des étrangers ne ménageaient pas la force publique représentée par la
magistrature judiciaire: en 1820, un juge d’instruction, nommé Colonna
d’Istria, fut tué sur la route d’Ajaccio à Bastelica où il avait
commencé une information criminelle; en 1832, M. de Susini, procureur du
roi à Sartène, fut assassiné par un contumace qu’il avait été obligé de
poursuivre. Théodore attaqua lui-même le conseiller Arena dans la forêt
de Vizzavona.
Ces traditions se sont pieusement conservées dans le maquis; on put
voir, il y a peu d’années, un bandit coiffé du képi préfectoral: il en
avait lui-même effectué la saisie sur la tête du premier magistrat de
son département, dont le prestige se trouva, de ce chef,
considérablement amoindri.
* * * * *
A côté des magistrats et des gendarmes, figurait une catégorie
d’individus envers laquelle les bandits se montraient inexorables,
c’était celle des témoins qui avaient déposé contre eux devant les
tribunaux. Les représailles qu’ils exerçaient furent telles qu’on en
arriva à ne plus trouver de témoins pour affirmer les faits les plus
notoires: «Il est, disait M. Bertrand, avocat général à la Cour de
Bastia, quelquefois difficile de faire répéter, en Cour d’assises,
devant l’accusé, la vérité dite au juge d’instruction dans le
tête-à-tête du cabinet.
«--L’avete veduto, si o no? (L’avez-vous vu, oui ou non?) demande le
président.
«--Si, Signor, ma non sono sicuro, li occhi sono fatti d’acqua. (Oui
monsieur, mais je ne suis pas sûr, les yeux _sont faits d’eau_) répond
le témoin, voulant, par là, dire que l’organe de la vue est imparfait et
qu’une erreur est possible.
La dénonciation et le faux témoignage, quoique rares, ont été le prélude
de sanglantes _vendette_ et ont frayé la carrière de plus d’un bandit.
Vers 1860, un jeune homme appartenant à la famille Giacomoni, une des
meilleures du canton de Sainte-Lucie-de-Tallano, fut condamné
injustement aux travaux forcés comme assassin. Deux dépositions
provenant l’une d’un juge de paix, l’autre d’un médecin, avaient
contribué pour une grande part à sa condamnation: «Que j’aie les yeux
crevés comme Sainte-Lucie, si je mens!» avait dit le magistrat devant le
tribunal. Persuadé de l’innocence du condamné, son frère qui terminait
ses études sur le continent, s’embarqua pour la Corse, arrive de nuit
chez le juge de paix, le confesse, et lui fait répéter la formule de son
serment. Quand l’autre a obéi sous l’impulsion de la terreur, de son
poignard il lui fait sauter les deux yeux. Depuis, on ne l’appela plus
que Sainte-Lucie.
D’accord avec un autre de ses frères, il adressa au médecin le billet
suivant:
«De la montagne,
«Nous avons l’honneur de vous informer que lorsque la Providence nous
fera la grâce de vous mettre sur notre chemin, le moindre déplaisir
qui puisse vous arriver est l’ablation du nez et des oreilles. Notre
courtoisie et notre éducation ne nous permettent pas de vous
surprendre sans vous avoir correctement prévenu.
«SAINTE-LUCIE et GIACOMONI.»
Effrayé, le docteur se retira à Ajaccio, où il eut l’imprudence de se
croire en sûreté. Pendant quelques semaines il put supposer que son
persécuteur l’avait oublié. Il n’en était rien.
Appelé par un malade, il passait un jour devant le portique de
Notre-Dame, quand il se vit interpeller.
--Un mot, docteur!
Avant qu’il ait pu se reconnaître, Sainte-Lucie lui déchargeait son
pistolet dans la poitrine.
On pourrait croire que ce meurtre commis en plein jour, devant une
cathédrale, dans un chef-lieu de département, n’est pas resté impuni.
Détrompez-vous: voici ce qui arriva.
Pendant que l’on portait secours à la victime, Sainte-Lucie s’éloigna.
Le premier moment de stupeur passé, plusieurs personnes se lancèrent à
sa poursuite. Sur le point d’être atteint, le bandit s’arrêta
brusquement, et mettant à découvert un long stylet, il attendit les
assaillants d’une mine si ferme que les plus courageux reculèrent.
Profitant de leur hésitation, Sainte-Lucie se mit à fuir vers la porte
de la ville. Un douanier dont l’attention avait été éveillée par les
cris de la foule le coucha en joue: «Arrête, s’écria l’assassin, je me
rends.» Et s’approchant dans l’attitude de la soumission, il saisit le
canon du fusil qu’il arracha des mains du douanier poignardé.
On le vit, après cet exploit, muni de son trophée, se diriger au pas de
course vers la plage, puis quitter la route qui borde le golfe pour
disparaître dans la montagne.
Sainte-Lucie fut par la suite un des plus fameux bandits de l’île. Très
supérieur à la masse par son éducation, il jouissait d’une autorité sans
bornes sur les autres bandits. En 1847, il quitta la Corse avec le
consentement tacite des autorités. L’année suivante, il était capitaine
dans l’armée romaine. Quelque temps après, il vint à Paris où il excita
la curiosité des journalistes. L’un d’eux, Germond de Lavigne, lui
consacra toute une série de chroniques dans _la Liberté_.
* * * * *
Nous avons dit tout à l’heure qu’en 1820, M. Colonna d’Istria, juge
d’instruction, fut assassiné sur la route d’Ajaccio à Bastelica. Un
bandit appelé le _Rosso_ (le Roux) fut accusé de ce crime, et il se
trouva des témoins pour déposer contre lui. Le Rosso était innocent; il
passait pour très honnête et très scrupuleux; sa mauvaise étoile et les
préjugés locaux l’avaient jeté dans le maquis, mais sa douceur et sa
probité étaient connues de tous. Cependant, sur la déposition d’ennemis
personnels, il fut condamné à mort--par défaut naturellement.
Jusque-là, le Rosso, loin de chercher à se faire redouter, s’était
appliqué à vivre en bonne intelligence avec ses compatriotes et à
mériter leur estime. Cette condamnation le remplit de douleur et de
colère. Le premier des faux témoins qu’il rencontre est un nommé
_Pasqualini_. Il tire dessus et lui casse un bras. Pasqualini se
précipite dans un groupe de paysannes qui passaient avec leurs fagots
sur la tête en criant: «Sauvez-moi, sauvez-moi». Elles jettent bas leurs
fardeaux et lui font un rempart de leur corps. Le Rosso arrive
implacable, l’arrache de leurs bras et l’achève à coups de stylet sous
leurs yeux en disant: «Il m’a fait condamner injustement à mort, et moi
je l’exécute avec justice.»
Les autres témoins succombèrent, l’un après l’autre, sous ses coups.
Quand il eut _lavé son honneur_ dans le sang de ses ennemis, il gagna la
plage et se fit conduire en Sardaigne. Il mourut gardien d’un fanal dans
l’île d’Asinara.
* * * * *
L’organisation bien entendue des bandits ne permettait plus à la
gendarmerie de lutter contre eux. C’est pourquoi en 1823 on créa un
bataillon de _voltigeurs corses_, composé uniquement de volontaires. Ces
soldats, qui connaissaient admirablement les mœurs, la langue et la
nature physique du pays, firent des prodiges, mais il ne leur fallut pas
moins de dix-sept ans pour rétablir l’ordre et la sécurité. On licencia
le bataillon en 1850; malgré le progrès obtenu, les préfets purent
s’apercevoir que cette mesure était prématurée.
En effet, le banditisme, quoique réduit à des individualités, ne
disparut pas plus que la vendetta. Pour quelques-uns, il fut encore une
carrière: témoins les fameux Bellacoscia dont le plus jeune est mort en
1907. Dès 1869, Napoléon III, à qui on demandait leur grâce, dut refuser
à cause de la complication de leur casier judiciaire. Les magistrats de
la république, comme ceux des régimes qui avaient précédé, les
condamnèrent à mort un certain nombre de fois. Ils ne s’en portèrent pas
plus mal, continuèrent à lever des impôts dans leur canton, à exécuter
des _contribuables_ récalcitrants, à recevoir les visites des voyageurs
notables et à assurer l’élection du candidat de leur choix dans
l’arrondissement d’Ajaccio.
SAMPIERO CORSO
A l’attaque de Borgo-Forte en 1526, le commandant des troupes
pontificales fut blessé grièvement à la cuisse d’un coup de fauconneau.
Il s’appelait Jean de Médicis et était âgé de vingt-huit ans. L’ablation
immédiate de la jambe ayant été jugée nécessaire, il éclaira lui-même le
chirurgien et ne voulut supporter que personne tînt la bougie pendant
cette cruelle opération.
Il mourut huit jours après. Ses soldats prirent le deuil, et arborèrent
leurs bannières et leurs enseignes noires. Ce qui leur fit donner le nom
de _Bandes-Noires_.
Du vivant de Jean de Médicis, n’entrait pas qui voulait dans ces
terribles bandes. Pour être enrôlé, il fallait passer sous les yeux du
maître. Si le candidat plaisait, on l’invitait à montrer sa force et son
adresse en luttant avec les vieux soldats éprouvés. Quand un soldat
briguait la haute paye, il venait s’offrir aux coups du général qui
jugeait lui-même de l’habileté et de la résistance du sujet. Et comme
pour obtenir un avancement il fallait que le candidat vainquît à pied et
à cheval un gradé qui ne devait sa position qu’à ses succès dans une
épreuve analogue, Jean de Médicis perfectionnait chaque jour les cadres
de ses troupes. Les exploits étaient récompensés largement; les lâches
étaient renvoyés quand ils n’étaient pas poignardés de la main du
général.
Après avoir débuté dans les rangs les plus infimes, le corse Sampiero da
Bastelica était parvenu, tout jeune, aux grades les plus élevés. On
racontait de lui des choses surprenantes: il avait abattu un taureau
furieux d’un seul coup d’épée. Attaqué un jour inopinément par sept
hommes armés, il en tue deux et déploie une vigueur si terrible que les
cinq autres prennent la fuite[7]. A Rome, raconte Brantôme, il offre à
l’ambassadeur de France de mettre fin aux guerres impériales en se
saisissant de Charles-Quint, quand il passerait sur le pont Saint-Ange,
au milieu de ses chevaliers, et en le précipitant dans le Tibre.
[7] Carboni, _Compendio della storia ligure_.
Un duel qu’il eut avec un de ses collègues, quand il servait sous les
ordres de Jean de Médicis, achèvera le portrait de ce soldat dont ses
contemporains admirèrent la bravoure et l’énergie constante au milieu
des circonstances les plus pénibles d’une vie bizarrement accidentée.
Sampiero Corso et Giovanni da Torino étaient donc en désaccord. Jean de
Médicis, connaissant leur humeur et sachant que ce désaccord était
appelé à un dénouement tragique s’il n’y mettait ordre, employa tous les
moyens qu’il avait en son pouvoir pour les réconcilier. N’y pouvant
parvenir, de dépit, il déchira sa cape en deux, leur en donna chacun la
moitié et deux bonnes épées. Puis il les enferma dans une salle, en leur
disant qu’ils en sortiraient quand ils se seraient mis d’accord.
Sans préambules inutiles, _ils furent tout de suite d’accord_ pour en
venir aux mains. Giovanni da Torino «donna, dit Brantôme, une estocade
au front de Sampiero, petite pourtant, mais d’importance, d’autant que
le sang lui commença aussitôt à lui couler sur les yeux et le long du
visage, si bien qu’à tous les coups, il lui fallait porter la main pour
essuyer ses yeux.»
Alors Giovanni da Torino abaissant son épée, lui dit:
--Sampiero Corso, arrête-toi et bande un peu ta plaie.
L’autre le prit au mot, sortit son mouchoir et banda sa blessure le
mieux qu’il put. Puis le combat recommença, mais avec une telle âpreté
que Sampiero fit sauter au loin l’épée de Giovanni. Ce fut au tour de
Sampiero à suspendre le combat en disant à son adversaire:
--Giovanni da Torino, ramasse ton épée, car je ne veux pas profiter d’un
avantage pour te blesser.
On pourrait supposer qu’après cet échange de courtoisies, les deux
champions étaient bien près de se tendre la main et de faire la paix.
Ils n’y pensaient même pas, et les gens qui suivaient les péripéties du
combat à travers les fentes des portes, les virent se porter des coups
tels que d’un commun accord, ils vinrent supplier Giovanni de Médicis
d’intervenir.
Quand celui-ci entra dans la salle, il les trouva «tous deux, l’un deçà
et l’autre delà, tombés et couchés par terre, n’en pouvant plus, pour
les grandes blessures qu’ils s’étaient entredonnées et du grand sang
répandu.»
* * * * *
En 1545, Sampiero se rendait en Corse où il épousait Vannina, fille de
Francesco, seigneur d’Ornano, mais Sampiero n’était pas un homme que
l’amour arrache à ses ambitions. Il était marié depuis peu, lorsqu’il
apprit que Pier Lugi Farnese (fils du pape Paul III), généralissime des
troupes de l’Eglise, venait d’être tué. Laissant sa femme à Santa-Maria
d’Ornano, chez son père, il s’embarqua pour Civita Vecchia, et courut à
Rome solliciter un poste auquel sa bravoure et sa réputation le
semblaient désigner. Mais ses espérances ne s’étant pas réalisées, il
revint presque aussitôt.
Au cours de son voyage, Sampiero avait eu, disait-on, une conférence
intime avec Cesare Fregoso, génois considérable, mais exilé et alors au
service du roi de France. Il avait été décidé dans cette entrevue, au
dire de rapports d’espions, que Sampiero irait en Corse, et tenterait de
s’emparer par surprise de la forteresse de Bonifacio, afin de pouvoir
entraîner plus facilement les populations de l’île à la révolte.
Vraies ou supposées, ces menées inquiétèrent la Banque de San-Giorgio,
qui était alors souveraine de la Corse et le gouverneur Giovan-Maria
Spinola fut avisé d’avoir à procéder à l’arrestation de Sampiero.
Celui-ci appelé à Bastia, s’y rendit avec Francesco d’Ornano, ce dont il
se repentit sur le champ car le gouverneur le retint dans la citadelle.
Francesco passa aussitôt sur le continent, et informa le roi de cette
arrestation non justifiée. Henri II envoya des députés à Gênes et
Sampiero fut remis en liberté.
Il était temps: le gouverneur avait bien reconnu l’inconsistance de
l’accusation, mais, ayant pu apprécier le caractère énergique et
vindicatif de Sampiero, sachant son influence sur les populations, il
était convaincu d’éviter à sa patrie de terribles dangers en le faisant
mettre à mort.
Libre, Sampiero ne se fit point d’illusion sur l’importance du péril
auquel il venait d’échapper. Et l’on peut déclarer hardiment que dès
l’instant où il fut hors de sa prison, Sampiero déclara la _vendetta_ à
la république.
Il employa dès lors son activité à lui susciter des ennemis. Lié avec le
cardinal du Bellay, il fit rappeler par celui-ci au roi Henri II les
projets de son père sur la Corse; l’île était possession génoise et
Gênes l’alliée de Charles-Quint: la conquête en serait facile. En 1553,
l’expédition fut décidée.
La campagne des Français en Corse, la soumission de l’île sont du
ressort de l’histoire générale. Sampiero se montra à la hauteur des
circonstances et justifia l’espoir que le roi avait mis en lui.
Malheureusement, le traité de Cateau-Cambresis qui enlevait plus à la
France en un jour «qu’on ne lui aurait ôté en trente ans de revers»
rendit la Corse aux Génois.
* * * * *
Mais Sampiero n’oubliait pas. Pendant quatre ans, il ne cessa de
parcourir l’Europe, sollicitant de tous aide et secours. Reçu par les
cours de Navarre et de Florence avec beaucoup d’égards, il n’en obtint
cependant que des promesses. Il résolut alors de s’adresser aux princes
musulmans. Khaïr-Eddin Barberousse, le célèbre corsaire, l’accueillit en
Alger avec de grands honneurs. Il s’apprêtait à se rendre à
Constantinople, quand il reçut l’accablante nouvelle que sa femme
entretenait des intelligences avec les Génois, qu’elle avait tenté de
s’enfuir et que sans l’intervention d’Antonio da San-Firenzo, son ami
dévoué, qui l’avait retenue, elle emportait son fils à Gênes où elle
avait décidé de se retirer.
Ce fut un coup de foudre pour Sampiero qui s’empressa de rentrer à
Marseille. Là, un de ses compatriotes, riche négociant, Tomaso Lencio,
le mit au courant des moindres détails de l’affaire à laquelle certains
écrivains ont voulu mêler une amoureuse intrigue. Il ne résulte pas des
documents qu’ils aient été bien informés. Voici, d’après Filippini,
contemporain de Sampiero, ce qui s’était passé:
Pendant la guerre précédente, les Génois avaient pu estimer la mesure du
ressentiment que Sampiero nourrissait contre eux; ils savaient que ce
ressentiment n’était pas apaisé et ils s’efforçaient de le réduire à
l’impuissance. Ayant appris qu’il se disposait à faire un voyage dans le
Levant, ils n’épargnèrent aucun effort pour que Vannina, sa femme, allât
résider à Gênes; ils pensaient que s’ils réussissaient, ils n’auraient
plus rien à craindre de lui. Pour arriver à ce but, ils se servirent
d’un certain Agostino Baccigalupo, qui se rendait souvent à Marseille
pour ses affaires, et du prêtre Michel’ Angelo Ombrone, en qui Sampiero
avait la plus grande confiance et qu’il avait même chargé de l’éducation
de ses fils, Alphonso et Anton’ Francesco. Ces deux personnages
exposèrent à Vannina qu’en allant à Gênes, elle assurerait à jamais sa
tranquillité et son repos, parce qu’elle rentrerait ainsi en possession
de deux maisons d’une valeur considérable que Sampiero avait vendues
dans cette ville, et qu’elle obtiendrait plus tard le pardon de
Sampiero. A force d’insister sur ces raisons, Agostino et Michele Angelo
firent si bien que Vannina entra dans leurs vues, «la femme étant, comme
on dit, mobile par tempérament.»
Sa résolution étant prise, continue Filippini après sa judicieuse
observation, comme il n’y avait personne qui pût l’arrêter, elle fit
partir d’avance, en secret, tout ce qu’elle possédait de plus précieux;
puis, elle s’embarqua sur une frégate bien armée et quitta Marseille
pendant la nuit, emmenant Anton’ Francesco, son plus jeune fils; le
prêtre Michel’ Angelo Ombrone l’accompagnait.
Le lendemain matin, Antonio de San-Firenzo, à qui Sampiero avait confié
le soin de veiller sur Vannina, apprenant sa fuite, monta sur un autre
vaisseau armé et se mit à sa poursuite. Un matin (le surlendemain
probablement), au point du jour, il l’atteignit au cap d’Antibes.
Dès que Vannina vit le bateau qui portait Antonio, elle comprit qu’elle
serait rejointe et voulut gagner la côte pour se sauver, mais elle n’en
eut pas le temps. Antonio de San-Firenzo, qui était accompagné de douze
corses, l’arrêta au nom du comte de Fiesque, général des galères du roi,
et la remit au nom du roi de France au commandant de la forteresse
d’Antibes, pour qu’il l’envoyât sous escorte à Aix où se tenait la
grande Cour de Provence. Au dire de Vannina, qui raconte elle-même son
arrestation dans une lettre adressée aux membres du gouvernement génois,
le 15 janvier 1563, Antonio se conduisit brutalement avec elle, la
menaça de mort et l’accusa de s’enfuir pour conclure, sous les auspices
de la république, un nouveau mariage avec un gentilhomme génois.
Sampiero, comme nous l’avons dit, s’embarqua donc pour Marseille. Comme
chacun, sur le navire, se perdait en conjectures sur la conduite de
Vannina, un bavard se mit à dire étourdiment qu’il savait depuis quelque
temps déjà ce qui devait arriver. Sampiero, fort irrité, lui demanda
pourquoi il avait gardé le silence jusqu’à ce moment. L’autre répondit
«qu’il craignait de mourir comme Florio da Corte, que Vannina avait fait
assassiner par un de ses esclaves, pour arrêter le cours de ses
indiscrétions.» L’imprudent ne survécut pas à son audacieuse confidence.
Sans daigner répondre, Sampiero le poignarda de sa propre main.
Arrivé à Marseille, renseigné comme nous l’avons dit par Tomaso Lencio,
Sampiero partit pour Aix où était sa femme. Il arriva de nuit devant la
maison; il y attendit, en se promenant, le lever du soleil. Le premier
valet qui sortit lui apprit que sa femme était encore couchée. Il entra
et la trouva au lit, surprise de son arrivée.
On a peu de détails sur cette entrevue et sur le drame qui devait
succéder. Filippini, qui dédiait son histoire au fils de Sampiero et de
Vannina ne pouvait aisément s’étendre sur des points aussi délicats.
Sampiero voulut sur-le-champ conduire sa femme à Marseille, mais les
autorités de la ville, probablement averties, s’y opposèrent. Cependant,
Vannina ayant déclaré qu’elle était prête à suivre son mari partout où
il voudrait l’emmener, ils se rendirent à Marseille.
En arrivant chez lui, Sampiero trouva la maison entièrement dépouillée,
Vannina, comme nous l’avons dit, ayant expédié à Gênes ce qu’elle
possédait de plus précieux. Sampiero en fut exaspéré, car il ne pouvait
plus douter que Vannina n’eût quitté Marseille sans espoir de retour.
Néanmoins, il ne donna pas cours immédiatement à sa colère. L’acte
auquel il se résolut fut mûrement réfléchi et semble-t-il froidement
exécuté. Quand, après plusieurs jours de vie commune, il lui eut
signifié sa résolution de la faire mourir, elle ne s’abandonna pas à des
supplications inutiles et la seule faveur qu’elle sollicita fut de
recevoir la mort de sa propre main. Soumission à la fatalité,
résignation à une volonté qu’elle savait inexorable, ou habileté suprême
d’une coquette qui entrevoit dans cette émouvante flatterie une dernière
chance de salut!... Où les chroniqueurs ont-ils cueilli ce poétique
détail? On racontait à la cour que Sampiero, sensible à sa prière, la
prit dans ses bras, l’embrassa, puis l’étrangla avec une écharpe qu’elle
avait brodée de ses propres mains.
Suivant l’usage corse, Vannina d’Ornano, n’ayant pas de frère, c’était à
ses cousins que revenait le devoir de venger sa mort.
Ce fut, il est vrai, de la main des plus proches parents de Vannina que
périt Sampiero, mais il serait bien hasardé d’affirmer que nul autre
motif n’arma leurs bras. Dans cette vendetta, il est hors de doute que
l’intérêt personnel et l’inimitié politique remplissent les principaux
rôles. Mais ces rôles furent préparés par les haines que provoqua le
caractère violent et tyrannique de Sampiero.
Vannina avait eu dix cousins germains, tous petits-fils d’Alfonso
d’Ornano, l’un des hommes les plus sanguinaires de son temps et qui
finit par être assassiné lui-même par de proches parents. Ses trois fils
firent peu parler d’eux. Toute la sève batailleuse et féroce du
grand-père passa aux petits-fils. Vannina en eut-elle sa part?
N’avons-nous pas vu un compagnon de Sampiero lui déclarer qu’elle avait
fait tuer par son esclave un corse dont elle redoutait les
indiscrétions. Vannina fut la fille unique de Francesco. Bernardino,
second fils d’Alfonso, eut six fils, leur destinée est un tableau de
l’époque, du pays, de la race.
Les deux aînés s’entretuèrent, et voici dans quelles conditions: «Ces
jeunes gens braves et _distingués_, dit Ceccaldi, qui fut leur
contemporain, avaient épousé tous les deux des femmes fort belles. Ils
devinrent extrêmement jaloux l’un de l’autre, si bien qu’un jour, ils
mirent les armes à la main et s’entretuèrent. Je veux dire qu’Anton’
Guglielmo tua Anton’ Paolo et qu’un serviteur d’Anton’ Paolo le tua à
son tour.»
Bernardino, leur frère, à une époque où le courage et l’adresse étaient
vertus courantes, étonna ses contemporains par un fait d’armes sans
précédent. Pendant la guerre de Corse, il avait pris parti contre les
Génois. Après la prise de San-Firenzo par les Français, il se trouva
rester avec le commandant en chef Jourdan des Ursins, dans la place que
les ennemis ne tardèrent pas à venir assiéger. Pendant trois mois, la
garnison supporta héroïquement le blocus et repoussa les assauts des
Génois; les vivres venant à manquer, on commença à manger «les rats, les
souris et les lézards», mais la famine décimant les soldats, plus encore
que la lutte, Jourdan des Ursins dut se résoudre à capituler. Comme
Andrea d’Oria, qui commandait les troupes génoises, ne voulait pas que
les Corses bénéficiassent de la capitulation, Bernardino, autant pour ne
pas compromettre le succès des négociations que pour ne pas
«s’abandonner à la disposition d’un ennemi victorieux, dit Brantôme,
prit avec ses gens une résolution téméraire. La ville était investie de
tous côtés par des lignes si étroitement fermées que personne n’en
pouvait sortir. Cet officier, peu frappé de l’évidence du danger, après
avoir tué tous ceux qui lui firent résistance, forcé les lignes et fait
un grand carnage, s’échappa enfin des mains des ennemis, et fit voir,
par son exemple, que rien n’est impossible au courage animé par
l’exaspération.»