M. Bardel étouffa un soupir et s'inclina.

Le docteur ajouta:

--Croyez-moi, j'ai de l'humanité. Sans cela, je ne serais pas

vice-président d'un club philanthropique. Mais la société a besoin de se

sauvegarder.

Et, sur ces mots, le docteur fit un pas de retraite et M. Bardel

l'accompagna et ferma la porte de la cellule.

Ralph demeura seul environ une heure.

Avec ce merveilleux instinct que possèdent les enfants, il avait compris

que le gardien-chef, avec sa voix brutale et son aspect farouche,

lui portait de l'intérêt et que s'il avait été décidé qu'on le ferait

travailler le jour même, ce n'était nullement par sa faute.

Au bout d'une heure, la porte de la cellule se rouvrit.

Ralph espérait revoir M. Bardel; mais il se trompait.

Deux gardiens ordinaires venaient le chercher.

L'un d'eux était muni du certificat du médecin constatant que la

blessure de l'enfant était sans gravité et ne le dispensait pas du

travail.

On fit habiller le pauvre petit et on le conduisit à la salle du tread

mill.

* * * * *

Pendant ce temps un homme sortait de Cold Bath field.

C'était M. Bardel, le gardien-chef.

Master Pin, le portier-consigne, lui dit en lui ouvrant la dernière

grille:

--C'est donc votre jour de sortir aujourd'hui?

--Oui, répondit Bardel, et j'en profite. Ce n'est pas de trop de sortir

une fois par mois et de respirer le grand air.

Et M. Bardel, une fois dans la rue, se mit à marcher d'un pas rapide et

se dirigea vers Holborne street.

Là, il entra dans une maison de chétive apparence, dont le

rez-de-chaussée était occupé par un public-house.

Il enfila une allée noire, monta au deuxième étage, tira une clé de sa

poche et pénétra dans une petite chambre qui était sans doute son pied

à terre de ville, car en un tour de main, il se fut débarrassé de son

uniforme et revêtit ensuite des habits tout gris.

Cela fait, il redescendit, après avoir soigneusement fermé sa porte et

entra dans le public-house.

Un homme était appuyé contre le comptoir et buvait du gin à petites

gorgées.

C'était l'homme gris.

Il échangea avec M. Bardel un petit signe d'intelligence qui pouvait

passer pour un salut, et tous deux se mirent à causer en patois

irlandais.

--Eh bien! fit l'homme gris, l'enfant est à l'infirmerie, n'est-ce pas?

--Non, il est au moulin.

L'homme gris pâlit légèrement.

--Ce médecin est un âne, poursuivit Bardel, ou plutôt c'est un homme

sans entrailles. Il est si riche qu'il a toujours peur d'être volé, et

il infligerait volontiers la peine de mort à un homme qui aurait pris un

mouchoir.

--Mais alors, dit l'homme gris, tout le plan combiné en vue de

l'infirmerie se trouve renversé?

--Naturellement.

--Et... au moulin?

--Là, dit M. Bardel, il n'y a pas un homme sur lequel je puisse compter.

--Ah!

--Il faudrait pouvoir introduire dans le service du tread mill un homme

à nous, et c'est impossible.

--Le tread mill est-il loin de l'infirmerie?

--A l'autre extrémité de la prison.

--Et les ouvriers n'en approchent pas?

A cette question, M. Bardel tressaillit.

--Ah! dit-il, il me vient une idée...

--Voyons?

--Un des quatre murs de la salle du tread mill n'est pas solide. Il peut

s'écrouler...

--Quand?

--Lorsque je le voudrai, dit M. Bardel.

--Que ce ne soit pas avant samedi prochain, alors, dit l'homme gris.

--Pourquoi?

--Parce que parmi les ouvriers qui iront travailler dans l'intérieur de

la prison, il y aura un de mes frères.

--Dieu protége l'Irlande! murmura le gardien-chef, qui fit alors un

signe de croix maçonnique, au moyen duquel l'homme gris s'était attaché

sur-le-champ l'Irlandais John Colden.

Et tous deux se mirent à causer à voix basse.

Les misères de Londres, 2. L'enfant perdu · 第 43 / 115 题