La première fois qu’après avoir laissé s’écouler un long intervalle, il

risqua de s’aventurer hors de sa retraite, son ennemi armé d’une

serpette sauta sur lui; il s’ensuivit une lutte terrible dans laquelle

Nasone fut terrassé, sa force ayant succombé sous l’adresse rusée de son

adversaire; mais au moment où celui-ci s’apprêtait à lui écraser la tête

d’un tronc d’arbre, des paysans accourus interrompirent la besogne du

meurtrier qui gagna le maquis.

De cet instant la vie de Nasone fut une suite de supplices, car la haine

qui le poursuivait avait résolu maintenant, avant le coup de la _mala

morte_, la mutilation de ce corps de géant.

Et cela dura trois ans, trois ans au cours desquels Nasone fut la cible

de cette volonté homicide qui osa, à quelques kilomètres de Bastia, et

sous les yeux de la gendarmerie, commandée à cette époque par le colonel

de Guénée, quatre attaques consécutives--véritables assauts livrés à une

redoute corporelle pour la démantibuler pièce à pièce--et inouïes

d’audace.

Successivement, Nasone eut la gorge perforée, le crâne fendu, la main

fracassée; et quand il parut au bandit que l’état de sa victime était

bien selon le souhait de son diabolique désir, il songea à abattre

définitivement ce débris humain.

A cette fin, il poussa la hardiesse jusqu’à attendre Nasone au coin d’un

bois un jour où celui-ci se rendait au marché, et, près de l’usine même

de Toga, il lui tira un coup de fusil presque à bout portant: la balle

entra par l’œil et alla sortir par l’oreille; Nasone tomba inanimé;

longtemps, il demeura sans mouvements et l’on put croire que la vie

allait abandonner ce grand corps abîmé; il n’en fut rien.

Cependant, il comprit qu’il ne pouvait séjourner plus longtemps à

San-Martino di Lota, et il s’en fut chercher un asile dans un des

quartiers les plus populeux de Bastia. On y vit alors errer, vivant

symbole de l’implacable vendetta, en des allures apeurées d’animal

traqué, cette chose innommable qu’est un homme auquel il ne reste plus

d’intacts qu’une jambe, une main, un œil et une oreille.

D’ailleurs, là encore, il ne pouvait vivre en repos; sa profession de

cultivateur ne lui faisait-elle pas une nécessité de visiter de temps à

autre sa petite exploitation rurale? Il avait imaginé, afin d’éviter une

terre trop perfide, de se fier à la mer pour ce court trajet. Et, de

loin en loin, on le voyait avec tout un arsenal d’armes, de munitions,

partir à l’arrière d’un canot qui longeait à une distance prudente une

côte scrutée d’un regard inquiet. Puis quand étaient passés les

pittoresques villages de Casavecchie, d’Astima, de Guaïtella, de

Sainte-Lucie, quand on était parvenu à la hauteur de San-Martino di

Lota, l’esquif était dirigé vers une petite crique où Nasone débarquait.

Après avoir fait éclairer le sentier par deux de ses parents, il se

dirigeait en toute hâte vers sa propriété.

... Une nuit, sur l’ordre d’un colonel, quatre gendarmes quittèrent leur

caserne, et, en secret, furent introduits dans la maison de campagne de

Nasone. Le surlendemain, le pourchassé lui-même voyageait en grand

apparat, et venait s’y installer ostensiblement. Il avait espéré que sa

présence allait attirer le bandit auquel cinq fusils qui portaient loin

le plomb étaient prêts à faire accueil.

Celui-ci flaira-t-il le piège? toujours est-il qu’il ne vint pas; mais

cependant que la petite garnison faisait honneur au vin, à la viande

salée et au «bruccio», prévenu que la campagne était libre, il mettait

le feu à la grange de Nasone et ravageait ses récoltes.

Dans cette nouvelle défaite, en sa nature superstitieuse de Corse,

Nasone vit peut-être le signe de la fatalité; ce qu’il y a de certain,

c’est qu’il se reconnut vaincu, et demanda à capituler. Son bourreau

daigna accepter d’entrer en pourparlers et fixa à telles conditions la

paix dont pourrait jouir Nasone: qu’il eut à _accorder le passage

interdit_, à payer les frais du procès, et, en outre, à lui verser 1.200

francs, afin de lui donner les moyens de gagner l’Amérique.

Nasone ayant consenti, put regagner sa demeure et voir la fin de cette

persécution démoniaque dont il avait été le misérable objet.

Jusqu’à sa mort pourtant, cette atroce vendetta devait avoir une

effroyable répercussion. Non seulement elle avait modelé à coups de

fusil un être au physique d’épouvante, mais encore dans la moelle de cet

être, elle avait infiltré le poison subtil et torturant de la peur.

Un pas qui semblait s’acharner un peu après le sien, Nasone, le sentait

à ses talons; un froissement insolite de feuillages, et sa colossale

stature était secouée d’un tremblement nerveux.

Et rien que je sache de plus pitoyable que la pensée de cette force

démembrée, tourmentée par cette peur d’enfant.

GALLOCCHIO

Le voyageur qui se rend à Ampriani, chef-lieu d’une petite commune de

l’arrondissement de Corte, aperçoit sur une colline qui domine la rive

gauche de Corsigliese, affluent du Tavignano, au milieu d’un épais

massif de châtaigniers, une maison isolée qui précède le village.

Elle était habitée en 18.. par Antonmarchi (Louis), propriétaire aisé,

laborieux, mais avare et détesté de tous ses voisins. Il avait plusieurs

enfants mâles et trois filles. L’aîné, qui devait perpétuer la famille,

d’après l’antique usage du pays, s’appelait Joseph, mais on l’avait

surnommé Gallocchio (petit coq), parce qu’il était très petit de taille

et très éveillé. Dès son enfance, il avait eu à subir la tyrannie et les

mauvais instincts de son père: car ce vieillard n’était entouré que

d’ennemis, et il savait bien que le jour où les infirmités

l’atteindraient, ceux-ci, et ils étaient nombreux, ne manqueraient pas

de se venger de toutes les méchancetés qu’il leur avait fait endurer.

Pour s’en défendre, il cherchait à inculquer ses sentiments de haine et

de vengeance dans l’esprit de son fils.

Un jour que ce dernier rentrait pleurant et couvert de sang au domicile

paternel, Antonmarchi lui demanda pourquoi il avait été battu et quels

étaient ses agresseurs. L’enfant, pour se justifier, allégua que deux de

ses camarades plus âgés que lui, s’étaient réunis contre lui et qu’il

avait succombé dans la lutte. A ces mots, son père le maltraita si

brutalement que l’enfant en fit une maladie; il lui répétait sans cesse:

_Dans notre famille, un homme doit en terrasser quatre._

Il est facile de prévoir quels devaient être les résultats d’une telle

éducation. Cependant, Gallocchio grandissait et intéressait ceux qui le

connaissaient, soit par les mauvais traitements que son père lui faisait

subir, soit par son intelligence précoce.

Le curé d’Ampriani l’attira chez lui; il lui apprit à lire, à écrire, à

compter, et même quelque peu de latin. Mais son père n’approuvait par ce

genre d’éducation, et il aimait mieux le voir courir dans les maquis et

s’exercer au maniement des armes à feu.

Lorsqu’il eut atteint sa dix-huitième année, son père voulut le marier,

soit pour éviter qu’il embrassât la carrière ecclésiastique, soit pour

qu’il se conformât aux usages du pays qui exigent que les jeunes gens se

marient fort jeunes.

Gallocchio dut subir la volonté paternelle et se marier: ceci le

contraria vivement, et le porta à s’adonner au travail avec une énergie

qui n’est pas habituelle aux Corses. Il apporta dans la culture d’un

petit enclos qui faisait partie du hameau de Casevecchie toute la

passion de son âge et toute la volonté que met une âme fortement trempée

dans l’accomplissement d’un devoir qu’elle s’est imposée. Il paraissait

heureux de ce genre de vie, et son père, qui profitait de son travail,

semblait avoir oublié ses idées de mariage, lorsque des voisins riches,

émerveillés de sa conduite, de son amour pour le travail et de sa bonne

mine, conçurent l’idée de l’avoir pour gendre.

Gallocchio ne comprit rien aux politesses dont il était l’objet de la

part de ses voisins; malgré les provocations de Rosola, il ne paraissait

point faire attention aux beaux yeux de sa fille Louise, qui était

cependant une superbe enfant de quinze ans; soit qu’il n’éprouvât aucun

penchant pour elle, soit qu’il crût que c’était porter trop haut ses

prétentions. Mais comme cette femme était ambitieuse et volontaire, elle

l’attira chez elle, elle lui fit part de ses projets et le présenta à

Louise comme son futur époux. A cet âge, et dans les conditions où ils

se trouvaient l’un et l’autre, ces jeunes enfants s’aimèrent, ce qui fit

le bonheur des deux familles.

Antonmarchi, le père, trouvait dans cette union deux avantages qu’il

n’avait jamais osé espérer; d’abord, il s’alliait à une famille

nombreuse et puissante, ce qui lui donnait toute sécurité pour sa

personne; en second lieu, il était fier de voir que son fils épousait

une riche héritière. Gallocchio n’envisageait pas les choses de la même

manière; il craignait de prendre un engagement, qui pour tout autre que

lui, habitué à peser les actions avec un bon sens au-dessus de son âge,

eût réalisé à la fois le bonheur de son cœur et les rêves de son

ambition. Il fit souvent part de ses inquiétudes au père et à la mère de

Louise; tous deux repoussèrent bien loin cette réserve et n’eurent point

de peine à lui faire partager leurs espérances. Si bien qu’il fut décidé

que l’_abbraccio_ aurait lieu immédiatement. «_N’oubliez pas_, dit

Gallocchio à Rosola et à son mari, _qu’à partir de ce jour vous avez

engagé votre âme au diable_.»

Ces paroles sont textuelles, et elles ont un sens très significatif pour

quiconque connaît les mœurs corses.

L’_abbraccio_ ou l’_amicitia_ précède toujours le mariage; lorsque les

deux familles sont d’accord pour faire une demande de mariage, celle du

futur se rend au domicile de la future. La jeune fille se place au

milieu de tous ses parents, le jeune homme en fait de même, et c’est en

leur présence que les vieillards règlent les conventions de la dot et de

tout ce qui a trait aux questions d’intérêt. Lorsque tout le monde est

d’accord, le père du jeune homme se lève et demande à la jeune fille si

elle veut sérieusement et librement prendre son fils pour mari et

accomplir les devoirs que le titre d’épouse lui imposera. Si elle répond

affirmativement, elle s’assied. Puis, le père de la fiancée adresse les

mêmes questions au jeune homme. S’il répond de la même manière, il se

met debout, s’avance vers la jeune fille, les parents se lèvent

également, se prennent par la main et forment cercle autour des futurs

époux.

Quelqu’un de la troupe chante des vers composés pour la circonstance et

l’on fait une ronde en chantant en cadence. Lorsque les chants sont

finis, le fiancé donne solennellement le baiser des fiançailles en

présence de toute la famille, la fiancée le rend à son fiancé; puis on

tire des coups de pistolet, on chante, et tous, parents ou amis,

prennent part au banquet de fiançailles.

L’abbraccio n’a aucun caractère légal, ceci n’est pas douteux, mais

d’après les mœurs et les coutumes de la Corse, c’est lui seul qui

enchaîne les époux l’un à l’autre. Le consentement donné devant

l’officier de l’état civil, la bénédiction nuptiale elle-même ne fait

que confirmer un engagement contracté au sein de la famille. Ceci est

digne de remarque, surtout chez une nation très attachée à ses principes

religieux, et qui n’a jamais eu à subir les déchirements des luttes de

religion. L’abbraccio est un engagement si complet, si absolu et si

solennel que souvent la jeune fille vit maritalement, dès ce moment,

avec son fiancé. Le plus grand crime que l’un et l’autre puisse

commettre, l’affront le plus sanglant qu’ils puissent faire, l’action la

plus immorale dont ils puissent se rendre coupables serait de manquer à

la parole donnée. L’affront serait si sanglant que la famille toute

entière serait déshonorée, et que celui qui aurait rompu son engagement

serait hué sur la place publique comme celui qui, sur le continent,

aurait forfait à l’honneur.

La cérémonie civile et religieuse du mariage avait été fixée au 15 août

suivant, d’après l’usage généralement suivi.

Depuis l’abbraccio, les fiancés avaient continué à se fréquenter

publiquement et leur amour avait grandi avec l’espérance d’un bonheur

prochain. Les deux familles semblaient devoir jouir d’une félicité

mutuelle, lorsque tout à coup Gallocchio apprit que Louise devenait

infidèle et qu’elle allait se marier avec un de ses cousins qui était

beaucoup plus riche que lui.

Il employa auprès de Rosola et de Louise toute l’éloquence que donne une

âme ardente et pure, lorsqu’elle est sous l’empire d’un amour sincère,

pour leur faire abandonner un projet qui serait la cause de la mort d’un

grand nombre d’hommes. Il leur représenta l’opprobre que leur manquement

à la foi jurée ferait retomber non seulement sur lui-même, mais encore

sur toute sa famille, ajoutant que quant à lui, il ferait peut-être le

sacrifice de son affection pour le bonheur de Louise, si elle

l’exigeait, mais qu’il ne pouvait sacrifier l’honneur de sa famille dont

il allait devenir le dépositaire.

Louise, sommée devant sa mère de s’expliquer, répondit qu’elle était

liée par l’abbraccio avec son fiancé, qu’elle l’aimait, qu’elle

l’épouserait ou bien qu’elle ne se marierait jamais. Malgré cette

réponse, conforme au mouvement de son cœur et à la parole donnée, Rosola

employa tous les moyens pour obliger sa fille à violer son serment.

Louise, pour se soustraire à la tyrannie de sa mère résolut, d’accord

avec son fiancé, de fuir la maison paternelle et d’aller demander

protection à l’un de ses oncles, ce qui fut exécuté dès le lendemain.

Les parents de Louise se mirent aussitôt à sa recherche. Son père

semblait avoir changé de résolution, approuva son choix et lui donna sa

parole que son mariage avec Gallocchio serait célébré aussitôt après

l’accomplissement des formalités légales. Cependant, il demanda, avant

de se retirer, la permission à son fiancé de parler à Louise sans

témoins.

Le lendemain de cette scène, au matin, Gallocchio s’aperçut que sa

fiancée s’était sauvée pendant la nuit; il se mit à sa poursuite et la

rejoignit au village d’Ampriani. Il la trouva entourée de tous ses

parents et la somma de s’expliquer publiquement, ce qu’elle fit en

disant: _Je vous ai suivi de mon plein gré, je vous ai quitté de même;

j’ai été par vous, traitée et respectée comme une sœur, mais je ne puis

résister plus longtemps aux obsessions de mes parents._

--Hier, reprend Gallocchio, je me serais fait tuer pour vous,

aujourd’hui, je vous méprise et je vous rends votre liberté. Je ne me

marierai jamais, parce que je suis votre fiancé, mais j’exige que vous

agissiez de même tant que je vivrai.

Il fallait à Gallocchio une grande force d’âme pour ne pas laver

immédiatement cette injure dans des flots de sang et braver ouvertement

l’opinion publique. Son père, dont la haine, un instant assoupie,

s’était réveillée plus ardente que jamais, le poussait à entrer en

vendetta. Mais il ne s’y croyait pas obligé parce que l’outrage, d’après

lui, retombait bien plus sur la jeune fille et sur sa famille que sur

lui-même; puis il lui était difficile de passer subitement d’un amour

vrai à une haine sanglante.

Les choses en étaient là, lorsqu’il apprit que la famille de Louise,

d’accord avec ses cousins, avait déposé au parquet de Bastia une plainte

contre lui, sous prétexte qu’il avait _enlevé Louise de vive force_.

Cette action infâme le trouva moins de sang-froid que la trahison de sa

fiancée.

Cependant, il pria instamment Rosola de retirer cette dénonciation,

qu’elle savait bien être un mensonge; que sans cela, il serait contraint

d’entrer en vendetta avec sa famille; son mari et elle, jurèrent que

cela était fait et qu’ils n’avaient rien à redouter de leur part.

Malgré cette assurance formelle, les gendarmes se présentèrent le

lendemain au domicile de Gallocchio pour l’arrêter; mais, prévenu à

temps par des amis dévoués, il avait pris la fuite. Il alla trouver le

curé qui l’avait élevé, et le pria de se rendre auprès de Rosola et

d’employer toute son influence vis-à-vis de cette famille pour la faire

renoncer à des poursuites injustes contre lui. Il employa également le

_Parolante_, homme de paix; mais toutes ses démarches devinrent

inutiles. Sa prudence et sa modération passèrent même aux yeux de ses

ennemis, pour une lâcheté. Après cette dernière tentative, Gallocchio,

poussé par son père, déclara la vendetta à cette famille parjure, en

employant les termes consacrés: «Je me garde, gardez-vous.»

La famille de Rosola, qui était nombreuse, puissante et à laquelle deux

cousins jeunes et braves, vinrent prêter l’appui de leurs bras,

considéra Gallocchio comme un adversaire peu redoutable; elle pensa en

venir facilement à bout; sa déception devait être prochaine.

Antonmarchi, qui surveillait le mari de Rosola bien plus activement que

son fils, apprit qu’il était allé voir une de ses parentes

dangereusement malade, et qu’il traverserait infailliblement une gorge

qui était le seul endroit par lequel il pût passer; il sut également

qu’il ne serait accompagné que d’un Lucquois. Il persuada à son fils,

soit en employant les menaces, soit en excitant le sentiment de haine

qu’il lui supposait contre le mari de Rosola, soit en lui montrant le

mépris dans lequel il tomberait lui-même dans l’opinion publique en ne

tirant pas vengeance de l’affront que tous les deux venaient de subir,

il persuada, disons-nous, à son fils de se poster dans le chemin par où

il devait passer et de le tuer. Gallocchio se rendit à l’endroit que son

père avait désigné et éprouva un serrement de cœur, auquel il ne

s’attendait pas, à l’idée de tuer le père de Louise. S’il l’avait

rencontré dans un de ces moments de crise qu’il ressentit à la nouvelle

de l’outrage que sa famille recevait, il comprenait alors que, s’élancer

sur son fusil et satisfaire sa vengeance, c’était peut-être un acte

légitime; mais attendre, caché dans un maquis, qu’un homme vînt se

mettre au bout de sa carabine pour le tuer, cette idée lui faisait

battre le cœur avec tant de violence qu’un moment il hésita et voulut

fuir. Mais la crainte d’être tué par son père le retint.

C’est alors qu’il pactisa avec sa conscience, qu’il trouva des biais

pour légitimer son attaque et qu’il fit appel au hasard de la question

de savoir s’il tuerait cet homme. Il traça sur la terre un cercle

étroit, prit trois petites pierres, les lança en l’air en fermant les

yeux, et jura de se retirer si aucune pierre ne tombait dans le cercle,

et de le tuer si une seule y rentrait. Le destin fit que l’une de ces

pierres s’arrêta au milieu du rond, juste au moment où le mari de Rosola

vint à passer. Il était à cheval et suivi d’un Lucquois. Comme tous les

Corses de cette époque, il était armé d’une carabine et de deux

pistolets; il reconnut Gallocchio et déchargea sur lui un de ses

pistolets. Il le manqua, mais son ennemi lui logea une balle dans l’œil

droit et l’étendit raide mort. Le Lucquois qui était étranger à cette

scène, le regarda de sang-froid et vit Gallocchio fuir comme un moufflon

à travers le maquis.

Le Lucquois prit tout ce qui appartenait à son maître et continua sa

route, tenant en laisse le cheval qu’il montait. Lorsque Rosola vit

venir cet homme seul, elle se douta du malheur qui lui était arrivé et

chercha à exciter les habitants du village à la poursuite de Gallocchio,

mais ils restèrent insensibles à ses larmes et à ses propositions.

Gallocchio, après ce premier crime, se dirigea en toute hâte vers Matra

et trouva un des cousins de Louise occupé dans sa vigne avec un de ses

neveux, enfant d’une dizaine d’années; il le coucha en joue avant que

son ennemi eût eu le temps de prendre son fusil, qu’il avait eu

l’imprudence de laisser loin de lui, le fit mettre à genoux, lui permit

de faire son acte de contrition, et lui fracassa le crâne. L’enfant,

toujours à genoux, les mains jointes, faisait sa prière pendant cette

lugubre exécution. Gallocchio le traita avec bonté, car les enfants et

les femmes ne sont point compris dans la vendetta et il lui fit jurer

sur le corps de son oncle qu’il ne violerait jamais la foi donnée et

qu’il ne persécuterait pas l’innocent.

Il rechargea son fusil et disparut dans les maquis.

Rosola, veuve, privée de l’appui de ses neveux, conçut le projet

infernal de trouver un protecteur dans la famille même de Gallocchio et

de recommencer la lutte; elle jeta les yeux sur Cesario, cousin germain

de Gallocchio qui avait six frères, tous aussi énergiques que lui-même.

Celui-ci employa des amis communs pour empêcher son cousin d’être

l’instrument de la haine d’une femme parjure, il eut même une entrevue

avec lui à ce sujet; mais tout fut inutile. Le mariage de Cesario avec

Louise se célébra peu de temps après.

Selon les usages corses, le fiancé et la fiancée ne peuvent jamais, sous

quelque prétexte que ce soit, violer la foi jurée par abbraccio,

puisque, à leur point de vue, c’est le consentement mutuel qui seul lie

les époux. Si le fiancé meurt après l’abbraccio, mais avant la

consécration du mariage à l’église, sa fiancée est considérée comme

veuve et doit se soumettre au deuil consacré par les coutumes; c’est

celui des femmes qui ont perdu leur mari. La première aimée, elle doit

être entièrement vêtue de noir depuis les pieds jusqu’à la tête et ne

jamais sortir de la maison; ses cheveux sont cachés avec le plus grand

soin, et des personnes dignes de foi nous ont affirmé qu’il était

d’usage anciennement de se teindre les dents et les ongles en noir. La

seconde année, elle peut laisser apparaître ses cheveux et introduire

quelques objets de couleur dans sa toilette; puis,

Sur les ailes du temps la tristesse s’envole,

Le temps ramène les plaisirs.

Si, au contraire le mariage a été consacré, la femme peut commettre le

délit d’adultère sans déshonorer son mari; elle peut le quitter,

cohabiter avec un autre homme même publiquement, sans que le mari soit

obligé, par les mœurs du pays, d’entrer en vendetta avec lui; la femme

qui, dans ce cas, a manqué à ses devoirs, se déshonore seule et ne peut

rendre son mari ou sa famille responsable de sa honte. Elle avait deux

chemins à prendre, celui de la vertu ou celui du vice; elle a choisi ce

dernier, elle est tombée sous le mépris public et n’est pas digne qu’un

homme d’honneur expose sa vie, puisque la mort ne lui rendrait pas

l’estime publique qu’elle a perdue à tout jamais. C’est pour cela que

les secondes noces sont toujours d’un mauvais œil en Corse; car, comme

le dit Tacite: _Ne tanquam maritum, sed tanquam matrimonium ament._

Le soir même de son mariage, Cesario se disposait à se mettre au lit,

lorsqu’il entendit un léger bruit à la croisée; il voulut ouvrir,

pensant que c’étaient des musiciens qui venaient lui donner la sérénade.

Sa femme lui cria: «Malheureux, garde-toi d’ouvrir!» mais il était trop

tard; une balle de Gallocchio l’avait atteint au front et l’étendit sans

vie sur le plancher.

Cette dernière vengeance assouvie, Gallocchio prit la campagne et ne

chercha point à tuer les six frères de Cesario, bien qu’ils le

traquassent avec l’aide de la gendarmerie.

D’autre part, comme il était condamné par contumace à la peine de mort

et que l’extradition avait été obtenue avec les pays voisins, il lui

était impossible de se rendre ou de fuir. Néanmoins, les gendarmes ne

s’acharnaient point à sa poursuite, car ils savaient bien qu’ils ne

réussiraient point à l’atteindre et qu’il n’était point d’humeur à se

laisser inquiéter. Des amis dévoués s’intéressèrent à lui, l’autorité

ferma les yeux, et il put se rendre à Athènes, où il prit du service

dans l’armée de l’indépendance. Lorsqu’il était sur le bateau qui devait

le conduire en Italie, des voltigeurs corses se présentèrent pour

s’assurer que le capitaine ne transportait aucun bandit. Ils ne firent

qu’une perquisition sommaire, sur l’assurance que leur donna le

capitaine, dont la bonne foi, d’ailleurs, était entière, qu’il n’avait

aucun suspect à bord.

Cependant, un petit mousse avait reconnu Gallocchio, et en jouant sur

les mots, il s’écria: «Nous avons un petit coq qui est transi comme une

poule mouillée». Il était, en disant cela, auprès de la cage à poulets

et personne n’y fit attention; heureusement pour le bandit!

Vengeances Corses · 第 4 / 5 段