Cet homme qui avait affronté tous les périls, qui avait presque dompté

la mort, périt victime d’une basse trahison. Bernardino était cantonné

avec sa compagnie à Mocale, village distant de Calvi d’environ trois

milles. Un officier génois, Léonardo Giustiniano se concerta avec le

maître de la maison où Bernardino était logé, et fit partir pendant la

nuit son lieutenant avec une partie de la compagnie. Celui-ci assaillit

Bernardino à l’improviste, tua sept des Corses qui se trouvaient avec

lui, et le laissa lui-même si grièvement blessé qu’il mourut au bout de

quelques jours.

Quant aux romanesques aventures du quatrième fils de Bernardino, appelé

Pier’ Giovanni, il faudrait un volume pour les raconter. Banni de Corse

par la justice française, pour avoir enlevé la fille d’un gentilhomme

corse, il tomba, pour comble de malheur, entre les mains des Turcs qui

l’emmenèrent en esclavage. Sampiero le rencontra en Alger et le ramena

en Corse. Les hasards d’une rencontre le firent tomber aux mains du

capitaine génois Francesco Giustiniano. Celui-ci, redoutant que Sampiero

ne fût dans les environs et ne voulant pas s’exposer à se faire arracher

une capture aussi honorable, le fit décapiter et envoya sa tête à Bastia

pour y être exposée au bout d’une pique.

Telle est la version de Giustiniano même. Suivant Filippini, l’insolence

de Pier’ Giovanni aurait précipité sa perte. Les Génois étaient

accompagnés d’un détachement de cavalerie sarde. Dès qu’il se vit

prisonnier, Pier’ Giovanni se tourna vers les gardes et leur dit:

«Messieurs et honorables chevaliers, je vous prie de bien vouloir

m’arracher la vie de vos propres mains pour ne pas me laisser tomber

vivant entre les mains de mes ennemis.» Irrité de ce langage, Francesco

Giustiniano descendit de cheval et poignarda de sa propre main Pier’

Giovanni. Dans la compagnie du capitaine Sorfaglio, qui était de la

suite de Giustiniano se trouvait un soldat du nom de Luca Bonaparte.

Nous aurons l’occasion de retrouver ce personnage.

Restait un frère: Orlando. Quoique d’esprit moins remuant, il eut la

malechance d’être soupçonné également par Sampiero et par les Génois.

Par crainte du premier, il se retira à Ajaccio où les seconds

l’emprisonnèrent et lui appliquèrent la torture. «Outre la peine de la

corde, dit Filippini, il subit encore le feu aux pieds et aux mains à

deux reprises, et comme il ne fit aucun aveu on le laissa en prison

pendant trois ans.»

Nous n’avons pas encore parlé des enfants de Paolo, le troisième fils

d’Alfonso, sous les verrous, tout à l’heure à l’œuvre. Pour l’instant,

revenons à Sampiero.

* * * * *

Le 12 juin 1564, celui-ci débarqua avec vingt-cinq Corses et vingt-cinq

Français. Quelques jours après il était à la tête d’une petite armée

avec laquelle il soutint l’effort des troupes de la république,

commandées par ses meilleurs généraux pendant trente mois.

Cette lutte dépassa en horreur toutes les précédentes. Les ennemis ne

connaissaient plus de ménagements. Sampiero jetait les prisonniers en

pâture à ses chiens; les Génois torturaient les Corses tombés entre

leurs mains avant de les pendre; les femmes, elles-mêmes, se livraient

sur les prisonniers à de monstrueuses cruautés. L’exaspération était à

son comble. Les d’Oria brûlaient des villages entiers, malgré les

efforts des Corses à leur service pour les en empêcher. Pour les

insulaires, pas de neutralité possible; les habitants de Pozzo di Borgo,

sommés de se rendre par un capitaine génois, répondirent par la bouche

d’un de leurs chefs: «Dans un cas comme dans l’autre, nous serons

brûlés, que ce soit par les gens de Sampiero ou par vous. Puisque notre

sort est inévitable, nous préférons mourir de votre main que de celle de

nos compatriotes.

Ils voyaient juste. Les Génois soupçonnant leur fidélité, mirent le feu

à leurs maisons et comme ils s’enfuyaient vers le camp de Sampiero,

celui-ci, les accusant d’espionnage, les fit dévorer par ses chiens.

A Vescovato, Sampiero jeta dans le feu les prisonniers génois, et

poignarda de sa propre main les capitaines corses qu’il prit dans leurs

rangs. Nous avons vu, à propos de la mort de Pier’ Giovanni d’Ornano,

que les officiers Génois ne dédaignaient pas d’employer cette méthode à

l’occasion.

Nous avons déjà dit que les instincts violents et la nature autoritaire

de Sampiero furent cause de sa perte. Déjà plusieurs de ses compagnons,

las de son despotisme, l’avaient abandonné. Au mois de novembre 1566,

Sampiero, qui résidait alors à Vico, eut avec un de ses plus précieux

lieutenants, Ercole d’Istria, une discussion qui s’échauffa. Celui-ci

qui s’attendait à être mieux traité par Sampiero, lui garda rancune et

résolut de le quitter.

Sampiero qui avait pénétré son dessein, le surveillait de près. Un jour,

Ercole partit, mais Sampiero le rejoignit et le ramena à Vico «parce

qu’il savait combien il avait à perdre au départ d’un pareil homme».

Lorsqu’ils furent arrivés, Ercole demanda à Sampiero ce qu’il voulait

faire de lui. Sampiero lui répondit qu’il voulait l’envoyer à la Cour de

France pour servir ses intérêts et son honneur. Ercole ayant répliqué

qu’il devait au moins le laisser aller dans sa maison pour y prendre des

habits, Sampiero refusa, disant qu’il n’avait qu’à écrire qu’on les lui

envoyât. Il écrivit donc chez lui pour les demander, mais, dans cette

lettre, il glissa un pli à l’adresse de Raffaello Giustiniano qui

commandait pour les Génois à Ajaccio. Il l’informait de tout de qui

était arrivé et lui indiquait le jour où l’ambassade de Sampiero

s’embarquerait dans le golfe de Sagone. Il pressait Raffaello d’envoyer

par mer une troupe armée pour le faire lui-même prisonnier.

Raffaello, après avoir reçu la lettre d’Ercole, ne perdit point de

temps; il envoya aussitôt plusieurs frégates du côté du port de Sagone.

Ercole ne pouvait croire fermement que Sampiero eût dit la vérité en

déclarant qu’il voulait l’envoyer en France. Cependant, on lui avait

rapporté certain propos tenu par Sampiero qui ne laissait pas de doute

sur sa destinée, s’il ne se rendait pas à ses désirs. Le chef ne parlait

de rien moins que de le poignarder de sa propre main.

L’ambassade de Sampiero se composait de ses plus brillants compagnons:

Léonardo da Casanova, plus tard maréchal de camp au service de la

France, d’Anton’ Panovano de Pozzo di Brando, de Domenico Cataccinolo,

riche bourgeois de Bonifacio, de Paris de San-Firenzo et d’Anton’

Francesco Cirnucolo, dit le Piovanello (petit curé) de Calvi. Avec eux,

partait Ercole d’Istria qu’il recommandait chaudement au roi, espérant

que, s’il revenait satisfait, il oublierait son ressentiment et serait,

dans la suite, un appui sûr et fidèle. Il voulait surtout le mettre dans

l’impossibilité de se rendre à Ajaccio parce qu’il redoutait de le voir

passer à l’ennemi.

Sampiero se rendit donc à Sagone avec ses partisans; il fit d’abord

embarquer ses ambassadeurs puis les trois hommes auxquels il avait en

quelque sorte confié la surveillance d’Ercole. Il dit ensuite à celui-ci

de joindre ses compagnons et ajouta que s’il refusait, il aurait lieu de

s’en repentir. Ercole déplorant le côté délicat de sa situation si

l’attaque qu’il avait provoquée se produisait, se décida à obéir.

Mais, à peine le bateau s’éloignait-il de Sagone que les soldats génois

envoyés par Raffaello arrivaient par mer. Ceux-ci aperçurent le vaisseau

des Corses encore peu éloigné du rivage, et comme le temps était fort

mauvais, ils comprirent qu’il serait obligé de rebrousser chemin et

s’arrêtèrent pour l’attendre. En effet, la tempête menaçant, ils le

virent bientôt changer de direction et revenir vers la côte. Ils se

cachèrent alors avec leur vaisseau, et, lorsque les Corses furent auprès

d’eux, ils les assaillirent à l’improviste.

Ceux-ci, qui n’avaient à attendre aucun secours, se jetèrent à la nage

pour gagner la côte. Les deux ambassadeurs, Léonardo et Antonpadovano

seuls s’échappèrent; Cattaciuolo se noya. Ercole, Paris et le Piovanello

furent pris et conduits à Ajaccio. Le commissaire général Fornari,

récemment arrivé, reçut Ercole avec affabilité et fit jeter les deux

autres en prison.

Sur-le-champ, on instruisit leur procès. Ercole d’Istria, courtoisement

invité à dire ce qu’il savait, donna libre cours à son ressentiment et

fit une déposition copieuse. Aux deux autres, on appliqua la torture.

Torture cruelle s’il en fut et qui me dura pas moins de huit jours. A la

quatrième séance, le malheureux Piovanello était fou. Sans répondre aux

questions qu’on lui adressait au cours des pires supplices, il chantait

le _Gloria in excelsis_ et le _Miserere_.

Le cinquième jour, il dit au chancelier, chargé d’écrire sa déposition:

«Toutes mes chairs seront brûlées, mais tout cela retombera sur ta

tête.»

On lui étendit les pieds sur des charbons ardents; il se tourna alors

vers le commissaire: «Seigneur Autome, dit-il, vous êtes le bienvenu et

je suis votre serviteur.» Puis il perdit connaissance: «Il s’endormit,

raconte le procès-verbal et quoiqu’on lui appliqua, pendant environ une

heure, la question du feu, il ne répondit pas, persévérant dans un

profond sommeil.»

Un matin, le geôlier le trouva mort dans sa prison. Depuis plusieurs

jours, déclara cet homme, jour et nuit, il criait et chantait _à la

façon des Corses quand ils se lamentent_. Il appelait le diable à haute

voix et disait qu’il voulait se laisser mourir de faim et de froid. Il

se couchait tout nu sur des boulets de canon qui étaient dans sa prison.

(Ceci se passait dans la première semaine de janvier 1567).

S’il faut en croire Filippini, ces boulets auraient fourni au Piovanello

le moyen d’échapper au bourreau. Ayant mis l’un de ces boulets dans une

embrasure assez élevée au-dessus du sol, et plaçant l’autre à terre,

juste au-dessous du premier, il s’étendit sur le pavé, appuya sa tête

sur le boulet d’en bas comme s’il voulait dormir, puis, faisant tomber

l’autre en se servant des cordons de ses chausses, il s’écrasa la tête.

Le 11 janvier 1567, le commissaire rendit le jugement suivant, dont

l’horreur macabre dépasse l’imagination. Cette sentence fut prononcée,

ironie navrante, _après invocation du nom de Notre Seigneur

Jésus-Christ_, suivant la formule consacrée.

«1º Le cadavre de Gio Francesco Cernucolo, appelé le Piovanello de

Calvi, sera extrait de la prison, attaché sur un mulet et transporté au

lieu affecté aux exécutions pour y être suspendu à la potence par un

pied, la tête tournée vers la terre.

«2º Paris de San-Firenzo est condamné à la mort naturelle. Le susdit

Paris ne pouvant marcher, ses pieds ayant été brûlés, sera extrait de sa

prison et conduit à un prêtre pour qu’il lui confesse ses péchés. Puis,

il sera placé à cheval sur un mulet qui marchera côte à côte avec

l’autre. Il sera conduit ainsi au-delà de la porte de cette ville, à

l’endroit où est une batterie d’artillerie et là, il sera pendu par un

pied, la tête en bas et, ainsi, sera arquebusé par les soldats. Ensuite,

son cadavre sera transporté sur le mulet au lieu de justice pour y être

attaché par un pied à la potence, la tête tournée vers la terre.»

* * * * *

De la mort de ces deux hommes, Sampiero conçut une vive douleur. Les

représailles ne se firent pas attendre. Le lendemain ou le surlendemain,

un officier génois, Ettore Ravaschiere, tomba entre les mains des

Corses. Ceux-ci le lièrent et lâchèrent sur lui quelques chiens des plus

féroces qui commencèrent à le déchirer. Alors, le Génois se tournant

vers Antonio de San-Firenzo qui commandait, lui dit qu’un soldat et un

homme d’honneur ne devait pas souffrir sous ses yeux une pareille

monstruosité. Sensible à ces reproches, Antonio fit éloigner les chiens

et dit à Ettore qu’il n’avait pas à s’étonner d’être traité ainsi quand

les Génois déployaient contre les Corses tant de rigueurs et de cruautés

en recourant au meurtre, aux galères, à l’incendie et à d’autres

traitements barbares; il lui reprocha la mort de Paris de San-Firenzo

sur qui les génois avaient déchargé leurs arquebuses comme sur une

cible; enfin, après tous ces reproches et beaucoup d’autres encore, il

le tua d’un coup d’arquebuse. Lorsque le commissaire d’Ajaccio apprit

cet événement, il infligea à un Corse, détenu dans la prison, le

supplice qu’avait subi Paris de San-Firenzo.

La crainte qu’éprouvait Ercole d’Istria de tomber aux mains de Sampiero

le fit hâter sa vengeance. Il y employa un religieux Corse, Fra Ambrogio

da Bastelica et un autre individu du même village qui servait d’écuyer à

Sampiero et qui en était très particulièrement aimé; on l’appelait la

capitaine Vittolo. Raffaello Giustiniano était en relations quotidiennes

avec ces différents personnages. Fra Ambrogio, à cause de son habit

religieux, pouvait aller aisément à Ajaccio, sans que l’on s’étonnât de

ses démarches. Vittolo lui-même, dit-on, s’y rendit parfois secrètement.

L’affaire, d’ailleurs, ne traîna pas. Le 13 janvier, Sampiero, qui

résidait toujours à Vico, fut avisé que les habitants de la seigneurie

della Rocca se disposaient à se révolter contre lui. «Quelques

personnes, dignes de foi, écrit Filippini, prétendent que cet avis avait

été envoyé à Sampiero par Fra Ambrogio, Ercole, Raffaello et Vittolo,

qui avaient résolu de le faire périr, ce qui ne tarda pas à arriver, en

effet.»

Pour se rendre dans la seigneurie della Rocca, Sampiero devait rejoindre

la route d’Ajaccio à Sartène, au village de Cauro. Comme il se

détournait légèrement de cet itinéraire, Vittolo, qui campait dans cet

endroit avec une vingtaine d’hommes, fit en sorte que Sampiero le crût

en danger et se portât à son secours. Les Génois avaient groupé non loin

de là, dans la plaine de Campoloro, toute leur cavalerie et une

infanterie «aussi nombreuse que possible». Raffaello Giustiniano

commandait la cavalerie; avec lui se trouvaient Ercole d’Istria et les

cousins de Vannina, Michel’ Angelo, Gio-Antonio et Gio-Francesco

d’Ornano, fils de Paolo (troisième fils d’Alfonso).

Michel’ Angelo était le lieutenant de Giustiniano: il partit en avant

avec ses frères, quelques cavaliers et une compagnie de fantassins. Les

deux troupes ennemies engagées dans un défilé se rencontrèrent plus tôt

qu’elles ne s’y attendaient. Sampiero, constatant l’inégalité de la

lutte, ordonna à son fils de s’enfuir et à sa troupe de battre en

retraite. Suivant son habitude, il restait à l’arrière-garde et

protégeait la retraite.

Giovan’ Antonio d’Ornano le joignit le premier. Sampiero fondit sur lui

et lui tira à bout portant un coup d’arquebuse qui ne le blessa que

légèrement à la gorge. Sampiero prit une autre arquebuse et voulut en

finir avec Giovan’ Antonio, mais le coup ne partit pas. On raconta que

Vittolo avait mélangé de la terre à la poudre qui chargeait les armes de

Sampiero. Giovan’ Antonio se rapprocha alors de son ennemi et tenta de

le saisir par le milieu du corps; mais celui-ci se servant alors de son

arquebuse comme d’une massue, en porta un coup si vigoureux sur la tête

de Giovan’ Antonio que ce dernier en fut étourdi et faillit tomber de

cheval. Néanmoins, il eut encore la force d’enlacer son adversaire; tous

deux luttaient, faisant des efforts pour se désarçonner, quand Michel’

Angelo d’Ornano accourut au secours de son frère. Il porta, dit-on, à

Sampiero, un coup d’épée qui le blessa au front. Sampiero, aveuglé par

le sang, fut jeté à bas de son cheval par les frères Ornano et criblé de

coups d’épée. Selon une autre version, il aurait été frappé par derrière

d’un coup d’arquebuse qui l’aurait traversé de part en part.

Cette version était fort contestée par Michel’ Angelo et ses frères qui

entendaient partager entre eux trois, à l’exclusion de tout autre, la

somme promise à qui ferait périr Sampiero--«parce que, disaient-ils, eux

trois seulement, sans reculer devant la grandeur du péril, avaient mis

fin à la guerre de Corse en tuant l’irréconciliable ennemi de la

république, car, c’étaient eux trois, et nul autre, qui l’avaient

frappé.»

«Mais les soldats génois alléguaient que pendant que les cavaliers

étaient aux prises, c’étaient eux-mêmes qui, en tirant des coups

d’arquebuse d’un endroit fort avantageux, avaient frappé Sampiero dans

le flanc et l’avaient tué.» On fit une enquête. Le collet et la

chemisette de drap portés par Sampiero étaient percés de tant de trous

que des experts ne purent se prononcer.

Michel’ Angelo trancha la tête de Sampiero et la rapporta en triomphe à

Ajaccio (17 janvier 1567). On ne saurait croire aux transports des

Génois à la nouvelle de sa mort, si nous n’en trouvions la preuve

authentique dans la correspondance des officiers: «Dieu soit loué!

commence le commissaire général Fornari, dans sa lettre au Sénat. Ce

matin, j’ai fait mettre la tête du rebelle Sampiero sur une pique à la

porte de la ville et une jambe sur le bastion; je n’ai pu réunir le

reste du corps, parce que les cavaliers et les soldats ont voulu en

avoir chacun un morceau pour piquer à leurs lances en guise de

trophées.»

LE CAPORAL BONAPARTE

Par suite de quelles circonstances le capitaine Giovan-Antonio d’Ornano

en vint-il à souffleter sur la voie publique Luca Bonaparte, caporal

dans l’armée génoise? Les dépositions faites par les témoins, lors du

procès qui en résulta, offrent de trop sensibles différences pour qu’il

se puisse rien affirmer. D’après le capitaine, Luca aurait appliqué

l’épithète de traîtres à la collectivité des Corses et, en riposte,

Ornano avait détaché sur la face du caporal un soufflet retentissant.

Giovan-Antonio était un homme de mœurs violentes, et, depuis la mort du

terrible chef corse Sampiero, que lui et ses frères avaient tué de leurs

propres mains, l’orgueil et la jactance des Ornano ne connaissaient plus

de limite; car ils estimaient que l’importance du service rendu par eux

à la république devait leur assurer à jamais l’impunité.

Au reçu du soufflet, Luca, bondissant, avait porté la main à son épée,

mais avant qu’il eût pu s’en servir, trois compagnons de

Giovan-Antonio--tous Ornano--dégaînaient, et l’un d’eux, qui jadis avait

eu les pieds brûlés, en subissant la torture, brandissait sur la tête du

caporal le bâton dont il se servait ordinairement pour s’appuyer, geste

que l’instruction lui reprocha.

L’affaire prenait un caractère de haute gravité; car déjà Corses et

Génois se rangeaient qui d’un côté, qui de l’autre; et Ajaccio était une

ville où les rixes dégénéraient le plus souvent en batailles. La

présence d’esprit d’un officier supérieur de l’armée génoise, Fabrizio

Spinola, arrêta le sang prêt à couler; il fit emmener sur-le-champ Luca

Bonaparte et ajourna l’arrestation de Giovan-Antonio, qui se trouva fort

surpris lorsqu’il fut invité, le lendemain, à se rendre auprès du

commissaire. Celui-ci, après l’avoir retenu quelque temps, l’autorisa,

moyennant une caution assez forte, à garder les arrêts dans sa maison.

Ce dont les Ornano se trouvèrent fort irrités; et, sur un ton gouailleur

et impertinent, ils demandèrent la mise en liberté de leur frère: «Parce

que nous avons tué Sampiero de Bastelica, chef des rebelles, dirent-ils,

voilà que nous sommes les assassins de Luca Bonaparte, soldat de la

garnison d’Ajaccio. Giovan-Antonio a souffleté un soldat. Eh bien!

d’après les statuts criminels de Corse, ce fait est passible d’une

amende de dix à cent livres. Il paiera son amende, mais, pour Dieu,

qu’on le laisse tranquille!...» Les petits ont toujours tort; les

supérieurs de Luca l’engagèrent à faire la paix avec les Ornano, et

comme, jugeant tout arrangement dans ce sens indigne d’un soldat, il ne

s’y décidait pas, on l’expédia sur Calvi avec quelque avancement (1572).

* * * * *

Plusieurs années avaient passé, et l’aventure du caporal Bonaparte était

oubliée, quand, un matin, les domestiques de Giovan-Antonio trouvèrent

sur le seuil de la maison leur maître expirant, la main gauche collée à

une blessure qui lui déchirait le flanc, la main droite traversée d’un

poignard brisé. On remarqua en outre sur la porte une traînée de sang

partant à hauteur d’homme d’une tache d’un rouge plus noir, figurant un

astérisque ou l’empreinte de cinq doigts écartés. En regardant de plus

près, on retrouva la pointe du poignard enfoncée dans le bois de la

porte à l’endroit figurant la paume de la main. Alors on comprit que le

capitaine avait été littéralement cloué à sa propre demeure.

Il expira sans avoir prononcé une parole. Le commissaire d’Ajaccio

ouvrit une enquête; mais la ville était peuplée de trop de gens ayant à

se plaindre de Giovan-Antonio pour qu’on pût donner préférence à l’un

d’eux. Un réfugié français de Toulon, marié à une bohémienne se livrant

à divers métiers inavouables, fut cependant arrêté, mais peu de temps,

car il établit par témoins qu’il était resté jusqu’à l’aube à une veille

mortuaire. Il ajouta, qu’assez avant dans la nuit, Giovan-Antonio était

venu quérir chez lui des simples pour se soulager d’un mal de dents.

L’enquête, poussée sans aucun zèle, n’aboutit pas. Les Ornano

soupçonnèrent du meurtre une famille de Bastelica avec laquelle ils

restèrent en inimitié pendant vingt ans. Cependant, certains se

remémorèrent le soufflet donné par Giovan-Antonio au caporal Bonaparte,

et de nouvelles rumeurs circulèrent relativement à la mort de celui-là.

Luca, venu secrètement à Ajaccio, après s’être informé des habitudes de

Giovan-Antonio, apprit que le capitaine avait accoutumé, certaines

nuits, de passer quelques heures dans l’hospitalière maison. Cette fois

justement, Luca dut attendre son ennemi jusqu’à l’aube; d’aucuns dirent

qu’il était caché lui-même chez la bohémienne, et que, lorsqu’il

entendit Ornano se préparer à partir, il courut d’une haleine se blottir

sous le porche où il avait médité d’accomplir sa vengeance.

Le duel--s’il y eut duel--ne dura pas longtemps; selon les uns,

Giovan-Antonio, se sentant blessé, s’efforça de se rapprocher du

portail, et, à sa surprise, vit que Luca lui laissant le champ libre,

prenait le côté opposé; un coup d’épée dans le flanc le précipita contre

la porte les bras étendus, désarmé.

Ce fut alors que, de son poignard, Luca aurait fixé sur le bois la main

qui l’avait souffleté. Suivant une autre version, Bonaparte, après avoir

blessé mortellement Giovan-Antonio, l’aurait soulevé par les bras et

aurait exécuté froidement ses terribles représailles. Mais, de tout

ceci, on ne saurait rien affirmer; si une partie de cette chronique

légendaire repose ponctuellement sur des documents, l’autre ne peut

appuyer son authenticité que sur un récit sorti plus tard de la bouche

de Luca Bonaparte, car le mystère le plus profond régna toujours sur cet

événement[8].

[8] Extrait du _Nid de l’Aigle, Napoléon, sa Patrie, son Foyer, sa

Race_, par Colonna de Cesari Rocca.

Giovan-Antonio fut le trisaïeul de Louis d’Ornano, qui épousa Isabelle

Bonaparte. De cette union naquit Philippe-Antoine d’Ornano, maréchal de

France, mort gouverneur des Invalides en 1864.

NASONE

Jeune encore, Nasone (grand-nez) à qui les dimensions exagérées de son

nez avaient valu ce surnom, vint s’établir à San-Martino di Lota, non

loin de Bastia. Soit que sa taille gigantesque (il atteignait presque

deux mètres) et son énorme corpulence humiliassent ses voisins, soit que

la vue de son nez leur fût intolérable, Nasone, dont la bonté et la

sottise s’ébattaient en paix dans un crâne vide et démesuré, se vit

bientôt l’objet d’une animosité sourde de la part des habitants de

San-Martino.

L’un d’eux, la lui manifesta de la façon la plus méprisante pour qui

connaît les mœurs corses. Il afficha la prétention de passer de force

dans une vigne appartenant à Nasone. Celui-ci s’y opposa. D’où procès.

Dans toutes les juridictions successivement épuisées: citation au

possessoire, assignation devant le tribunal de 1re instance au

pétitoire, appel à la cour, recours en cassation, Nasone obtint gain de

cause; on s’imagina l’affaire réglée, et l’état des frais et dépens fut

présenté au vaincu. Celui-ci répondit à la sentence qui le condamnait en

déclarant la vendetta à l’adversaire favorisé des hasards d’une justice

légale.

Implicitement, venait d’être prononcé le fameux «Garde-toi» corse: _Se

il sole ti vede, il mio piombo ti tocca_[9].

[9] Si le soleil te voit, mon plomb te touche.

Alors, Nasone se retrancha dans sa demeure; il en barricada les fenêtres

pour y établir des «archere».

Vengeances Corses · 第 3 / 5 段