«_Condottiere_ vient du latin _conducere_. Les _condottieri_ étaient

bien, en effet, des conducteurs, des chefs de mercenaires, alliés tantôt

à un parti, tantôt à un autre, pourvu qu’ils eussent l’occasion de se

battre, d’assouvir des vengeances et de commettre des rapines de toutes

sortes, sans scrupules ni remords, n’obéissant qu’à leur violence, comme

tous ceux de cette époque ensanglantée...»

Il y avait des pages entières sur John Hawkwood, sur Raymond de

Cordoue...

Elle entendait, sans les écouter, passer ces noms. En quoi tout cela

pouvait lui importer? Que venaient faire, au milieu de son angoisse

maternelle, ces rengaines de vieux maniaque?

Absorbée sur sa couture, absente: «Laurent!... Laurent!...» se

répétait-elle. Et rien d’autre ne pouvait occuper son cerveau

supplicié.

Le cinquième soir, l’oncle Jacques s’assit dans le fauteuil de

tapisserie avec plus de solennité que de coutume.

Sur un bout de la table à ouvrage, ses papiers étaient étalés, voisinant

les étoffes de sa sœur, les bobines, la corbeille, les petites boîtes,

les ciseaux. L’unique lampe qui les éclairait, basse, abattait sur leurs

mains un rond de lumière verte. Leurs têtes restaient dans l’ombre, et

aussi tout le reste du salon, avec ses meubles et ses bibelots jetant

quelques lueurs. Et le silence était immense autour d’eux, immense comme

la campagne normande qui les entourait, endormie. Les servantes étaient

couchées. Rien ne semblait vivre dans ce château trop grand, humide, où

tant de pièces inutiles restaient vides depuis des années.

--Ce soir, commença Jacques de Bonnevie, nous abordons le point

culminant de mon histoire, celui qui m’intéresse le plus. Je t’ai

souvent dit que je croyais avoir trouvé, dans mes documents, l’origine

même de notre nom...

Elle ne releva même pas sa tête lasse, courbée sur la couture.

--Oui... oui... dit-elle d’une voix morne.

Il y avait quinze ans qu’elle lui répondait cela sur le même ton:

«Oui... Oui...» C’est ce qu’on dit aux enfants godiches ou bien aux

fous.

Et Jacques de Bonnevie, à la fois têtu, naïf et désolé, se mit à lire,

tout soupirant.

Puis, peu à peu, repris par son dada, la voix vibrante:

«Or, poursuivit-il, celui qu’on surnommait Carmine, parce qu’il avait

été d’abord moine au couvent des Carmes...»

Il s’interrompit, presque suppliant:

--Tu m’écoutes, Alice?...

A son tour, elle soupira:

--Mais oui, Jacques....

--C’est que... Tu vas voir! Un peu plus tard, il va être question aussi

d’un Buonavita, presque aussi fameux qu’Albéric de Barbiano, fondateur

de la Compagnie de Saint-Georges, et qu’Attalendo Sforza lui-même...

Et... je t’ai déjà dit, n’est-ce pas?... Oui, il y a longtemps que je te

dis que, pour moi, Carmine, l’ancien moine, et Buonavita, le

condottiere, ne sont qu’un seul et même personnage, notre ancêtre, le

premier du nom...

Monotone répétition des mêmes mots entendus depuis quinze ans!

--Enfin!... pensa-t-elle, j’aime encore mieux ça que d’être toute seule

ici, que d’aller me coucher pour ne pas dormir...

Le ronron de la lecture avait repris. Mᵐᵉ Carmin tirait l’aiguille, puis

l’enfonçait de nouveau dans l’étoffe. Chaque point était comme un coup

de poignard dans son cœur. «Qu’est-ce qu’il fait en ce moment?... Il est

dix heures à peu près, il est couché, certainement. Est-ce qu’il dort?

Peut-être qu’il a les yeux ouverts, grands ouverts sur le dortoir, et

qu’il souffre. Il doit penser à son petit lit d’ici, son petit lit,

là-haut, où je suis venue l’embrasser pendant qu’il dormait... Pendant

qu’il dormait....»

Elle serra ses lèvres, retenant des larmes. Ses mains tremblaient. Sa

couture allait tomber sur ses genoux. Elle fit un grand effort pour ne

plus penser, essaya d’écouter, tout en cousant, ce que lisait son frère.

... _Et lorsqu’il fut entré à cheval dans la chapelle, il ordonna au

chapelain de lui verser dans le calice le vin qu’on réservait pour la

messe, et de lui donner à boire. Et il était si terrible que le

chapelain eut peur et lui donna ce qu’il demandait. Mais, tandis qu’il

buvait: «J’en appelle à Dieu, dit le prêtre, et lui demande de punir ton

forfait!» Mais il ne le répéta pas deux fois, car, ayant achevé de vider

le calice, Carmine, s’en servant comme d’une arme, en frappa la tête du

chapelain, qui, le crâne brisé, tomba sur les dalles. Et Carmine,

mettant son cheval au galop, disparut comme il était venu, sans se

retourner pour regarder sa victime._

La couture, cette fois, était tombée sur les genoux. Mᵐᵉ Carmin, le cou

tendu, s’était tournée vers son frère. Comme il continuait à lire, le

nez dans ses pages:

--Veux-tu me recommencer ce passage, Jacques?... demanda-t-elle d’une

voix singulière.

De stupeur il faillit jeter ses papiers à terre. Elle l’écoutait donc?

Elle s’intéressait donc à sa lecture?

Il se mit à trembler, car sa joie était trop forte. Ses yeux myopes

cherchèrent sur les pages dérangées. Enfin, il trouva, recommença, d’une

voix qu’altérait son innocent triomphe:

... _Et lorsqu’il fut entré à cheval dans la chapelle_...

Penché tout contre ses pages, sous l’abat-jour vert, il ne sentait pas

le frisson qui passait, il ne voyait pas quels yeux étaient dardés sur

lui, quel visage pétrifié, visionnaire, se tendait vers le sien, dans

l’ombre.

VIII

UNE LETTRE

_Le Père Chagnais à Mᵐᵉ Carmin de Bonnevie._

Madame,

Selon nos conventions mutuelles, nous avons attendu huit jours avant de

vous écrire au sujet de votre fils, afin d’avoir quelque loisir

d’observer cet enfant et de pouvoir vous faire part de nos premières

conclusions.

Ce que vous nous aviez dit de la violence extrême de son caractère

n’était malheureusement que trop juste. Nous avons pu nous rende compte

par nous-mêmes, dès ses premières heures d’internat, et de son

insubordination, et des excès regrettables de sa nature.

Que cet exorde, Madame, ne soit pas pour décourager l’espérance que vous

avez mise en notre expérience des jeunes âmes, en notre volonté de mener

à bien l’œuvre difficile que vous nous avez confiée. Votre cœur de bonne

chrétienne sait qu’il ne faut jamais désespérer de la bonté de Dieu, qui

peut tous les revirements, et qui ne demande que du courage et de la

persévérance de la part des réformateurs.

Il faut donc vous faire savoir, Madame, que peu d’heures après votre

départ, votre fils ayant assisté fort calmement aux exercices de rentrée

dans la classe où nous avons jugé bon de le mettre après lui avoir fait

subir un premier interrogatoire sur ses connaissances actuelles (classe

bien inférieure à celle que désignait son âge), que votre fils, dis-je,

s’étant trouvé, dans la cour des récréations, en butte à ces innocentes

taquineries qui sont le propre des écoliers, fort enclins à brimer les

nouveaux venus, n’a pas craint, pris d’une colère parfaitement

injustifiée et qui dépassait du coup toutes les mesures, de se jeter sur

ses nouveaux compagnons, tous beaucoup plus jeunes que lui, mais dont

le nombre suppléait à la force, et de les maltraiter avec une rage

tellement inconcevable que ces enfants ont dû, pour se défendre, faire

bloc contre leur agresseur, qui n’est pas sorti de la bataille sans

dommage pour lui-même et ses adversaires. Il n’a pas fallu moins de

trois de nos Pères pour faire cesser ce désordre sans précédent chez

nous, et qui, vous l’imaginez bien, a fort indisposé les élèves contre

votre fils.

Malgré que celui-ci fût, de toute évidence, dans son tort, nous avons

jugé bon, pour ne pas avoir l’air, dès ses débuts, de le traiter d’une

façon spéciale, ce qui l’eût découragé d’avance, de punir avec lui trois

où quatre des plus forcenés combattants. Mais, à l’énoncé de ces

punitions, alors que les autres enfants s’inclinaient en silence, votre

fils, animé d’un esprit de révolte fort surprenant à son âge, s’est

précipité sur le Père surveillant de sa classe, et, dans les efforts

qu’il faisait pour le frapper, s’est trouvé si bien emmêler ses mains

dans la barbe que le Père porte fort longue, selon un usage fréquent

dans notre Compagnie de Jésus, que force nous a été d’aller chercher

des ciseaux pour dégager le surveillant auquel la souffrance arrachait

des gémissements.

Un tel scandale, Madame, ne pouvait rester sans la plus sévère sanction

que connaisse notre maison. Ne vous étonnez donc pas d’apprendre que

votre fils s’est vu conduire au cachot pour deux jours, ce qui

constitue, hélas! un bien mauvais début pour lui.

Sorti de cachot après les deux jours accomplis, votre fils, loin de

manifester le moindre regret ou quelque bonne volonté de mieux faire à

l’avenir, a systématiquement refusé tout travail à la classe, et s’est

renfermé dans un silence fort impertinent, n’ouvrant la bouche que pour

proférer les pires grossièretés, tant à l’adresse des écoliers que du

maître, ce qui nous a obligés de l’expulser de la classe, et, le soir

venu, du dortoir, où il ne tentait rien moins que de recommencer la

bataille initiale.

Ne pouvant indéfiniment le laisser coucher au cachot, nous avons été

forcés de faire une infraction à des règles qui pensaient avoir prévu

tout, et de l’installer dans la chambre même d’un de nos Pères, chargé

de veiller sur le petit forcené, lequel, continuant la voie des injures

et des coups, a dû, pour finir, être attaché dans son lit, où, jusqu à

une heure avancée de la nuit, il a tout fait pour tenir éveillés par ses

cris et ses invectives, non seulement le Père dont il partageait la

chambre, mais encore tous les Pères avoisinants, empêchés de dormir par

ce tapage scandaleux.

Ce n’est que bâillonné à l’aide d’un mouchoir que le malheureux enfant a

fini par s’endormir, épuisé lui-même par ses débordements.

Or, notre vénérable Supérieur, Madame, a reçu de Dieu le don de manier

les âmes. Averti de ce qui se passait, il est venu lui-même, le

lendemain matin, trouver le jeune rebelle dans la chambre où le Père

continuait à le garder, toujours couché, car il refusait de s’habiller,

et toujours garrotté, puisqu’il tentait de nouvelles voies de fait.

Notre Supérieur, sans avoir l’air de remarquer l’état dans lequel se

trouvait l’enfant, l’a salué d’un sourire, lui a demandé des nouvelles

de sa santé, comme s’il le croyait simplement malade, et lui a dit qu’il

venait causer avec lui.

Sans attendre la réponse de l’enfant, interloqué par cette attitude, il

s’est mis immédiatement à lui parler d’une chose que vous nous aviez dit

lui plaire particulièrement, à savoir le chant liturgique, lui demandant

s’il ne serait pas bien aise, vu sa belle voix, de chanter aux offices

du dimanche, quelque partie de soprano. L’enfant ayant répondu par un

«Oui» plein d’impulsion et de brusquerie, notre Supérieur, feignant

toujours d’ignorer les choses dont il s’était rendu coupable, lui

répartit avec onction que le chant des offices était un grand honneur et

qu’il fallait, en conséquence, s’en rendre digne par une conduite

exemplaire; puis, brusquant l’entretien, avec un à propos plein de

sagesse, il quitta la chambre sans ajouter un mot de plus, laissant

perplexe et silencieux le mauvais sujet, dompté par tant de douceur.

Comme l’avait prévu notre révérend Supérieur, l’appât était posé, la

jeune âme ne devait pas tarder à s’y prendre.

En effet, peu d’instants après, votre fils demandait fort calmement à se

lever, et s’habillait sans esquisser aucun geste, aucune parole

répréhensibles. Introduit dans sa classe, il s’y tenait convenablement,

faisant un visible et grand effort pour réprimer des restes de

rébellion. Si bien que le même jour, dans l’après-midi, conduit à la

chapelle, il avait la satisfaction de faire la connaissance du Père

Boucheron, notre maître de chapelle, qui, prévenu par les soins du

Supérieur, le faisait immédiatement chanter, après avoir choisi dans sa

musique des choses déjà connues de l’enfant, dont la voix, paraît-il,

est, comme vous nous l’aviez dit vous-même, un véritable don du ciel.

Tout allait donc bien, Madame, et de grands espoirs pouvaient s’établir

sur ce subit apprivoisement. Nous commencions à y voir clair dans une

mentalité si spéciale, et pouvions déjà nous permettre d’augurer que de

petites satisfactions de vanité devaient être le seul moyen possible, en

même temps que la privation de ces mêmes satisfactions en cas de

révolte, devaient, dis-je, être le seul moyen de tourner cette âme à la

fois furibonde et insaisissable.

L’enfant, animé par son inspiration musicale, se détendait donc peu à

peu, souriait même au Père Boucheron charmé par son organe magnifique,

lorsque, ayant demandé s’il chanterait le dimanche suivant en soprano

solo, le Père, lui ayant répondu par l’affirmative, ajouta qu’il ne le

ferait qu’en second soprano, alternativement avec le petit Georges

d’Aulbois, lequel, tant par ses dons musicaux que par sa parfaite

conduite, avait mérité le titre de premier chanteur à la chapelle.

C’est alors, Madame, que se produisit ce que je vais vous raconter, dont

toute la communauté reste et restera longtemps impressionnée.

Aux mots du Père Boucheron, votre fils, subitement rembruni, demanda sur

un ton brusque: «Alors, il y aura un autre soprano solo avant moi?»

Là-dessus, le Père Boucheron ne pouvant s’empêcher de réprouver un tel

mouvement d’orgueil et de jalousie, de répondre assez ironiquement:

«Cela vous gêne, mon enfant?»

C’est ici, Madame, que votre fils, n’écoutant que sa fureur toujours

prête à éclater, emporté par son dépit tout entier retrouvé, en un mot

poussé par l’esprit du mal qui le possède, hélas! si visiblement, se

tourna de tous côtés avec des yeux enflammés, et, sans que le Père

Boucheron eût eu le temps de faire un geste, renversa sur lui, d’un seul

coup, le grand lutrin de cuivre placé près de l’harmonium, lequel,

tombant sur la tête du malheureux Père, l’aurait certainement tué net,

si la Providence n’avait voulu qu’il esquivât la mort par un adroit

mouvement de côté qui le fit s’en tirer avec une très légère blessure à

l’épaule seulement, et quelques déchirures à sa soutane.

Au fracas du lutrin tombant sur les dalles, quelques Pères accourus

purent se saisir du dangereux enfant, qui fut incontinent reconduit au

cachot, où il se trouve encore, comme bien vous pensez.

Que conclure, Madame, après de si tristes et violentes expériences,

sinon que votre fils n’est pas assez sociable pour faire partie d’une

institution où son déplorable exemple ne saurait que troubler, sinon

pervertir, les enfants confiés à nos soins par des parents plus

heureux?

Il n’y aurait donc, vu de telles circonstances, qu’une solution: ce

serait, Madame, de reprendre votre fils, et nous ne vous le rendrions

qu’avec un chagrin auquel je vous prie bien de croire. Mais nous avons,

heureusement, autre chose à vous offrir. Nous connaissons, dans une

autre région, une institution mixte, j’entends à la fois civile et

religieuse, avec laquelle nous sommes en termes d’amitié, et dont le but

est justement d’essayer de tirer le meilleur parti des natures trop

difficiles pour supporter la vie ordinaire des collèges. Les enfants y

sont isolés ou réunis selon les cas, et surveillés très spécialement. Ce

n’est pas la maison de correction officielle avec ce qu’elle a

d’infamant. On pourrait plutôt l’appeler «maison d’amélioration».

Si vous y consentez, Madame, nous y enverrons votre fils. Nous

n’attendons qu’un mot de vous, en vous demandant avant tout que ce mot

nous soit très rapidement expédié, étant donnée la situation que nous

crée votre enfant. On le préparerait là, selon les méthodes de la

maison, à faire une première communion aussi édifiante que possible, et

vous pourriez, à ce moment, venir le voir. Mais je vous avertis que la

maison tient à garder les enfants au moins deux ans sans vacances, sinon

elle ne peut répondre des résultats. Il faut que de telles natures

soient entièrement _dépaysées_, pour dire le mot, et restent le temps

voulu dans _des mains de fer_.

Il s’agit, Madame, d’essayer de faire de votre fils un homme. Ses études

en vue du baccalauréat seront menées aussi loin que faire se peut, et je

ne doute pas que votre enfant ne soit aussi capable qu’un autre, étant

dirigé comme il doit l’être, de cultiver une intelligence que Dieu ne

lui a pas refusée, malgré toutes les mauvaises volontés.

Je joins à cette lettre un prospectus de la maison. Je ne pense pas que

les prix forcément très élevés de la pension soient pour effrayer une

mère qui ne souhaite que le meilleur avenir de son fils. Mais, au cas où

cette considération ou quelque autre d’un ordre différent vous

retiendrait, nous vous demanderions alors de bien vouloir faire le

voyage aussitôt que vous le pourrez, afin de venir chercher votre fils,

que nous ne saurions garder indéfiniment, comme vous le comprendrez

vous-même.

Quoi qu’il en soit, veuillez croire, Madame, que nous avons, en tout

ceci, fait de notre mieux, et agréer nos salutations respectueuses et

l’assurance de notre dévouement en N.-S.-J.-C.

IX

MATER DOLOROSA

Superstitieuse, elle ne voulait plus, maintenant, que son frère lui fît

la lecture.

Jacques de Bonnevie n’insista point. Il était habitué depuis trop

longtemps à l’incrédulité des siens, à leur indifférence, à leur

lassitude. Sans comprendre, tristement, il referma ses livres, et n’en

parla plus.

Les soirées s’écourtèrent. Dans la chambre qu’on lui avait donnée au

château, le rêveur s’enferma, travaillant tard dans la nuit, seul, comme

toujours, avec ses idées. Humble, il n’allait pas jusqu’à se croire un

incompris. Ses certitudes généalogiques n’étaient pas solides. Sans

vouloir se l’avouer à lui-même, il s’amusait plutôt avec des hypothèses,

comme un grand collégien studieux, peut-être aussi comme un poète. Il y

mettait assez d’excitation, néanmoins, et de curiosité, pour en faire le

but de sa vie effacée, inutile. C’était un vieil original qui ne croyait

pas tout à fait à ses théories, bien qu’il les mît consciencieusement en

pratique. C’était un illusionné volontaire qui se faisait éternuer trois

fois par jour parce que cela combat l’arthritisme, mais qui n’eût pas

été très étonné de se réveiller un matin avec des douleurs.

Cependant, Mᵐᵉ Carmin, peu à peu, s’apaisait. Le sentiment du devoir

accompli venait remplacer dans son esprit les fantasmagories du chagrin.

Le départ de Laurent pour la maison d’amélioration, somme toute, n’était

vraiment affreux que pour elle. Certes, son égoïsme maternel souffrait;

mais l’enfant, lui, s’habituerait, comme tous les enfants. Et, plus

tard, il la remercierait de ce qu’elle avait fait.

Un tel sacrifice de tendresse et aussi d’argent ne peut être qu’une

bonne action. Une chose qui coûte, à tous les points de vue, si cher,

est une chose louable.

Soutenue par de telles méditations, et aussi par les paroles de l’abbé

Lost, plus que jamais adonnée à la dévotion, elle arrivait, à force de

chapelets, de lectures édifiantes, de neuvaines et autres pratiques

pieuses, à passer, sans mourir de désespoir, les longs jours d’automne,

qui conseillent aux âmes de courir au désespoir.

Et les dépenses considérables qu’elle ne cessait de calculer l’engageant

à veiller plus que jamais sur son bien, elle employait le reste de ses

loisirs à vérifier les comptes de ses fermiers et à surveiller de plus

près son personnel. Le livre de cuisine lui prenait autant de temps

qu’un rosaire. Elle enfermait le sucre et comptait les bouts de bougie;

même elle entrait à l’improviste dans la serre pour prendre note des

grappes de raisin qui restaient, et pénétrait dans la remise pour

mesurer l’avoine des chevaux.

Tous les huit jours, une brève lettre lui venait de l’institution,

laboratoire moral, où Laurent était en train de se transformer. Aucun

détail, sinon sur sa santé, qui restait bonne. «Quelle discipline!...»

songeait-elle, en tâchant de retenir un frisson. Et, de toutes ses

forces, elle essayait de s’en féliciter, elle essayait de ne pas trouver

monstrueuse, sinistre, une telle réclusion.

Quand vint l’hiver avec ses brefs jours gris et ses longues nuits

noires, elle s’efforça de commencer à compter les jours.

«Au printemps, j’irai le voir!»

Jamais, à aucune époque de sa vie, elle n’avait attendu la fin des

froids, le tout premier tressaillement de mars, avec cet espoir, cet

espoir presque végétal. On lui avait promis qu’elle serait là pour la

première communion de son fils en mai...

Oh! longues heures dans le petit salon de tapisserie criarde, près d’un

feu avare, tandis que, derrière la vitre, grelotte sur fond blanchâtre

le grand parc transi! Oh! pluies fines dans l’ombre tombante de trois

heures de l’après-midi, neiges qui ne fondront jamais, branches mortes

qui ne refleuriront pas! Oh! vent glacé sous les portes, hurlement dans

la cheminée, tandis que les étroites épaules se voûtent sous le châle,

et que, derrière le front penché sur la couture, l’idée fixe est là,

ramassée, entêtée, terrible!

* * * * *

Les premières petites langueurs de l’air, le premier émoi des bourgeons

durement scellés sous les bises, la première violette, le premier cri

d’oiseau la trouvèrent amaigrie et changée comme après une longue

maladie.

Un faible espoir détendait la nature en catalepsie. Mᵐᵉ de Bonnevie,

avec une âme de fiancée, se prit à surveiller le renouveau.

Chaque jour, son regard changea, son humeur aussi. Le personnel respira

mieux. L’oncle Jacques monta se coucher plus tard.

En avril, elle fit atteler deux ou trois fois pour aller à la ville. En

traversant le parc où jamais elle ne se promenait, et le long des routes

boueuses qui se mettaient en fleurs, elle s’étonnait d’être attendrie

par le printemps. Les cerisiers blancs secouaient du miracle dans les

prés. Les premiers pommiers se disposaient à éclater, explosion de

pétales, branches sans feuilles, bois mort qui ne fait que des fleurs,

comme après le passage d’une fée.

Printemps, printemps, ô première communion de la Normandie!

* * * * *

_Madame_,

_La première communion de nos enfants est fixée au 5 mai. Comme nous

vous l’avions promis, nous vous convions à vous trouver, ce jour-là,

présente à la cérémonie, qui aura lieu dans notre chapelle, suivie d’une

procession dans nos jardins. Pour ne pas troubler votre fils dans sa

retraite préparatoire, nous ne lui avons pas annoncé votre venue. Il ne

saura que vous êtes là qu’une fois les offices du matin terminés. Tel

est le désir du Principal. Mais vous aurez le loisir de le voir après le

premier déjeuner, puis entre les exercices de l’après-midi._

_Veuillez croire, Madame, à nos sentiments distingués, à notre

dévouement._

Le silence et la distance agissent comme la mort. Ils entourent les

absents d’un nimbe. Privée de détails, Mᵐᵉ Carmin voyait en songe un

enfant méconnaissable, presque pareil à son idéal, bien élevé, sage,

pieux, appliqué, vrai Carmin de Bonnevie qui continuerait la tradition

des siens.

«Je vais sans doute pouvoir le ramener!...» se disait-elle. Et l’espoir

joyeux dans lequel elle vécut pendant quelques semaines lui fit un teint

presque clair et des joues presque pleines.

Enfin, le jour vint de prendre ces trains compliqués qui devaient

tortueusement la conduire près de son fils.

Elle emportait, cadeaux achetés à la ville, un chapelet de nacre et une

montre d’or. Elle emportait aussi bonbons et gâteaux.

L’âme des mères est une âme de grande amoureuse. Mᵐᵉ de Bonnevie,

illuminée, s’en allait vers une ineffable fête.

* * * * *

Quelques messieurs aux yeux baissés la reçurent au seuil des jardins. Il

faisait beau. Entre les bordures de buis taillé, des fleurs; aux

marronniers proprement alignés, des fleurs. Tout un parfum dans l’air du

matin, toute une assemblée autour des pelouses carrées et restreintes.

La chapelle trop petite dégorgeait sa foule. On apercevait, au bout de

l’allée, la porte grande ouverte, et les cent étoiles des cierges

scintillaient sur fond d’ombre.

--On vous à gardé votre place, Madame... Nos enfants sont déjà dans la

chapelle. Si vous voulez bien me suivre...

Elle suivit, avec un petit tremblement. Elle eût voulu tout voir et tout

comprendre d’un seul coup. Elle se sentait, d’ailleurs, bien

impressionnée par ces jardins. Les barrières, grandes ouvertes pour la

procession, laissaient circuler la foule. Mᵐᵉ Carmin devinait des

parents venus comme elle pour assister presque en étrangers à la

première communion de leurs fils, mauvais garnements comme Laurent. Elle

se sentit moins isolée dans ses déboires maternels.

L'apparition : roman · 第 3 / 8 段