_La seconde raison est qu’en poussant trop loin les choses, en

prolongeant outre mesure cet exil qu’on lui a toujours dit ne devoir

durer que deux ans, nous pourrions craindre, à la fin, quelque néfaste

revirement de ce caractère que seul un miracle de volonté maintient au

calme; nous redoutons, en tout cas, de voir s’accentuer et se durcir

définitivement en lui les sentiments d’inimitié, de rancune qu’il

semble, dans son for intérieur, nourrir contre les siens._

_Enfin, la troisième raison est que, malgré la régularité de son

travail, nous avons tout lieu de croire que Laurent ne sera jamais apte

à passer son baccalauréat, vu le système adopté par lui. Travail passif

ne mène pas bien loin, et le pauvre enfant n’a jamais pu ou jamais

voulu faire collaborer son initiative personnelle au labeur tout

mécanique qu’il fournit._

_Nous pensons donc, Madame, qu’il vaut mieux, pour vous et pour votre

fils, ne pas persister davantage, et le reprendre près de vous tandis

qu’il est encore un enfant, tandis qu’il vient de mériter sa libération

par deux ans d’effort, tandis que la tendresse maternelle, enfin, peut

avoir encore quelque chance de reprendre ses droits sur cette jeune âme

repliée._

_Votre fils, Madame, va bientôt avoir quatorze ans. Il entre dans

l’adolescence. Il va retrouver près de vous sa liberté d’autrefois, et

toutes ces douceurs du foyer, qu’il saura mieux apprécier après son long

séjour ici. Peut-être, ayant pris parmi nous l’habitude, à défaut de

l’amour du travail, en découvrira-t-il les charmes une fois remis sous

la coupe bienveillante de ses maîtres précédents. Tout est possible avec

une nature comme la sienne. Quoi qu’il arrive, il a goûté le_ plaisir

_de la discipline intérieure, et nous sommes presque sûrs que vous

n’aurez plus à déplorer ces éclats et ces scandales qui l’ont conduit

jusqu’à nous_.

_Et si ses études scolaires doivent s’arrêter là, ne lui reste-t-il pas

à apprendre ce devoir, qui fut celui de ses pères, de gérer ses biens et

de veiller sur ses cultures?_

* * * * *

_Occupez-le beaucoup, Madame, dans le sens tout physique du mot. Qu’il

parcoure ses terres à cheval, qu’il ait devant lui l’espace, qu’il

puisse peu à peu, de sa propre initiative, s’intéresser à son domaine,

qu’il ait le désir de le diriger. Il a toutes les qualités qui font un

maître. C’est là, Madame, qu’il faut voir son salut et l’emploi de ses

jeunes forces, si frémissantes derrière les dehors qu’il a choisis parmi

nous._

* * * * *

_Laurent a besoin de triompher. Cet instinct orgueilleux l’a conduit

d’abord à triompher, en effet, des impulsions de son caractère violent,

et cette conquête n’est pas, somme toute, à regretter. La façon dont il

a supporté le régime de la maison est tout à son honneur, bien que nous

puissions déplorer avec vous la sécheresse où s’est obstiné son cœur

d’enfant. Mais, nous le répétons: à vous, Madame, de le reprendre petit

à petit et d’en refaire votre fils. Il y faudra des nuances qu’une mère

saura trouver mieux que quiconque: et cette belle tâche est désormais la

vôtre._

_C’est donc avec la plus grande confiance en l’avenir que nous nous

disposons à vous rendre votre enfant, heureux si nous avons réussi comme

nous en sommes sûrs, à le complètement modifier, pour le plus grand bien

des siens et de lui-même, avec l’aide de Dieu._

_Nous attendons un mot de vous, Madame, et si votre avis est le même que

le nôtre, nous confierons Laurent de Bonnevie au surveillant dont il a

l’habitude, et qui ne le quittera qu’après l’avoir remis entre vos

mains._

* * * * *

Les préparatifs qui bouleversaient tout le château, semblant annoncer

une fête, ne trompaient personne, cependant. Mᵐᵉ Carmin passait ses

nuits à sangloter; les servantes, muettes, arrondissaient des yeux

effarés; le jardinier grommelait; l’abbé Lost hochait la tête. Seul,

l’oncle Jacques montrait un visage joyeux, et se frottait les mains.

Après deux voyages au chef-lieu, Mᵐᵉ Carmin reçut une bicyclette toute

neuve; puis on vit arriver un cheval de selle, frais et de bonne race,

qui prit dans l’écurie la place vide du poney.

Roulée dans sa passion, la pauvre mère ne savait que faire pour réparer

les deux ans de martyre infligés à son enfant. De toute son âme, elle

voulait se faire pardonner, souhaitait reprendre ce petit qu’elle avait

déçu.

Naïvement, elle fit refaire les plates-bandes abandonnées, couper

l’herbe de la grande pelouse et repeindre la cabane des cygnes. Elle fit

aussi changer le couvre-lit de la chambre de Laurent, et carder les

matelas.

Enfin le grand jour vint. N’osant aller à la gare dans la crainte de

quelque camouflet public, elle envoya l’abbé Lost et son frère, dans la

victoria, chercher le collégien, ou plutôt le prisonnier.

Quand elle entendit la voiture tourner l’allée, il lui sembla que son

cœur s’écrasait sous les roues. Pâle et tremblante, elle ouvrit la

porte vitrée qui donne sur le perron, et se tint sur le seuil.

Elle ne s’élança que quand elle le vit descendre de la victoria. Changée

en pierre, elle l’attendit.

Il monta les marches, suivi de l’oncle et de l’abbé. Il avait bien vu sa

mère, mais il ne se pressa pas.

Quand il fut devant elle, il ôta son chapeau, baissa les veux et ne fit

pas d’autre geste.

--Bonjour, maman...

Un frisson parcourut la mère. Ce n’était plus la voix haute, encore

entendue lors de la dernière entrevue. C’était une voix de quatorze ans,

en plaine mue déjà, rauque, déséquilibrée.

Elle l’embrassa sur les deux joues, nerveusement, sans plaisir. Comme il

était grand! Toujours gras, les paupières bouffies, les yeux rapetissés.

Mais on avait laissé repousser ses cheveux, qui recommençaient leurs

grosses boucles noires sur le front. Et, de les reconnaître, elle eut si

grande envie de pleurer qu’elle détourna la tête.

Il y eut un mouvement qui poussa tout le monde dans la salle à manger.

Là, l’enthousiasme de Jacques de Bonnevie éclata.

--Mais regarde-le donc! Est-il assez admirable avec ses belles

mâchoires, ses grands sourcils, ses yeux de capitaine, ses cheveux

sculptés comme un bronze de la Renaissance!

Il releva les boucles d’un revers de main, et, regardant fixement sa

sœur:

--Et son front?... Hein, son front? Tu le vois?...

--Ce qu’il a surtout, corrigea doucement l’abbé Lost, c’est que ses

manières sont devenues parfaites! C’est un homme, maintenant. N’est-ce

pas, Laurent?

--Oui, monsieur l’abbé...

Il n’avait pas encore levé les yeux.

L’oncle Jacques se mit à rire.

--Gras comme un moine, par exemple!

Et, sur ces mots, il tressaillit, au souvenir de Carmine Buonavita,

sorti du couvent pour devenir condottiere. Une association d’idées le

fit continuer:

--Et ton chant?

Alors l’enfant releva les paupières, et son regard fut tel que les

autres sentirent qu’ils n’étaient pas de taille à le supporter.

--Le chant?... C’est fini, mon oncle.

Et cette petite parole sembla pour jamais enfouir dans l’irrémédiable

toute la beauté passée de cette voix d’archange que l’on ne devait plus

entendre, soprano sombré pour toujours dans les enrouements de la

puberté.

En cet instant, Mᵐᵉ Carmin, une fois de plus, sentit qu’elle avait perdu

les deux dernières années de l’enfance de son fils, et qu’il n’avait pas

été près d’elle pour les vivre au grand air, magnifiquement.

Afin de ne pas éclater en sanglots, elle murmura, sans oser rien

préciser:

--Il a besoin d’exercice, maintenant...

--Hein, ce sera bon, la liberté!... dit assez lourdement l’abbé.

--Oui, fit joyeusement, énigmatiquement, l’oncle Jacques, en route, à

présent pour la _bonne vie_!

Les servantes, doucement, étaient apparues à la porte, avançant leurs

trois têtes craintives, celle de Clémentine traversée par une balafre

blanche.

--Bonjour, Monsieur Laurent... dirent-elles enfin.

--Bonjour...

Il regardait de nouveau par terre.

--Il est devenu doux comme une fille!... s’extasia l’abbé.

Et, fronçant les sourcils, furieux, tout à coup, l’oncle Jacques:

--Dites qu’il est devenu Jésuite, oui!...

Il secoua le garçon aux épaules.

--Allons! Allons!... Remue-toi un peu!... Et, d’abord, viens voir les

surprises de ta mère.

Laurent jeta de côté son regard qui ne voulait s’arrêter sur personne.

--Puis-je monter un instant à ma chambre?... demanda-t-il froidement.

Quand il fut sorti de la salle, toutes les voix parlèrent à la fois.

L’étonnement des servantes et celui de l’abbé, les exclamations de

l’oncle Jacques, un mélange de félicitations et de remarques

assourdirent la silencieuse mère. Puis l’abbé prit congé, les servantes

se retirèrent.

--Ah!... le revoilà!...

L’oncle Jacques avait mis son bras au cou du petit.

--Viens! On a des choses à te faire voir!

Ils marchèrent tous trois le long des allées parfumées aux roses, sous

les verdures tachées de soleil et tremblantes, entre lesquelles la

grande pelouse apparaissait toujours, avec ses deux cygnes sur l’eau.

--Tu vois!... disait l’oncle Jacques, on à repeint leur cabane en ton

honneur!... Tu vois, on a mis des fleurs aux plates-bandes!... Tout ça

c’est pour toi, mon garçon! Dis un peu si l’on n’est pas heureux de te

revoir!

Mais la mère, elle, ne prononçait pas un mot.

Elle ne parla que dans la cour où sont les écuries et la remise. On eût

dit, en vérité, que tout son cœur se donnait dans ces mots, articulés

avec une émotion inouïe:

--Tiens, Laurent, regarde! Cette belle bicyclette toute neuve, c’est

pour toi!... Tiens, regarde encore! Ce joli cheval-là, c’est ton cheval!

Tu as bien mérité de belles vacances! Tu auras tout ce que tu veux!

Il avait ouvert grandes ses étincelantes prunelles pour regarder les

merveilles. Une sorte de frémissement le secoua, qui sembla ressusciter

son âme et son corps, engourdis pendant deux ans dans l’hypocrite prison

de la «maison d’amélioration». Il se tourna tout entier vers sa mère

tremblante, l’écrasa d’un coup d’œil impérieux et sombre. Et, lentement,

il prononça, de sa rauque voix adolescente:

--Ce n’est pas tout ça que je veux, maintenant. C’est une auto.

XII

LE SCANDALE

Depuis deux heures, elle cherchait en silence les raisons qu’elle

donnerait à son refus.

Laurent, remonté dans sa chambre, défaisait sa malle. L’oncle Jacques

était retourné chez lui.

Commencer ce premier dîner en tête-à-tête, après deux ans d’absence, par

des contestations, que c’était triste! Elle avait pensé tout prévoir,

elle avait cru faire de son mieux, et voici, cruelle déception, que

l’enfant n’était pas encore satisfait. «Une auto!... se disait-elle,

épouvantée. D’abord, c’est la ruine définitive; ensuite, c’est l’absence

perpétuelle et sans contrôle. Où ira-t-il avec ça?... Enfin, c’est la

menace constante de l’accident. Je le croirai toujours tué. Je ne vivrai

plus!»

Elle ne pouvait pas lui dire ces trois choses, craignant de l’indisposer

encore contre elle. Elle chercha longtemps. Il n’était plus possible, à

présent, de le traiter comme un enfant. Il était le maître à la maison,

maître redoutable qui faisait tout trembler autour de lui.

Au moment de descendre à la salle à manger, elle trouva subitement. Et

quand ils furent assis face à face, Laurent, muet, regardant son

assiette:

--Ecoute... commença-t-elle d’une pauvre voix entrecoupée, j’ai réfléchi

à ce que tu m’as dit tantôt. Moi, je ne demanderais pas mieux que de te

donner une auto, mais tu sais bien que tu ne peux obtenir ton brevet de

chauffeur qu’à partir de seize ans... Alors... si... si tu veux bien

attendre jusque-là... je... eh! bien!... je te promets que tu auras ce

que tu désires. Je m’y engage formellement.

Comme il ne relevait pas la tête, elle murmura, de même qu’autrefois,

lors de leur premier pacte:

--Est-ce entendu, Laurent?

Il ne la regarda pas.

--Bien, maman... répondit-il.

Et ce fut tout.

Elle le dévorait des yeux, penchée. Que pensait-il? Lui en voulait-il de

ce qu’elle venait de dire? Songeait-il à quelque vengeance? Comme elle

eût préféré les violences de jadis à ce calme glacial qui lui faisait

froid au cœur!

Elle essaya de parler d’autre chose, de lui raconter les petits

événements du village. Mais elle n’en tira plus un seul mot, et le

silence tomba, qui dura jusqu’à la fin du dîner.

Quand ils se levèrent de table, suivis des yeux par la servante ahurie:

--Bonsoir, maman...

--Tu montes déjà?... s’écria-t-elle douloureusement. Tu ne veux pas

venir au petit salon avec moi?... Il y a si longtemps que je ne t’ai vu,

Laurent!

Une fois encore, il répondit:

--Bien, maman.

Et quand ils furent assis chacun dans un des fauteuils de tapisserie,

l’un devant l’autre, au moment de reprendre sa couture, elle eut une

envie furieuse de se précipiter sur lui pour le couvrir de baisers, de

lui demander pardon, de se jeter à ses genoux. Ce n’était pas possible

qu’il fût devenu ce grand garçon aux yeux baissés, silencieux, sombre,

et qui obéissait passivement, amèrement, à la moindre parole.

Il sentit sans doute le regard tendre et désespéré dont elle

l’enveloppait, mais il ne fit pas un geste, ne releva pas se paupières.

Et, se mordant les lèvres pour ne pas pleurer à chaudes larmes, elle

reprit tristement sa couture, tandis que le silence immense du soir,

autour d’eux, déferlait.

Au bout d’une demi-heure, il demanda doucement:

--Puis-je aller me coucher, maman?

--Mais certainement, mon chéri... Veux-tu que je monte avec toi pour

voir si tu as tout ce qu’il te faut dans ta chambre?

--J’ai tout ce qu’il me faut, maman...

Et, sur cette réponse, détournée comme son regard, il se leva.

--Bonsoir, maman...

Elle s’était levée aussi.

--Veux-tu que je t’embrasse, Laurent?...

Sa voix avait tremblé, pleine de larmes.

--Si tu veux, maman...

Il la laissa faire, tandis qu’elle le serrait contre elle, si grand,

presque aussi grand qu’elle. Mais il ne lui rendit pas un baiser. A deux

mains elle l’avait pris aux tempes, fébrilement, essayant de forcer ses

yeux. Et toute son âme était là, proche, ardente, son âme de mère qui

voulait entrer, prendre, conquérir.

Qu’y a-t-il donc, dans le regard humain, qui donne ou qui refuse, et

pourquoi ceux qui ne veulent pas nous livrer leurs yeux nous font-ils si

mal? Quel est ce besoin que nous avons du regard, quel est cet échange

qui se fait entre les êtres, quel est ce contact qui se produit par la

rencontre de leurs prunelles, quelles sont ces deux électricités qui se

cherchent, qui se cherchent jusqu’à ce que l’étincelle ait jailli?

--Laurent, je t’en supplie, regarde-moi! Regarde-moi!

--Non, maman.

Elle laissa retomber ses mains. Et comme, sans bruit, sans se

retourner, il sortait du salon, elle alla s’effondrer sur son fauteuil,

et, le visage dans la paume, sanglota.

* * * * *

--Je m’invite!... annonça l’oncle Jacques, le lendemain, à l’heure du

déjeuner. Alice, fais mettre mon couvert!

Mais il fut surpris par le regard désespéré, les paupières rougies de sa

sœur. N’osant l’interroger, il baissa simplement la tête. «Est-ce que

Laurent aurait déjà recommencé?...» se demandait-il non sans un

frémissement de curiosité presque joyeuse.

Il ne savait pas que, dès l’aurore, Laurent était sorti de la maison.

Mᵐᵉ de Bonnevie, en proie à l’insomnie depuis son coucher, l’avait bien

entendu descendre les escaliers et pousser les barres. Elle l’avait

même, cachée derrière son rideau, regardé s’éloigner dans le parc; et

l’oreille aux écoutes, elle avait guetté les bruits, espérant entendre

les sabots du cheval marteler le sol, comme au jour de son premier

effroi. Mais seul le silence du petit matin avait rempli son ouïe aux

aguets. Et, grelottante, elle avait fini par se recoucher. «Sans doute,

il aura préféré la bicyclette pour commencer...»

Où donc était-il parti, de si bonne heure et tout seul?

Mon Dieu! ne prendrez-vous pas en pitié cette martyrisée dont la bouche

desséchée murmure tant de prières? Ecoutez comme elle espère encore

malgré tous les déboires! Simple femme revêche et sans élan, la sublime

maternité va jusqu’à faire d’elle un poète. Elle pense aux forces de la

nature que jamais elle n’a contemplée ni sentie. Elle compte sur l’air

du parc natal, sur les fleurs, sur le ciel, sur les cygnes dans le

bassin, sur la douce herbe, sur le sous-bois et ses émeraudes, elle

compte sur les arbres aux branches tordues dans le ciel, aux racines

tordues dans la terre, pour reprendre son fils, pour l’enraciner de

nouveau, lui aussi, dans son terroir originel. Elle demande aux nuages,

aux feuilles, aux cailloux de parler pour elle. Elle veut que l’espace,

que l’air lui caressent les joues au passage, soient pleins de voix

persuasives. Elle invoque la race défunte, elle demande aux enterrés de

la famille d’être des fantômes éloquents. Elle cherche des aides sur la

terre comme elle en cherche dans l’inconnaissable. Elle appelle à elle

toutes les puissances de ce monde et de l’autre. Elle désire, elle

croit. Cela, mon Dieu, n’est-il pas, à la fin, digne de pitié?

* * * * *

Dès qu’elle avait pu se lever sans déconcerter les habitudes de la

maison, elle s’était dirigée, cœur battant, mains fiévreuses, vers les

écuries et remises. Et tandis qu’elle avançait dans l’allée, sa

souffrance habituée inventait ce nouveau supplice: «Il n’aura pas voulu

de mes cadeaux. Je vais trouver le cheval dans son boxe et la bicyclette

dans la remise...»

La main sur la porte, au moment de la surprise, quelle qu’elle fût,

frémissante et malade, elle avait hésité quelques secondes. Ouvrir, et

savoir! Encore un instant de répit avant la joie ou le chagrin...

Un hennissement du cheval l’avait glacée.

--Ah! le cheval est là!...

Puis:

--C’est qu’il a plutôt pris la bicyclette, alors....

Brusquement elle avait ouvert, s’était précipitée. Et tout de suite elle

avait vu dans son coin, guidons brillants dans l’ombre, la machine que

nulle main n’avait dérangée.

--Eh bien, voilà... Je le savais d’avance. Il n’en a pas voulu, voilà

tout, il n’en a pas voulu...

* * * * *

Quand il entra dans la salle à manger, l’oncle Jacques s’avança

vivement.

--Bonjour, Laurent!...

--Bonjour, mon oncle...

Il fit un pas vers sa mère.

--Bonjour, maman...

Elle ne l’embrassa pas.

--Tu as bien dormi?... fit-elle avec effort.

Ses yeux rouges, ses joues creuses disaient sa nuit. Ils se mirent à

table, l’oncle Jacques se frottant les mains.

--Eh bien!... ta promenade?.. Agréable?...

--Oui, mon oncle...

--Et le patelin?... Toujours le même?...

--Oui, mon oncle...

--Tu as été à bicyclette?

--Non, mon oncle!

--A cheval, alors?

--Non, mon oncle.

Le vieux célibataire donna sur la table un grand coup. Imitant le ton du

garçon:

--«Oui, mon oncle... Non, mon oncle...» C’est tout ce que tu sais dire,

maintenant?

Plus froidement, plus poliment, le petit prononça:

--Oui, mon oncle!

Et malgré tous ses efforts, Jacques de Bonnevie, pendant tout le

déjeuner, n’en put rien tirer d’autre.

Il retourna chez lui dans un état d’extrême exaspération, et l’on ne le

revit pas pour le dîner. Cependant, il avait dit à sa sœur:

--Ça lui passera, ne te fais pas de bile. Il est encore enjésuité, mais

le grand air et l’exercice feront leur effet d’ici peu, sois

tranquille!

Et la mère s’accrocha, reconnaissante, à cet espoir.

Laurent avait passé son après-midi dans le parc, cherchant des branches

souples pour en faire arc et flèches. Il n’acceptait décidément ni le

cheval ni la bicyclette.

--C’est formidable!... répétait l’oncle Jacques.

Pendant cinq ou six jours, celui-ci vint plusieurs fois dans la journée

s’informer de son neveu. Mais il n’y avait rien à lui raconter. L’enfant

avait organisé sa vie à sa façon. Il disparaissait dès l’aurore,

revenait déjeuner, disparaissait de nouveau, rentrait pour le dîner et

se couchait en sortant de table. Pour le reste, aux heures des repas,

seul moment où le vit sa mère, il gardait son silence farouche et sa

tête basse.

--On n’en fera plus rien!... remarquait le tuteur avec dépit, comme s’il

eût souhaité des esclandres.

Et les mille avances qu’il faisait à l’adolescent chaque fois qu’il le

rencontrait à midi, le soir, restaient sans résultat.

Un matin (l’oncle Jacques avait-il guetté?), Laurent se trouva nez à

nez avec lui dans le parc.

--Ecoute, Laurent!

--Quoi, mon oncle?...

--J’ai quelque chose à te dire...

--Bien, mon oncle...

--Tu veux une auto, mon garçon? Eh bien! je te donnerai, moi, ton auto,

na!

Le souvenir du passé faisait sourire le bonhomme. Autrefois, le petit

était venu chez lui pour lui demander une bicyclette. Que ne l’avait-il

donnée! Que n’avait-il compris ce qu’était cet enfant vertigineux qu’il

avait repoussé comme un gamin ordinaire!

--Eh! bien! Laurent?... ça te va?... Tu la veux, ton auto?... Tu la veux

tout de suite?

L’autre ne manifesta même pas quelque surprise devant cet excès de

générosité de la part de son ancien ennemi. Avec cet air fuyant qu’il

avait désormais, il répondit, poli jusqu’à l’insolence:

--Non, merci, mon oncle...

Et, tournant les talons, il disparut dans les profondeurs du parc.

* * * * *

Les vacances se terminaient. Mᵐᵉ Carmin ne savait comment s’y prendre

pour demander à Laurent quelles étaient ses intentions quant à la

reprise du travail. Elle craignait également les deux phrases laconiques

qu’il pouvait lui répondre, seules paroles qu’elle connût de lui,

maintenant: «Bien, maman...» ou: «Non, maman...» Car, dans l’une ou

l’autre, il y avait autant de révolte et de haine.

Une lâcheté désolée la fit reculer au dernier moment. Elle pria donc

l’abbé Lost à déjeuner, un jour. L’ayant vu la veille, elle lui avait

expliqué la mission dont elle le chargeait. Par ailleurs, l’abbé

souffrait de ne plus jamais voir Laurent à la messe. «Qu’est-ce que vous

voulez que j’y fasse?... disait Mᵐᵉ Carmin. Ils ont dû le saturer,

là-bas. Il faut craindre, si l’on veut le forcer, de le voir prendre

_aussi_ la religion en grippe...»

L’abbé Lost était bien trop fin pour ne pas comprendre. «Le bon Dieu

fera pour le mieux...» soupirait-il.

Comme ce déjeuner s’achevait:

--Laurent, dit l’abbé, j’ai à te parler. Veux-tu que nous passions tous

deux dans le petit salon?

Mᵐᵉ Carmin s’était esquivée.

--J’irai tout droit au but... commença le prêtre. Voilà: les vacances

vont être finies dans quelques jours. Tu en as bien profité, si j’en

juge par ta mine. Maintenant, il s’agit de te remettre à la tâche. Tu

n’as que quatorze ans. Tes études ne sont pas finies. Veux-tu que nous

recommencions à travailler ensemble comme autrefois, avec l’aide de

monsieur l’instituteur?

--Non, monsieur l’abbé.

Le curé, saisi, tâcha de n’élever pas la voix.

--Regarde-moi. Tu ne veux pas me regarder?... Soit. Donc, cela ne te

plaît pas de travailler de cette façon-là?

Il prit une inflexion très douce pour déguiser sa menace.

--Tu aimes peut-être mieux retourner dans les collèges, avec des garçons

de ton âge?

Brusquement, Laurent le regarda, lui enfonça ses yeux, comme deux lames,

jusqu’au plus profond de l’être. Et ce fut quelque chose de tel que le

prêtre recula comme s’il avait vu Satan.

--Non, monsieur l’abbé!

Pris de peur, comme les autres, l’abbé Lost se sentit pâlir. Il essaya

de sourire et même de rire, fit entendre quelques mots sans suite, puis

enfin, répondit fort clairement:

--C’est bien, mon enfant.

Un instant plus tard, il était près de Mᵐᵉ Carmin. «Il ne veut pas...»

dit-il simplement. Et il n’y eut pas d’autres explications.

Alors ils cherchèrent ensemble ce qu’ils allaient faire.

--Surtout, dit la mère, n’allons pas lui parler de s’occuper des terres;

car cela suffirait pour l’en dégoûter à jamais. Peut-être, en le

laissant tranquille, qu’il y viendra tout naturellement de lui-même.

--Il ne fera plus que ce qu’il voudra... dit rêveusement le curé.

--Alors, laissons-le... murmura-t-elle, épouvantée. Le voilà devenu

calme et régulier, qu’est-ce que nous pouvons lui demander de plus?...

* * * * *

Il changeait. Il avait encore grandi, sa mauvaise graisse s’était

fondue, son teint redevenait clair. Mince et beau, pâle et brun, une

petite ombre apparaissait au-dessus de sa bouche trop rouge, épaisse

comme un fruit.

L'apparition : roman · 第 5 / 8 段