Petit cavalier démonté, Laurent tenait, avant toute autre chose, à

cacher son humiliation. Aux gens de la maison, à l’oncle Jacques, on

avait dit que le poney, décidément, était un jouet trop dangereux pour

Laurent, que Laurent était trop imprudent, trop brutal, et que l’animal

finirait un jour par le tuer. Mais les garçons du village, les camarades

d’aventures, qu’allaient-ils dire, eux que l’enfant avait si bien

écrasés de sa vanité, eux qu’il avait lâchés délibérément, comme des

mercenaires dont on ne veut plus?

Afin d’éviter leurs ricanements, Laurent dut s’astreindre à ne pas

quitter le parc, à fuir le village. C’était bien en vain qu’on le

survolait dans ses allées et venues. Il n’avait maintenant nulle envie

de passer par les brèches pour courir la campagne avec ces polissons.

Pour ne même pas faire voir aux siens à quel point l’atteignait la ferme

décision de sa mère, pour qu’à leurs yeux celle-ci ne pût s’enorgueillir

en rien, il affecta de ne plus s’intéresser qu’à son chant, qui

l’intéressait en effet. Et le curé fut tout heureux de voir le petit,

chaque jour, entrer au presbytère et demander des leçons.

Ne voulant pas risquer de rencontrer quelque camarade, il passait par

l’église attenant au parc. Ce fut une période de sagesse et de musique,

une période, eût-on dit, presque religieuse. Il en apprit, en un mois,

beaucoup plus que depuis les deux ans qu’il chantait. L’abbé Lost, à

l’harmonium, le dirigeait. Ce prêtre, comme certains ecclésiastiques

campagnards de Normandie, avait quelque érudition musicale liturgique.

La petite voix énergique et pure modulait les quatorze messes

grégoriennes. Et nul, jamais, ne se fût douté que le même enfant pouvait

être à la fois ce jeune ange musicien et ce petit garçon dangereux.

Ce fut un matin qu’il quittait l’église pour repasser dans le parc,

qu’il se trouva, sous le porche, face à face avec ses anciens

compagnons. Ils étaient là tous les cinq, qui l’avaient guetté, sans

doute.

--Ohé! Laurent!... crièrent-ils, où qu’il est ton cvâ?

--Est-y qu’ tu veux t’ mettre curé?... fit une autre voix, depuis qu’

t’en es descendu?

--T’avais l’air de vouloir nous épotir, dit un troisième, mais te v’là

l’ cul par terre, comme nous autres, à c’t’ heure!

Et, comme il se précipitait sur eux, les poings levés, ce fut une

bataille poussiéreuse dans le doux soleil de fin septembre.

Quatre enfants étant enfin parvenus à le maintenir avec peine, le

cinquième s’avança sur lui. Pâle, décoiffé, saignant au nez, Laurent vit

ce que tenait celui-là dans sa main levée: un casse-tête mince et

flexible, avec ses deux boules aux extrémités, sa lanière passée au

poignet.

--Dis seulement un mot!... menaça le garçon, et je te démolis, vilain

modèle!

Mais l’on voyait bien que jamais il n’oserait frapper, car, malgré tout

leur mauvais esprit, ces petits n’avaient rien en eux qui ressemblât à

la férocité de l’autre.

D’un coup de reins inattendu, Laurent venait de se dégager. Il s’était

jeté sur son agresseur. Tous deux roulèrent à terre.

--Donne ton casse-tête!... criait Laurent. Je le veux! Je le veux!

Un casse-tête!... Rien au monde ne lui semblait plus beau, plus

désirable. Avait-il vraiment pu s’amuser d’un canif! Son envie était

telle qu’il retrouvait une force inouïe non seulement pour repousser les

quatre autres rués sur lui, mais encore pour tordre le bras qui tenait

l’arme convoitée. Il voulait ce casse-tête. Donc, ce casse-tête était à

lui. Plus rien d’autre n’existait momentanément sur la terre.

Quand ils se furent dégagés et reculés:

--Et pour qui qu’on te le donnerait?... s’esclaffèrent les garçons. T’es

riche, tu n’as qu’à le payer!...

Puis, parmi moqueries et pieds-de-nez, ils s’enfuirent tous, laissant là

le petit de Bonnevie, avec son nez en sang, ses boucles désordonnées,

ses vêtements en loques et roulés dans la poussière, ses yeux

foudroyants qui les maudissaient.

La vie allait décidément de mal en pis.

* * * * *

A partir de ce jour, ce fut en vain que l’abbé Lost attendit son enfant

de chœur.

--Laurent a encore fait des bêtises!... répondait Mᵐᵉ Carmin,

interrogée, et je l’ai puni. C’est sans doute pour cela qu’il boude.

Or, une semaine plus tard, profitant d’un instant d’inattention de la

part de François chargé de le suivre de loin dans le parc, Laurent se

glissa rapidement par sa brèche et disparut. On ne le revit plus de

l’après-midi. Le pauvre jardinier, le croyant au château, courut aux

informations.

Clémentine, qui se levait maintenant, secoua sa tête bandée.

--Encore du mal, va!... fit-elle sombrement.

Le soir, à l’heure où l’on met le couvert, Laurent n’était pas rentré.

Malgré l’extrême pâleur de son visage:

--Je ne l’attendrai pas!... déclara Mᵐᵉ Carmin, glaciale. Servez-moi,

Maria!

C’était la première fois qu’une chose pareille arrivait. Mᵐᵉ Carmin fit

semblant de manger, évitant de regarder l’horloge. Mais comme Maria,

tremblante, apportait les légumes, la mère ne put se tenir de murmurer:

--Comme il fait noir, ce soir!

Une seconde après, elle éclatait en sanglots.

* * * * *

Il ne revint qu’au dessert. Des cris du côté de l’office avaient averti

déjà Mᵐᵉ de Bonnevie. Elle n’eut pas le temps de se lever pour courir

aux nouvelles. Silencieux, sombre, Laurent entra dans la salle. Il

n’était ni sali, ni déchiré, ni décoiffé. Ses joues rondes d’enfant mat

n’étaient pas plus pâles qu’à l’ordinaire, ni ses yeux gris plus

étincelants.

--Où étais-tu?... cria Mᵐᵉ Carmin, entièrement décomposée.

Il ne répondit pas. Il s’assit à sa place, et sortit sa serviette du

rond, comme s’il eut attendu d’être servi.

--Où étais-tu?... répéta-t-elle avec force.

Mais pas un mot ne sortait des larges lèvres rouges. Laurent regardait

son assiette.

Il était là, vivant, sain, il était là! Oh! l’embrasser, le serrer

contre elle, le couvrir de caresses et de larmes!

--Laurent! articula-t-elle de sa voix la plus sèche, fais-moi le plaisir

de monter et de te coucher immédiatement, veux-tu!... Ce soir tu

n’auras même pas de pain sec pour ton dîner.

* * * * *

Il dormait. Son petit visage volontaire était enfoui dans son bras

replié. Ses paupières hermétiques, avec leurs longs cils noirs, son nez

enfantin, sa grosse bouche entr’ouverte, ses joues, ses belles joues

rondes, et le paquet de boucles noires qui roulaient sur son front

bossué, tout cela palpitait doucement, au rythme de son souffle

régulier.

Entrée avec précaution dans le cabinet où il couchait à présent, Mᵐᵉ

Carmin, avant de se déshabiller, était venue le voir, une bougie à la

main.

De grandes ombres remuaient sur les boiseries du mur. Le lit était tout

blanc, l’enfant tout brun. Longtemps, la mère contempla son fils. Toutes

ses angoisses se résumaient en un seul mot: «Est-il possible!»

Ses dents mordaient nerveusement sa bouche amère. C’en était fait,

maintenant. _Elle en avait peur._

Comme pour ne pas laisser une telle pensée pénétrer en elle, elle fit un

geste que répéta l’ombre gigantesque du mur, un geste qui semblait

chasser des fantômes. Alors, elle posa doucement sa bougie sur la

commode, et, dans la lumière singulière de ce réduit, marchant à pas de

loup, elle s’approcha plus près du petit lit.

Elle se souvenait d’un soir, où, penchée de la même façon, elle avait

embrassé son enfant endormi. Mais il s’était éveillé dès le premier

frôlement et l’avait griffée cruellement au visage, petit animal sauvage

qui ne peut souffrir qu’on le touche.

Elle hésita quelques moments. Leurs deux figures étaient si proches!

Elle vit comme son sommeil était profond. Ses lèvres se posèrent, tout

doux, sur le front moite encombré de boucles noires, sur les bonnes

joues fraîches et pâles, sur les paupières aux longs cils. Et les larmes

coulaient, passionnées, qui mouillèrent une à une le visage adorable du

petit dormeur.

VI

L’ÉPOUVANTE

Elle n’avait pu fermer l’œil, en proie à ses angoisses. S’étant levée

plus tôt que d’ordinaire, elle s’assura, puérilement, presque

superstitieusement, que l’enfant était bien là, dans le petit cabinet

qui donnait dans sa chambre. Il dormait encore, tourné vers le mur, la

touffe noire de sa tête émergeant de la blancheur des draps.

Rassurée, elle descendit à la salle à manger pour y prendre son café au

lait. Elle était forcée, en laissant la porte ouverte, de voir Laurent

quand il descendrait. Il ne pouvait pas lui échapper.

Plus jaune que d’ordinaire et plus creuse était la figure sèche de Mᵐᵉ

Carmin, plus foncés ses yeux noirs au blanc bilieux. Mais, le dos droit,

le regard distant, elle ne laissa rien voir des souffrances qui la

torturaient.

Tout en donnant ses ordres, tout en remuant la cuiller dans son bol:

«Qu’est-ce que je vais en faire aujourd’hui? Comment l’occuper pour

qu’il ne s’échappe pas? Si je lui faisais faire des devoirs de

vacances?... Ce serait une bonne punition...»

Elle n’analysait pas, certes, tout ce qu’il y a d’anormal, de presque

monstrueux dans la vie d’un enfant de hobereaux, seul de son espèce

parmi la monotonie campagnarde, sans compagnons, sans pairs, isolé dans

sa caste comme dans une tour, dernière forme, sans doute, de la

féodalité partout ailleurs oubliée.

Les deux bonnes venaient à peine de se retirer que Clémentine revint à

la salle à manger. Elle était toute pâle entre les bandages de sa face

massacrée. Et, dans l’expression de ses petits yeux bleus, il y avait

une sorte d’indulgence, une grande et discrète pitié.

--Madame... murmura-t-elle comme à regret, il y a encore une histoire...

Voilà des gens qui viennent d’entrer à la cuisine et qui demandent à

voir Madame tout de suite. C’est rapport à Monsieur Laurent... Il paraît

que c’est arrivé hier. Mais Madame, ils disent qu’ils vont porter

plainte au Parquet...

Mᵐᵉ Carmin s’était levée. Elle n’avait plus une goutte de sang dans les

veines.

--Faites entrer!... dit-elle faiblement.

Et, pendant l’instant qu’elle attendit, sa tête tomba sur sa poitrine,

durement courbée par la main même de la fatalité.

--De quoi s’agit-il, Quesnot?

Elle venait de reconnaître l’un de ses fermiers, celui de la petite

ferme de la Belle Haie, qui, toujours, était en retard pour payer ses

termes, et qu’elle menaçait chaque fois d’expulsion. Il était accompagné

par son frère, qu’elle connaissait bien également.

Elle s’était rassise. Elle leur fit hautainement signe de prendre des

chaises. Mais ils restèrent debout, la casquette aux doigts et leur

regard sournois examinait le plancher.

--Voilà, Madame..., dit l’aîné sans se presser. Est que mon p’tit gas,

Benjamin, qu’ vous connaissez ben, s’est trouvé assommé hier à la

soirante par vot’ garçon, dans l’ chemin d’ la Courlande, qu’il en est

resté sans connaissance pendant plus d’un quart, et qu’ c’est d’aucuns

qui passaient qui nous l’ont ramené tout masqué de sang. Le por’ méchant

gosse est installé d’une manière qu’il va p’t-être bien en perdre un

œil. Il a dit comme ça, quand il a pu parler, qu’monsieur Laurent, qu’il

n’a jamais vu que de loin à la messe, l’a croisé dans l’ chemin, qu’ils

ne se sont dit mot, et qu’il s’est trouvé frappé et tombé sans savoir

pourquoi. Vu la position où qu’il est, j’ons l’intention d’ porter

plainte pas plus tard que tout de suite, chose que vous d’vez ben

comprendre, Mâme Carmin.

Elle essayait de ne pas perdre la tête. Hostiles et froids, les deux

paysans la regardaient. Elle fut brusquement debout.

--Le médecin... bégaya-t-elle. Avez-vous vu le médecin?...

--Où qu’on l’aurait vu, Madame?... répondirent-ils presque ensemble.

Elle comprit ce qu’ils voulaient dire. Elle continua:

--Vite! Vite!... la victoria!... Je vais faire atteler, je vais aller

chercher le docteur moi-même à la ville et vous l’amener. Je verrai

l’enfant... Nous... Si vraiment il est si mal, je... vous n’aurez pas à

vous plaindre de moi. Vous le savez bien, voyons!

A leur tour ils avaient compris. Ils n’étaient venus que pour cela. Mais

hochant la tête d’un air implacable:

--C’est des choses qui ne se peuvent pas, ça, Mâme Carmin! dit le père.

C’est tout d’ même pas parce que vous êtes au château et nous à la ferme

que votre éfant doit tuer les nôtres sans que nous parlions!...

Il se vengeait, en cette minute, des longues années vassales supportées

en silence.

Le frère, sans élever la voix, commença:

--On n’est pas au temps des seigneurs, vous savez ben!...

Mᵐᵉ Carmin courut fermer la porte, revint à eux.

--Voyons!... Voyons!... haleta-t-elle. Ce n’est peut-être rien... Nous

allons voir... Dans tous les cas, il y a toujours moyen de s’arranger

pour que... Oui...

--J’ voyons bien qu’ vous voulez recouvrir le mystère!... dit finement

le paysan.

Il sembla réfléchir.

Quelques phrases suivirent de part et d’autre, à double sens,

hypocrites. Puis:

--On verra ça, Mâme Carmin... On verra ça!... La Belle-Haie est une

gentille ‘tite’ ferme, bien sûr. Mais quand qu’on n’est pas maître sur

sa terre...

Un soupir profané, enfin, la soulagea. Le spectre de la Justice

s’écartait. En cette minute, son avarice même ne calculait pas ce

qu’allait lui coûter une telle affaire. Il s’agissait de sauver son

enfant. C’était tout.

Elle rouvrit fiévreusement la porte.

--Maria!... Clémentine!... Il faut trouver François tout de suite, qu’il

attelle!... Je vais à la ville à l’instant!

Elle se reprit pour demander, avec quelque dignité retrouvée:

--Où est Monsieur Laurent?

Mais il avait, bien entendu, profité du désarroi pour disparaître.

* * * * *

Elle revenait de sa course épouvantable et longue. Il était presque

midi. Laurent n’était toujours pas là.

Le médecin avait fait craindre de très mauvaises suites pour ce coup

reçu par le petit Benjamin. L’enfant, en tous cas, resterait borgne. Au

docteur, on avait raconté comme quoi grimpant un talus, il avait reçu

des pierres sur la tête. Mais l’histoire véridique, sourdement, courait

déjà tout le village. Mᵐᵉ Carmin, en rentrant, avait bien vu comment les

gens la regardaient. Elle sentait le château tout entouré de murmures.

Oubliant de se mettre à table, elle écrivit rapidement deux mots, un

pour son frère, un pour le curé, puis se mit à les attendre, en marchant

de long en large dans la salle.

Elle était, maintenant, obligée de les mettre au courant, de leur

demander secours, de les constituer conseil de famille. Il ne lui était

plus possible de rester seule avec sa responsabilité. Son orgueil ne

souffrait pas encore. Elle vivait une de ces minutes où les sentiments

ordinaires sont dépassés.

Des obscurités ne parvenaient pas à s’éclaircir dans son esprit. Le

petit Benjamin ne devait pas dire toute la vérité.

«Je sais bien que Laurent est d’une violence effroyable. Mais, enfin, il

ne l’aurait pas arrangé comme ça sans motif!»

Une autre question la harcelait: «Avec quoi donc l’a-t-il frappé pour

lui faire une blessure pareille?»

Jacques de Bonnevie et l’abbé Lost venaient à peine d’entrer, visages

étonnés, inquiets, venaient à peine d’expliquer qu’ils n’avaient pas

fini leur déjeuner pour accourir plus vite, que Clémentine, une fois de

plus, parut à la porte de la salle.

--Madame, ce sont trois enfants qui veulent parler à Madame, parce

qu’ils disent qu’ils savent des choses...

--Mais qu’est-ce qui se passe?... s’exclama l’oncle Jacques.

Mᵐᵉ Carmin ne murmura qu’un mot, tandis que ses yeux chaviraient:

--Laurent!...

--Encore?... fit le curé.

--Faites entrer les enfants... ordonna Mᵐᵉ Carmin.

Et, la cuisinière disparue, vite elle chuchota, penchée:

--Il a assommé le petit Benjamin Quesnot hier au soir, dans le chemin de

la Courlande. Je...

--Bonjour, m’sieurs et dames!... dirent trois petites voix.

Le plus grand des enfants, treize ans, s’avança. C’était le fils de la

postière. L’oncle Jacques et l’abbé froncèrent le sourcil. Ce gamin

n’avait pas bonne réputation.

Celui-ci, tête ronde et rousse, oreilles décollées, petits yeux de

fouine, déguenillé presque, commença sans timidité:

--C’est l’ gas Louis qu’est la cause de tout. C’est lui qui y a vendu

son casse-tête.

Mᵐᵉ Carmin sursauta:

--Quel casse-tête?... interrogea-t-elle, la voix blanche.

--Ben, l’ casse-tête qu’y a laissé son père. Laurent y s’en était

ambitionné. Même qu’on s’était tous foutu des coups l’autre semaine à

cause de ça!

--Allons! Tâche de t’expliquer clairement!... menaça le curé.

A ces mots, les trois enfants se mirent à parler tous ensemble,

dénonciateurs, lâches, pleins de vengeance longtemps couvée. Et ce fut

tout un vomissement d’histoires compliquées, inconnues, réquisitoire

affreux, où la vie cachée du petit de Bonnevie se dévoilait.

«Mon Dieu!... Mon Dieu!...» répétait tout bas la mère.

Mais l’abbé Lost avait frappé sur la table, faisant sonner la vaisselle

du couvert mis. Les enfants se calmèrent.

--Réponds-moi, toi tout seul!... ordonna le prêtre en s’adressant au

plus grand. Vous dites que Laurent aurait frappé le petit Quesnot avec

un casse-tête que lui aurait vendu le petit Louis...

--Laurent n’a jamais d’argent!... interrompit Mᵐᵉ Carmin.

--Etait pas de l’argent!... s’exclamèrent-ils tous trois.

--Chut!... s’emporta l’abbé. Réponds, toi!

Le petit drôle avala sa salive pour parler plus clairement:

--Etait un bracelet d’or, dit-il, qu’il y a donné pour avoir le

casse-tête. Un bracelet qu’imite le serpent, avec deux pierres rouges

pour faire l’s yeux!

Mᵐᵉ Carmin ne put étouffer un cri:

--Mon bracelet!

Son frère lui toucha le bras.

--Va donc voir s’il manque!

Quand elle redescendit, elle était si livide qu’ils devinèrent.

--Le tiroir a été forcé... dit-elle dans un souffle, en retombant

assise.

Voleur!....

Un peu de sueur lui coulait aux tempes.

--Où peut-il être, dans tout ça?... demanda l’oncle Jacques.

--Oh! Il est pas loin!... s’écrièrent les trois enfants. Il était à la

haie, tout de suite, qui nous tirait la langue! Même que...

--Envoyons François le chercher! proposa l’abbé Lost, péremptoire.

Appelées encore une fois, les servantes montrèrent des visages où la

peur et la curiosité se mêlaient. Mᵐᵉ Carmin ne pouvait plus prononcer

une parole. Ce fut l’oncle Jacques qui leur donna l’ordre d’appeler

François, afin qu’il ramenât Laurent.

* * * * *

Il entra d’un air dégagé, jeta sur l’assistance un coup d’œil mauvais.

Puis:

--Ce n’était pas la peine de m’envoyer chercher, fit-il avec dédain. Je

rentrais. Il est l’heure de déjeuner.

Le curé l’avait saisi par sa manche.

--Pourquoi as-tu fait ça, Laurent?... Tout ça?...

Il savait bien de quoi on lui parlait. La présence des trois camarades

suffisait pour le renseigner. Du reste, les allées et venues de la

matinée l’avaient averti tout de suite. Il était à peine un peu plus

pâle que de coutume, avec un regard concentré qui défiait la destinée.

--Pourquoi as-tu fait ça? recommença le prêtre avec toute une

consternation dans la voix.

L’enfant haussa les épaules.

--Est-ce que je sais?

Fier et traqué, tout à coup il parla, comme s’il eût foncé sur des

ennemis.

--Je voulais le casse-tête, je l’ai eu. On n’a qu’à me donner de

l’argent. Pourquoi m’a-t-on vendu mon poney? Tant pis pour le petit

Quesnot. Il n’avait qu’à ne pas passer dans le chemin. J’avais envie

d’essayer mon casse-tête. Je l’ai essayé. Voilà tout.

La rumeur qui suivit ces mots fut sourde et longue. Le premier, l’oncle

Jacques éclata:

--La maison de correction! Voilà ce qu’il lui faut!... Du reste, les

parents ont dû porter plainte. Et ils ont bien fait!

Mᵐᵉ Carmin retrouva la parole:

--Tu te trompes, Jacques. Ils ne porteront pas plainte...

Clémentine, restée à la porte avec sa figure bandée, hocha lentement la

tête. Il y eut un échange éloquent et rapide de tous les regards. Celui

de Laurent, pendant une seconde, jeta des éclairs. Tous avaient compris.

--Monsieur le curé, poursuit Mᵐᵉ de Bonnevie, veuillez me préciser

l’adresse de ces Pères Jésuites dont vous m’avez parlé. Vous, mes

enfants, vous pouvez vous retirer. Vous, Clémentine, dites à Maria de

vous aider à sortir du grenier la malle de Laurent et ma valise. Et toi,

Laurent, déjeune. Nous partirons par le train de quatre heures.

VII

UN FRISSON DANS LA NUIT

--Tu m’écoutes, Alice?

--Mais oui, Jacques!

Patient et doux, le pauvre historien reprenait sa lecture.

Depuis son retour du chef-lieu, Mᵐᵉ de Bonnevie, ne pouvant supporter le

vide du château, qui semblait soudain si grand sans Laurent, avait prié

son frère de venir y habiter avec elle.

A contre-cœur il avait fait ce sacrifice. Transporter ses papiers,

quelle aventure! Mais il n’avait pu résister au regard pathétique de sa

sœur.

Après huit jours passés là-bas à installer son fils chez les Jésuites, à

compléter son trousseau, huit jours de faiblesse où, sans cesse, elle

retardait son retour, elle avait dû revenir enfin, revenir accablée,

défaite, avec un visage tragique, plus humain, un visage d’où l’orgueil

était tombé comme un masque.

Dès le lendemain, elle avait été trouver son frère pour le décider à

venir près d’elle. Non, elle ne pouvait souffrir sa solitude subite.

Malgré ses méfaits de plus en plus graves, il était si vivant, l’enfant,

il remplissait si bien la maison, le parc, toute la vie! Jamais elle ne

l’avait quitté depuis sa naissance. Jamais la chère et terrible petite

présence ne lui avait manqué. Et maintenant il n’était plus là;

maintenant il était comme dans l’autre monde. Elle ne le sentirait plus

respirer le même air qu’elle. Elle ne saurait plus rien de son regard,

de sa voix, du bruit de ses pas, de ses joues toutes rondes de bébé, de

ses belles boucles noires tantôt retombées sur les yeux et tantôt

relevées sur son front tourmenté. Il portait désormais un uniforme, mêlé

à d’autres, à des inconnus, loin d’elle. Elle ne profiterait plus de

son enfance. Et elle n’aurait plus de ses nouvelles sinon par des

lettres envoyées tous les huit jours, et ces lettres ne seraient même

pas de lui.

Ecrire à sa mère?... Elle savait bien qu’il ne lui enverrait même pas un

mot.

De quel regard il l’avait fixée, au moment du départ! Il y avait eu,

dans ses yeux gris foncé, si durs et si beaux, un reproche plein de

menace, une moquerie pleine de haine. Même à la dernière minute, il

avait refusé de lui dire adieu. Il s’était détourné brusquement quand

elle avait voulu l’embrasser. Et, de toute son âme, elle avait souhaité

le reprendre, le remmener avec elle, lui crier: «Viens! c’était pour

rire! C’était pour te faire peur!... Tu crois donc que je puis me passer

de toi?»

Enfermé! Lui!... Lui, le poulain sauvage ivre de grand air et de

liberté! Il lui semblait qu’elle l’avait conduit en prison, qu’elle

avait commis un crime, qu’elle l’avait laissé sans défense avec des

bourreaux.

«C’était nécessaire!... se répétait-elle pour calmer ses remords. Il

fallait bien en débarrasser le pays. Qui sait ce qui serait encore

arrivé?...»

* * * * *

Le premier soir que son frère vint s’installer au château, elle crut, en

se mettant à table, qu’elle allait pouvoir parler de l’enfant. Mais, dès

les premières paroles, l’oncle Jacques se répandit en propos pleins de

colère, puis la félicita, tout en se frottant les mains, de l’heureuse

décision qu’elle avait prise. Alors le silence, entre eux, tomba. Mᵐᵉ de

Bonnevie n’osa pas défendre son fils: le petit Benjamin Quesnot était

très mal. Elle venait même de faire, à l’autel de la Vierge, un vœu pour

sa guérison.

Dès la seconde soirée, après dîner:

--Veux-tu que je te lise quelques pages de mes essais, Alice?... Ça te

changera les idées, et moi ça me fera plaisir.

Elle préférait encore cette corvée aux conversations pénibles. Elle

accepta. L’oncle Jacques, heureux de satisfaire sa passion, empressé,

candide, vint s’asseoir près d’elle qui cousait pour les pauvres, dans

le petit salon.

Il lisait. Il y avait de grands extraits traduits par lui des vieilles

chroniques italiennes. Il y avait des aperçus sur l’origine de la guerre

des Guelfes et des Gibelins, des tirades sur les Noirs et les Blancs,

l’aristocratie et le peuple. Il y avait des étymologies:

L'apparition : roman · 第 2 / 8 段