risqua de s’aventurer hors de sa retraite, son ennemi armé d’une
serpette sauta sur lui; il s’ensuivit une lutte terrible dans laquelle
Nasone fut terrassé, sa force ayant succombé sous l’adresse rusée de son
adversaire; mais au moment où celui-ci s’apprêtait à lui écraser la tête
d’un tronc d’arbre, des paysans accourus interrompirent la besogne du
meurtrier qui gagna le maquis.
De cet instant la vie de Nasone fut une suite de supplices, car la haine
qui le poursuivait avait résolu maintenant, avant le coup de la _mala
morte_, la mutilation de ce corps de géant.
Et cela dura trois ans, trois ans au cours desquels Nasone fut la cible
de cette volonté homicide qui osa, à quelques kilomètres de Bastia, et
sous les yeux de la gendarmerie, commandée à cette époque par le colonel
de Guénée, quatre attaques consécutives--véritables assauts livrés à une
redoute corporelle pour la démantibuler pièce à pièce--et inouïes
d’audace.
Successivement, Nasone eut la gorge perforée, le crâne fendu, la main
fracassée; et quand il parut au bandit que l’état de sa victime était
bien selon le souhait de son diabolique désir, il songea à abattre
définitivement ce débris humain.
A cette fin, il poussa la hardiesse jusqu’à attendre Nasone au coin d’un
bois un jour où celui-ci se rendait au marché, et, près de l’usine même
de Toga, il lui tira un coup de fusil presque à bout portant: la balle
entra par l’œil et alla sortir par l’oreille; Nasone tomba inanimé;
longtemps, il demeura sans mouvements et l’on put croire que la vie
allait abandonner ce grand corps abîmé; il n’en fut rien.
Cependant, il comprit qu’il ne pouvait séjourner plus longtemps à
San-Martino di Lota, et il s’en fut chercher un asile dans un des
quartiers les plus populeux de Bastia. On y vit alors errer, vivant
symbole de l’implacable vendetta, en des allures apeurées d’animal
traqué, cette chose innommable qu’est un homme auquel il ne reste plus
d’intacts qu’une jambe, une main, un œil et une oreille.
D’ailleurs, là encore, il ne pouvait vivre en repos; sa profession de
cultivateur ne lui faisait-elle pas une nécessité de visiter de temps à
autre sa petite exploitation rurale? Il avait imaginé, afin d’éviter une
terre trop perfide, de se fier à la mer pour ce court trajet. Et, de
loin en loin, on le voyait avec tout un arsenal d’armes, de munitions,
partir à l’arrière d’un canot qui longeait à une distance prudente une
côte scrutée d’un regard inquiet. Puis quand étaient passés les
pittoresques villages de Casavecchie, d’Astima, de Guaïtella, de
Sainte-Lucie, quand on était parvenu à la hauteur de San-Martino di
Lota, l’esquif était dirigé vers une petite crique où Nasone débarquait.
Après avoir fait éclairer le sentier par deux de ses parents, il se
dirigeait en toute hâte vers sa propriété.
... Une nuit, sur l’ordre d’un colonel, quatre gendarmes quittèrent leur
caserne, et, en secret, furent introduits dans la maison de campagne de
Nasone. Le surlendemain, le pourchassé lui-même voyageait en grand
apparat, et venait s’y installer ostensiblement. Il avait espéré que sa
présence allait attirer le bandit auquel cinq fusils qui portaient loin
le plomb étaient prêts à faire accueil.
Celui-ci flaira-t-il le piège? toujours est-il qu’il ne vint pas; mais
cependant que la petite garnison faisait honneur au vin, à la viande
salée et au «bruccio», prévenu que la campagne était libre, il mettait
le feu à la grange de Nasone et ravageait ses récoltes.
Dans cette nouvelle défaite, en sa nature superstitieuse de Corse,
Nasone vit peut-être le signe de la fatalité; ce qu’il y a de certain,
c’est qu’il se reconnut vaincu, et demanda à capituler. Son bourreau
daigna accepter d’entrer en pourparlers et fixa à telles conditions la
paix dont pourrait jouir Nasone: qu’il eut à _accorder le passage
interdit_, à payer les frais du procès, et, en outre, à lui verser 1.200
francs, afin de lui donner les moyens de gagner l’Amérique.
Nasone ayant consenti, put regagner sa demeure et voir la fin de cette
persécution démoniaque dont il avait été le misérable objet.
Jusqu’à sa mort pourtant, cette atroce vendetta devait avoir une
effroyable répercussion. Non seulement elle avait modelé à coups de
fusil un être au physique d’épouvante, mais encore dans la moelle de cet
être, elle avait infiltré le poison subtil et torturant de la peur.
Un pas qui semblait s’acharner un peu après le sien, Nasone, le sentait
à ses talons; un froissement insolite de feuillages, et sa colossale
stature était secouée d’un tremblement nerveux.
Et rien que je sache de plus pitoyable que la pensée de cette force
démembrée, tourmentée par cette peur d’enfant.
GALLOCCHIO
Le voyageur qui se rend à Ampriani, chef-lieu d’une petite commune de
l’arrondissement de Corte, aperçoit sur une colline qui domine la rive
gauche de Corsigliese, affluent du Tavignano, au milieu d’un épais
massif de châtaigniers, une maison isolée qui précède le village.
Elle était habitée en 18.. par Antonmarchi (Louis), propriétaire aisé,
laborieux, mais avare et détesté de tous ses voisins. Il avait plusieurs
enfants mâles et trois filles. L’aîné, qui devait perpétuer la famille,
d’après l’antique usage du pays, s’appelait Joseph, mais on l’avait
surnommé Gallocchio (petit coq), parce qu’il était très petit de taille
et très éveillé. Dès son enfance, il avait eu à subir la tyrannie et les
mauvais instincts de son père: car ce vieillard n’était entouré que
d’ennemis, et il savait bien que le jour où les infirmités
l’atteindraient, ceux-ci, et ils étaient nombreux, ne manqueraient pas
de se venger de toutes les méchancetés qu’il leur avait fait endurer.
Pour s’en défendre, il cherchait à inculquer ses sentiments de haine et
de vengeance dans l’esprit de son fils.
Un jour que ce dernier rentrait pleurant et couvert de sang au domicile
paternel, Antonmarchi lui demanda pourquoi il avait été battu et quels
étaient ses agresseurs. L’enfant, pour se justifier, allégua que deux de
ses camarades plus âgés que lui, s’étaient réunis contre lui et qu’il
avait succombé dans la lutte. A ces mots, son père le maltraita si
brutalement que l’enfant en fit une maladie; il lui répétait sans cesse:
_Dans notre famille, un homme doit en terrasser quatre._
Il est facile de prévoir quels devaient être les résultats d’une telle
éducation. Cependant, Gallocchio grandissait et intéressait ceux qui le
connaissaient, soit par les mauvais traitements que son père lui faisait
subir, soit par son intelligence précoce.
Le curé d’Ampriani l’attira chez lui; il lui apprit à lire, à écrire, à
compter, et même quelque peu de latin. Mais son père n’approuvait par ce
genre d’éducation, et il aimait mieux le voir courir dans les maquis et
s’exercer au maniement des armes à feu.
Lorsqu’il eut atteint sa dix-huitième année, son père voulut le marier,
soit pour éviter qu’il embrassât la carrière ecclésiastique, soit pour
qu’il se conformât aux usages du pays qui exigent que les jeunes gens se
marient fort jeunes.
Gallocchio dut subir la volonté paternelle et se marier: ceci le
contraria vivement, et le porta à s’adonner au travail avec une énergie
qui n’est pas habituelle aux Corses. Il apporta dans la culture d’un
petit enclos qui faisait partie du hameau de Casevecchie toute la
passion de son âge et toute la volonté que met une âme fortement trempée
dans l’accomplissement d’un devoir qu’elle s’est imposée. Il paraissait
heureux de ce genre de vie, et son père, qui profitait de son travail,
semblait avoir oublié ses idées de mariage, lorsque des voisins riches,
émerveillés de sa conduite, de son amour pour le travail et de sa bonne
mine, conçurent l’idée de l’avoir pour gendre.
Gallocchio ne comprit rien aux politesses dont il était l’objet de la
part de ses voisins; malgré les provocations de Rosola, il ne paraissait
point faire attention aux beaux yeux de sa fille Louise, qui était
cependant une superbe enfant de quinze ans; soit qu’il n’éprouvât aucun
penchant pour elle, soit qu’il crût que c’était porter trop haut ses
prétentions. Mais comme cette femme était ambitieuse et volontaire, elle
l’attira chez elle, elle lui fit part de ses projets et le présenta à
Louise comme son futur époux. A cet âge, et dans les conditions où ils
se trouvaient l’un et l’autre, ces jeunes enfants s’aimèrent, ce qui fit
le bonheur des deux familles.
Antonmarchi, le père, trouvait dans cette union deux avantages qu’il
n’avait jamais osé espérer; d’abord, il s’alliait à une famille
nombreuse et puissante, ce qui lui donnait toute sécurité pour sa
personne; en second lieu, il était fier de voir que son fils épousait
une riche héritière. Gallocchio n’envisageait pas les choses de la même
manière; il craignait de prendre un engagement, qui pour tout autre que
lui, habitué à peser les actions avec un bon sens au-dessus de son âge,
eût réalisé à la fois le bonheur de son cœur et les rêves de son
ambition. Il fit souvent part de ses inquiétudes au père et à la mère de
Louise; tous deux repoussèrent bien loin cette réserve et n’eurent point
de peine à lui faire partager leurs espérances. Si bien qu’il fut décidé
que l’_abbraccio_ aurait lieu immédiatement. «_N’oubliez pas_, dit
Gallocchio à Rosola et à son mari, _qu’à partir de ce jour vous avez
engagé votre âme au diable_.»
Ces paroles sont textuelles, et elles ont un sens très significatif pour
quiconque connaît les mœurs corses.
L’_abbraccio_ ou l’_amicitia_ précède toujours le mariage; lorsque les
deux familles sont d’accord pour faire une demande de mariage, celle du
futur se rend au domicile de la future. La jeune fille se place au
milieu de tous ses parents, le jeune homme en fait de même, et c’est en
leur présence que les vieillards règlent les conventions de la dot et de
tout ce qui a trait aux questions d’intérêt. Lorsque tout le monde est
d’accord, le père du jeune homme se lève et demande à la jeune fille si
elle veut sérieusement et librement prendre son fils pour mari et
accomplir les devoirs que le titre d’épouse lui imposera. Si elle répond
affirmativement, elle s’assied. Puis, le père de la fiancée adresse les
mêmes questions au jeune homme. S’il répond de la même manière, il se
met debout, s’avance vers la jeune fille, les parents se lèvent
également, se prennent par la main et forment cercle autour des futurs
époux.
Quelqu’un de la troupe chante des vers composés pour la circonstance et
l’on fait une ronde en chantant en cadence. Lorsque les chants sont
finis, le fiancé donne solennellement le baiser des fiançailles en
présence de toute la famille, la fiancée le rend à son fiancé; puis on
tire des coups de pistolet, on chante, et tous, parents ou amis,
prennent part au banquet de fiançailles.
L’abbraccio n’a aucun caractère légal, ceci n’est pas douteux, mais
d’après les mœurs et les coutumes de la Corse, c’est lui seul qui
enchaîne les époux l’un à l’autre. Le consentement donné devant
l’officier de l’état civil, la bénédiction nuptiale elle-même ne fait
que confirmer un engagement contracté au sein de la famille. Ceci est
digne de remarque, surtout chez une nation très attachée à ses principes
religieux, et qui n’a jamais eu à subir les déchirements des luttes de
religion. L’abbraccio est un engagement si complet, si absolu et si
solennel que souvent la jeune fille vit maritalement, dès ce moment,
avec son fiancé. Le plus grand crime que l’un et l’autre puisse
commettre, l’affront le plus sanglant qu’ils puissent faire, l’action la
plus immorale dont ils puissent se rendre coupables serait de manquer à
la parole donnée. L’affront serait si sanglant que la famille toute
entière serait déshonorée, et que celui qui aurait rompu son engagement
serait hué sur la place publique comme celui qui, sur le continent,
aurait forfait à l’honneur.
La cérémonie civile et religieuse du mariage avait été fixée au 15 août
suivant, d’après l’usage généralement suivi.
Depuis l’abbraccio, les fiancés avaient continué à se fréquenter
publiquement et leur amour avait grandi avec l’espérance d’un bonheur
prochain. Les deux familles semblaient devoir jouir d’une félicité
mutuelle, lorsque tout à coup Gallocchio apprit que Louise devenait
infidèle et qu’elle allait se marier avec un de ses cousins qui était
beaucoup plus riche que lui.
Il employa auprès de Rosola et de Louise toute l’éloquence que donne une
âme ardente et pure, lorsqu’elle est sous l’empire d’un amour sincère,
pour leur faire abandonner un projet qui serait la cause de la mort d’un
grand nombre d’hommes. Il leur représenta l’opprobre que leur manquement
à la foi jurée ferait retomber non seulement sur lui-même, mais encore
sur toute sa famille, ajoutant que quant à lui, il ferait peut-être le
sacrifice de son affection pour le bonheur de Louise, si elle
l’exigeait, mais qu’il ne pouvait sacrifier l’honneur de sa famille dont
il allait devenir le dépositaire.
Louise, sommée devant sa mère de s’expliquer, répondit qu’elle était
liée par l’abbraccio avec son fiancé, qu’elle l’aimait, qu’elle
l’épouserait ou bien qu’elle ne se marierait jamais. Malgré cette
réponse, conforme au mouvement de son cœur et à la parole donnée, Rosola
employa tous les moyens pour obliger sa fille à violer son serment.
Louise, pour se soustraire à la tyrannie de sa mère résolut, d’accord
avec son fiancé, de fuir la maison paternelle et d’aller demander
protection à l’un de ses oncles, ce qui fut exécuté dès le lendemain.
Les parents de Louise se mirent aussitôt à sa recherche. Son père
semblait avoir changé de résolution, approuva son choix et lui donna sa
parole que son mariage avec Gallocchio serait célébré aussitôt après
l’accomplissement des formalités légales. Cependant, il demanda, avant
de se retirer, la permission à son fiancé de parler à Louise sans
témoins.
Le lendemain de cette scène, au matin, Gallocchio s’aperçut que sa
fiancée s’était sauvée pendant la nuit; il se mit à sa poursuite et la
rejoignit au village d’Ampriani. Il la trouva entourée de tous ses
parents et la somma de s’expliquer publiquement, ce qu’elle fit en
disant: _Je vous ai suivi de mon plein gré, je vous ai quitté de même;
j’ai été par vous, traitée et respectée comme une sœur, mais je ne puis
résister plus longtemps aux obsessions de mes parents._
--Hier, reprend Gallocchio, je me serais fait tuer pour vous,
aujourd’hui, je vous méprise et je vous rends votre liberté. Je ne me
marierai jamais, parce que je suis votre fiancé, mais j’exige que vous
agissiez de même tant que je vivrai.
Il fallait à Gallocchio une grande force d’âme pour ne pas laver
immédiatement cette injure dans des flots de sang et braver ouvertement
l’opinion publique. Son père, dont la haine, un instant assoupie,
s’était réveillée plus ardente que jamais, le poussait à entrer en
vendetta. Mais il ne s’y croyait pas obligé parce que l’outrage, d’après
lui, retombait bien plus sur la jeune fille et sur sa famille que sur
lui-même; puis il lui était difficile de passer subitement d’un amour
vrai à une haine sanglante.
Les choses en étaient là, lorsqu’il apprit que la famille de Louise,
d’accord avec ses cousins, avait déposé au parquet de Bastia une plainte
contre lui, sous prétexte qu’il avait _enlevé Louise de vive force_.
Cette action infâme le trouva moins de sang-froid que la trahison de sa
fiancée.
Cependant, il pria instamment Rosola de retirer cette dénonciation,
qu’elle savait bien être un mensonge; que sans cela, il serait contraint
d’entrer en vendetta avec sa famille; son mari et elle, jurèrent que
cela était fait et qu’ils n’avaient rien à redouter de leur part.
Malgré cette assurance formelle, les gendarmes se présentèrent le
lendemain au domicile de Gallocchio pour l’arrêter; mais, prévenu à
temps par des amis dévoués, il avait pris la fuite. Il alla trouver le
curé qui l’avait élevé, et le pria de se rendre auprès de Rosola et
d’employer toute son influence vis-à-vis de cette famille pour la faire
renoncer à des poursuites injustes contre lui. Il employa également le
_Parolante_, homme de paix; mais toutes ses démarches devinrent
inutiles. Sa prudence et sa modération passèrent même aux yeux de ses
ennemis, pour une lâcheté. Après cette dernière tentative, Gallocchio,
poussé par son père, déclara la vendetta à cette famille parjure, en
employant les termes consacrés: «Je me garde, gardez-vous.»
La famille de Rosola, qui était nombreuse, puissante et à laquelle deux
cousins jeunes et braves, vinrent prêter l’appui de leurs bras,
considéra Gallocchio comme un adversaire peu redoutable; elle pensa en
venir facilement à bout; sa déception devait être prochaine.
Antonmarchi, qui surveillait le mari de Rosola bien plus activement que
son fils, apprit qu’il était allé voir une de ses parentes
dangereusement malade, et qu’il traverserait infailliblement une gorge
qui était le seul endroit par lequel il pût passer; il sut également
qu’il ne serait accompagné que d’un Lucquois. Il persuada à son fils,
soit en employant les menaces, soit en excitant le sentiment de haine
qu’il lui supposait contre le mari de Rosola, soit en lui montrant le
mépris dans lequel il tomberait lui-même dans l’opinion publique en ne
tirant pas vengeance de l’affront que tous les deux venaient de subir,
il persuada, disons-nous, à son fils de se poster dans le chemin par où
il devait passer et de le tuer. Gallocchio se rendit à l’endroit que son
père avait désigné et éprouva un serrement de cœur, auquel il ne
s’attendait pas, à l’idée de tuer le père de Louise. S’il l’avait
rencontré dans un de ces moments de crise qu’il ressentit à la nouvelle
de l’outrage que sa famille recevait, il comprenait alors que, s’élancer
sur son fusil et satisfaire sa vengeance, c’était peut-être un acte
légitime; mais attendre, caché dans un maquis, qu’un homme vînt se
mettre au bout de sa carabine pour le tuer, cette idée lui faisait
battre le cœur avec tant de violence qu’un moment il hésita et voulut
fuir. Mais la crainte d’être tué par son père le retint.
C’est alors qu’il pactisa avec sa conscience, qu’il trouva des biais
pour légitimer son attaque et qu’il fit appel au hasard de la question
de savoir s’il tuerait cet homme. Il traça sur la terre un cercle
étroit, prit trois petites pierres, les lança en l’air en fermant les
yeux, et jura de se retirer si aucune pierre ne tombait dans le cercle,
et de le tuer si une seule y rentrait. Le destin fit que l’une de ces
pierres s’arrêta au milieu du rond, juste au moment où le mari de Rosola
vint à passer. Il était à cheval et suivi d’un Lucquois. Comme tous les
Corses de cette époque, il était armé d’une carabine et de deux
pistolets; il reconnut Gallocchio et déchargea sur lui un de ses
pistolets. Il le manqua, mais son ennemi lui logea une balle dans l’œil
droit et l’étendit raide mort. Le Lucquois qui était étranger à cette
scène, le regarda de sang-froid et vit Gallocchio fuir comme un moufflon
à travers le maquis.
Le Lucquois prit tout ce qui appartenait à son maître et continua sa
route, tenant en laisse le cheval qu’il montait. Lorsque Rosola vit
venir cet homme seul, elle se douta du malheur qui lui était arrivé et
chercha à exciter les habitants du village à la poursuite de Gallocchio,
mais ils restèrent insensibles à ses larmes et à ses propositions.
Gallocchio, après ce premier crime, se dirigea en toute hâte vers Matra
et trouva un des cousins de Louise occupé dans sa vigne avec un de ses
neveux, enfant d’une dizaine d’années; il le coucha en joue avant que
son ennemi eût eu le temps de prendre son fusil, qu’il avait eu
l’imprudence de laisser loin de lui, le fit mettre à genoux, lui permit
de faire son acte de contrition, et lui fracassa le crâne. L’enfant,
toujours à genoux, les mains jointes, faisait sa prière pendant cette
lugubre exécution. Gallocchio le traita avec bonté, car les enfants et
les femmes ne sont point compris dans la vendetta et il lui fit jurer
sur le corps de son oncle qu’il ne violerait jamais la foi donnée et
qu’il ne persécuterait pas l’innocent.
Il rechargea son fusil et disparut dans les maquis.
Rosola, veuve, privée de l’appui de ses neveux, conçut le projet
infernal de trouver un protecteur dans la famille même de Gallocchio et
de recommencer la lutte; elle jeta les yeux sur Cesario, cousin germain
de Gallocchio qui avait six frères, tous aussi énergiques que lui-même.
Celui-ci employa des amis communs pour empêcher son cousin d’être
l’instrument de la haine d’une femme parjure, il eut même une entrevue
avec lui à ce sujet; mais tout fut inutile. Le mariage de Cesario avec
Louise se célébra peu de temps après.
Selon les usages corses, le fiancé et la fiancée ne peuvent jamais, sous
quelque prétexte que ce soit, violer la foi jurée par abbraccio,
puisque, à leur point de vue, c’est le consentement mutuel qui seul lie
les époux. Si le fiancé meurt après l’abbraccio, mais avant la
consécration du mariage à l’église, sa fiancée est considérée comme
veuve et doit se soumettre au deuil consacré par les coutumes; c’est
celui des femmes qui ont perdu leur mari. La première aimée, elle doit
être entièrement vêtue de noir depuis les pieds jusqu’à la tête et ne
jamais sortir de la maison; ses cheveux sont cachés avec le plus grand
soin, et des personnes dignes de foi nous ont affirmé qu’il était
d’usage anciennement de se teindre les dents et les ongles en noir. La
seconde année, elle peut laisser apparaître ses cheveux et introduire
quelques objets de couleur dans sa toilette; puis,
Sur les ailes du temps la tristesse s’envole,
Le temps ramène les plaisirs.
Si, au contraire le mariage a été consacré, la femme peut commettre le
délit d’adultère sans déshonorer son mari; elle peut le quitter,
cohabiter avec un autre homme même publiquement, sans que le mari soit
obligé, par les mœurs du pays, d’entrer en vendetta avec lui; la femme
qui, dans ce cas, a manqué à ses devoirs, se déshonore seule et ne peut
rendre son mari ou sa famille responsable de sa honte. Elle avait deux
chemins à prendre, celui de la vertu ou celui du vice; elle a choisi ce
dernier, elle est tombée sous le mépris public et n’est pas digne qu’un
homme d’honneur expose sa vie, puisque la mort ne lui rendrait pas
l’estime publique qu’elle a perdue à tout jamais. C’est pour cela que
les secondes noces sont toujours d’un mauvais œil en Corse; car, comme
le dit Tacite: _Ne tanquam maritum, sed tanquam matrimonium ament._
Le soir même de son mariage, Cesario se disposait à se mettre au lit,
lorsqu’il entendit un léger bruit à la croisée; il voulut ouvrir,
pensant que c’étaient des musiciens qui venaient lui donner la sérénade.
Sa femme lui cria: «Malheureux, garde-toi d’ouvrir!» mais il était trop
tard; une balle de Gallocchio l’avait atteint au front et l’étendit sans
vie sur le plancher.
Cette dernière vengeance assouvie, Gallocchio prit la campagne et ne
chercha point à tuer les six frères de Cesario, bien qu’ils le
traquassent avec l’aide de la gendarmerie.
D’autre part, comme il était condamné par contumace à la peine de mort
et que l’extradition avait été obtenue avec les pays voisins, il lui
était impossible de se rendre ou de fuir. Néanmoins, les gendarmes ne
s’acharnaient point à sa poursuite, car ils savaient bien qu’ils ne
réussiraient point à l’atteindre et qu’il n’était point d’humeur à se
laisser inquiéter. Des amis dévoués s’intéressèrent à lui, l’autorité
ferma les yeux, et il put se rendre à Athènes, où il prit du service
dans l’armée de l’indépendance. Lorsqu’il était sur le bateau qui devait
le conduire en Italie, des voltigeurs corses se présentèrent pour
s’assurer que le capitaine ne transportait aucun bandit. Ils ne firent
qu’une perquisition sommaire, sur l’assurance que leur donna le
capitaine, dont la bonne foi, d’ailleurs, était entière, qu’il n’avait
aucun suspect à bord.
Cependant, un petit mousse avait reconnu Gallocchio, et en jouant sur
les mots, il s’écria: «Nous avons un petit coq qui est transi comme une
poule mouillée». Il était, en disant cela, auprès de la cage à poulets
et personne n’y fit attention; heureusement pour le bandit!