M. Bardel s'inclina humblement et dit:

--Parlez, maître, j'obéirai.

--Quand je serai parti, dit rapidement l'homme gris, vous trouverez un

prétexte pour sortir et vous viendrez me rejoindre à Queen's justice,

dans une heure.

--J'y serai, répondit M. Bardel avec soumission.

Une heure après, en effet, non plus lord Cornhill, mais l'homme gris,

car le mystérieux personnage avait repris son costume ordinaire, était

dans la taverne de la justice de la reine.

Aller se rafraîchir à Queen's tavern n'était pas sortir de Bath square.

Les guichetiers n'avaient besoin pour cela que du bon vouloir de master

Pin qui, étant lui-même toujours altéré, comprenait que ses collègues

eussent soif.

A Queen's tavern, il était résulté de la conversation de l'homme gris et

de M. Bardel que celui-ci était le seul fenian de Bath square.

Néanmoins, si on parvenait à faire admettre Ralph à l'infirmerie, M.

Bardel croyait une évasion possible.

On le voit, le gardien-chef avait compté sans le terrible docteur et il

venait rendre compte à l'homme gris, dans cette taverne d'Holborne,

et le lendemain de l'incarcération de Ralph, de l'avortement de leur

commune espérance.

--Ainsi, disait l'homme gris, vous n'avez personne à Bath square.

--Personne.

--Pas même un prisonnier?

--Non.

--Mais le portier-consigne?...

--Il a ruiné l'Irlande. Il tient si fort à sa place qu'il nous livrerait

tous, s'il le pouvait.

--Et quel moyen avez-vous d'introduire les ouvriers libres dans le tread

mill?

--Voici, dit M. Bardel: le tread mill a quatre cylindres.

--Je sais cela.

--L'essieu de chacun est enchâssé dans un gros mur, et l'un de ces

gros murs est crevassé. Si on arrêtait trop brusquement la machine, il

pourrait se faire que le mur cédât et s'écroulât.

--Mais comment arrêter la machine brusquement?

--C'est facile.

--Voyons?

--Chaque soir, en vertu de mes fonctions de gardien-chef je fais le tour

des salles de travail et de correction, quelquefois accompagné de deux

gardiens, quelquefois seul. Les condamnés sont couchés, les salles sont

désertes.

Supposons que je mette un de ces soirs, une pince, un morceau de fer, un

corps dur quelconque dans ma poche.

--Après?

--Et que je glisse ce corps dur dans l'engrenage du cylindre.

--Bien?

--Le lendemain, au troisième tour de roue, la machine se disloquera,

et en se disloquant, elle provoquera l'écroulement du mur qu'il faudra

réparer sans retard.

--A merveille, dit l'homme gris. Maintenant, continuons notre plan.

Parmi les ouvriers se trouvera un de nos frères; il se nomme John

Colden. Est-ce assez d'un?

--Oui et non.

--Expliquez-vous.

--Voici, reprit M. Bardel. Pendant les huit jours qu'ils travaillent

à l'intérieur de la prison, les ouvriers sont soumis au régime des

prisonniers, sauf la nourriture, qui est meilleure.

Le soir, ils couchent dans des cellules qu'on ferme jusqu'au matin.

Naturellement, ils seront, la semaine prochaine, si le mur du tread mill

s'est écroulé, logés dans le voisinage des condamnés au moulin.

Chaque corridor a un surveillant de nuit.

Ces hommes sont incorruptibles et aucun d'eux ne sert l'Irlande.

Il ne faut donc pas songer à eux pour vous aider.

--Et il n'y en a qu'un seul par corridor?

--Oui.

--Il m'a semblé que chaque corridor aboutissait au préau intérieur.

--C'est vrai.

--Eh bien! dit l'homme gris, supposons un moment que John Colden et

Ralph sont dans le même corridor: est-ce possible?

--Cela dépend de moi.

--Bien: supposons encore que le surveillant du corridor est à nous.

--Oh!

--Supposons-le.

--Soit.

--John Colden sort de la cellule, il va chercher l'enfant et tous deux

se dirigent vers le préau, dont on leur ouvre la porte. N'avez-vous pas

une clef du préau, vous?

--Sans doute.

Le préau communique par une autre porte avec les bâtiments de la

nouvelle prison. Vous devez avoir la clef de cette porte.

--Très-certainement, mais je n'ai pas celle de la dernière grille qui ne

quitte ni jour ni nuit la ceinture de master Pin.

--Cela m'est égal, dit l'homme gris, car une fois dans la prison neuve,

ce n'est pas par la grille que John Colden et l'enfant s'en iront.

--Ah!

--Je ne vois donc qu'un seul obstacle: le surveillant.

--Et un obstacle insurmontable, dit M. Bardel.

L'homme gris se prit à sourire.

--Vous verrez bien le contraire, dit-il. Ainsi résumons-nous.

--J'écoute.

--Donc, la nuit de vendredi à samedi, le mur s'écroule.

--Oui.

--Samedi, John Colden est avec les ouvriers qui travaillent à le

réparer.

--Après?

--Samedi soir venez boire un verre de gin à Queen's justice, et je vous

prouverai que tout est possible.

--Je ne demande pas mieux, répondit M. Bardel, et s'il ne faut que ma

vie pour faire triompher notre cause, elle est à vous.

--Non, répondit l'homme gris en souriant, nous avons besoin d'avoir des

amis à Bath square et vous ne serez même pas compromis.

Et il quitta le gardien-chef en répétant:

--A samedi soir, à Queen's tavern, et que l'Irlande nous protège!

Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu · 第 45 / 115 题