dans la vie singulière de ce jouvenceau silencieux, dont personne ne
savait plus rien. Que faisait-il tout le jour, où disparaissait-il? On
savait par le village que jamais plus il n’avait même regardé ses
anciens compagnons, ceux qui l’avaient vendu. Pas de traces d’une
violence quelconque. Mais on l’avait vu se promener seul dans la
campagne, fort loin du château, longues courses qu’il faisait à pied,
puisqu’il n’avait pas plus accepté la bicyclette que le cheval achetés
pour lui.
Et, confinée dans son enfer intérieur, Mᵐᵉ de Bonnevie continuait sans
rien dire sa vie ardente et lamentable, sa vie rongée par le chagrin.
Un des premiers jours de l’été--Laurent allait avoir quinze ans,--une
femme, une paysanne, se présentant à la porte du château, dit qu’elle
voulait parler aux maîtres.
Mᵐᵉ de Bonnevie, qui cousait à la fenêtre ouverte du petit salon, ayant
près d’elle son frère, lequel, parfois, venait lui tenir compagnie,
entendit de loin le colloque, et se mit à trembler. Un pressentiment
l’avertissait qu’il allait être question de Laurent.
--Faites entrer cette femme.
Elle ne la reconnut pas. Ce n’était pas une de ses paysannes. Elle
ouvrait la bouche pour l’interroger. Elle n’en eut pas le temps. Une
crise de sanglots secouait l’humble créature, qui, rougeaude, édentée,
patoisante, se mit tout de suite à raconter:
--Je sommes pas d’ici, Madame et Monsieur, mais de Forleville, à trois
lieues. Mais nos ont dit d’ chercher la racine à vot’ château, vu que
la pétite, d’après ce qu’elle prêche, a donné l’ signalement de vot’
jeune homme. Et, Madame, c’est eune chose qui n’ se peut pas qu’on
laisse passer ça sans que les gendarmes s’en mêlent, car la pétite a
d’abord été brutalisée par lui, comme elle m’a tout avoué, qu’ensuite il
lui faisait si peur avec ses yeux qu’y fallait qu’alle y r’tourne malgré
elle. A treize ans et demie, Madame! Et pourtant alle avait pas d’ vice,
marchez! Une pétite qu’était travaillante et toute innocente, et qui n’
pensait à rien qu’à tirer ses vaques quand le gas l’a abordée dans l’
pré, à la soirante. Alle m’aurait dit le soir même ce qui y était
arrivé, moi qui n’es qu’une femme veuve, comme chacun sait, que j’ai mes
papiers, si vous voulez les voir, j’ l’aurais fait guetter par des
voisins avec des gourdins, pour y faire s’n affaire; car, en respectant
tout le monde, ce n’est qu’un cochon qui peut faire ce qu’il a fait, que
la fillette était toute rompue, qu’il y a tordu les poignets et mis la
main sur la bouche, et qu’il l’a arrangée ensuite, comme un assassin
qu’il est, en lui défendant après de l’ dire, et en lui commandant de
r’venî le lenn’demain, qu’elle y a obéi sans avoir pour qui, comme
l’oiseau qu’est charmé par la couleuvre. Mais c’ que j’ veux qu’ vous
sachiez tout de suite, c’est qu’au bout d’ trois mois de c’te
fréquentation-là, quand que la fillette s’est vue enceinte, alle a
cherché la mort en se j’tant dans la rivière, que monsieur Euvrard,
fermier, l’a repêchée à temps et m’ l’a ramenée dans eune position qui
n’a pas d’ copie, et que la nuit elle a avorté, chose qu’il a bien fallu
qu’alle m’esplique en m’ racontant tout. Et j’ai eu beau vouloir
recouvrir le mystère, vous pensez bien qu’à c’t heure la fillette est
dans la langue du monde, que si j’étais pas v’nue moi-même vous trouver,
vous l’auriez su par d’autres; car ils ont dit comme ça à Forleville que
vot’ garçon s’en tirerait pas si bien que ça, vu qu’y cherche déjà
d’aut’s amours et commence à courir la fille à maître Ferdinand, qu’elle
a eu frayeur de lui à la sombreur, pas plus tard qu’hier, qu’il la
suivait de près le long des haies, en lui faisant des yeux de
loup-garou. Voilà, Madame, ce que j’avions à vous dire, en vous
d’mandant queu dommages que vous comptez donner si vous n’ voulez pas
du mal-va pour vot’ jeune homme....
En vain Mᵐᵉ Carmin avait-elle tenté d’interrompre le flot de paroles.
Barbouillée de larmes, déchaînée, la paysanne haletante ne pouvait plus
s’arrêter.
Quand elle eut enfin terminé, se mettant à pousser des cris de
désespoir, elle exécuta toutes sortes de gestes, comme une femme
atteinte de démence. Et tout autour d’elle, dans le petit salon aux
fauteuils de tapisserie voyante, les spectres étaient de retour, les
spectres hideux de la Justice, apparus déjà lors de l’attentat de
Laurent contre l’infortuné petit Quesnot.
--Madame... Madame... bégayait la pauvre Bonnevie.
Faire taire cette femme! Etouffer cette affaire une fois encore! Sauver
son fils de la maison de correction officielle.
Ainsi ce n’était plus un enfant... L’instinct du mâle était né, violent
comme tout ce qui venait de lui, faisant de lui ce petit faune
mystérieux qui disparaissait tout le jour sans qu’on sût rien de sa vie
cachée...
Un dégoût affreux tordait le cœur maternel. Son enfant tout frisé, son
ancien bébé brun...
«Qu’est-ce qu’ils en ont donc fait dans cette institution maudite?...»
grondait sa pensée.
Soudain, paradoxal, tout au milieu des cris de la bonne femme et du
silence défaillant de l’autre, un rire, le rire de Jacques de Bonnevie,
éclata:
--Ah! ah!... s’exclama-t-il en se frottant les mains, le voilà donc qui
se réveille, notre Lorenzo! Je me disais aussi que ce n’était pas
possible, tout ça! Le voilà qui court, maintenant, le voilà qui
court!... Ah! ah! nous allons en voir de belles!... Ça y est! Ah! ah!...
Ça y est!... Toutes les filles du pays vont y passer!
XIII
DES JOURS
Une fois encore, Mᵐᵉ Carmin restait seule. Mais le départ de Laurent
était plutôt un soulagement pour elle, ce dont son malheureux cœur ne se
pouvait consoler.
Adorer son enfant et se féliciter qu’il soit parti!
Cependant, ne plus voir ce beau visage implacable et froid, ne plus être
près de celui qui restait si loin d’elle, mais qu’absout par l’âme il le
fût aussi par le corps, n’était-ce pas plus normal, plus logique, plus
rassurant?
Après de bien longues délibérations, le conseil de famille, composé de
l’oncle Jacques, de l’abbé Lost et de la pauvre mère, avait décidé de
la nouvelle destinée du garçon.
Une petit dot à la fillette compromise avait fait taire les grondements
de toute la paysannerie, soulevée, une fois de plus, contre le château.
Mais comme la ruine réelle menaçait la fortune de Mᵐᵉ Carmin si Laurent
continuait à mettre à mal le féminin environnant (sans compter le danger
des vengeances embusquées, sans compter la honte des scandales répétés),
les trois, pendant fort longtemps, avaient, sans la trouver, cherché la
solution.
Il leur avait d’abord paru, tant leur crainte de l’adolescent était
immense, que l’important était de ne rien lui dire, afin qu’il ne prît
pas aussitôt quelque terrible revanche. L’éloigner sans explications,
c’était le principal. Mais où l’envoyer?
Il ne fallait plus songer aux collèges, encore moins à la sombre maison
d’amélioration. «Si on l’engageait comme pilotin sur quelque
paquebot?...» avait enfin plaisanté le tuteur.
C’est en tournant autour de cette idée, pourtant, que la bonne
inspiration leur était venue à la longue.
L’abbé Lost:
--Ecoutez! J’ai un cousin, à Paris, qui est contremaître dans une grande
maison d’automobiles. Puisque Laurent avait manifesté le désir d’avoir
une auto, ne pensez-vous pas qu’il accepterait d’entrer dans cette
maison?... On paierait ce qu’il faudrait pour son apprentissage de
mécanicien, et peut-être que, pour finir, il se ferait une situation
honorable dans une industrie fort à la mode à présent, qui compte même
un grand nom de l’aristocratie française.
A la fin de la séance, après bien des discussions et bien des larmes,
Mᵐᵉ Carmin avait consenti. Restait à persuader Laurent, chose redoutable
dont l’abbé Lost, pour finir, avait été chargé.
Le lendemain, au sortir du déjeuner, il avait retenu l’enfant.
Un quart d’heure plus tard, il réapparaissait, tout joyeux, devant la
mère et l’oncle.
--Il accepte!...
Et voilà comme Laurent partit pour Paris, accompagné de son tuteur.
Avait-il compris pour quelle raison? Quoi qu’il en fût, il n’en laissa
rien voir.
Paris!
En baissant les yeux, l’abbé Lost avait dit: «Si le pauvre enfant veut
continuer ses débauches, Paris est si grand! Personne, du moins, ne le
saura...»
La surveillance du gérant de la maison d’automobiles était bien
lointaine. Celle du contremaître valait mieux. L’abbé connaissait et
appréciait son cousin, homme du peuple intelligent, ferme et doux.
Laurent, habitué maintenant à la discipline, du moins à la surface,
souffrirait beaucoup moins d’être gouverné par quelqu’un qui lui
apprendrait un métier de son goût, que de vivre aux mains de ceux qui,
pendant deux ans, l’avaient retenu prisonnier en n’occupant son activité
débordante qu’à des études qu’il avait toujours haïes.
Et, de nouveau, chaque semaine, une lettre arrivait au château, donnant
des nouvelles du petit.
Quel changement de style! Le contremaître écrivait comme il pouvait,
naïve calligraphie d’écolier, orthographe de primaire.
_Laurent a l’air de bien mordre à la mécano. Il est intelligent et
débrouillard. Hier, il a conduit pour la première fois. Il n’aura peur
de rien..._
--Mon fils sous les ordres d’un ouvrier!... Mon fils apprenti!... Mon
fils tout seul dans Paris, dans Paris!...
Mais elle sentait bien que rien d’autre n’eût été mieux pour cet enfant
impossible, terrifiant, dont tout le monde avait peur. La vie, pour ce
gamin-là, ne pouvait être qu’une série d’équilibres instables. «Tant que
ça tiendra, ça tiendra!... disait le curé. C’est toujours ça de pris,
après tout!»
Et comme trois mois venaient de passer sans rien apporter de fâcheux, la
mère, une fois de plus, se prit à espérer.
«Je savais bien que mon fils ne pouvait pas mal tourner. Il arrive
souvent que les enfants les plus difficiles deviennent des hommes très
sérieux. Avec le travail et dans l’atmosphère qui lui plaît, en pleine
liberté, il va se calmer peu à peu, se ranger, et tous ses terribles
enfantillages--car ce n’étaient que des enfantillages--vont se
transformer en fortes qualités. D’abord, Jacques me l’a dit lui-même un
soir: mon fils est né pour de grandes choses. Loin de nous, loin de moi,
il comprendra mieux. Il me pardonnera. Il m’aimera de nouveau... Il
m’aimera, mon cher, cher petit!...»
Cependant l’oncle Jacques, sans le dire, attendait. Qu’attendait-il? Des
événements. Des manifestations nouvelles. Des malheurs, pour tout dire.
Sa dévorante curiosité s’impatientait. Le dernier des Buonavita
finissant dans les automobiles, cela, pour lui, manquait d’allure.
* * * * *
Un matin des derniers jours d’octobre, un ronflement insolite, venu du
bout du parc, étonna tout le château. Sans que personne eût eu le temps
de se rendre compte d’où tombait cette nouveauté, devant le perron, pour
le saisissement des servantes et de Mᵐᵉ Carmin accourues, une auto de
course, dite dauphin, basse, découverte, effilée à l’arrière, fit son
apparition dans les feuilles mortes, et s’arrêta; d’où sauta, souple et
mince, un Laurent couvert de poussière, dont la tête, serrée dans un
passe-montagne noir, était celle d’un petit guerrier du moyen-âge.
Il monta vivement les quelques marches, et dit d’un ton bref:
--Bonjour!...
Les filles firent entendre des exclamations, des rires. Mᵐᵉ Carmin,
après une seconde d’hésitation, saisit le garçon aux épaules pour
l’embrasser.
--Laurent!... Toi!... Tout seul?...
Il laissa les baisers s’appuyer sur ses joues brunes, évita les yeux de
toutes les femmes et dit, avec une ironie glacée:
--Je n’ai pourtant pas seize ans!... Mais voilà mon permis!
Déconcertée, Mᵐᵉ Carmin se tut. Ce fut Clémentine qui demanda:
--Monsieur vient pour longtemps?...
--Je repars demain!... jeta-t-il en regardant ailleurs.
Puis, autoritaire:
--On déjeune bientôt?... J’ai faim!
Sans attendre la réponse, il passa, prit l’escalier et monta tout droit
à sa chambre.
Mᵐᵉ Carmin, abasourdie, pensait à plusieurs choses à la fois. «La
politesse a l’air d’être finie... Tout de même, il revient ici, chez
lui; c’est donc qu’il admet encore l’existence de son foyer... Comme il
est sûr de lui, comme il conduit bien, comme il est beau!»
L’ensemble de ces réflexions la laissait plutôt satisfaite. Il y avait
de l’admiration plein son âme, et aussi le sentiment qu’enfin son fils
était à sa place dans l’existence.
--Allez vite prévenir monsieur Jacques; qu’il vienne déjeuner avec
nous!... Ce soir, nous inviterons monsieur le curé!
Tout à coup, l’arrivée de Laurent lui semblait une fête. Un peu de joie
gonfla son cœur. Il lui sembla que tout allait changer, elle crut en
l’avenir.
Le déjeuner fut presque animé, tant l’oncle Jacques posa de questions.
Laurent affectait de ne pas remarquer l’existence de sa mère, mais enfin
il daigna répondre à son tuteur autrement que par monosyllabes.
--Paris?... Oui, c’est amusant. J’ai des copains qui me plaisent... Le
métier?... Oui, ça me va...
Il s’étendit sur des choses techniques aux-quelles les autres ne
comprenaient goutte. Sa voix, mieux affermie, déjà mâle, était brusque
comme son regard, qui se manifestait par éclairs vite éteints sous les
paupières. Et, bien qu’il la méprisât si visiblement, Mᵐᵉ Carmin était
heureuse. Il y avait si longtemps qu’il n’avait parlé! C’était une vraie
résurrection. «Il finira bien par me pardonner...» songeait-elle avec un
cœur battant.
Au moment du café, l’adolescent tira de sa poche un paquet de
cigarettes, des allumettes, et se mit à fumer. Mᵐᵉ Carmin retint son
étonnement scandalisé; l’oncle Jacques, prudent, ne fit aucune remarque.
Il dévorait des yeux ce petit que tant de mystère environnait et qui ne
disait rien de précis sur sa vie à Paris. Il se sentait frustré de tout
ce qu’il ignorait. Mais n’osant pousser trop loin son interrogatoire, il
avait l’impression de marcher sur un volcan. Enfin, il trouva quelque
chose:
--Puisque nous avons fini de déjeuner, tu vas me faire voir ta voiture
en détail. Moi qui n’y connais rien, ça m’instruira.
Gagner sa confiance! Lui plaire pour qu’il se décidât à parler de
lui-même!
Ils descendirent les marches du perron, s’approchèrent de l’auto. Mᵐᵉ
Carmin, sans oser suivre, regarda de loin, à travers la porte vitrée.
Laurent relevait le capot, démontait son joujou, donnait des
explications. Cela dura peut-être un heure. La mère, complaisante,
admirant son fils en silence, murmurait des prières pour remercier Dieu.
L’oncle Jacques, enfin, remonta les marches.
--Il m’emmène faire un tour! Nous reviendrons avant la nuit!
Entre ses dents, il avoua, penché vers sa sœur:
--Ça me fait une peur bleue, ce machin-là! Mais enfin si ça amuse le
petit!
Toute la maisonnée sortit pour assister au départ. Laurent avait remis,
sur ses boucles noires, son bonnet archaïque; l’oncle Jacques,
emmitouflé, cramponné d’avance, regardait tout le monde d’un air de
condamné à mort.
Quand ils démarrèrent, une clameur unanime les salua. Le jardinier
faisait de grands gestes, les servantes tenaient leur main sur leur
bouche. En quelques secondes, le «dauphin» grondant avait disparu.
--Vite, mon chapeau!... cria Mᵐᵉ Carmin. Je cours chez monsieur le curé!
Elle avait un peu de rouge aux pommettes, et comme un sourire sur sa
bouche habituée aux courbes de la désolation.
* * * * *
Ils n’étaient rentrés qu’à la nuit noire, les phares allumés. Le couvert
était mis, l’abbé Lost était déjà là.
Pour préparer ce dîner qu’elle devinait un des grands bonheurs de sa
vie, Mᵐᵉ Carmin avait passé deux heures dans la cuisine à confectionner
un gâteau compliqué. Et c’était une chose bien émouvante, même pour de
simples domestiques, de constater qu’une femme pareille avait encore au
fond d’elle-même de telles réserves de fraîcheur, et cette application
de petite fille dont les mains tremblent, tant elle craint de ne pas
réussir.
Ensuite, elle avait été chercher des fleurs pour égayer le couvert.
Heureuse de tout, satisfaite de tous, elle continuait à sourire, pauvre
visage mortifié par les larmes qui reprenait vie avec tant
d’empressement.
Quand ils s’assirent tous à table:
--Eh bien!... fit gaiement l’abbé Lost, et cette promenade?
Racontez-nous vos débuts, oncle Jacques!
Il y avait une bouteille de vin fin, il y avait les fleurs, il y avait,
outre la lampe, quatre bougies, il y avait une nappe étincelante, il y
avait la belle argenterie et les beaux verres.
L’oncle Jacques, à ses heures, était spirituel, comme tous les vieux
Normands. Le récit de sa tournée en auto fit rire même Laurent. Roi du
dîner, celui-ci, les yeux assombris d’orgueil, se délectait de
l’admiration apeurée qui l’entourait. Il se versait du vin pur jusqu’au
haut de son verre, pour l’inquiétude et la surprise de sa mère. «On
dirait qu’il y est habitué!...» remarquait-elle intérieurement.
Les plaisanteries de l’abbé, les réponses du tuteur, quelques mots dits
par Laurent, tout cela faisait un dîner brillant, une fête, certes!
Quand il fallut se quitter enfin, le cœur de Mᵐᵉ Carmin se serra. «Les
deux autres partis, Laurent ira se coucher sans même me dire bonsoir...»
Mais, les portes refermées, comme elle entrait, hésitante, dans le petit
salon, elle vit, sans y croire, que Laurent la suivait.
Il la laissa s’asseoir dans le fauteuil, au coin du petit feu dansant,
puis il fit un grand pas vers elle. Elle crut qu’elle allait s’évanouir.
«Ça y est!... Il a quelque chose à me dire! Il me pardonne. Oh! mon
Dieu! mon Dieu!...»
Il eut son geste de petit bouc, pour rejeter en arrière la touffe des
boucles noires. Le feu l’éclairait d’un côté, lueur sur la bouche
violente, lueur dans le grand œil gris, large ouvert. La tête levée, Mᵐᵉ
Carmin subit tout entier le regard écrasant du petit, ce regard dont
l’étrange puissance faisait trembler, ce regard qui vous prenait vos
forces. La brusque voix masculine prononça vite, dans un éclat sourd:
--Je veux de l’argent!
Elle tressaillit des pieds à la tête. Elle n’avait pas le temps de
comprendre qu’il n’était venu que pour cela. Mais elle sentait se
déchirer son cœur. Humblement, ses yeux obéirent. Elle murmura,
consternée d’entendre sa propre voix prononcer cela:
--Bien, Laurent, je vais t’en donner...
Elle s’était levée. Avec des mouvements d’automate, elle alluma la
bougie. Il la regarda passer, les yeux mauvais, la bouche serrée. Quand
elle revint, il tendit la main sans mot dire. C’était un billet de cent
francs. Il le prit, l’examina, l’enfonça dans sa poche. Trois grands pas
sur le tapis. Il était sorti du salon.
A l’aube, le ronflement de l’auto réveilla la maison. Mᵐᵉ Carmin s’était
précipitée à la fenêtre. Elle ne vit que la queue de la voiture
disparaissant au tournant.
* * * * *
_Madame_,
_Je vous dirai que Laurent a quitté notre maison. On lui avait donné une
voiture à essayer pour une heure, il est resté deux jours parti,
prétendant qu’il avait été vous voir. Le patron s’est fâché, le gosse
aussi. Ça a fait du vilain, naturellement. Le soir, il n’était plus à
l’atelier. Il avait de l’argent sans qu’on sache comment. Nous ne savons
pas où il est passé. S’il est rentré chez vous, nous voudrions bien en
être informés._
_Croyez, Madame, à mon regret et à mes respects._
* * * * *
Le cri d’indignation que jeta Mᵐᵉ Carmin à la lecture de cette lettre
passa par sa gorge comme un cri de joie.
Pour la première fois depuis qu’il était né, Laurent était accusé à
tort. Il lui sembla soudain que son fils était un innocent, un martyr,
et que tout ce qu’il avait fait de néfaste jusqu’à ce jour
disparaissait, effacé par cette erreur dont il était victime.
Frémissante, étrangement heureuse, elle s’assit à son bureau, prit sa
plume.
Défendre son enfant! Etre sûre, enfin, que c’était lui qui avait
raison!
_Monsieur_,
_Mon fils a bien fait de se fâcher et de quitter votre maison.
J’aurais agi de même à sa place._ Car il avait le bon droit pour
lui. _Il est parfaitement vrai qu’il soit venu me voir et que ce
voyage lui ait pris deux jours, puisqu’il a passé la nuit chez
moi_, chez lui.
_Quant à l’argent dont il disposait, c’est moi qui le lui ai donné.
Vous voyez donc, Monsieur, qu’il y a là une méprise tout à fait
indigne. Du reste, mon frère va se rendre à Paris pour tirer cette
affaire au clair._
_Mes civilités distinguées._
O force de l’illusion, miracle de la tendresse maternelle! En écrivant
cette lettre, elle crut qu’en vérité son fils était venu pour la voir,
comme un enfant ordinaire que tient le désir d’embrasser sa mère. Elle
oublia que l’argent qu’elle avait donné lui avait été extorqué, que cet
argent avait été l’unique but du voyage. Il lui sembla qu’elle était une
femme comme les autres, aimée par un fils honnête et câlin. Et le
sourire qui errait sur sa bouche en relisant sa lettre lui faisait du
bien jusqu’au fond de son être.
Agitée, elle relut encore, cacheta, sonna.
--Vite, Maria, qu’on attelle. J’ai une lettre urgente à porter à la
poste. Et en attendant que la voiture soit avancée, allez tout de suite
me chercher monsieur de Bonnevie. J’ai à lui parler!
* * * * *
L’oncle Jacques, sa valise à la main, montait dans la victoria, le
lendemain, se rendant à Paris pour y retrouver son neveu. Le
télégraphiste parut.
--Une dépêche pour Mâme Carmin!
Quand ils eurent déchiré:
«Laurent mécanicien dans maison autos _l’Ailée_. Tout va bien. Lettre
suit.»
C’était un télégramme du contremaître. Mᵐᵉ Carmin se mit à pleurer et à
rire.
--Tu vois!... dit l’oncle Jacques, il se débrouille tout seul,
maintenant!
Il ajouta:
--Quelle chance de ne pas aller à Paris! Je déteste les voyages!
La lettre vint le lendemain, écrite par le gérant lui-même. Inquiet de
ce départ de son apprenti payant, dont il était, somme toute,
responsable, il s’était mis en campagne pour le retrouver. Il n’avait
pas été long à découvrir Laurent. La maison _l’Ailée_, après examen,
l’avait engagé.
_Votre fils, Madame, est une mauvaise tête, mais c’est un
mécanicien hors ligne, et je ne m’étonne pas qu’on l’ait pris tout
de suite. Il peut se faire une situation dans «l’Ailée», qui est
une maison autrement importante que la nôtre et qui a besoin de
casse-cou comme lui. Tout est donc bien qui finit bien._..
--Décidément, conclut l’oncle Jacques, ce garçon-là finira dans la peau
d’un honnête industriel.
--Dieu t’entende!... soupira la mère.
Mais elle ne parla pas des cent francs qu’elle avait donnés.
* * * * *
Un peu de répit suivit. La correspondance échangée entre Mᵐᵉ Carmin de
Bonnevie et le directeur de _l’Ailée_ rassurait la mère, certaine,
maintenant, d’avoir des nouvelles en cas d’événement grave. Cependant,
elle devait s’attendre à rester des mois sans aucune lettre, ignorant
tout de l’existence de son fils.
C’est ce qui ne manqua pas d’arriver. L’hiver passa, puis le printemps
vint. Il fallait s’y résigner. Aller à Paris ou bien y envoyer Jacques,
c’était risquer de détruire le nouvel équilibre instable où se
maintenait si miraculeusement le petit.
Les prières de Mᵐᵉ Carmin se faisaient chaque jour plus ardentes.
Dévorée de dévotion, de souci, d’espoir, le geste de plus en plus
nerveux, la silhouette de plus en plus mince, elle hantait à petits pas
saccadés son château, son parc, l’église. Les gens du village la
regardaient avec un respect attendri de pitié. Tous devinaient sa
souffrance, tous espéraient pour elle des jours moins durs. On la savait
sans nouvelles de son fils effrayant. Et les mères hochaient la tête
quand elle passait.
«S’n’ éfant lui en a déjà fait voir de brutales, disaient-elles. Est
malheureux pour une dame comme elle, qu’est bien convenable et d’eune si
grande famille!»
Le mois de mai, rayé de pluie, faisait ses fleurs sous l’averse,
allongeait ses herbes. Un petit coup de soleil passait qui, sous le ciel
couleur d’ardoise, illuminait par rangées les ronds pommiers immaculés.
Fraîcheurs éclatantes et parfums légers remplissaient la campagne,
étourdie de chants d’oiseaux.
Ce fut par un des rares matins sans pluie de ce printemps en larmes
qu’on entendit, dans le parc, le bruit impressionnant du moteur.
--Le voilà!...
Toutes les voix criaient. Mᵐᵉ Carmin, les mains jointes, attendit les
déboires.
C’était une énorme voiture, la plus grande taille fabriquée par
_l’Ailée_, un monstre dévorateur d’espace.
Il en descendit, avec Laurent, deux garçons inconnus, presque aussi
jeunes que lui, la casquette sur les yeux et la voix faubourienne.
--Mes amis!... présenta-t-il sans dire leurs noms.
Jacques de Bonnevie était déjà là.
--Quelle bonne surprise! Tu déjeunes avec nous, Laurent? Nous invitons
tes amis, n’est-ce pas, Alice?