Le désordre de la nappe, chavirée avec sa vaisselle, les chaises

brisées, les bouteilles de champagne cassées, disaient la bataille après

la fête, éloquence tragique.

Mᵐᵉ Carmin s’était ruée dès le seuil. A genoux près de Laurent évanoui,

lui soulevant la tête, elle sentit deux autres mains, brûlantes et

douces, mêlées aux siennes. Fifi, la fille, était à côté d’elle, à

genoux comme elle.

--Vite!... Vite, François, reprenez la voiture, allez chercher le

médecin à la ville!

--Surtout, ne le soulevons pas!... murmurait l’oncle Jacques, penché sur

le blessé.

--Ah! si seulement je savais conduire l’auto!... se lamenta Fifi. Ils

lui ont laissé la sienne. Je l’ai vue en entrant dans la cour.

Une crise de passion la jeta sur Laurent, dont elle se mit à baiser la

bouche avec fureur.

--Mon Laurent!... Ils me l’ont tué!... Ah! je t’aime! Je t’aime!...

Depuis trois ans il me battait, il me faisait tout!... Ça m’était égal!

C’était mon homme! Moi qui pourrais être sa mère, il n’avait qu’à me

regarder avec ses yeux qui font peur, je lui obéissais. Tout le monde

lui obéissait, d’abord! C’était un chef, celui-là! Quand il vous

regardait un homme, il en faisait un chien. Quand il vous regardait une

femme... Ah! les garces!... Elles le voulaient toutes. Et si généreux!

Il donnait tout ce qu’il avait! Et peur de rien!... De rien!... Pas

plus des flics que des autres bandes! Il réussissait tous ses coups! Il

était toujours le plus fort! Il fallait le voir se battre!... Et quand

il chantait, avec sa voix qui vous chavirait!... Et ils t’ont arrangé

comme ça, toi! Toi!... Laurent! Laurent!... C’est ta Fifi!... Ta Fifi

pour la vie, tu sais bien!... Laurent, mon gosse, ouvre-les, tes grandes

châsses qui vous décarcassent, qui vous font obéir, même quand on ne

veut pas!...

Un frisson parcourut tout le corps de Mᵐᵉ Carmin de Bonnevie. Elle le

savait bien, elle, qu’ils faisaient obéir, les yeux de Laurent, même

quand on ne voulait pas.

Une sorte de rage la soulevait, d’entendre les cris d’amour de cette

prostituée qui était «l’amie de Laurent», alors qu’elle, la mère,

n’avait jamais rien eu de lui que haine et mépris. Apprendre par

celle-là tout ce qu’elle n’avait pas su! «Il chantait donc toujours?...

Il avait donc retrouvé sa belle voix?...» Et la jalousie qui la tordait,

en cette minute, l’empêchait même de comprendre quelles révélations sur

l’existence mystérieuse de son fils ressortaient des propos incohérents

de la créature de mauvaise vie.

Cependant, debout à côté des deux femmes à genoux, l’oncle Jacques, lui,

hochait lentement la tête.

* * * * *

On ne put le transporter qu’à l’aube. Sorti de son évanouissement, il

gémissait, prononçait des mots sans suite.

Un premier pansement, fait sur place par le médecin, avait arrêté le

sang.

--Je crois qu’il s’en tirera, Madame... Attendons le chirurgien du

chef-lieu. Ma dépêche sera mise à la première heure...

Après les constatations des gendarmes, le cortège s’était mis en route,

Laurent à demi couché dans la voiture, les autres à pied.

Fifi suivait aussi, mais elle n’entra pas au château, chassée par le

regard des domestiques.

Quand Laurent fut allongé dans le lit qu’on avait en hâte improvisé dans

un coin du petit salon, il ne tarda pas à recouvrer tout à fait ses

sens; et ses premières paroles furent une série d’injures et de menaces

épouvantables. Il continuait le rythme de la rixe.

Ayant enfin compris, reconnu les lieux et les gens, il fit un geste

brusque pour se relever. Toutes les mains l’avaient ensemble recouché.

--Laurent!... sanglota Mᵐᵉ de Bonnevie, c’est moi, ta maman... Tu es

blessé, mon chéri!... Tu veux bien que je te soigne, dis?...

Il la toisa d’un regard tel qu’elle recula. L’abbé Lost s’était

approché.

--Laurent!... Tu me reconnais bien, n’est-ce pas?...

--F...-moi la paix, tous!... vociféra-t-il en essayant des bonds sous

les mains qui le maintenaient. Ce n’est pas vous tous que je veux! C’est

Fifi que je veux! Où est-elle, la charogne?... Pourquoi n’est-elle pas

là?... Je la veux, vous entendez?... Je ne veux qu’elle! Elle toute

seule!...

Et comme, frappée à mort, se laissant tomber assise sur une chaise, la

mère songea, les dents serrées: «Il l’aime!»

--Allez chercher cette fille!... ordonna le médecin. Il va se faire

mourir, s’il continue à s’agiter!

Ce fut silencieusement et comme écrasée de honte qu’elle entra dans ce

château, dans ce salon familial, elle, la fille du ruisseau, que la

présence du prêtre obligeait à courber la tête. Elle s’était rajustée de

son mieux, avait tordu ses cheveux teints, lourdement, sur sa nuque. Et

sa robe décolletée et mouillée de vin et de sang, son parfum vicieux,

son fard, scandalisaient les fauteuils de tapisserie criarde, ouvrage

lent des heures provinciales, exécuté par des mains dévotes.

--C’est toi, Fifi?...

Presque bas, elle répondit:

--C’est moi, Laurent.

--Viens ici. Où étais-tu, chameau?

Il esquissa le geste de la gifle. Puis, comme elle s’agenouillait à son

chevet, il dit:

--Donne-moi à boire!...

Et ce fut elle, désormais, elle seule qui le soigna.

Il y eut une visite de la police, en vue d’un interrogatoire. Mais comme

le blessé, hurlant, éclatait en injures, le médecin s’interposa:

--Vous reviendrez plus tard...

Ce fut enfin le chirurgien, vers quatre heures du soir.

Dans la salle à manger, tous attendaient, glacés. Fifi seule dut rester

avec les deux docteurs, Laurent l’ayant exigé.

--L’opération n’est pas possible, dit le chirurgien en sortant du petit

salon. Mon collègue vous expliquera. Ma présence n’est plus utile.

A Jacques de Bonnevie et à l’abbé, qui le reconduisaient, il confia,

baissant la voix:

--Il est perdu. Il n’en a plus que pour quelques heures...

Cependant, Mᵐᵉ Carmin, assise à l’écart dans la salle à manger,

repoussée là par les yeux de son fils, semblait plongée dans des

réflexions obscures. Devinait-elle, avec son instinct de mère, ce que le

chirurgien venait d’apprendre aux autres? L’heure du dernier déchirement

approchait, après toutes les tortures de sa vie crucifiée. Laurent

allait mourir, mourir sans lui avoir pardonné, sans l’avoir jamais

aimée. Incapable d’aimer? Non, puisque cette fille était près de lui.

Comme le tuteur et l’abbé revenaient lentement, se dirigeant vers elle

avec un visage qui cherchait comment lui dire la vérité:

--Je sais... murmura-t-elle simplement.

Ils furent effrayés de son calme.

L’abbé commençait:

--Il faut que j’essaie... le pauvre enfant!... Que j’essaie de le

confesser...

Mᵐᵉ de Bonnevie l’interrompit.

--Attendez un instant, monsieur l’abbé.

Surpris, ils la suivirent. Elle entra dans le petit salon; et, sans oser

s’approcher du lit, distante et solennelle:

--Ecoute, Laurent! Je veux que tu comprennes enfin quelle tendresse j’ai

pour toi. Puisque tu aimes tant ta compagne...

Elle ravala péniblement le sanglot de son amour maternel et de son

orgueil d’honnête femme, à jamais humiliés.

--Puisque tu aimes tant ta compagne, eh bien! moi, ta mère, je te donne

mon consentement. Cela peut se faire ici, tout de suite, étant donné

ton état... Voilà! Epouse-la, Laurent! Et je l’aimerai bien à cause de

toi.

Elle était plus pâle que le mourant. Les yeux fermés, appuyée au mur,

elle attendit le mot qu’il allait dire; le mot qu’il ne pouvait pas ne

pas dire pour reconnaître le sacrifice suprême qu’elle lui faisait.

La fille, à genoux, les mains sur les yeux, s’était mise à pleurer.

Laurent avait tourné brusquement la tête. Il regarda sa mère. Du fond

des mystères de la mémoire, du fond de son enfance déjà lointaine,

dédaigneusement, impérialement, sur le ton même qu’avait eu jadis

l’oncle Jacques, lors de la scène au pavillon:

--Un Carmine Buonavita, dit-il, n’épouse pas une catin!

* * * * *

Il mourut au crépuscule, après une agonie violente comme toute sa courte

existence.

Enfin calme et pour toujours, visage admirable sculpté par la mort,

front étrange de faune, mains croisées sur un chapelet ironique, on eût

dit qu’il allait, d’un instant à l’autre, se redresser pour quelque flot

d’insultes, pour quelque geste d’énergumène.

A sa droite et à sa gauche, deux bougies brûlaient. Sourdement, les

sanglots de la mère et de la maîtresse rythmaient le parfait silence du

soir. Et comme, debout au pied du lit, l’abbé Lost, consterné, murmurait

des prières pour ce mort qu’il n’avait pas pu confesser, Jacques de

Bonnevie se pencha vers son oreille:

--J’espère bien, prononça-t-il, que, sur sa tombe, on écrira la vérité.

Le prêtre s’était retourné, surpris. A voix basse, l’historien prononça

lentement, les yeux fixés sur le cadavre:

--Lorenzo Carmine Buonavita, dernier du nom, chef de Grande Compagnie.

FIN

TABLE DES CHAPITRES

Pages

I.--La rencontre dans le parc 5

II.--Apprivoisement 19

III.--La belle découverte 35

IV.--A boire! 45

V.--Angoisses 55

VI.--L’épouvante 67

VII.--Un frisson dans la nuit 81

VIII.--Une lettre 91

IX.--_Mater dolorosa_ 103

X.--Lorenzo 119

XI.--Le maître 135

XII.--Le scandale 151

XIII.--Des jours 173

XIV.--La Grande Compagnie 199

XV.--Dernier du nom 219

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L'apparition : roman · 第 8 / 8 段