COLONNA DE CESARI ROCCA
VENGEANCES
CORSES
[Illustration]
Collection A.-L. GUYOT, 51, Rue Monsieur-le-Prince PARIS.
20 Centimes--Algérie, Colonies et Étranger: 25 Centimes (Port en plus)
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
_En vente dans les Bureaux_
DE LA
Collection A.-L. GUYOT
Histoire de la Corse, écrite pour la première fois d’après les sources
originales. Prix 3 fr. 50
Le Nid de l’Aigle, Napoléon, sa patrie, son foyer, sa race, d’après
des documents inédits. Prix 3 fr. 50
La Vendetta dans l’Histoire 0 fr. 65
VENGEANCES CORSES
CHRONIQUES ET RÉCITS
RECUEILLIS PAR
Colonna de Cesari Rocca
PARIS
Collection A.-L. GUYOT
51, rue Monsieur-le-Prince, 51
TOUS DROITS RÉSERVÉS
VENGEANCES CORSES
LA VENDETTA
«_Prima lex est ulcisci_--La première loi du Corse est de se venger»,
dit un vieux distique anonyme attribué à Sénèque probablement à tort,
mais en tous cas fort ancien. Un Corse du moyen âge auquel on ne saurait
reprocher de ne pas aimer sa patrie dont il fut plus l’apologiste que
l’historien (_Petrus Cyrnæus_) écrivait:
«Les Corses aiment les factions et ont soif de victoires; avides de
vengeance, s’ils ne peuvent l’obtenir ouvertement, ils emploient des
embûches, la ruse et tous les modes d’artifices pour atteindre leur
but.»
«Qu’il soit vivant, qu’il soit mort, redoute le Corse qui n’a pas
satisfait sa vengeance», dit un proverbe italien du XVIIe siècle.
Et Stendhal:
«Ils ne songent qu’à deux choses: se venger de leur ennemi et aimer leur
maîtresse.»
Ces quatre jugements portés en des siècles bien différents sur la
caractéristique essentielle des mœurs corses serviront d’épigraphes aux
pages qui vont suivre.
La tendance de l’homme à se faire justice soi-même est instinctive. Par
loi de nature il écarte ou détruit tout obstacle à sa conservation ou à
son bien-être. Si un accident lui arrive, si un malheur le frappe, les
causes de cet accident, de ce malheur lui seront toujours un souvenir
pénible, même si ces causes sont d’ordre matériel. Mais quand la
catastrophe dont il a été victime a pour auteur un être conscient qui,
volontairement, a provoqué sa douleur ou son mécontentement, qui,
ensuite, a tiré de son succès une _satisfaction_ outrageante pour lui,
l’homme veut à son tour la _satisfaction_ adéquate qui ne se peut
obtenir que par une souffrance égale ou supérieure chez celui qui l’a
offensé. Quand la société préside à cet acte de compensation, c’est la
justice; sinon c’est la vengeance.
Mais il est rare qu’un équilibre absolu soit établi entre le crime et la
sanction exercée par la justice individuelle, c’est-à-dire par la
vengeance. Celle-ci, d’ailleurs, eût-elle strictement observé la loi du
talion «dent pour dent, œil pour œil», il est certain que celui qui est
frappé par cette condamnation n’en appréciera pas l’équité. Si son
adversaire a été juge et partie, lui s’est trouvé accusé et partie. A
dater de l’exécution de la sentence mentalement prononcée, les rôles
s’intervertissent et l’accusé, le condamné de la veille, devient juge à
son tour. C’est la _vendetta_.
La justice individuelle des Corses ne connaît qu’une pénalité: la
suppression, c’est-à-dire la mort. Il est rare qu’elle soit précédée de
cruautés inutiles. La haine même ne préside toujours pas à ces
sanglantes exécutions dont le préjugé a fait un devoir. «La haine, dit
Balzac, est le vice des âmes étroites, elles l’alimentent de toutes
leurs petitesses, elles en font le prétexte de leurs basses tyrannies.
La vengeance est l’effet d’une loi à laquelle obéissent les grandes
âmes. Dieu se venge et ne hait pas.» N’a-t-on pas vu un bandit offrir
deux de ses cartouches à un homme que ses représentations et ses prières
ne pouvaient empêcher de se déclarer son ennemi, en acceptant deux des
siennes, et lui dire les larmes aux yeux:
--Puisque tu le veux, eh bien! que la destinée s’accomplisse! nous
sommes en guerre: à partir de demain, garde-toi!
On conçoit par ce qui précède que la vendetta ne peut pas être
restreinte dans ses effets à deux individus seulement. C’est une guerre
de famille à famille; après chaque exécution, un nouveau justicier se
lève parmi les proches de la victime. Le sang appelle le sang. Ces duels
qui mettent en présence des races entières duraient parfois pendant
plusieurs générations.
En Corse tout acte est producteur d’autres actes d’une importance égale,
ou supérieure: et cela provient de ce que nul ne conçoit de la part d’un
autre un mouvement, un geste irréfléchi. Si le germe de ce mouvement, de
ce geste échappe à son discernement, son inquiétude se manifeste par une
défiance dont il ne se départira qu’avec peine.
Tous les peuples du Midi sont enclins à l’oisiveté. Le Corse ne fait
point exception; sa sobriété se contente des produits qu’une terre
favorable fournit sans exiger trop d’efforts. Mais alors que les
populations méridionales, baignées de soleil, respirent la gaieté et la
joie, le Corse est méditatif et presque taciturne; son isolement entre
la mer et la montagne ont développé chez lui le penchant à la réflexion.
Sans contact avec les civilisations extérieures, avec les sciences, les
lettres, les arts, en un mot avec tout ce qui aurait pu mûrir le génie
naturel de la race, son cerveau, par une activité contrastant avec
l’oisiveté de ses membres, s’arma pour la lutte, acquit les qualités et
les défauts exigés pour la défense de l’homme en société.
Suivant un écrivain continental[1], auquel nous devons l’ouvrage le plus
judicieux qui ait été écrit sur notre île, le Corse est «naturellement
porté vers la justice, mais lorsqu’elle frappe au dehors de sa famille;
fort de raison et de logique lorsqu’il est désintéressé dans ses
jugements; sophiste lorsqu’il s’agit de ses propres intérêts; d’une
grande pénétration d’esprit; curieux comme une femme des affaires des
autres, extrêmement secret sur ce qui le concerne. Il abhorre le
mensonge, et souvent n’aime pas dire toute la vérité: ce qui le rend
parfois contraint et embarrassé en société. Il est taciturne par
caractère, réservé par prudence, soupçonneux et méfiant en public,
expansif au sein de l’amitié.»
[1] Robiquet. _Recherches historiques et statistiques sur la Corse_.
Le Corse a une haute opinion de soi. En principe, il est rebelle à tout
esprit de hiérarchie. Nous verrons plus loin ce qui a fait de la Corse
le pays du monde où les inégalités sociales sont le moins sensibles.
Contentons-nous pour l’instant de le constater. Le dernier paysan corse
traite d’égal à égal avec ses compatriotes et les étrangers le plus haut
placés. Un sous-préfet de la Restauration, qui séjourna en Corse assez
longtemps pour connaître le pays et ses habitants, raconte que le berger
insulaire aborde avec hardiesse des inconnus, s’enquiert de ce qui les
concerne, et entame avec eux des discussions politiques. Enfin il le
dépeint comme très curieux. Un autre écrivain prétend qu’il y a dans son
cas moins de curiosité que d’orgueil. «Ce Corse, ajoute-t-il, dans cet
entretien, ne veut prouver autre chose, sinon que, dans son humble
position, il comprend les questions les plus élevées, et, tout en vous
parlant, il a la conviction que si le Ciel l’eût fait naître riche ou
favorisé par les circonstances, il serait devenu un homme supérieur.»
Les Corses ont bonne opinion d’eux-mêmes, non seulement comme individus,
mais comme peuple. Quoique jaloux les uns des autres, ils ont de leurs
concitoyens les idées les plus avantageuses. Ce sentiment a été justifié
par la fortune rapide des Corses qui abandonnèrent leur patrie pour
courir les aventures. Presque toutes les familles ont eu un ou plusieurs
membres qui se sont élevés à un rang supérieur. Tous les villages ont
leurs gloires locales, dont l’honneur rejaillit sur sa parenté qui est
nombreuse, car on conserve le souvenir des alliances et des origines
pendant bien des générations. Avec le temps, les exemples de fortune se
sont multipliés. Cette fortune, tous les Corses l’espèrent et la visent;
la mauvaise fortune, tous les Corses la veulent dompter.
Souvent la confiance en soi, la présomption même servent à merveille
l’ambition qui n’est pas complètement dénuée de mérite. C’est elle qui
lui inculque l’art de tirer profit des événements. Le Corse ne doute pas
de son jugement: pour lui, tout fait auquel il a prêté son attention est
utile ou nuisible: s’il est nuisible, il doit en amoindrir la portée ou
en empêcher le retour; s’il est utile, il doit s’en servir.
Donc, toute pensée provoquée par des circonstances ambiantes est propre
à engendrer un acte. Cette sensibilité quand elle est poussée à l’excès,
cette perspicacité quand elle est faussée--et le cas est
fréquent--deviennent de la susceptibilité. L’esprit de clan, la
solidarité des membres d’une famille font le reste.
* * * * *
Ainsi naissent les _vendette_; pour des causes graves parfois, futiles
le plus souvent. Vers 1825, le village de Levie (arrondissement de
Sartène) fut troublé par une grave inimitié entre deux familles. En
voici la raison:
Un coq s’était échappé de sa basse-cour. Sa propriétaire vint le
réclamer à la voisine qui avait hospitalisé, peut-être sans le savoir,
le volatile fugitif. Celle-ci refusa tout d’abord de se livrer à une
enquête, cependant sur les instances d’un prêtre qui avait vu le coq
passer d’un jardin dans l’autre elle consentit à visiter son poulailler.
Furieuse de la forme de restitution, la propriétaire de la bête tordit
le cou de l’animal et le jeta à la figure de l’autre femme, en lui
disant: «Puisque ce coq est à toi, mange-le.» Les hommes accoururent, on
déchargea les fusils, un enfant fut tué. Les représailles durèrent deux
ans.
Vers 1880, un individu nommé Rocchini trouva son chien expirant sur la
route devant la maison Taffani. Le lendemain, il assommait un chien des
Taffani. Quelques jours se passent. Cette fois, ce n’est plus un chien,
c’est un Rocchini que l’on trouve mort. Un Rocchini vaut un Taffani. La
lutte commence, Rocchini par ci, Taffani par là, ainsi de suite jusqu’à
ce qu’il n’en reste plus qu’un seul--c’était un Rocchini, on le
guillotina sur la place publique de Sartène.
Alors que dans tous les pays, les guerres privées ne survenaient
qu’entre gens appartenant aux classes supérieures, chaque individu en
Corse nourri d’un sentiment égalitaire, fort de son indépendance
personnelle, encouragé par les ressources que la nature mettait à sa
disposition, adopta l’habitude de se faire justice soi-même. Ce droit
que la morale traditionnelle ne contestait pas fut bientôt un devoir.
Dans d’autres pays, la société _épousa la querelle_, si l’on peut
s’exprimer ainsi, de celui qui avait été lésé dans sa personne, dans son
honneur ou dans ses biens. Ainsi naquit la justice. Bien ou mal rendue,
elle inspira assez de terreur aux masses pour réduire considérablement
le nombre des homicides et faire du meurtre un crime _aristocratique_.
Sur le continent, il y eut des répressions capables de faire réfléchir
ceux qui étaient à leur portée. Sur le continent, on put faire et
appliquer des lois préventives, interdire le port des armes à la
multitude, imposer la trêve de Dieu. Tout conspirait à interdire à la
justice le sol de la Corse. La politique génoise entra dans la
conjuration.
La maxime «Diviser pour régner» fut de tout temps la base de toutes les
opérations politiques conçues par les Génois. C’est pourquoi non
seulement ils ne firent aucun effort pour mettre fin aux guerres
intestines, mais encore ils les encouragèrent.
Dès qu’un homme s’élevait assez pour devenir redoutable, la république
lui opposait un de ses égaux de la veille; elle mettait aux prises deux
ambitions, deux susceptibilités qui se brisaient l’une l’autre; le
vaincu gagnait le maquis, devenait un bandit.
L’histoire de la Corse est celle du banditisme et de la vendetta; tous
ses héros ont vécu des jours ou des années dans la montagne, traqués
comme des bêtes fauves. Giudice de Cinarca, considéré par ses
contemporains comme le souverain de la Corse, vécut en bandit pour
venger la mort de son père[2]. Son descendant Rinuccio delle Rocca,
seigneur puissant, fut réduit, dit un contemporain, à fuir toujours
comme la bête sauvage poursuivie par les chasseurs. Pour dépister ses
ennemis, il ferrait son cheval tantôt à l’endroit, tantôt à l’envers;
comme on empoisonnait les sources proches des cavernes où on le croyait
réfugié, il supportait patiemment la soif pendant des jours entiers,
attendant, pour se désaltérer, qu’il pût boire l’eau d’une fontaine dont
il avait la clef. Peut-être aurait-il résisté longtemps encore si deux
de ses cousins, par vendetta, ne l’avaient fait périr dans une
embuscade.
[2] Sa biographie dans la _Vendetta dans l’Histoire_.
LE FUSIL
L’introduction des armes à feu en Corse permit aux haines individuelles
de se satisfaire avec plus de facilité et de violence. «Auparavant,
écrit Filippini, vers 1580, lorsqu’on ne se servait point d’armes
semblables, si des ennemis mortels se rencontraient, l’un des partis
n’osait le plus souvent attaquer l’autre, bien que celui-ci comptât
trois ou quatre hommes de moins. Aujourd’hui, un homme qui a contre un
autre un peu de colère, qui n’oserait pas avec une autre arme le
regarder en face, l’attend caché dans un buisson ou dans un bois, et
tire sur lui comme sur un animal. Le meurtrier est inconnu et la justice
reste impuissante.
«En outre, les Corses se sont si bien exercés au maniement de ces
arquebuses qu’en cas de guerre, le parti contre lequel ils se
déclareraient aurait à courir des dangers. Les enfants de huit à dix
ans, eux-mêmes, qui peuvent à peine porter une arquebuse et lâcher la
détente passent leur journée à tirer à la cible, et ne fût-elle pas plus
large qu’un écu, ils l’atteignent.
«Et pourtant, je me souviens que, lorsque pour notre malheur, la guerre
éclata en Corse, en l’année 1553, pas un seul insulaire, à l’exception
de ceux qui avaient appris sur le continent à manier les armes, ne
savait adapter la corde à la serpentine. Lorsque Paul de Thermes[3] eut
par des récompenses et de magnifiques promesses, gagné à la cause des
Français les populations toujours avides de nouveautés et de changement,
en les voyant si bien disposées en sa faveur, mais sans armes, il envoya
exprès chercher à Marseille des armes pour les leur distribuer. On
souriait en voyant comment s’y prenaient les Corses pour manier leurs
arquebuses, ils ne savaient même pas les charger, et ce n’était qu’en
tremblant qu’ils mettaient le feu. Aujourd’hui, tous les Corses, en
n’importe quel endroit de l’île, manient des arquebuses à rouet, et les
soldats réguliers, eux-mêmes, ne les tiennent pas avec plus de soin.
J’avais donc raison de dire tout à l’heure que les populations et
particulièrement les Corses, étant d’humeur inconstante, on peut prévoir
sans peine à quels dangers et à quelles pertes se trouveront exposés à
l’avenir les habitants de l’île.»
[3] Général chargé par Henri II de conduire l’expédition de Corse.
Les Corses étaient effrayés eux-mêmes des crimes et des délits de tout
ordre qui se commettaient dans l’île et ils réclamaient une répression
sévère. De même que les gouverneurs avaient imaginé de vendre les ports
d’armes, ils consentirent de temps en temps à opérer un désarmement,
mais c’était pour pouvoir revendre les armes confisquées. Le même fusil,
dit-on, fut vendu jusqu’à sept fois.
* * * * *
Si l’on s’en rapporte à la _Justification de la révolution de la Corse_,
ouvrage dont le but est clairement exprimé par le titre, et que les
Génois eux-mêmes ne réfutèrent que faiblement, on jugera de l’état de la
Corse sous la domination génoise.
Dès qu’un homicide se commettait, dit la _Justification_, les parents du
mort recouraient à la justice contre l’assassin; les parents de
l’assassin accouraient pour empêcher l’action de la justice; il y avait
entre les parties une première lutte devant le greffier pour en obtenir
un procès-verbal favorable; une seconde devant le juge qui émettait son
avis; une troisième devant le gouverneur de qui émanait la sentence. Si
les parties avaient quelques moyens pécuniaires, on profitait de
l’occasion pour faire une moisson abondante: les plus offrants gagnaient
toujours leur procès; mais si c’étaient les parents du mort, on ne
condamnait l’assassin qu’à une peine légère, et simplement pour leur
donner une sorte de satisfaction, tandis que si c’étaient les parents du
meurtrier, le meurtrier lui-même était exempté de toute peine afflictive
ou infamante; et si on ne pouvait ou altérer les pièces, ou torturer le
sens de la loi, par suite de la vigilance importune de la partie qui en
réclamait l’observation, on faisait intervenir l’autorité despotique du
gouverneur qui, étalant mal à propos une clémence et une miséricorde
intéressées, arrêtait le cours de la procédure et de la justice par ces
fameux décrets de _non procedatur_ dont la vertu absolvait de toute
peine les coupables les plus convaincus. Que si les assassins étaient
pauvres, alors, pour faire parade d’une justice incorruptible, ils
étaient condamnés au bannissement; mais bientôt, pour une pièce de
quatre-vingts francs (genovina) on accordait un sauf-conduit de six
mois, même aux bannis pour peine capitale, avec permis de port d’armes,
afin que pouvant parcourir l’île en toute sécurité, ils fussent non
seulement en état de se défendre contre leurs ennemis, mais même de
commettre de nouveaux attentats; quelquefois, on les faisait embarquer
pour Gênes où, admis au service de la République, ils étaient élevés à
des grades honorables, et même à celui de colonel. Enfin, au bout de peu
d’années, tous les bannis, absous par des grâces générales ou
particulières, retournaient chez eux d’un air de triomphe et plus
insolents que jamais.
Et quelles étaient les funestes conséquences de cette impunité?
l’absolution d’un homicide devenant le germe de plusieurs autres. Les
individus offensés, voyant l’offenseur promener insolemment sous leurs
yeux son audace impunie, se rendaient par eux-mêmes cette justice que le
gouvernement leur avait refusée. Ainsi, dans cette succession rapide et
réciproque de forfaits, trente ou quarante assassinats étaient la suite
d’un premier crime, et, de là, la destruction de plusieurs familles qui
s’y trouvaient, même involontairement engagées.
* * * * *
En l’espace de trente-deux ans (1683-1715) les registres de la
République constatent 28,715 meurtres. En 1714, un jésuite corse, le
Père Murati, délégué à Gênes, obtint qu’il ne serait plus délivré aucun
port d’armes, à condition qu’une redevance de deux _seini_ (0 fr. 40)
par feu indemniserait la République du tort que lui causait la
suppression des patentes. Le nouveau gouverneur Pallavicini, chargé
d’opérer le désarmement, ne rencontra dans sa tâche aucun obstacle, et
la police de l’île parut entrer dans une meilleure voie;
malheureusement, de toutes les mesures prises, une seule survécut:
l’impôt auquel les malheureux insulaires s’étaient volontairement
soumis.
* * * * *
Les lois ont été abrogées, refaites, modifiées; les gouvernements ont
disparu; les régimes les plus divers se sont succédé; le fusil est resté
le fidèle compagnon du Corse, et aujourd’hui encore, pour endormir son
enfant, la mère chante sur un rythme monotone:
_Quando voi sarete grandi
Vi manderemo alla scola
La carchera e lo stiletto
L’archibugia e la pistola._
Lorsque vous serez grand,
Nous vous enverrons à l’école
La cartouchière et le stylet,
L’arquebuse et le pistolet.
RÈGLES & COUTUMES DE LA VENDETTA
Le deuil avait autrefois en Corse, et il a conservé jusqu’à nos jours
dans certains villages de l’intérieur, un caractère particulier et des
formes tout à fait dramatiques.
Si dans une maison il se trouve un malade, les parents et les amis,
hommes et femmes, s’y réunissent, les hommes dans un appartement, les
femmes dans un autre pour assister la famille et veiller nuit et jour
avec elle.
Le malade mort, le soir même, à l’_Angelus_, le prêtre se rend auprès de
lui, et devant la foule réunie, il récite le rosaire et les litanies
chantées alternativement par lui et par les assistants.
Le prêtre parti, tout le village, à l’exception des ennemis de la
famille, passe la nuit auprès du corps; à minuit, on leur sert une
collation.
Dans certaines localités, les _voceratrice_, sortes de professionnelles
de la douleur, se réunissent autour du lit du défunt. Chacune à son tour
se détache et vient psalmodier les mérites du mort, «en gesticulant,
tournant autour de lui, lui parlant, feignant de l’écouter, le faisant
répondre, le touchant, lui prenant les mains, comme s’il était vivant».
Cette première cérémonie faite, on enlève le cadavre pour le porter à
l’église, et, aussitôt, les _voceratrice_ se lamentent à la fois. La
messe finie, on porte le corps au cimetière, et tout le monde retourne à
la maison mortuaire où un dîner réunit les membres du clergé, la famille
et les amis. En Balagne[4] ce sont les habitants du village qui portent
à la famille du mort pour elle et les étrangers qui sont venus
différents mets qui forment ce qu’on appelle le _conforto_.
[4] Région qui comprend la partie septentrionale de l’arrondissement
de Calvi.
* * * * *
Si le mort a été tué, les lamentations prennent un autre caractère; les
_voceratrice_ ressemblent à des furies et chacun de leur cri est un cri
de vengeance. Elles déchirent leurs vêtements, s’arrachent les cheveux
et s’ensanglantent avec leurs ongles la figure et la poitrine. Souvent,
elles sucent les plaies du mort et conservent sa chemise et ses
vêtements ensanglantés pour les montrer à ses enfants. On en a vu
profiter de la circonstance pour rappeler la mort d’une personne tuée
depuis douze ans, et qui n’avait pas été vengée, demander vengeance pour
elle et l’obtenir! Les hommes, dans ce cas, n’assistent pas à la
cérémonie en vains spectateurs. Ils s’arrachent la barbe et les cheveux
et se déchirent le visage en criant: _Ohime! Ohime!_ (hélas! hélas!) Les
hommes en signe de deuil ne se coupent plus la barbe, et on n’ouvre
jamais les croisées jusqu’à ce que le mort ait été vengé. «Nous
connaissons un gendarme, dit M. Gracieux Faure, qui écrivait en 1858,
dont le père fut tué un vendredi, il y a plus de vingt ans, et qui
depuis cette époque n’a jamais, en signe de deuil, manqué de jeûner le
vendredi au pain et à l’eau. Nous avons vu s’ouvrir, en 1858, des volets
qui étaient demeurés fermés depuis 1830; voici dans quelle circonstance:
trois jeunes gens avaient été tués à cette époque; ils étaient
orphelins: leur tante et leur oncle qui était prêtre, ne pouvant
personnellement les venger, s’enfermèrent chez eux et se condamnèrent à
une réclusion si rigoureuse que, jusqu’à la fin de leur vie, ni l’un ni
l’autre n’a jamais revu le soleil.
«Si leurs neveux eussent été vengés par la mort de trois de leurs
ennemis, le deuil eût cessé par là même, et la maison se fût ouverte
comme par le passé: mais le meurtrier seul ayant été tué, une
demi-persienne seulement fut ouverte; l’oncle passa ainsi dix-sept ans,
et sa sœur vingt-huit, au milieu de ténèbres volontaires. Celle-ci est
morte tout récemment laissant une fortune considérable, et, par son
testament, elle a légué une certaine somme à ceux qui devaient la porter
en terre, à la condition qu’ils feraient un long détour pour éviter de
passer devant la maison de ses anciens ennemis. Elle a voulu, en outre,
que son cercueil fût scellé dans le mur, et que la clef en fût jetée
dans le fleuve voisin, pour le cas peu probable où le tombeau de sa
famille deviendrait la propriété de ses adversaires.»
Tel est le sort auquel se condamnait, il y a peu d’années, une famille
forcée par des circonstances exceptionnelles de renoncer à sa vengeance.
Mais ces circonstances étaient excessivement rares, le sang versé
appelait le sang et la guerre était déclarée. Presque toujours on
avertissait avant de commencer les hostilités par la formule
sacramentelle: «Garde-toi». «Le Corse, dit Paul de Saint-Victor,
conserva toujours jusque dans ses crimes une grandeur native; la
carabine de ces bandits avait à sa manière l’honneur de l’épée du duel.
Une sorte de droit des gens réglait la guerre de vendetta; elle avait
ses cartels, ses défis, ses délais, ses trêves, ses lieux d’asile. Les
clauses de ce code des buissons furent toujours observées avec une
loyauté scrupuleuse.»
Pour se faire une idée de la profondeur avec laquelle la vendetta et son
code étaient encore ancrés, il y a vingt ans, dans les mœurs corses, il
suffit de lire cette ordonnance, qui fut affichée sur le territoire d’un
chef-lieu de canton de l’arrondissement de Sartène:
«ARTICLE PREMIER.--Il est formellement interdit de porter des armes sur
le territoire de la commune de Levie.
«ART. II.--Exception est faite pour les personnes notoirement en état
d’inimitié.»
Et notez que le brave homme de maire, qui a rédigé et fait placarder
cette ordonnance en 1886, se considérait comme ayant des idées très
avancées.
* * * * *
Quand le terrible «Garde-toi» avait été prononcé, la catastrophe était
prochaine, à moins--ce qui était fort rare--que l’un des partis _refusât
l’inimitié_. Un homme qui avait été provoqué par un outrage personnel,
ou par le meurtre d’un des siens, n’était pas absolument et
inévitablement tenu à la vengeance. Cela n’était pas très honorable;
mais on en cite quelques exemples. Pour refuser l’inimitié, il n’était
pas nécessaire d’avoir directement ou par autrui, un entretien avec ses
ennemis; il suffisait de ne porter ni fusil, ni pistolet, ni autres
armes. Dès lors, cet homme devenait inviolable et on aurait regardé
comme lâche et infâme celui qui l’aurait frappé.
* * * * *
Si l’inimitié a été acceptée, si la famille réunie en conseil a déclaré
que l’honneur exige une vengeance, on voit immédiatement s’entremettre
les _parolanti_ ou _paceri_ (conciliateurs). Souvent, par des
concessions demandées à propos, ils faisaient tomber les armes au plus
fort de la lutte et réconciliaient des familles prêtes à s’entr’égorger.
Se portant garants de la sincérité et de la durée du traité conclu, les
_paceri_ en répondaient sur leur tête et sur leurs biens. Fallait-il
fixer par écrit les conditions de la paix? ils se chargeaient de ce
soin. Pour qu’ils pussent se livrer en toute sécurité à cette belle
mission, les _paceri_ jouissaient du privilège de l’inviolabilité. A
leur approche, les hostilités étaient suspendues, les stylets rentraient
dans le fourreau, et les trêves duraient aussi longtemps que les
négociations pacifiques n’étaient pas rompues. Le moindre outrage fait à
ces hommes de bien se dévouant pour la paix générale eût suffi pour
déshonorer un parti ou une race.
Si les _parolanti_ échouaient, la situation des familles ennemies
devenait épouvantable. Il n’était pour eux plus de refuge, plus d’abri
où la mort ne les frôlât pas à chaque instant. Lorsqu’ils voulaient se
transporter d’un lieu dans un autre, dit Salvatore Viale, ils
voyageaient comme les pèlerins de l’Asie en caravane, avec trois troupes
de bretteurs, l’une armée pour les escorter, les deux autres pour battre
les maquis à droite et à gauche, afin de rompre ou d’empêcher les
embuscades. Tel qui se trouvait trop pauvre ou dénué d’amis pour
employer ce moyen se croyait au moins obligé de dissimuler le voyage
qu’il allait entreprendre. La défiance était si grande que non seulement
il cachait ce voyage à ses proches, mais encore à sa femme et à ses
enfants eux-mêmes; ou s’il leur disait qu’il allait à la montagne,
c’était pour descendre avec plus de sécurité dans la plaine. Souvent, il
choisissait comme l’heure le plus favorable à son départ le moment où
éclatait une tempête nocturne. Il comprenait si bien le danger qu’il
allait courir que, dans ces occasions, il renfermait dans un paquet
cacheté le testament qui contenait ses dernières volontés. S’il
traversait un bois ou longeait un précipice, il appuyait l’index sur la
détente d’un pistolet et tressaillait au moindre bruit des branches,
menacé à chaque instant par l’apparition du canon d’un fusil.
Les murailles dans lesquelles vivaient les familles en état d’inimitié
portaient l’indice plus ou moins apparent de leur situation; les
ouvertures étaient à moitié murées comme celles des monastères et
défendues par des mâchicoulis; les jardins étaient entourés de remparts:
la terrasse bâtie au-dessus du toit était protégée par un parapet
crénelé. Dans plusieurs localités, les habitations comportaient un four
et un puits, afin qu’en cas de siège on pût sans sortir faire face à
tous les besoins du ménage. On reconnaissait facilement l’état
d’inimitié auquel ces demeures étaient soumises lorsque, contrairement à
l’usage, on n’apercevait pas de linge étendu pour sécher aux fenêtres et
que celles-ci étaient fermées comme dans les lieux où règne la malaria.
L’étranger, admis à une hospitalité généreuse, s’étonnait de voir le
chef de famille se promener le long de la salle, s’avançant ou reculant
tour à tour d’une fenêtre à l’autre dans l’attitude d’un maître
d’escrime. La légende a gardé le souvenir d’un prêtre qui, par suite
d’une inimitié que lui avaient légué ses ancêtres, resta dix ans en état
de quarantaine domestique. Fatigué de compter et de mesurer sans cesse
ses pas, il avait tracé des lignes de divers côtés pour marquer l’espace
dans lequel il pourrait dégourdir ses jambes sans risquer sa vie.
Dans certains villages, des générations presque entières passèrent sans
prendre aucune part à la vie sociale. On assure que dans
l’arrondissement de Sartène, de petits enfants, portés sur les fonts
baptismaux le jour de leur naissance, ne purent reparaître à l’église
qu’après que l’âge eut blanchi leurs cheveux.
* * * * *
Quelquefois en approchant d’une maison d’aspect inhabité, le voyageur
lisait, collée sur un arbre, à quelques mètres de l’habitation, une
affiche ainsi conçue:
«Il est défendu à tout médecin, notaire, curé, fonctionnaire public,
soldat, gendarme, ouvrier, de porter secours et assistance à X...»
Ces avis étaient généralement plus respectés que ceux que placardent les
agents de l’autorité. Pour avoir contrevenu à une interdiction de ce
genre, un Lucquois eut l’oreille coupée. Le moindre accident qui puisse
arriver au délinquant est d’être mis à nu et fustigé avec un faisceau de
verges et d’orties. L’exécution a toujours lieu en présence de témoins
pour que l’exemple en soit salutaire.
LE BANDITISME
Autrefois, un acte de vengeance ne poussait pas toujours dans le maquis
l’individu qui s’en était rendu socialement coupable. Par suite de la
répression, le nombre des bandits a considérablement augmenté
proportionnellement aux meurtres relevés dans l’île. Il va de soi que
tout _prévenu_ qui se refuse à reconnaître l’arbitrage des tribunaux se
trouve par là même hors la loi. C’est le _bandit_.
La Corse est le seul pays où le mot _bandit_ soit encore employé dans
son acception primitive: banni. Il désigne, non pas celui qui fait
partie d’une _bande_, mais l’individu au ban de la société, qui
justement vit presque toujours isolé.
Cependant, l’acception injurieuse du mot se généralisant, les Corses,
pour exprimer l’état d’un compatriote qui a pris le maquis, disent
qu’«il est dans le malheur». Cette locution, d’un fatalisme douloureux,
est souvent justifiée.
Le bandit n’est pas toujours un criminel, pas même un meurtrier; les
condamnations à quelques jours de prison pour un simple délit, les
contraventions les plus futiles, la loi du recrutement, auquel la
population, malgré ses goûts belliqueux, se montrait assez réfractaire,
les luttes électorales, plus chaudes en Corse que partout ailleurs, ont
jeté des quantités d’insulaires dans le maquis. Tous n’y restèrent pas,
et nous pourrions citer plus d’un bandit qui a fourni par la suite une
très honorable carrière dans l’administration ou dans l’armée. D’autres
entraînés par les circonstances ont fait de nombreuses victimes et ont
fini par porter leur tête sur l’échafaud. Cependant, on peut dire du
banditisme, comme du journalisme, qu’il mène à tout, à la condition d’en
sortir.
Les bandits d’autrefois furent des personnages quasi-historiques: s’ils
se trouvèrent hors la loi, ce fut plus comme adversaires du gouvernement
que comme criminels. Nul ne songeait guère à leur reprocher leurs actes
de _vendette_; mais leur ambition, leur influence sur les masses et
l’usage qu’ils en faisaient les rendaient dangereux pour la
_tranquillité de l’Etat_. Quand ils voulaient venir à composition et se
mettre au service du gouvernement, ils étaient bien accueillis et bien
rétribués, non seulement les grands chefs, qui maniaient des milliers
d’hommes, mais encore les plus vulgaires assassins[5].
[5] Lire dans la _Vendetta dans l’histoire_, les biographies de
Giudice delle Rocca et de Ferrando da Quenza. On trouvera plus loin
celle de Sampiero Corso, père et grand-père de maréchaux de France.
* * * * *
En 1768, la Corse étant passée sous la domination française, le nouveau
régime se montra trop sévère, car il oublia souvent qu’il avait affaire
non à des criminels de droit commun, mais à des hommes qui ne voulaient
pas plus reconnaître au roi de France le droit de les acheter qu’à la
république celui de les vendre.
Le premier édit concernant la vendetta est du mois de juin de 1769. Il
est ainsi conçu: «L’assassinat prémédité avec guet-apens sera puni du
supplice de la roue. Voulons que, en cas qu’il ait été commis par
vengeance ou querelle de famille, en haine transmise, la maison du
coupable soit rasée et sa postérité déclarée incapable de remplir jamais
aucune fonction publique.»
Les ordonnances de mars et de juin 1770 s’expriment ainsi:
«Ceux de nos sujets corses qui seront arrêtés porteurs d’armes à feu, ou
dans les maisons desquels il en sera trouvé, seront punis de mort. La
peine de mort sera prononcée contre les malfaiteurs connus dans l’île
sous le nom de bandits.
«Considérant que les bandits n’ont pour but que le vol et l’assassinat,
en vertu des pouvoirs à nous donnés par Sa Majesté, déclarons par ces
présentes que dans la marche que nous allons faire contre les bandits,
ceux qui seront pris seront pendus, à l’heure même, au premier arbre et
sans autre forme de procès.»
La justice ne se contenta pas d’exécuter les édits à la lettre; elle
inventa des supplices nouveaux contre les gens qui portaient des armes
sans permission. Quand on en trouvait, on pliait deux grosses branches
d’arbres de façon à les rapprocher, à l’une on attachait les jambes, à
l’autre les bras du coupable, puis on rendait à l’arbre sa liberté. Les
branches en reprenant leur position naturelle brisaient le corps du
supplicié.
Il est vrai qu’au XVIIIe siècle il exista des bandits qui eussent été
plus justement qualifiés brigands. Jaussin, pharmacien en chef de
l’armée française en 1739, raconte le fait suivant qui est
particulièrement typique:
Il avait logé trois semaines chez un prétendu bourgeois qui avait de
bonnes manières et une maison de belle apparence. Il lui laissa donc
avec confiance sa cassette contenant pour 4.000 livres d’argenterie, de
bijoux et d’argent qui, à son retour, lui fut remise intacte.
Ce fidèle dépositaire n’était, toutefois, ainsi que ses deux frères, son
oncle et son cousin, qu’un _ladro publico_ (voleur public), la bande
assassina vers ce temps plusieurs soldats, vivandiers et autres
passants.
Le chef, arrêté et conduit à Ajaccio, fut interrogé devant
_l’apothicaire-major_, qui, s’étonnant de ce qu’il ne l’avait ni volé,
ni assassiné au lieu des pauvres hères qu’il avait dépouillés, reçut
pour réponse: «Je m’en serais bien gardé, monsieur, c’eût été violer les
lois de l’hospitalité.»
Jaussin sollicite sa grâce, et l’obtint sous condition qu’il servirait
dans le Royal-Corse. Après quelques mois, il déserta pour retourner à
son premier métier.
Ce respect de l’hospitalité fut toujours un des points caractéristiques
de la race corse, même parmi les gens en état d’inimitié.
* * * * *
Napoléon disait à Sainte-Hélène: «Je voulais consacrer trente mille
hommes à la pacification de la Corse et trente millions à sa prospérité,
mais absorbé par les soins de la guerre et les affaires du continent,
j’avais renvoyé à la paix l’exécution de ce dessein; le temps m’a
manqué.» La Corse, sous l’Empire, progressa peu; elle n’eut pas à se
louer, dit-on, de Miot et des autres administrateurs que le continent
lui envoya. Le général Morand les dépassa tous. En 1808, il s’imagina
que les Anglais recrutaient des soldats dans le Fiumorbo. Par un procédé
indigne d’un soldat, il s’empara de cent cinquante-huit suspects, qui
furent garrottés et emmenés comme des criminels. Dix d’entre eux furent
fusillés. Les autres, déportés à Embrun, y périrent du climat et des
mauvais traitements, à l’exception d’une vingtaine que l’on rapatria en
1810.
* * * * *
Le gouvernement de la Restauration supposant, non sans quelque raison,
que les Corses resteraient en grande majorité attachés à la dynastie
impériale, soumit malencontreusement l’île à des lois d’exception. Une
maladresse du général Berthier causa les premiers malentendus. Celui-ci,
dès 1814, frappait le département d’une contribution extraordinaire de
500.000 francs sous prétexte que les besoins impérieux du service public
l’exigeaient. Les gros contribuables de Bastia (taxée pour sa part à
cent mille francs) prirent une résolution énergique. L’un d’eux se rend
chez le sous-préfet qui l’accueille à peu près en ces termes: «Je sais
que vous êtes une douzaine de désespérés qui n’avez rien à perdre, et
qui voulez provoquer un mouvement populaire à la faveur duquel vous
comptez gagner quelque chose; mais vos mesures sont mal prises;
l’autorité n’ignore rien; elle saura prévenir vos desseins et punir les
coupables.
--Eh bien, monsieur, répondit l’autre, puisque vous êtes si bien
instruit, que tardez-vous à agir? Vous n’avez point de temps à perdre,
car, dans l’instant même, vous allez cesser d’être sous-préfet, et,
avant deux heures, il y aura probablement de la _chair fraîche_ dans la
ville.»
Il sortit en disant ces mots et rencontra sur l’escalier un des
principaux chefs de la conspiration, qui montait à la sous-préfecture.
Ils retournèrent ensemble pour avertir leurs amis et ameuter le peuple.
Il était onze heures du matin. Le sous-préfet et le maire, pour empêcher
le désordre, coururent chez le général commandant la place, mais
celui-ci n’avait pas encore mis ses bottes que la citadelle était prise
par les conjurés.
Nous passerons rapidement sur les détails de cette affaire héroï-comique
qu’il nous fallait tout au moins rappeler pour expliquer la sévérité du
régime de Louis XVIII. Alors que le reste de la France bénéficiait de
l’institution des jurys, le gouvernement maintint à Bastia une cour
prévôtale dont les décisions, empreintes d’une rigueur excessive,
réveillèrent les passions. Les préfets voulurent rattacher quelques
crimes ordinaires à des ramifications politiques; on abusa de la
guillotine, et l’opinion publique s’émut de voir tomber des têtes
innocentes.
Ces maladresses, auxquelles s’ajoutèrent de véritables dénis de justice,
indignèrent l’opinion publique. On manifesta ouvertement en faveur des
bandits qui s’affilièrent aux sociétés secrètes et se firent presque
tous carbonari. D’anciens soldats de Napoléon, d’anciens officiers même
se mêlèrent à eux et les dirigèrent. Enfin, les traités d’extradition
coupant aux bandits toute retraite, ils s’organisèrent en bandes et se
donnèrent des chefs, des constitutions. Ils devinrent alors réellement
redoutables.
En 1816, le marquis de Rivière, gouverneur de la Corse, dans un accès de
zèle intempestif, résolut de saisir les diamants de Murat que celui-ci
avait confiés à un ancien officier de l’empereur, le commandant
Poli.--Ce dernier les avait mis en dépôt; il ne refusa pas de les
remettre à Rivière, mais il allégua qu’il ne pouvait toucher au dépôt
sans l’autorisation des héritiers du roi de Naples. Irrité, le
gouverneur fit perquisitionner chez toutes les personnes qu’il supposait
avoir eu des relations avec Murat, chez leurs parents et leurs amis. Ce
fut ainsi que la femme du général Franceschetti, fille du notaire
Colonna Ceccaldi, chez qui Murat avait déjà reçu l’hospitalité à
Vescovato, fut dépouillée de tous ses vêtements par ordre du préfet. On
ne trouva rien. Rivière, accompagné du général Delaunay, commandant la
division, et du préfet Saint-Genest, entreprit contre le commandant
Poli, une bruyante expédition qui sombra dans le ridicule. Il perdit des
hommes, se vit dépouiller de ses bagages et s’enfuit en laissant un
nombre important de prisonniers. Sans la présence d’esprit d’un officier
qui coupa la corde qui remorquait le gouverneur, celui-ci était pris au
lasso par un habile montagnard.
* * * * *
Déconsidéré par cette burlesque expédition dont Rivière vengea la honte
sur deux malheureux jeunes gens accusés de carbonarisme, le gouvernement
de la Restauration s’aliéna toutes les sympathies. Ce fut l’âge d’or du
banditisme. Ce fut l’époque où les bandits les plus notoires, condamnés
plusieurs fois à mort, se montraient au théâtre dans une loge voisine de
celle du préfet; où l’administration et la justice rencontrèrent contre
elles coalisées toutes les forces de la Corse. Comme presque toutes les
familles avaient quelqu’un de ses membres dans le maquis, le pouvoir eut
tout le monde contre lui.
Le maire d’une commune d’Ajaccio possédait une maison à deux étages, le
premier était occupé par le propriétaire et par sa famille; il avait
loué le rez-de-chaussée à la gendarmerie et le second était habité par
des locataires moins notoires, mais faisant tous profession de
banditisme. Tandis que les gendarmes battaient nuit et jour la campagne,
ceux-ci vidaient tranquillement quelques bouteilles, jouant à la scopa
avec le maire et ses adjoints. Cela dura près d’une année et quand on
connut la retraite des bandits, on voulut procéder à leur arrestation.
Inutile, avertis à temps ils avaient changé de domicile.
Le curé de Poggio-di-Nazza, dans le Fiumorbo, prenant, en 1818,
possession de sa paroisse et sachant que ses ouailles nourrissaient des
sentiments hostiles à son égard, entra dans l’église armé à la façon des
bandits. Comme on s’en étonnait, il déposa son fusil contre l’autel en
disant: «Voici le Père», puis plaçant un pistolet sur l’autel: «Voici le
Fils», et tirant de sa soutane un stylet, il ajouta «Voici le
Saint-Esprit».
Les protestations contre lui furent dès lors plus discrètes.
Dans le Fiumorbo, un chef de bande était à la fois juge de paix du
canton et maire de son village. Quand on requérait ses bons offices, il
s’avançait le chapeau à la main: «Qui désirez-vous, disait-il en
souriant: est-ce le juge de paix ou le maire? car, si c’était le
bandit?...» Un geste vers son fusil déposé dans un coin de la salle
complétait la phrase.
On raconte que cet énergique individu, qui n’avait pas alors plus de
vingt-cinq ans, est mort officier de la Légion d’honneur et membre du
conseil général.
* * * * *
Le plus célèbre chef de bande était alors Théodore Poli[6], surnommé le
Roi de la Montagne: tous les bandits sollicitaient l’honneur de servir
sous ses ordres. Avec ses compagnons Gallocchio et Gambini, il s’empara
un jour du bourreau de Bastia et le fit fusiller à trois cents mètres du
tribunal, à l’endroit même où un de ses hommes avait été exécuté
quelques jours auparavant.
[6] Il n’avait aucun lien de parenté, même éloignée, avec le
commandant Poli.
La bande subvenait à ses besoins par des contributions levées sur les
fonctionnaires et les curés.
«Messieurs, disait Théodore à ces derniers, vous n’avez ni femme ni
enfants, vous pouvez contribuer à notre entretien. Pour vous éviter tout
dérangement, un collecteur se présentera chez vous tous les mois,
recevra l’impôt et vous donnera quittance.»
Les ecclésiastiques se soumirent, seul le curé de Guillaza envoya
brutalement promener le percepteur. Théodore jugea que cette résistance
était d’un mauvais exemple et pouvait devenir contagieuse. Le lendemain,
il se rendit en personne au presbytère. Le curé était un homme
déterminé, qui avait calculé la portée de ses actes, et s’était décidé à
ne plus sortir qu’avec son fusil. Il disait sa messe lorsque Théodore,
accompagné de deux de ses lieutenants, entre dans l’église et
s’agenouille pieusement. La cérémonie terminée, le Roi de la Montagne
s’approche du curé et lui dit:
--Vous êtes encore à jeun, envoyez cet enfant dire à votre servante de
vous apporter à manger. Seulement, il est inutile qu’elle vous apporte
du vin, attendu que celui de ma gourde vaut probablement mieux que le
vôtre.
Seul contre trois, le curé est forcé d’obéir; la servante arrive, il
mange de bon appétit, et fait même honneur au vin de Théodore, pour lui
montrer que sa présence ne l’impressionne pas. Celui-ci, de son côté, a
la discrétion de ne faire aucune allusion à l’objet de sa visite, mais
dès que le repas est terminé:
--Eh bien, monsieur le curé, êtes-vous disposé à réparer l’injure
qu’hier vous m’avez faite et à payer l’impôt?
--Moins que jamais.
--Et pourquoi?
--Parce que vous n’avez aucun droit de lever des contributions.
--Il me serait pénible d’user à votre égard de mon autorité; veuillez,
s’il vous plaît, nous épargner à tous deux ce désagrément.
--Je ne payerai pas.
--C’est votre dernier mot?
--Oui.
--Saisissez monsieur le curé, et couchez-le par terre.
En un instant, l’ecclésiastique saisi par quatre mains de fer est étendu
sur le dos.
--Persistez-vous toujours? reprend le bandit.
--Toujours.
--Brusco, allume!
Et aussitôt, sans faire la moindre observation, Brusco allume une de ces
torches en bois résineux que les bandits portaient toujours, pour
s’éclairer au besoin pendant la nuit, et met le feu par le bas aux
vêtements du prisonnier. Celui-ci sentant déjà la flamme demande qu’on
éteigne et offre de payer.
--Voici mes dix francs.
--Ceci est pour l’impôt, mais, en punition de votre conduite, vous
voudrez bien y ajouter cent cinquante francs à titre d’amende; total
cent soixante. Vous devrez vous estimer heureux d’en être quitte à si
peu de frais. Seulement, pas de récidive.
Il fallut payer bon gré, mal gré. Grâce à cet acte de rigueur, Théodore
vit l’impôt ecclésiastique rentrer désormais sans difficulté chaque
mois, et son trésor se remplir tout seul pour ainsi dire sans qu’il eût
besoin de s’en mêler davantage.
Le budget assuré, restait la question du vêtement et de la chaussure.
Les bandits étaient plus forts qu’il ne fallait pour emporter d’assaut
les villages et la plupart des villes de Corse et dévaliser les
magasins; mais ce moyen aurait eu de graves inconvénients, le premier de
leur créer une multitude d’ennemis; le second de nuire à leur réputation
de probité, à laquelle le plus grand nombre tenait sincèrement. Théodore
résolut donc, au lieu de s’adresser aux marchands de drap et aux
cordonniers, de mettre à contribution la gendarmerie en personne.
--De cette façon, disait-il, comme le traitement du clergé et les
appointements des gendarmes leur viennent de l’Etat, en définitive, ce
sera l’Etat qui aura l’honneur de nous salarier indirectement.
Toutefois, ajoute M. Gracieux Faure, à qui nous devons ces pittoresques
détails, la méthode employée à l’égard du clergé n’était point
applicable aux gendarmes, car ceux-ci n’étaient pas d’humeur à se
laisser attirer dans la montagne pour se dépouiller de leurs vêtements
et les céder aux bandits. Il fut donc arrêté que, vu le peu d’espoir
qu’il y avait à les décider à apporter volontairement leur tribut, on
irait le chercher soi-même jusque dans l’intérieur des casernes.
Dans la troupe de Théodore, tout individu convaincu d’attentat à la
propriété privée était rayé des contrôles. Si le cas était assez grave
pour compromettre la _dignité_ du banditisme, le délinquant était passé
par les armes.