui ajouta: «Ne te désespère

pas, tu sortiras bientôt d'ici.»

Le lendemain et les jours suivants la même vie recommença pour le pauvre

enfant.

Chaque soir la voix mystérieuse fit battre son coeur d'espérance.

Enfin, le samedi arriva.

A sept heures, les condamnés entrèrent deux par deux dans la grande

salle des moulins.

Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu · 第 46 / 115 题