Quand elle fut en haut, dans l’une des tribunes qui dominaient la nef et

le chœur, et qui se remplissaient lentement, ses yeux avides

cherchèrent, dans la quinzaine de têtes rondes qui se pressaient en bas,

celle de son enfant à elle.

Les brassards blancs faisaient des taches régulières dans le bleu sombre

des uniformes, les cierges que tenaient les premiers communiants

formaient une constellation au-dessus de leurs têtes.

«Je vais bien le trouver! Je vais bien reconnaître ses boucles noires!»

Mais elle dut enfin se pencher vers celui qui l’avait accompagnée.

--Cherchez au cinquième rang, répondit-il. C’est le huitième en partant

de droite.

Mais elle ne reconnut pas les boucles noires. Il n’y avait pas de

boucles noires.

Quand elle voulut interroger de nouveau son interlocuteur, il avait

disparu. La tribune achevait de se remplir. L’harmonium joua. La

sonnette du clerc mit tout le monde à genoux. La messe commençait.

Troublée, Mᵐᵉ Carmin ne parvenait pas à s’absorber dans la prière. Elle

était en état de grâce, ayant fait ses dévotions la veille, à l’église

du village. Et c’était aujourd’hui le jour du miracle, le grand jour qui

allait sauver l’âme de son fils.

Mais où donc était-il, son fils?

Ses yeux cherchaient, cherchaient, sans cesse ôtés du livre de messe.

Elle n’entendit presque pas un mot du prêche.

«Ils se sont trompés!... Il n’est pas là! Je le reconnaîtrais, voyons.

Je le reconnaîtrais malgré la distance!»

Elle fit un effort immense pour s’anéantir en Dieu, tandis que les

petits approchaient en rang du chœur. «Mon Dieu, sauvez-le!... Mon Dieu,

éclairez-le!»

Mais, quand les enfants, aux sons mielleux de l’harmonium, retournèrent,

les mains jointes, à leurs places, elle n’eut pas sur les joues les

larmes qu’elle avait attendues. Et une amertume immense l’envahit, à

cause de l’émotion manquée irréparablement.

Alors elle essaya de se rejeter tout entière dans sa passion humaine,

puisque la félicité divine ne l’avait pas visitée.

«Tout à l’heure, je vais le revoir!... Tout à l’heure!...»

Mais il fallut, toujours sans l’avoir discerné parmi les autres, suivre

la procession à travers les jardins.

Il y avait partout des statues, des petits autels, une grotte de

Lourdes, et, dans le fond, un reposoir où le Salut eut lieu. Les enfants

chantèrent des cantiques, comme pendant la messe. Mais la voix de

Laurent se perdait dans l’ensemble criard.

* * * * *

Ce fut au parloir, dans la triste lumière de crypte de ce sous-sol aux

chaises de paille, orné seulement d’un grand crucifix sur le mur

parfaitement nu.

Elle avait été guidée, avec les autres parents, qui, comme elle,

regardaient tout avec des yeux d’angoisse.

Après les jardins était venue une cour aux murs si hauts qu’il fallait

renverser la tête pour apercevoir le ciel. Puis l’ensemble des bâtiments

était apparu, mornes casernes. Et la vue des fenêtres grillagées avait

fait frémir tous les cœurs, épais barreaux évoquant l’évasion, évoquant

la prison.

Dans un silence plein de chuchotements, les familles avaient attendu,

pères et mères humiliés par leurs enfants.

Les premiers communiants déjeunaient, sans doute. Pendant cette petite

attente, Mᵐᵉ Carmin, isolée dans un angle, dévora des yeux les autres,

ceux qui souffraient comme elle. Qu’avaient-ils fait, les fils de

ceux-là, pour être ici, comme Laurent. Peut-être qu’ils...

--Ah!... cria-t-elle soudain.

Une ombre devant elle. Elle leva les yeux. Laurent?...

Elle ne le reconnaissait pas. Grandi, grossi, son visage bouffi d’enfant

qui, depuis sept mois, reste enfermé, ne ressemblait plus à ce qu’elle

avait laissé derrière elle. Les cheveux coupés ras, le teint jaune,

boudiné dans son uniforme, il était presque laid.

Pendant une seconde, elle hésita, la bouche ouverte de stupéfaction.

Mais comme il relevait ses paupières, elle reconnut son regard plutôt

que ses yeux.

Tout entier elle le retrouvait dans ce regard, effroyablement. Il

disait, ce regard plein de phosphore: «C’est toi?... Qu’est-ce que tu

viens faire ici, dans ma géhenne?...» Il disait: «Va-t-en! Tu m’as

trahi! Je te hais! Va-t-en!»

Ce ne fut que l’instant d’un éclair. Il baissa cela, rapidement, fixa le

plancher et murmura:

--Bonjour, maman...

Elle s’était levée d’un bond. Et, se jetant sur lui, le pressant contre

elle, l’embrassant:

--Laurent!... Laurent!...

Il se laissait faire, inerte. Elle le prit aux épaules pour le regarder,

cherchant ses yeux. Mais il continuait à baisser les paupières.

--Laurent!... Laurent!... C’est toi?... C’est toi?...

--Mais oui, maman...

Il parlait presque bas, sans un geste, lui, le petit tourbillon.

Correct, poli, froid, il avait l’air d’un désespéré. Qu’est-ce qu’ils

lui avaient donc fait, dans cette maison, dans cette prison, pour lui

donner une pareille attitude, pour lui donner ces yeux qui ne voulaient

pas regarder en face?

Une révolte furieuse fit bondir le cœur de Mᵐᵉ de Bonnevie. Tout ce

qu’elle avait si savamment, si péniblement refoulé depuis sept mois se

fit jour en elle d’un seul coup, explosa dans un sanglot.

--Laurent!... Laurent!... Viens! Je te remmène avec moi! Je te

reprends!... Tu es à moi, tu n’es pas à eux! Je vais aller leur dire!...

Dans deux jours, tu feras ta malle!... Nous allons rentrer chez nous...

Et jamais, jamais plus tu ne remettras les pieds ici!... Viens!...

Viens!... C’est fini!... Viens!...

Elle sentit tressaillir sous ses doigts les deux épaules qu’elle tenait

nerveusement. Mais il ne releva pas les yeux. Glaciale, sa petite voix

assourdie répondit:

--Non, maman.

--Qu’est-ce que tu dis? s’écria-t-elle en reculant.

Alors il redressa la tête, jeta d’abord un coup d’œil sur les familles

qui, dans le fond, bourdonnaient, sur la porte où deux messieurs

hypocrites surveillaient de loin. Puis, revenant à sa mère, il lui

planta tout droit dans les yeux son regard insoutenable. Avec un grand

effort il retint l’éclat de sa voix trop haute, le geste de petit bouc

de sa tête privée de ses boucles noires.

--Tu m’as mis là, maman..., dit-il avec une véhémence étouffée, eh ben!

j’y reste! Je n’ai plus envie de retourner chez nous.

Puis il se tut. Le dessin de ses mâchoires formidables s’accentua dans

sa grosse figure de petit garçon, sa bouche violente, hermétiquement

serrée, parut s’amincir, son regard jeta des flammes.

Et son orgueil muet était si magnifique que la mère, à son tour, fut

obligée de baisser les yeux.

X

LORENZO

Quand la voiture prit, dans la nuit, l’allée du parc menant au perron,

Mᵐᵉ Carmin réprima le nouveau sanglot qui travaillait sa poitrine.

Rentrer seule après avoir si bien cru ramener l’enfant!

En vain avait-elle été trouver les directeurs de l’institution.

«Encore dix-sept mois, Madame, ou bien le remède sera pire que le mal.

Nous calculons deux ans pour mater les plus difficiles. Et nous en avons

rarement vu de pires que votre fils. Nous ne vous mettrons pas au

courant de nos luttes. Vous savez assez de quoi il est capable. Mais

depuis un mois environ, il a pris une autre attitude. Voyant que rien ne

le ferait renvoyer, il s’est renfermé dans son orgueil, et, maintenant,

il affecte la passivité. Nous avions escompté cela. C’est ainsi que nous

sommes arrivés à lui faire faire sa première communion. Il fallait bien

qu’il la fît, à la fin. Que son état de grâce ait été sincère, c’est un

secret entre Dieu et lui. Du moins a-t-il accompli tout ce qui est

nécessaire pour qu’il n’y ait pas sacrilège. Mais Dieu saura, plus tard,

prendre sa revanche. Laurent, présentement, met son point d’honneur à ne

motiver aucune des punitions dont il a goûté, qui l’ont humilié, brisé,

qui lui ont fait sentir qu’il était le plus faible. Votre enfant,

Madame, a une volonté de fer. Ayant compris qu’il serait toujours le

vaincu de ces joutes, il ne veut plus être ce vaincu. Nous n’avons rien

à dire de sa conduite actuelle. Mais nous savons fort bien qu’il joue la

comédie, une comédie qui lui coûte des efforts surhumains. Tant de

puissance intérieure, s’il l’employait au bien, en ferait un homme comme

on n’en a pas vu souvent. Mais quelle révolte derrière sa parfaite

correction! Nous allons vous en donner un exemple. Ayant constaté que le

changement, opéré du jour au lendemain comme par miracle, se maintenait

sans aucun revirement, nous avons pu croire que l’enfant s’était amendé

dans son cœur. Nous avons alors voulu faire sentir notre satisfaction

par des récompenses. Nous avons proposé, d’abord, une belle promenade

dans la campagne. Pour ce garçon pétulant qui, depuis six mois, vivait

dans sa chambre ou plutôt sa cellule quand il n’était pas au cachot,

sans jamais sortir, sinon une heure le matin et une heure le soir, seul

avec un surveillant dans la cour que vous avez vue, il semblait que

notre proposition dût être aussi tentante que possible. Votre fils,

Madame, a eu la force de la refuser catégoriquement, du reste avec une

extrême politesse, selon sa manière nouvelle. Comprenant le sentiment de

rébellion presque satanique qui le guidait, nous avons tenté d’amollir

son cœur par des marques répétées de bienveillance. Nous l’avons fait

venir dans notre cabinet pour causer avec lui, nous avons été le voir

dans sa chambre, nous lui avons permis nos jardins, nous lui avons

présenté des garçons de son âge d’entre nos pupilles corrigés.

A toutes ces avances, il n’a répondu que par un silence littéralement de

glace, sans toutefois se départir de cette politesse vraiment effrayante

chez un garçonnet de son tempérament. Il y a plus, Madame. Nous savions,

par vos renseignements, que cet enfant avait un goût très vif pour le

chant liturgique. Nous lui avons proposé de chanter à la chapelle, lui

offrant la place prépondérante, celle qui devait le plus flatter sa

vanité, son goût de domination. Et il a refusé! Enfin, tout

dernièrement, pour le tenter jusqu’au bout, sonder à fond son cœur, pour

voir si quelque émotion enfin, si quelque attendrissement viendrait le

tirer de son aridité, nous lui avons dit que, pour reconnaître sa bonne

tenue inespérée, nous ferions une infraction à notre méthode, et le

laisserions, après sa première communion, retourner pour un mois chez

lui. Or, Madame, c’est sa réponse qui nous a dicté la lettre que vous

avez reçue de nous, vous priant de ne pas signaler votre présence avant

la fin du premier office du matin; car alors seulement, quelque chose

de ses passions désormais si bien cachées s’est fait jour, et

l’exaltation avec laquelle il a refusé notre proposition nous a fait

voir toute l’ampleur de son ressentiment contre vous. Vous pleurez,

Madame. Vous voyez bien que, même si nous faisons l’erreur de vous

rendre dès aujourd’hui votre fils, c’est lui qui s’opposerait à ce

retour prématuré. Laissez-nous-le, Madame. Tous nos efforts, maintenant,

vont tendre à nous rendre maîtres de son cœur. Et si nous ne parvenons

pas à vaincre cet orgueil dans lequel il se crispe, du moins aurons-nous

réussi dans la tâche de lui inculquer cette discipline dont tout

l’éloignait jusqu’à son entrée chez nous. D’autre part, il travaille,

bien que le cœur soit totalement absent de ces études, qu’il fait

volontairement en automate, sans y vouloir rien mettre de personnel.

Mais ce qu’il apprend par cœur, mécaniquement, il l’apprend quand même.

Et si ses compositions ne font que répéter mot à mot les lectures que

nous lui faisons faire, il n’en reste pas moins vrai, malgré la sourde

et savante taquinerie qu’il y met, que sa mémoire s’exerce, et que son

esprit s’enrichit malgré lui. Qu’en feriez-vous chez vous? Rien. Pire

que rien. Croyez-nous, Madame, il est ici à sa place. Et, si Dieu le

permet, une fois accomplis les deux ans que nous vous avons demandés, il

vous reviendra transformé enfin, aussi bien par le temps que par nos

cordiaux efforts.»

* * * * *

Elle monta le perron, trébuchante, sentant que son cœur lui manquait,

son cœur qui n’en pouvait plus. De ce voyage si joyeusement accompli, ne

rapporter que la certitude d’être haïe par son enfant!

Sur le seuil, dans l’ombre, une voix moqueuse:

--Eh bien?... Tu le ramènes?...

--Oh! Jacques!...

Elle venait de s’abattre sur l’épaule de son frère stupéfait. Ce fut

toute secouée par son chagrin qu’il l’emmena doucement jusqu’au petit

salon de leurs veillées. Il avait fait faire un peu de feu dans la

cheminée. La lampe basse éclairait la petite table.

Tombée dans son fauteuil de tapisserie, Mᵐᵉ Carmin pleura longtemps, la

tête dans ses mains. L’oncle Jacques, debout, ne voyait que son

chapeau, qui remuait par petites saccades. Il ne savait que dire ni que

faire, rien ne l’ayant habitué jamais aux gestes de la tendresse.

Simplement il hochait la tête en répétant: «Voyons!... Voyons!...» Et sa

rancune contre Laurent grandissait encore, car il savait bien que tout

cela venait, naturellement, de cet enfant épouvantable.

Quand elle se fut un peu calmée, qu’elle eut retiré son chapeau tout en

approchant ses pieds de la flamme, elle commença de raconter son voyage.

Et, tout d’abord, la vanité maternelle la redressa, face au sourd ennemi

de son fils.

--Tu sais, il travaille très bien! Ces messieurs sont absolument

édifiés. Ils ne savent que faire pour le récompenser!

Devant ce triomphe inattendu, l’autre pinçait les lèvres.

--Mais, alors, tout va bien! Pourquoi pleures-tu?

--C’est que je croyais le ramener... dit-elle.

Là-dessus, son cœur gros, une fois de plus, creva.

--Mais, alors, qu’est-ce qu’il y a?... demanda Jacques de Bonnevie.

Est-ce qu’il est malade?...

--Non... Non... sanglota-t-elle, il va très bien.

Et, tout en détournant sa pauvre figure, déformée par la lippe du

chagrin, elle se mit à fouiller dans son grand sac de soie noire,

maladroitement, gênée par ses larmes.

--Tiens!... Tu vas voir sa photographie. Ils me l’ont donnée...

Comme elle sortait les objets du sac pour mieux chercher, les deux

écrins qui contenaient le chapelet de nacre et la montre d’or

apparurent.

--Comment?... s’étonna Jacques, tu rapportes tes cadeaux?...

Elle ne put pas répondre et fit signe avec sa tête: «Oui.» Puis, dans un

spasme qui entrecoupait les mots:

--Il... il n’en a pas voulu!...

Le vieux garçon ouvrit d’abord la bouche, puis mordit lentement sa

lèvre inférieure. Peut-être commençait-il à comprendre.

Nerveusement, pressée de se changer les idées, elle tendit la

photographie enfin trouvée.

--Tiens!...

Elle s’était levée pour regarder avec son frère. Ayant baissé la

photographie sous la lampe, celui-ci chercha son lorgnon. Quand il l’eut

enfin ajusté:

--Oh! mon Dieu!... cria-t-il.

--Eh bien! qu’est-ce que tu as?... Il a engraissé, n’est-ce pas, et

grandi?... Et puis... et puis, il n’a plus ses boucles sur le front...

Mais Jacques la regardait avec un visage tel qu’elle crut qu’il devenait

fou.

--Mais enfin, qu’est-ce que tu as?... Vas-tu me le dire, à la fin?

--Ce que j’ai?... Alice, Alice!... Et dire que j’ai écrit à mon

collectionneur d’Italie une lettre pour lui dire qu’il n’était qu’un

imbécile et que la gravure qu’il m’avait envoyée... Alice! Alice... Mais

c’est effrayant! Mais c’est admirable!... Ah! ah!... Vous ne direz plus

que je rêve!... Oh!... c’est trop fort!... C’est trop fort! Et dire

qu’on ne voit pas ça sur les êtres et qu’on le voit sur leurs portraits!

Tu vas juger toi-même, tiens! Je cours là-haut chercher la gravure. Où

est la bougie? Attends-moi un instant, et tu vas voir!

Avant qu’elle fût revenue de sa surprise, il s’était précipité, sa

bougie à la main.

--Vieux fou!... pensa-t-elle.

Mais un trouble étrange montait en elle, qui lui faisait trembler les

jambes.

Il redescendit, souffla sa bougie avec violence, faillit casser le

bougeoir en le remettant sur la cheminée, et, sous la lampe, à côté de

la photographie, il posa précieusement une petite gravure jaune, faite

d’après quelque tableau de la Renaissance, figure d’homme

méticuleusement dessinée, qui, la barbe frisée, le cou nu dans des

mailles, reproduisait avec une exactitude presque parfaite le front si

particulier de Laurent, tel que le révélait la photographie, maintenant

que les boucles n’y étaient plus pour cacher tout.

Elles étaient là sur les deux portraits, les petites cornes prêtes à

naître sous la racine des cheveux, faunesques, diaboliques, signe

incompréhensible, anomalie dans la famille. Et même, en examinant de

plus près, on reconnaissait une ressemblance entre les yeux de Laurent,

larges et rapprochés, et ceux de la gravure, tandis que ses mâchoires

vigoureuses, sa bouche impérieuse et royale n’étaient pas sans

similitude avec les traits du personnage ancien.

--Regarde!... Regarde!... murmurait Jacques de Bonnevie avec une sorte

de peur. Tu vois? Celui-là, mon correspondant me l’affirme, c’est

Laurent Buonavita. Reconnais-tu ton fils?

--Laurent Buonavita?... tressaillit-elle, pourquoi l’appelles-tu

Laurent?

--Mais, répondit-il, parce que Laurent et Lorenzo c’est le même nom!

Elle lui jeta furtivement un regard étrange. Et, penchée sur les deux

portraits:

--C’est pourtant vrai! Voilà bien son front, son front auquel on ne

comprend rien!

Béants, ils se dévisagèrent parmi le vert clair-obscur que leur

renvoyait l’abat-jour trop bas.

Est-ce que, pendant quinze ans, Jacques de Bonnevie, sans même y croire,

poussé par on ne savait quel mystérieux génie, avait travaillé, moqué de

tous, à découvrir la vérité?

Le vieux garçon s’essuya le front. En cette minute suprême il croyait

déchiffrer toutes les énigmes: son acharnement, sa foi malgré son propre

doute, et aussi des petits et des grands signes auxquels il n’avait pas

su prêter attention. Il revit son neveu dans le parc, enfonçant la lame

de son canif dans les arbres; il le revit saccageant les papiers dans

son cabinet; il le revit à cheval, la figure ensanglantée et riant; il

entendit les histoires de rapines racontées par les galopins du village;

il s’expliqua le casse-tête, le petit Quesnot éborgné, tout ce

qu’ensuite avait raconté la lettre des Jésuites...

Il y eut de l’épouvante et du triomphe dans le grand cri qu’il poussa:

--C’est un condottiere!

Sa sœur fit un geste pour lui mettre la main sur la bouche:

--Tais-toi!

Et tous les deux, comme envoûtés, restèrent, la tête basse, engloutis

dans leurs réflexions.

Au bout d’un long moment, approchant les fauteuils, ils se courbèrent de

nouveau sur les deux images.

--Et dire que nous ne savions pas!... murmura-t-il, car enfin, moi, je

ne croyais pas absolument ce que j’affirmais, dire que nous ne

comprenions pas que Laurent, que j’avais appelé comme ça sans savoir,

c’était vraiment Lorenzo, la répétition de notre premier ancêtre!

Elle parla si bas qu’il l’entendit à peine.

--Moi je le savais...

--Qu’est-ce que tu dis?... cria-t-il.

Elle continua, décomposée, haletante:

--Je le savais depuis... depuis ta lecture d’un soir. Tu te souviens?...

Je t’ai fait répéter ce passage?... Car... tu ne sais pas encore tout.

La blessure de Clémentine ne vient pas d’une chute. C’est Laurent qui

l’a frappée, en lui jetant son verre à la tête, un jour qu’il était

entré à cheval dans la cuisine, pour lui demander à boire...

Il écarquillait ses yeux myopes, tout en l’écoutant.

--Rien ne m’étonne, souffla-t-il, _maintenant_!

Alors, une sorte de lyrisme l’anima.

--Des Italiens, nous!... Toi!... Moi!... Nos parents!... Nos

grands-parents!... Nous, ces braves Normands encroûtés!... Mais

qu’est-ce qui dormait donc derrière notre bourgeoisisme de hobereaux

tranquilles? Enfin!... Tu n’es pas passionnée, toi!... Tu n’as pas

l’air!... Et moi!... Et tous les nôtres!... Pourquoi faut-il que ce

petit... Qui sait?... C’est peut-être ce mariage entre cousins qui a

refait tout d’un coup le sang oublié du grand passé, qui a refait un

héros!

--Un héros!... répéta-t-elle amèrement.

--Oui, un héros!... s’emporta-t-il. Cet enfant-là, mais à une autre

époque que la pauvre nôtre, il aurait été chef, un grand chef! Il avait

tout: la violence, la fierté, le courage, l’autorité, la volonté,

l’orgueil. Il était beau, sain, dominateur. Il était né pour la gloire!

Et voilà: dévoyé dans un temps qui n’est pas le sien, il finit ou plutôt

commence dans une maison de correction!... Pauvre petit!

Elle fit entendre un rire désespéré.

--Ah! tu le plains, maintenant!

--Oui, je le plains! Car ce n’est pas un vrai vivant. C’est un réapparu!

Ils s’étaient tournés tous deux du côté de la cheminée. Le feu qui

baissait faisait passer par instants des ombres et des lumières sur

leurs deux faces profondément altérées. Un silence, encore une fois, les

laissa plongés dans les rêves. Alors, lentement, Jacques de Bonnevie,

penché vers sa sœur, articula tout bas, avec une espèce de curiosité

terrifiée:

--Alice... Alice, dis?... Qu’est-ce que c’est... qu’est-ce que c’est

donc que cet enfant que tu as fait là?...

XI

LE MAITRE

Elle avait prié son frère de ne pas montrer à l’abbé Lost la troublante

gravure, et, du reste, de ne plus jamais faire allusion à leur

découverte.

Ainsi lui semblait-il jeter un voile de silence sur cette nouvelle

angoisse.

«Coïncidence...» songea-t-elle au bout d’un mois.

Au bout de deux, elle était en plein doute.

Cependant, une fièvre agitait Jacques de Bonnevie.

Celui-ci venait de toucher du doigt les réalités. Il n’était plus dans

le songe. Il travaillait en pleine lumière. Que sa sœur ne voulût plus

le suivre ne le décourageait en rien.

Avec quelle impatience il attendait désormais ce neveu qu’il avait vu

partir avec tant de plaisir!

--Ote-le donc de cette sale boîte, qu’on le revoie, maintenant!

Une curiosité de savant devant sa découverte, curiosité palpitante,

implacable, presque monstrueuse, lui faisait souhaiter le retour rapide

du galopin qui l’avait tant exaspéré. Car il ne s’agissait plus du «sale

gosse» renverseur d’encriers et casseur de carreaux; il s’agissait d’une

apparition quasi surnaturelle.

Jacques de Bonnevie était fier de son petit condottiere comme s’il l’eût

forgé de ses propres mains, comme si, d’entre ses paperasses de vieux

maniaque, le deuxième Lorenzo Buonavita fût sorti tout vivant, comme si,

secouant ses livres, l’historien eût vu tomber d’entre les pages, en

chair et en os, _son_ personnage, comme si, l’ayant pendant quinze ans

appelé du fond des Légendes, l’autre eût soudainement répondu: «Me

voici!»

* * * * *

L’abbé Lost et son église furent le grand refuge de la mère douloureuse

pendant les longs mois qui vinrent, pleins de privation maternelle,

d’angoisse et d’anxiété.

Les lettres régulières de l’institution répétaient toutes la même chose.

Laurent ne modifiait en rien l’attitude qu’il avait prise. Son cœur

continuait à ne pas s’ouvrir. Mais il travaillait. Que pouvait-on

demander de plus?

--Tant qu’il ne m’écrira pas lui-même, sanglotait Mᵐᵉ de Bonnevie, je

serai plus malheureuse que si je l’avais perdu!

--Suivez pieusement les chemins de votre calvaire... disait l’abbé.

Les neuvaines se succédaient, et aussi les dons pour les pauvres de la

paroisse. Ces sacrifices d’argent coûtaient tant à la regardante

châtelaine qui lui semblait devoir en être récompensée à la fin.

Son visage se transforma, vieillit. Son austérité devint presque

ascétique.

--Depuis qu’ son gas est dans les collèges, disaient les gens du pays,

Mâme Carmin n’en gagne pas, marchez! On dirait bientôt d’un crucifix de

campagne!

* * * * *

_Madame_,

_Voici donc accomplies les deux années exigées par nous pour améliorer

votre fils, et nous ne craignons pas de dire que nous l’avons, en effet,

amélioré, puisque, après les effroyables tempêtes du début, il est

parvenu à un tel point de domination sur lui-même que, jamais plus, nous

n’avons eu l’occasion de sévir contre lui, puisque, jamais plus, ne se

sont renouvelés ces châtiments extrêmement sévères, il faut l’avouer,

sans lesquels notre tâche d’éducateurs serait impossible près des sujets

très spéciaux remis entre nos mains._

_Nous vous proposerions volontiers de garder votre enfant jusqu’à sa

majorité, mais plusieurs raisons nous conseillent de vous dissuader

d’un tel projet._

_La première de ces raisons est que la santé du jeune garçon, malgré sa

constitution puissante, pourrait finir par s’altérer à force de

réclusion, car notre médecin dit qu’avec son tempérament et à l’âge où

il arrive, le grand air lui est désormais indispensable._

L'apparition : roman · 第 4 / 8 段