bien, en effet, des conducteurs, des chefs de mercenaires, alliés tantôt
à un parti, tantôt à un autre, pourvu qu’ils eussent l’occasion de se
battre, d’assouvir des vengeances et de commettre des rapines de toutes
sortes, sans scrupules ni remords, n’obéissant qu’à leur violence, comme
tous ceux de cette époque ensanglantée...»
Il y avait des pages entières sur John Hawkwood, sur Raymond de
Cordoue...
Elle entendait, sans les écouter, passer ces noms. En quoi tout cela
pouvait lui importer? Que venaient faire, au milieu de son angoisse
maternelle, ces rengaines de vieux maniaque?
Absorbée sur sa couture, absente: «Laurent!... Laurent!...» se
répétait-elle. Et rien d’autre ne pouvait occuper son cerveau
supplicié.
Le cinquième soir, l’oncle Jacques s’assit dans le fauteuil de
tapisserie avec plus de solennité que de coutume.
Sur un bout de la table à ouvrage, ses papiers étaient étalés, voisinant
les étoffes de sa sœur, les bobines, la corbeille, les petites boîtes,
les ciseaux. L’unique lampe qui les éclairait, basse, abattait sur leurs
mains un rond de lumière verte. Leurs têtes restaient dans l’ombre, et
aussi tout le reste du salon, avec ses meubles et ses bibelots jetant
quelques lueurs. Et le silence était immense autour d’eux, immense comme
la campagne normande qui les entourait, endormie. Les servantes étaient
couchées. Rien ne semblait vivre dans ce château trop grand, humide, où
tant de pièces inutiles restaient vides depuis des années.
--Ce soir, commença Jacques de Bonnevie, nous abordons le point
culminant de mon histoire, celui qui m’intéresse le plus. Je t’ai
souvent dit que je croyais avoir trouvé, dans mes documents, l’origine
même de notre nom...
Elle ne releva même pas sa tête lasse, courbée sur la couture.
--Oui... oui... dit-elle d’une voix morne.
Il y avait quinze ans qu’elle lui répondait cela sur le même ton:
«Oui... Oui...» C’est ce qu’on dit aux enfants godiches ou bien aux
fous.
Et Jacques de Bonnevie, à la fois têtu, naïf et désolé, se mit à lire,
tout soupirant.
Puis, peu à peu, repris par son dada, la voix vibrante:
«Or, poursuivit-il, celui qu’on surnommait Carmine, parce qu’il avait
été d’abord moine au couvent des Carmes...»
Il s’interrompit, presque suppliant:
--Tu m’écoutes, Alice?...
A son tour, elle soupira:
--Mais oui, Jacques....
--C’est que... Tu vas voir! Un peu plus tard, il va être question aussi
d’un Buonavita, presque aussi fameux qu’Albéric de Barbiano, fondateur
de la Compagnie de Saint-Georges, et qu’Attalendo Sforza lui-même...
Et... je t’ai déjà dit, n’est-ce pas?... Oui, il y a longtemps que je te
dis que, pour moi, Carmine, l’ancien moine, et Buonavita, le
condottiere, ne sont qu’un seul et même personnage, notre ancêtre, le
premier du nom...
Monotone répétition des mêmes mots entendus depuis quinze ans!
--Enfin!... pensa-t-elle, j’aime encore mieux ça que d’être toute seule
ici, que d’aller me coucher pour ne pas dormir...
Le ronron de la lecture avait repris. Mᵐᵉ Carmin tirait l’aiguille, puis
l’enfonçait de nouveau dans l’étoffe. Chaque point était comme un coup
de poignard dans son cœur. «Qu’est-ce qu’il fait en ce moment?... Il est
dix heures à peu près, il est couché, certainement. Est-ce qu’il dort?
Peut-être qu’il a les yeux ouverts, grands ouverts sur le dortoir, et
qu’il souffre. Il doit penser à son petit lit d’ici, son petit lit,
là-haut, où je suis venue l’embrasser pendant qu’il dormait... Pendant
qu’il dormait....»
Elle serra ses lèvres, retenant des larmes. Ses mains tremblaient. Sa
couture allait tomber sur ses genoux. Elle fit un grand effort pour ne
plus penser, essaya d’écouter, tout en cousant, ce que lisait son frère.
... _Et lorsqu’il fut entré à cheval dans la chapelle, il ordonna au
chapelain de lui verser dans le calice le vin qu’on réservait pour la
messe, et de lui donner à boire. Et il était si terrible que le
chapelain eut peur et lui donna ce qu’il demandait. Mais, tandis qu’il
buvait: «J’en appelle à Dieu, dit le prêtre, et lui demande de punir ton
forfait!» Mais il ne le répéta pas deux fois, car, ayant achevé de vider
le calice, Carmine, s’en servant comme d’une arme, en frappa la tête du
chapelain, qui, le crâne brisé, tomba sur les dalles. Et Carmine,
mettant son cheval au galop, disparut comme il était venu, sans se
retourner pour regarder sa victime._
La couture, cette fois, était tombée sur les genoux. Mᵐᵉ Carmin, le cou
tendu, s’était tournée vers son frère. Comme il continuait à lire, le
nez dans ses pages:
--Veux-tu me recommencer ce passage, Jacques?... demanda-t-elle d’une
voix singulière.
De stupeur il faillit jeter ses papiers à terre. Elle l’écoutait donc?
Elle s’intéressait donc à sa lecture?
Il se mit à trembler, car sa joie était trop forte. Ses yeux myopes
cherchèrent sur les pages dérangées. Enfin, il trouva, recommença, d’une
voix qu’altérait son innocent triomphe:
... _Et lorsqu’il fut entré à cheval dans la chapelle_...
Penché tout contre ses pages, sous l’abat-jour vert, il ne sentait pas
le frisson qui passait, il ne voyait pas quels yeux étaient dardés sur
lui, quel visage pétrifié, visionnaire, se tendait vers le sien, dans
l’ombre.
VIII
UNE LETTRE
_Le Père Chagnais à Mᵐᵉ Carmin de Bonnevie._
Madame,
Selon nos conventions mutuelles, nous avons attendu huit jours avant de
vous écrire au sujet de votre fils, afin d’avoir quelque loisir
d’observer cet enfant et de pouvoir vous faire part de nos premières
conclusions.
Ce que vous nous aviez dit de la violence extrême de son caractère
n’était malheureusement que trop juste. Nous avons pu nous rende compte
par nous-mêmes, dès ses premières heures d’internat, et de son
insubordination, et des excès regrettables de sa nature.
Que cet exorde, Madame, ne soit pas pour décourager l’espérance que vous
avez mise en notre expérience des jeunes âmes, en notre volonté de mener
à bien l’œuvre difficile que vous nous avez confiée. Votre cœur de bonne
chrétienne sait qu’il ne faut jamais désespérer de la bonté de Dieu, qui
peut tous les revirements, et qui ne demande que du courage et de la
persévérance de la part des réformateurs.
Il faut donc vous faire savoir, Madame, que peu d’heures après votre
départ, votre fils ayant assisté fort calmement aux exercices de rentrée
dans la classe où nous avons jugé bon de le mettre après lui avoir fait
subir un premier interrogatoire sur ses connaissances actuelles (classe
bien inférieure à celle que désignait son âge), que votre fils, dis-je,
s’étant trouvé, dans la cour des récréations, en butte à ces innocentes
taquineries qui sont le propre des écoliers, fort enclins à brimer les
nouveaux venus, n’a pas craint, pris d’une colère parfaitement
injustifiée et qui dépassait du coup toutes les mesures, de se jeter sur
ses nouveaux compagnons, tous beaucoup plus jeunes que lui, mais dont
le nombre suppléait à la force, et de les maltraiter avec une rage
tellement inconcevable que ces enfants ont dû, pour se défendre, faire
bloc contre leur agresseur, qui n’est pas sorti de la bataille sans
dommage pour lui-même et ses adversaires. Il n’a pas fallu moins de
trois de nos Pères pour faire cesser ce désordre sans précédent chez
nous, et qui, vous l’imaginez bien, a fort indisposé les élèves contre
votre fils.
Malgré que celui-ci fût, de toute évidence, dans son tort, nous avons
jugé bon, pour ne pas avoir l’air, dès ses débuts, de le traiter d’une
façon spéciale, ce qui l’eût découragé d’avance, de punir avec lui trois
où quatre des plus forcenés combattants. Mais, à l’énoncé de ces
punitions, alors que les autres enfants s’inclinaient en silence, votre
fils, animé d’un esprit de révolte fort surprenant à son âge, s’est
précipité sur le Père surveillant de sa classe, et, dans les efforts
qu’il faisait pour le frapper, s’est trouvé si bien emmêler ses mains
dans la barbe que le Père porte fort longue, selon un usage fréquent
dans notre Compagnie de Jésus, que force nous a été d’aller chercher
des ciseaux pour dégager le surveillant auquel la souffrance arrachait
des gémissements.
Un tel scandale, Madame, ne pouvait rester sans la plus sévère sanction
que connaisse notre maison. Ne vous étonnez donc pas d’apprendre que
votre fils s’est vu conduire au cachot pour deux jours, ce qui
constitue, hélas! un bien mauvais début pour lui.
Sorti de cachot après les deux jours accomplis, votre fils, loin de
manifester le moindre regret ou quelque bonne volonté de mieux faire à
l’avenir, a systématiquement refusé tout travail à la classe, et s’est
renfermé dans un silence fort impertinent, n’ouvrant la bouche que pour
proférer les pires grossièretés, tant à l’adresse des écoliers que du
maître, ce qui nous a obligés de l’expulser de la classe, et, le soir
venu, du dortoir, où il ne tentait rien moins que de recommencer la
bataille initiale.
Ne pouvant indéfiniment le laisser coucher au cachot, nous avons été
forcés de faire une infraction à des règles qui pensaient avoir prévu
tout, et de l’installer dans la chambre même d’un de nos Pères, chargé
de veiller sur le petit forcené, lequel, continuant la voie des injures
et des coups, a dû, pour finir, être attaché dans son lit, où, jusqu à
une heure avancée de la nuit, il a tout fait pour tenir éveillés par ses
cris et ses invectives, non seulement le Père dont il partageait la
chambre, mais encore tous les Pères avoisinants, empêchés de dormir par
ce tapage scandaleux.
Ce n’est que bâillonné à l’aide d’un mouchoir que le malheureux enfant a
fini par s’endormir, épuisé lui-même par ses débordements.
Or, notre vénérable Supérieur, Madame, a reçu de Dieu le don de manier
les âmes. Averti de ce qui se passait, il est venu lui-même, le
lendemain matin, trouver le jeune rebelle dans la chambre où le Père
continuait à le garder, toujours couché, car il refusait de s’habiller,
et toujours garrotté, puisqu’il tentait de nouvelles voies de fait.
Notre Supérieur, sans avoir l’air de remarquer l’état dans lequel se
trouvait l’enfant, l’a salué d’un sourire, lui a demandé des nouvelles
de sa santé, comme s’il le croyait simplement malade, et lui a dit qu’il
venait causer avec lui.
Sans attendre la réponse de l’enfant, interloqué par cette attitude, il
s’est mis immédiatement à lui parler d’une chose que vous nous aviez dit
lui plaire particulièrement, à savoir le chant liturgique, lui demandant
s’il ne serait pas bien aise, vu sa belle voix, de chanter aux offices
du dimanche, quelque partie de soprano. L’enfant ayant répondu par un
«Oui» plein d’impulsion et de brusquerie, notre Supérieur, feignant
toujours d’ignorer les choses dont il s’était rendu coupable, lui
répartit avec onction que le chant des offices était un grand honneur et
qu’il fallait, en conséquence, s’en rendre digne par une conduite
exemplaire; puis, brusquant l’entretien, avec un à propos plein de
sagesse, il quitta la chambre sans ajouter un mot de plus, laissant
perplexe et silencieux le mauvais sujet, dompté par tant de douceur.
Comme l’avait prévu notre révérend Supérieur, l’appât était posé, la
jeune âme ne devait pas tarder à s’y prendre.
En effet, peu d’instants après, votre fils demandait fort calmement à se
lever, et s’habillait sans esquisser aucun geste, aucune parole
répréhensibles. Introduit dans sa classe, il s’y tenait convenablement,
faisant un visible et grand effort pour réprimer des restes de
rébellion. Si bien que le même jour, dans l’après-midi, conduit à la
chapelle, il avait la satisfaction de faire la connaissance du Père
Boucheron, notre maître de chapelle, qui, prévenu par les soins du
Supérieur, le faisait immédiatement chanter, après avoir choisi dans sa
musique des choses déjà connues de l’enfant, dont la voix, paraît-il,
est, comme vous nous l’aviez dit vous-même, un véritable don du ciel.
Tout allait donc bien, Madame, et de grands espoirs pouvaient s’établir
sur ce subit apprivoisement. Nous commencions à y voir clair dans une
mentalité si spéciale, et pouvions déjà nous permettre d’augurer que de
petites satisfactions de vanité devaient être le seul moyen possible, en
même temps que la privation de ces mêmes satisfactions en cas de
révolte, devaient, dis-je, être le seul moyen de tourner cette âme à la
fois furibonde et insaisissable.
L’enfant, animé par son inspiration musicale, se détendait donc peu à
peu, souriait même au Père Boucheron charmé par son organe magnifique,
lorsque, ayant demandé s’il chanterait le dimanche suivant en soprano
solo, le Père, lui ayant répondu par l’affirmative, ajouta qu’il ne le
ferait qu’en second soprano, alternativement avec le petit Georges
d’Aulbois, lequel, tant par ses dons musicaux que par sa parfaite
conduite, avait mérité le titre de premier chanteur à la chapelle.
C’est alors, Madame, que se produisit ce que je vais vous raconter, dont
toute la communauté reste et restera longtemps impressionnée.
Aux mots du Père Boucheron, votre fils, subitement rembruni, demanda sur
un ton brusque: «Alors, il y aura un autre soprano solo avant moi?»
Là-dessus, le Père Boucheron ne pouvant s’empêcher de réprouver un tel
mouvement d’orgueil et de jalousie, de répondre assez ironiquement:
«Cela vous gêne, mon enfant?»
C’est ici, Madame, que votre fils, n’écoutant que sa fureur toujours
prête à éclater, emporté par son dépit tout entier retrouvé, en un mot
poussé par l’esprit du mal qui le possède, hélas! si visiblement, se
tourna de tous côtés avec des yeux enflammés, et, sans que le Père
Boucheron eût eu le temps de faire un geste, renversa sur lui, d’un seul
coup, le grand lutrin de cuivre placé près de l’harmonium, lequel,
tombant sur la tête du malheureux Père, l’aurait certainement tué net,
si la Providence n’avait voulu qu’il esquivât la mort par un adroit
mouvement de côté qui le fit s’en tirer avec une très légère blessure à
l’épaule seulement, et quelques déchirures à sa soutane.
Au fracas du lutrin tombant sur les dalles, quelques Pères accourus
purent se saisir du dangereux enfant, qui fut incontinent reconduit au
cachot, où il se trouve encore, comme bien vous pensez.
Que conclure, Madame, après de si tristes et violentes expériences,
sinon que votre fils n’est pas assez sociable pour faire partie d’une
institution où son déplorable exemple ne saurait que troubler, sinon
pervertir, les enfants confiés à nos soins par des parents plus
heureux?
Il n’y aurait donc, vu de telles circonstances, qu’une solution: ce
serait, Madame, de reprendre votre fils, et nous ne vous le rendrions
qu’avec un chagrin auquel je vous prie bien de croire. Mais nous avons,
heureusement, autre chose à vous offrir. Nous connaissons, dans une
autre région, une institution mixte, j’entends à la fois civile et
religieuse, avec laquelle nous sommes en termes d’amitié, et dont le but
est justement d’essayer de tirer le meilleur parti des natures trop
difficiles pour supporter la vie ordinaire des collèges. Les enfants y
sont isolés ou réunis selon les cas, et surveillés très spécialement. Ce
n’est pas la maison de correction officielle avec ce qu’elle a
d’infamant. On pourrait plutôt l’appeler «maison d’amélioration».
Si vous y consentez, Madame, nous y enverrons votre fils. Nous
n’attendons qu’un mot de vous, en vous demandant avant tout que ce mot
nous soit très rapidement expédié, étant donnée la situation que nous
crée votre enfant. On le préparerait là, selon les méthodes de la
maison, à faire une première communion aussi édifiante que possible, et
vous pourriez, à ce moment, venir le voir. Mais je vous avertis que la
maison tient à garder les enfants au moins deux ans sans vacances, sinon
elle ne peut répondre des résultats. Il faut que de telles natures
soient entièrement _dépaysées_, pour dire le mot, et restent le temps
voulu dans _des mains de fer_.
Il s’agit, Madame, d’essayer de faire de votre fils un homme. Ses études
en vue du baccalauréat seront menées aussi loin que faire se peut, et je
ne doute pas que votre enfant ne soit aussi capable qu’un autre, étant
dirigé comme il doit l’être, de cultiver une intelligence que Dieu ne
lui a pas refusée, malgré toutes les mauvaises volontés.
Je joins à cette lettre un prospectus de la maison. Je ne pense pas que
les prix forcément très élevés de la pension soient pour effrayer une
mère qui ne souhaite que le meilleur avenir de son fils. Mais, au cas où
cette considération ou quelque autre d’un ordre différent vous
retiendrait, nous vous demanderions alors de bien vouloir faire le
voyage aussitôt que vous le pourrez, afin de venir chercher votre fils,
que nous ne saurions garder indéfiniment, comme vous le comprendrez
vous-même.
Quoi qu’il en soit, veuillez croire, Madame, que nous avons, en tout
ceci, fait de notre mieux, et agréer nos salutations respectueuses et
l’assurance de notre dévouement en N.-S.-J.-C.
IX
MATER DOLOROSA
Superstitieuse, elle ne voulait plus, maintenant, que son frère lui fît
la lecture.
Jacques de Bonnevie n’insista point. Il était habitué depuis trop
longtemps à l’incrédulité des siens, à leur indifférence, à leur
lassitude. Sans comprendre, tristement, il referma ses livres, et n’en
parla plus.
Les soirées s’écourtèrent. Dans la chambre qu’on lui avait donnée au
château, le rêveur s’enferma, travaillant tard dans la nuit, seul, comme
toujours, avec ses idées. Humble, il n’allait pas jusqu’à se croire un
incompris. Ses certitudes généalogiques n’étaient pas solides. Sans
vouloir se l’avouer à lui-même, il s’amusait plutôt avec des hypothèses,
comme un grand collégien studieux, peut-être aussi comme un poète. Il y
mettait assez d’excitation, néanmoins, et de curiosité, pour en faire le
but de sa vie effacée, inutile. C’était un vieil original qui ne croyait
pas tout à fait à ses théories, bien qu’il les mît consciencieusement en
pratique. C’était un illusionné volontaire qui se faisait éternuer trois
fois par jour parce que cela combat l’arthritisme, mais qui n’eût pas
été très étonné de se réveiller un matin avec des douleurs.
Cependant, Mᵐᵉ Carmin, peu à peu, s’apaisait. Le sentiment du devoir
accompli venait remplacer dans son esprit les fantasmagories du chagrin.
Le départ de Laurent pour la maison d’amélioration, somme toute, n’était
vraiment affreux que pour elle. Certes, son égoïsme maternel souffrait;
mais l’enfant, lui, s’habituerait, comme tous les enfants. Et, plus
tard, il la remercierait de ce qu’elle avait fait.
Un tel sacrifice de tendresse et aussi d’argent ne peut être qu’une
bonne action. Une chose qui coûte, à tous les points de vue, si cher,
est une chose louable.
Soutenue par de telles méditations, et aussi par les paroles de l’abbé
Lost, plus que jamais adonnée à la dévotion, elle arrivait, à force de
chapelets, de lectures édifiantes, de neuvaines et autres pratiques
pieuses, à passer, sans mourir de désespoir, les longs jours d’automne,
qui conseillent aux âmes de courir au désespoir.
Et les dépenses considérables qu’elle ne cessait de calculer l’engageant
à veiller plus que jamais sur son bien, elle employait le reste de ses
loisirs à vérifier les comptes de ses fermiers et à surveiller de plus
près son personnel. Le livre de cuisine lui prenait autant de temps
qu’un rosaire. Elle enfermait le sucre et comptait les bouts de bougie;
même elle entrait à l’improviste dans la serre pour prendre note des
grappes de raisin qui restaient, et pénétrait dans la remise pour
mesurer l’avoine des chevaux.
Tous les huit jours, une brève lettre lui venait de l’institution,
laboratoire moral, où Laurent était en train de se transformer. Aucun
détail, sinon sur sa santé, qui restait bonne. «Quelle discipline!...»
songeait-elle, en tâchant de retenir un frisson. Et, de toutes ses
forces, elle essayait de s’en féliciter, elle essayait de ne pas trouver
monstrueuse, sinistre, une telle réclusion.
Quand vint l’hiver avec ses brefs jours gris et ses longues nuits
noires, elle s’efforça de commencer à compter les jours.
«Au printemps, j’irai le voir!»
Jamais, à aucune époque de sa vie, elle n’avait attendu la fin des
froids, le tout premier tressaillement de mars, avec cet espoir, cet
espoir presque végétal. On lui avait promis qu’elle serait là pour la
première communion de son fils en mai...
Oh! longues heures dans le petit salon de tapisserie criarde, près d’un
feu avare, tandis que, derrière la vitre, grelotte sur fond blanchâtre
le grand parc transi! Oh! pluies fines dans l’ombre tombante de trois
heures de l’après-midi, neiges qui ne fondront jamais, branches mortes
qui ne refleuriront pas! Oh! vent glacé sous les portes, hurlement dans
la cheminée, tandis que les étroites épaules se voûtent sous le châle,
et que, derrière le front penché sur la couture, l’idée fixe est là,
ramassée, entêtée, terrible!
* * * * *
Les premières petites langueurs de l’air, le premier émoi des bourgeons
durement scellés sous les bises, la première violette, le premier cri
d’oiseau la trouvèrent amaigrie et changée comme après une longue
maladie.
Un faible espoir détendait la nature en catalepsie. Mᵐᵉ de Bonnevie,
avec une âme de fiancée, se prit à surveiller le renouveau.
Chaque jour, son regard changea, son humeur aussi. Le personnel respira
mieux. L’oncle Jacques monta se coucher plus tard.
En avril, elle fit atteler deux ou trois fois pour aller à la ville. En
traversant le parc où jamais elle ne se promenait, et le long des routes
boueuses qui se mettaient en fleurs, elle s’étonnait d’être attendrie
par le printemps. Les cerisiers blancs secouaient du miracle dans les
prés. Les premiers pommiers se disposaient à éclater, explosion de
pétales, branches sans feuilles, bois mort qui ne fait que des fleurs,
comme après le passage d’une fée.
Printemps, printemps, ô première communion de la Normandie!
* * * * *
_Madame_,
_La première communion de nos enfants est fixée au 5 mai. Comme nous
vous l’avions promis, nous vous convions à vous trouver, ce jour-là,
présente à la cérémonie, qui aura lieu dans notre chapelle, suivie d’une
procession dans nos jardins. Pour ne pas troubler votre fils dans sa
retraite préparatoire, nous ne lui avons pas annoncé votre venue. Il ne
saura que vous êtes là qu’une fois les offices du matin terminés. Tel
est le désir du Principal. Mais vous aurez le loisir de le voir après le
premier déjeuner, puis entre les exercices de l’après-midi._
_Veuillez croire, Madame, à nos sentiments distingués, à notre
dévouement._
Le silence et la distance agissent comme la mort. Ils entourent les
absents d’un nimbe. Privée de détails, Mᵐᵉ Carmin voyait en songe un
enfant méconnaissable, presque pareil à son idéal, bien élevé, sage,
pieux, appliqué, vrai Carmin de Bonnevie qui continuerait la tradition
des siens.
«Je vais sans doute pouvoir le ramener!...» se disait-elle. Et l’espoir
joyeux dans lequel elle vécut pendant quelques semaines lui fit un teint
presque clair et des joues presque pleines.
Enfin, le jour vint de prendre ces trains compliqués qui devaient
tortueusement la conduire près de son fils.
Elle emportait, cadeaux achetés à la ville, un chapelet de nacre et une
montre d’or. Elle emportait aussi bonbons et gâteaux.
L’âme des mères est une âme de grande amoureuse. Mᵐᵉ de Bonnevie,
illuminée, s’en allait vers une ineffable fête.
* * * * *
Quelques messieurs aux yeux baissés la reçurent au seuil des jardins. Il
faisait beau. Entre les bordures de buis taillé, des fleurs; aux
marronniers proprement alignés, des fleurs. Tout un parfum dans l’air du
matin, toute une assemblée autour des pelouses carrées et restreintes.
La chapelle trop petite dégorgeait sa foule. On apercevait, au bout de
l’allée, la porte grande ouverte, et les cent étoiles des cierges
scintillaient sur fond d’ombre.
--On vous à gardé votre place, Madame... Nos enfants sont déjà dans la
chapelle. Si vous voulez bien me suivre...
Elle suivit, avec un petit tremblement. Elle eût voulu tout voir et tout
comprendre d’un seul coup. Elle se sentait, d’ailleurs, bien
impressionnée par ces jardins. Les barrières, grandes ouvertes pour la
procession, laissaient circuler la foule. Mᵐᵉ Carmin devinait des
parents venus comme elle pour assister presque en étrangers à la
première communion de leurs fils, mauvais garnements comme Laurent. Elle
se sentit moins isolée dans ses déboires maternels.