--Mais certainement... répondit-elle, effarée, sans oser embrasser son

fils.

Grandi, la lèvre rasée, les yeux plus fulgurants que jamais sous ses

boucles descendues en frange, beau comme un jeune dieu sombre:

--Non!... répliqua-t-il. Nous n’avons pas le temps. Nous avons trop de

route à faire. Je suis venu seulement pour leur montrer la case.

Et, sans plus s’occuper de personne, il fit monter les deux petites

grouapes, qui ricanaient, intimidées, jusqu’à sa chambre. Il leur ouvrit

ensuite les portes de la salle à manger, des salons, puis les emmena

dans le parc.

L’oncle Jacques n’osait pas suivre, ni la mère.

--Ma pauvre Alice, mais il a l’air d’une «terreur», ton fils, comme ils

disent. Qu’est-ce que c’est que ces petits apaches qu’il nous amène?...

Et, tout doucement, il se frottait les mains, signe de joie.

Tout à coup, Laurent revint au château, tout seul, ayant laissé ses amis

dans le parc.

--Je veux dire quelque chose à maman... annonça-t-il.

L’oncle Jacques, discrètement, s’éloigna. Mᵐᵉ Carmin avait compris.

Refermée la porte de la salle à manger:

--Tu veux de l’argent, n’est-ce pas?

--Oui.

Elle n’essaya pas de résister. Elle monta, résignée.

Mais, quand elle tendit son billet de cent francs:

--C’est pour rire?... demanda-t-il avec dédain.

--Eh bien!... Je te donnerai encore cent francs. Ça fera deux cents...

c’est...

Il l’interrompit:

--C’est cinq cents francs qu’il me faut!

Elle n’hésita qu’une seconde. Le regard gris foncé la magnétisait, plein

d’une impatience menaçante. Et voici. Si près de son haleine, elle s’en

apercevait: il sentait l’alcool.

--Je...

--Non!... Non!.... supplia-t-elle. Ne te fâche pas. Je vais te les

chercher.

Et, sans plus remercier que la première fois, sans dire au revoir, il la

quitta.

Cinq minutes plus tard, l’auto ronflait. Les trois amis étaient

repartis.

* * * * *

Encore des saisons qui passent...

«Il va avoir seize ans demain...»

Elle pleurait. Ce jour d’automne était triste et ravagé comme une pauvre

âme humaine.

Quelques jours plus tôt, elle avait reçu de son fils ce télégramme

péremptoire:

«Envoyer d’urgence trois mille francs. Dettes à payer.»

Et elle les avait envoyés.

Seize ans. Des dettes. Est-ce que vraiment il buvait? Et tout le reste

qu’on ne pouvait même deviner?... «Qu’est-ce que c’est que ces petits

apaches qu’il nous amène?...»

Le dos tendu, la tête courbée d’avance, elle attendait les catastrophes.

* * * * *

Un jour de plein printemps, Jacques de Bonnevie surgit au château, son

journal à la main.

--Alice!... Alice!...

La bouche blanche, les yeux creux, complètement aphone, elle demanda:

--Eh bien?... Quoi?...

Oh! spectre de la Justice une fois encore debout devant elle!

--Alice!... Alice!... Regarde! Le portrait de Laurent dans le journal.

La voix coupée du coup, elle ne put même pas articuler ce qu’elle

voulait dire.

--Son portrait?... Il... Il a donc tué?...

Mais, avec des gestes frénétiques de vieil enfant fou, brandissant ses

feuilles, dansant presque, Jacques de Bonnevie cria:

--Tu ne devines pas, n’est-ce pas? Eh bien, voilà: il vient de gagner la

course _Paris-Lisbonne_!

XIV

LA GRANDE COMPAGNIE

--Il va falloir repeindre les persiennes, nettoyer le perron, laver les

rideaux, encaustiquer les escaliers....

Mᵐᵉ Carmin, agitée, parcourait tout le château glacé par l’hiver, et que

ce beau printemps ne parvenait pas à réchauffer. Tressaillante, elle

croyait sans cesse entendre, au bout du parc, le bourdonnement de

l’automobile qui, d’une minute à l’autre, allait amener le petit

conquérant.

--Comme il va être fier de nous raconter tout cela! Les journaux, c’est

très joli, mais l’entendre lui-même!

A seize ans et demi, gagner cinquante mille francs et une voiture de

courses, sans compter les sommes versées par les fabricants de pneus, de

bougies, de phares, et ainsi de suite, cela vaut bien de passer son

baccalauréat!

Un orgueil immense la redressait. Les gens du village la félicitaient.

Elle avait accroché le portrait de Laurent, paru dans le journal, à la

place d’honneur, dans le grand salon. Et l’oncle Jacques avait accroché

ce portrait, lui aussi, dans son pavillon, avec cette inscription:

_Carmine Buonavita, triomphateur_.

Dans le tourbillon de cette course, racontée publiquement en détail, le

petit avait dû tout oublier, tout pardonner. Quel tournant dans sa vie,

et comme il prenait bien sa revanche!

«Laurent, mon chéri, mon fils à moi...»

Elle avait osé lui écrire, certes! Et, dans cette lettre, tout ce

qu’elle n’avait pu lui dire depuis plus de quatre ans s’exhalait enfin,

au courant de sa plume exaltée. «Viens vite! Nous t’attendons tous. Je

fais faire des travaux au château pour ta réception. Ce sera, enfin, le

plus beau jour de ma vie...»

Les deux journées qu’elle passa dans l’attente furent tout enivrées. Le

printemps avait l’air de pavoiser pour fêter l’enfant, les oiseaux

semblaient chanter pour le glorifier. Mᵐᵉ de Bonnevie connut, ces deux

jours-là, le bonheur des mères antiques, quand leurs fils revenaient des

jeux, couronnés et suivis par les acclamations.

La nuit, elle ne pouvait dormir, étonnée que la joie la tînt éveillée,

au lieu de l’ordinaire chagrin.

Le troisième jour, levée avec l’aube, elle commença de tendre l’oreille.

«Je suis sûre que c’est aujourd’hui qu’il va venir!... Heureusement que

tout est prêt pour le recevoir!»

Les scintillements du petit matin roulé dans la rosée, les profondeurs

du parc, la nage des cygnes sur la pièce d’eau, le gonflement des nuages

blancs dans le bleu du beau temps, elle contemplait tout cela, debout

derrière sa fenêtre repeinte, seule vivante du château dormant. Elle

contemplait cela comme un rêveur, elle qui, jamais, ne s’était attardée

aux beautés de la terre.

Elle entendit les servantes descendre, la vie recommencer.

«Tout à l’heure, ce sera l’auto que j’entendrai! Que ce sera beau de

l’écouter venir du fond du parc, si vite, si vite que j’aurai juste le

temps de descendre en courant!»

Trois coups à la porte.

--Entrez, Clémentine!

C’est l’heure de donner les ordres. Pourvu que François trouve du

poisson à la ville, pourvu...

--Une lettre pour Madame!

Elle était devenue toute rouge. Sur l’enveloppe, la marque de _l’Ailée_.

Dans un coin, ceci: «Envoi de Laurent Carmin de Bonnevie.»

--Il ne viendra donc pas ce matin!...

Mais elle ne pouvait pas être déçue. Une lettre de Laurent! La première

lettre qu’il lui écrivait!

Une espèce de pudeur charmante lui fit souhaiter d’être seule pour lire

cela, seule avec son cœur qui lui faisait mal à force de plaisir.

Elle se dépêcha de donner des ordres. Et, Clémentine sortie, Mᵐᵉ Carmin,

comme une jeune fille, tendrement, puérilement, embrassa l’enveloppe

avant de l’ouvrir.

Que ses doigts tremblèrent sur ce bienheureux bout de papier! Qu’elle

eut de peine à l’ouvrir, cette enveloppe adorable!

--Ah?... Qu’est-ce que c’est que ça?...

Il est difficile, parfois, de saisir tout de suite le sens des choses

qui arrivent. Mᵐᵉ Carmin ne comprit pas d’emblée.

Dans l’enveloppe, il n’y avait rien que sa lettre à elle, sa lettre à

Laurent, non décachetée, intacte.

Elle retourna cela deux ou trois fois avant d’accepter la vérité. Mais,

quand elle en fut bien sûre, laissant retomber ses mains, elle resta où

elle était, sur sa chaise, la tête si basse, dans une immobilité si

complète, qu’on l’eût crue morte subitement, là, sous le coup du

camouflet suprême.

* * * * *

Il avait gagné cinquante mille francs, sans compter le reste, et la

célébrité. Il avait sa voiture à lui, celle que _l’Ailée_ lui donnait.

Pendant plus de deux ans on ne le revit pas.

Mᵐᵉ Carmin, rapidement grisonnante, était maintenant presque une vieille

femme. Son visage tragique faisait peur aux enfants. L’oncle Jacques,

morne et voûté, continuait ses travaux de maniaque, bien fades au regard

de la vie, la vie qu’il avait cru pouvoir lire comme une page, la plus

belle page de son œuvre. Laurent disparu le laissait déçu

définitivement, doutant presque, à présent, de ce qu’il avait si bien

cru la vérité.

Combien de fois, la loupe à la main, examina-t-il la photographie

révélatrice, posée à côté de la gravure italienne!

«Voilà... se disait-il. Les enfants ont des velléités qui s’arrêtent

tout à coup. Tous les prodiges en sont là. Si Laurent avait continué...

Mais il a bien tourné, contre toute attente, et je suis sûr qu’il est en

train, avec la petite fortune qu’il a gagnée, de constituer une maison

de commerce. Le nom de Buonavita servant de marque à une automobile

nouveau modèle, ce n’est pas cela, non, que j’avais rêvé, moi!.... Une

seule chose ressemblante: sa haine éternelle contre sa mère. Mais si,

pour le reste, il était autrement que je ne le suppose, on en aurait des

nouvelles par les journaux. Puisqu’il n’est plus à _l’Ailée_, c’est

qu’il est ailleurs, travaillant de son métier, préparant quelque nouveau

succès qui nous épatera quelque beau matin...»

Mais le beau matin attendu par l’oncle Jacques fut tout autre.

C’était en plein été, le parc grondant d’insectes, l’espèce de désespoir

du grand soleil pesant sur les choses dès sept heures. Les cygnes,

fatigués par la chaleur qui, déjà, vibrait à tous les horizons,

dormaient, la tête sous l’aile, couchés sur l’herbe de la grande

pelouse. Dans les appartements aux persiennes fermées, le silence de

juillet régnait seul au château. Mᵐᵉ Carmin revenait de la messe de six

heures, fantôme noir au regard funèbre. Chaque matin, depuis plus de

deux ans, et quels que fussent le temps et la saison, elle assistait à

cette première messe de l’abbé Lost, sombre carmélite civile.

Quatre ou cinq paysans, hommes et femmes, se précipitèrent, comme elle

passait la barrière qui sépare l’église du parc.

--Mâme Carmin!... Mâme Carmin!... Oh! si vous saviez!...

--Eh bien?... Qu’est-ce qu’il y a?... demanda-t-elle, essayant de

s’intéresser au malheur des autres.

--Mâme Carmin!... Vot’ manoir qu’est sur la route de Fleurbois... qu’

vous avez loué pendant si longtemps à des Rouennais...

--Oui?... Eh bien?...

Le menton en avant, elle acceptait le nouveau déboire. Son avarice

inquiète, en la faisant souffrir subitement, souffrir pour _autre

chose_, la délivrait un instant de son chagrin majuscule.

--Quoi?... continua-t-elle, les lèvres crispées. Un incendie? Des

cambrioleurs?...

--Ah!... Mâme Carmin!...

Ils hésitaient soudain, gênés de savoir ce qu’elle ne soupçonnait même

pas.

--Mais enfin!... Allez-vous parler?...

Le plus vieux, alors, s’avança:

--Mâme Carmin, c’est... c’est M’sieu Laurent qu’est r’venu!

Il se dépêcha de finir, effrayé par le visage tendu vers lui:

--Il est r’venu, c’te nuit, tout probable. Et il s’est installé dans le

manoir, avec une bande de garçons, et aussi des créatures de ville, Mâme

Carmin... Ils ont trois autos dans la cour. Et la vie qu’ils font là

n’dans, c’est un carnaval comme y n’ s’en est jamais vu! On entend l’

bastringue jusqu’à mi-route!

Il n’en dit pas plus long. Car la malheureuse, avec des cris aigus,

courait déjà vers le château.

* * * * *

Ce fut l’abbé Lost, comme toujours, qui se chargea d’aller trouver

Laurent. Dans ce manoir où il scandalisait tout le pays, ce manoir

qu’il avait pris d’assaut, où il avait dû entrer par effraction pour s’y

installer avec ses amis, il s’agissait d’être reçu d’abord, ensuite de

convaincre Laurent qu’il était impossible qu’il restât là, si près du

château de sa mère, en compagnie des personnes inavouables qu’on avait

vu passer, extravagantes et fardées, dans les rues du village.

Le temps que dura l’absence du curé--deux heures environ--sembla

mortellement long à la mère suppliciée, plus long encore à l’oncle

Jacques, avide de nouvelles.

Tous deux étaient au petit salon quand l’abbé Lost revint, au trot doux

de la victoria. Levés d’un bond, ils coururent à lui. Mais, sans

attendre un mot, le prêtre, tombant assis sur un fauteuil:

--Je suis outré, Madame! Je suis absolument outré!... Vous croyez

peut-être que j’ai vu Laurent?... Pas du tout! Il m’a fait recevoir par

des filles perdues et des voyous de la dernière espèce. Ils ont osé

m’insulter, malgré ma robe. Ils ont...

Les mains sur les yeux, l’abbé se voilait la face.

La scène qui suivit fut confuse et lamentable. Comme ils battaient fort,

ces trois cœurs, endormis depuis plus de deux ans dans le silence et la

stagnation! Les événements se précipitaient si vertigineusement qu’on

n’avait même pas le loisir de les enregistrer.

Une heure plus tard, Jacques de Bonnevie montait à son tour dans la

victoria.

--Tu savais si bien le prendre, toi!... Je suis sûre qu’il te recevra,

qu’il t’écoutera...

Tant de peine pour arriver à obtenir que Laurent s’en allât, lui qu’elle

n’avait pas vu depuis plus de deux ans, lui pour lequel elle se

consumait de tendresse et de désespoir! Des idées folles lui passaient

par la tête: «Si j’y allais, moi?» Et, de songer qu’il n’était pas à une

heure de voiture, elle se tordait les bras.

Cinq heures.

--Jacques ne revient pas, monsieur l’abbé. Je crois que c’est bon signe,

n’est-ce pas?

L’abbé levait les yeux au ciel, en silence. Et elle, interprétant ce

geste, sentant ce qu’il y avait de réprobation dans l’attitude du

prêtre:

--Qu’est-ce que vous voulez, monsieur l’abbé! C’est vous qui l’avez mis

dans les automobiles, qui l’avez envoyé tout seul à Paris... Il fallait

bien s’attendre à ce qui arrive! Il a dix-neuf ans dans quelques jours,

il est à l’âge des passions, il fait comme les autres!

Presque agressive, elle le défendait d’avance, son petit, cette jeune

bête féroce qu’elle aimait, malgré tout, avec le divin acharnement

maternel.

Tout à coup:

--J’entends la voiture!... Voilà Jacques qui revient!

Il fit une entrée stupéfiante. Il frappait ses mains l’une contre

l’autre, il riait; à peine s’il pouvait parler.

Enfin:

--Si tu voyais ça, Alice! Si tu voyais ça!... On se demande où il a été

les chercher, ses amis! Ça y est, tu sais, ça y est!... C’est la «Grande

Compagnie» dans toute sa splendeur!

Elle l’avait saisi par le bras, tandis que l’abbé, formalisé, reculait.

--Tu l’as vu?... Tu lui as parlé?...

--Mais non!... Pas du tout!... Mais ce que j’ai vu ma suffi!

Il acheva, dans un cri d’enthousiasme:

--C’est admirable!

--Monsieur de Bonnevie... commença l’abbé, permettez-moi de m’étonner...

Et tout ce qui vint ensuite ne fit qu’accuser le désordre où pantelaient

ces trois êtres, chacun suivant aveuglément le rythme de son battement

de cœur personnel.

* * * * *

La nuit. La grande nuit où tout se tait enfin.

Mᵐᵉ Carmin, sans même songer à se coucher, continuait, seule dans sa

chambre, les mauvais rêves de la journée. Et le déchirement de tout son

être était tel qu’elle ne pouvait même plus pleurer. Prostrée par

instants, les coudes sur la table, ou bien marchant de long en large,

elle souffrait dans son âme comme d’autres dans leur chair,

incommensurablement.

Etait-il onze heures? Etait-il minuit? Elle crut entendre des pas,

dehors, devant le perron. Elle écouta quelques moments.

--Je me suis trompée... D’ailleurs, qu’importe?

Et, tout à coup, au pied de sa fenêtre, une voix qui tâchait de ne pas

trop se faire entendre:

--Maman!... c’est moi!... Viens m’ouvrir!

Etait-ce une hallucination de son cerveau malade à force de souffrance?

Tout doucement, elle ouvrit sa fenêtre, poussa la persienne. En bas,

dans le faible clair de lune, une silhouette immobile, la tête levée

vers la croisée éclairée.

--Laurent?... appela-t-elle d’une voix étouffée, c’est toi?

--Oui, c’est moi. Viens m’ouvrir!... J’ai à te parler.

Allait-elle avoir peur, peur de son fils?

Elle répondit, affaiblie dans tout son corps par l’émotion:

--Je descends! Attends-moi!

Et comme elle glissait dans les escaliers, une bougie à la main, comme

elle s’énervait à tirer sans bruit les barres de la porte, l’espoir, une

dernière fois, envahit son cœur incorrigible.

«Peut-être qu’il vient... qu’il vient me dire qu’il me pardonne...»

La porte était ouverte. Dans la lueur remuante de la bougie, il apparut,

grand, pâle, les yeux immenses, les boucles noires de sa tête sans

chapeau dérangées comme par un coup de vent--le vent de la course qu’il

venait de faire en auto, sans doute. Et, tout de suite, à son haleine, à

l’on ne sait encore quoi qu’elle devina dans l’ombre: «Il est ivre!...»

pensa-t-elle.

--Allons au petit salon... dit-il.

Elle le précédait, éclairant leur marche indécise.

Ils ne s’assirent ni l’un ni l’autre. La bougie répandait sa petite

lumière et ses grandes ombres à travers les meubles. Le silence de la

demeure endormie était écrasant.

Il se tenait devant elle, sauvage et viril, ses belles mâchoires

légèrement bleuies par la barbe rasée. Un grand foulard de trois

couleurs pendait le long de ses habits bien ajustés.

--Il me faut dix mille francs... dit-il sans attendre. Tu vas me les

donner.

Malgré ses yeux qui l’hypnotisaient, qui la clouaient sur place, elle

eut la force d’articuler:

--Non, Laurent.

--Non?...

Il avait fait un pas, avançant sur elle. Elle vit qu’il titubait un peu.

--Tu es ivre!... prononça-t-elle avec un dégoût immense.

--Ça se peut!... ricana-t-il. Mais ça ne m’empêche pas de savoir ce que

je veux!

Et, tout à coup, sa colère éclata, rauque, étouffée par le souci de ne

pas éveiller la maison.

--Tu vas me les donner, tu entends?... sans ça... sans ça je mettrai le

feu, je tuerai, je ferai n’importe quoi! N’importe quoi!...

Fût-ce l’horreur? Fût-ce la terreur? Elle ouvrit grande la bouche; et

Laurent vit qu’elle allait crier.

--Ne crie pas!... gronda-t-il en la saisissant brutalement au bras, ou

bien...

Elle ne voulut pas entendre le reste de cette parole inadmissible.

--Laurent!... Laurent... tais-toi!... Je vais te donner ce que tu

demandes... Un chèque que tu pourras toucher au chef-lieu. Seulement,

écoute... écoute!... Il faut que tu t’en ailles, dès demain, avec tes

amis. Tu ne peux pas me déshonorer plus longtemps! Il paraît que tu...

--C’est bon!... coupa-t-il. Va me chercher le chèque! Après, nous

verrons!

Elle reprit la bougie, et, le laissant dans l’obscurité, furtive,

dramatique, elle sortit du salon en courant.

* * * * *

Le lendemain, à la surprise de tout le pays, le manoir de la route de

Fleurbois était vide. La bande avait dû repartir avant le lever du jour,

car personne n’avait rien vu.

Mᵐᵉ Carmin, alitée, couvait le secret de sa nuit. Nul ne saurait jamais

ce qui s’était passé entre elle et son fils. Elle savait, maintenant,

que sa ruine était certaine. Laurent, en deux ans, avait dévoré l’argent

gagné dans sa course Paris-Lisbonne.

--Il me prendra jusqu’à mon dernier sou!

Cela, c’était le cri de l’avarice. Il y en avait un autre, bien plus

abominable:

--Il me tuera un jour!...

Elle ajoutait en fermant les yeux:

--... Si je ne meurs pas de chagrin avant...

Au bout de trois jours elle put se lever, chancelante et défaite. Les

servantes la soignaient, le cœur saignant devant cette crucifixion. Et

l’oncle Jacques aussi la soignait, qui, rabroué par le curé, n’osait

plus rien dire.

* * * * *

Il y avait cinq jours qu’elle était sur pied quand la nouvelle lui fut

apportée. Les trois autos étaient revenues au manoir. Laurent et ses

amis étaient là de nouveau.

Alors, vaincue, ayant fait appeler l’abbé Lost et son frère:

--Je suis décidée, leur dit-elle. Je ne peux plus rester ici. Demain je

commence mes bagages et j’écris à mon notaire pour mettre le château en

vente.

XV

DERNIER DU NOM

Après avoir pris cette détermination qu’elle savait inébranlable, Mᵐᵉ

Carmin se sentit l’âme comme assainie.

Partir!

Pour ne se donner pas le temps de s’appesantir sur des pensées

profondément amères, elle se mit tout de suite à l’œuvre et passa le

reste de la journée à ranger ses papiers.

Jacques de Bonnevie, consterné, restait près d’elle, la suppliant de

renoncer à son projet. Mais elle ne l’écoutait même pas.

Quand ils eurent dîné tous deux, elle passa dans le petit salon pour y

commencer la correspondance que comportait son départ. Son frère l’avait

suivie, la tête basse.

--Et moi?... répétait-il, et moi?... Qu’est-ce que je deviens, dans tout

ça?... Et l’abbé?... Ce n’est pas possible que tu nous lâches comme ça,

voyons!...

Absorbée, elle écrivait, sans lui répondre, sans le regarder.

--Alors, bonsoir!... dit-il enfin. Je vais me coucher.

--Jacques, répondit-elle d’un air singulier, je te demande, au

contraire, de rester près de moi...

Il ne comprit pas. Il ne pouvait pas deviner qu’elle avait peur, peur de

son fils-nocturne.

--Bien... fit-il. Alors je vais dormir... Si j’avais su, j’aurais

apporté mes papiers.

Il sommeillait, elle écrivait.

Contractée dans l’effort de rester lucide et froide, elle établissait le

calcul de tout ce que Laurent lui avait coûté, depuis la balafre de

Clémentine jusqu’aux dix mille francs extorqués six jours plus tôt.

Ensuite, elle faisait l’énumération de ses biens, leur rapport exact,

puis supputait le prix auquel elle allait vendre son château. Les

chiffres s’alignaient sur le papier, vivants comme des êtres pour cette

Normandie regardante.

Elle venait de faire la preuve d’une longue addition, et trempait sa

plume pour continuer ses calculs. Quatre fort grands coups dans la porte

d’entrée la firent sursauter, lui arrachant un cri d’épouvante.

Jacques avait bondi.

Mᵐᵉ Carmin joignit les mains. Ses dents claquaient.

--N’ouvrons pas... chuchota-t-elle, c’est Laurent!

--Laurent?... A cette heure-ci?...

Là-dessus, les coups redoublèrent. Et, pour leur ébahissement terrifié,

des cris de femme percèrent la nuit.

--Au secours!... Au secours!... Ouvrez! Ouvrez!

On entendit le remue-ménage des domestiques, en haut. François, le

jardinier, parut à la porte du salon, une bougie dans une main, son

fusil dans l’autre, puis les trois servantes affolées.

--Madame... Madame... On a regardé par la fenêtre... Il y a un clair

magnifique. On a vu. C’est une femme toute seule, qu’a des cheveux dans

le dos... Tenez!... la voilà qui recommence!...

--Allons ouvrir!... dit Jacques de Bonnevie, livide.

Le fusil braqué, le jardinier marchait devant. Mais ce fut Jacques qui,

la porte ouverte, parla.

--Qui êtes-vous?... Qu’est-ce que vous voulez?...

--Oh! m’sieurs et dames, ne me tuez pas!...

L’inconnue reculait, les mains suppliantes. Elle bredouilla rapidement,

en proie à l’effroi:

--J’ai fini par trouver votre château. J’étais passée devant en auto...

Il faut que vous veniez vite, vite!... Ils se sont tous battus,

là-bas... Il y en a un de tué à coups de bouteille, et Laurent...

Un sanglot l’interrompit. Les doigts aux joues, elle reprit:

--Laurent a un coup de couteau dans le ventre! Il va mourir!

Elle se remit à crier, délirante, en répétant:

--Il va mourir!... Il va mourir!...

Mᵐᵉ de Bonnevie ne sut pas comment elle se trouvait dehors, secouant

cette femme aux épaules.

--Qu’est-ce que vous dites?... Qu’est-ce que vous dites?...

Un mélange de chypre et d’alcool l’inondait d’une odeur canaille. Les

cheveux défaits de l’autre s’entortillaient autour de ses mains.

--Je suis Fifi, hoquetait la malheureuse, amie de Laurent!... J’ai tout

vu. Je vous dis qu’il va mourir si vous ne venez pas le sauver tout de

suite!...

Que se passa-t-il? A qui revint l’initiative de la chose. Quelques

moments plus tard, le tonneau roulait sur la route illuminée de lune, au

galop du cheval fouetté par Jacques. Mᵐᵉ de Bonnevie, à côté de lui, la

fille cramponnée derrière avec le jardinier, personne ne disait plus un

mot.

Tout était allumé dans le manoir. Mais le silence y régnait.

--Oh!... rugit la fille en entrant. Ils sont tous partis! Ah! les...

Elle n’essayait même pas d’atténuer les ordures que vomissait son

indignation.

Hagarde, encore fardée malgré les larmes qui la barbouillaient, à

demi-dévêtue, elle montrait, aux lumières, un visage d’environ trente

ans, joues molles entre les mèches teintes au henné, petites narines

ouvertes, bouche sensuelle, avec de magnifiques yeux bleus, largement

bistrés par le vice et le koh’l.

Dans la maison subitement vide, abandonnés au fond de la salle à manger,

il n’y avait plus que le cadavre et le blessé, l’un sous la table et

l’autre dans un coin, chacun entouré de sa petite mare de sang.

L'apparition : roman · 第 7 / 8 段