--Ecoute bien! Notre premier ancêtre était moine au couvent

L’Apparition

Tous droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays.

Copiright by J. Ferenczi, 1921.

LUCIE DELARUE-MARDRUS

L’Apparition

ROMAN

PARIS

J. FERENCZI, EDITEUR

9, RUE ANTOINE-CHANTIN (XIVᵉ)

L’APPARITION

I

LA RENCONTRE DANS LE PARC

Laurent Carmin entr’ouvrit la porte de la salle à manger et vit sa mère

en discussion avec un de ses fermiers.

Maître Casimir voulait des réparations locatives. Mᵐᵉ Carmin répondait

qu’il n’y avait pas urgence. Laurent referma la porte.

De telles démarches se renouvelaient, au château, de la part des

herbagers; mais ils repartaient presque toujours sans obtenir

satisfaction, car Mᵐᵉ Carmin était Normande comme eux, et bien plus

forte qu’eux.

On l’admire pour cela dans le pays, et aussi pour ses biens, qui sont

nombreux, espacés les uns des autres, des grands et des petits, fermes

et manoirs, pressoirs, herbages et bois-taillis.

--A qui cela appartient-il?

Réponse presque toujours la même:

--Est à Mâme Carmin.

Il y a de ces marquises de Carabas en Normandie, car les traditions de

l’ancien temps n’y ont guère souffert du renversement des rois.

Le château, ancien et restauré, noble et charmant, s’entourait d’un parc

mal entretenu par économie. L’église du village, située presque dans ce

parc, avait l’air d’une dépendance. Il était, au milieu de la grande

pelouse, une pièce d’eau sur laquelle naviguaient deux cygnes. Un saule

pleureur se mirait.

Allées profondes, fourrés épais, clairières, une étendue qui semblait

n’avoir de limites que les horizons bleus et mauves, venait s’achever au

pied du perron, quatre marches et leur belle rampe de pierre. Et tout

cela, qui écrasait l’humble village, c’était bien la seigneurie

d’autrefois, orgueilleuse, isolée au milieu de champs à l’infini, très

loin des villes.

Au-dedans, un meuble disparate faisait se côtoyer la camelote moderne

avec de précieuses choses. Le grand salon montrait des housses, un

lustre de cristal, une pendule Restauration sous globe, des stores de

soie bouillonnés, quelques portraits de famille. Le feu de bois de

l’immense cheminée y répandait un charme en hiver; la lumière verte des

arbres y jetait, l’été, sa mélancolie campagnarde.

En bas, il y avait encore, trop grande, claire, la cuisine et sa

dinanderie du vieux temps, la salle à manger brune et sombre, tapissée

de verdures admirables, la salle d’étude avec son tableau noir, la salle

de billard toujours fermée, un petit salon et ses fauteuils de

tapisserie criarde, le vestibule et les couloirs à vitraux polychromes,

sans compter la seconde cuisine, la buanderie, l’office et la lingerie.

En haut, les chambres sentaient la cretonne et le pitchpin; mais

certaines avaient mobilier d’acajou, ciels de lit et rideaux à fleurs,

qui furent le décor des grand’mères.

Mᵐᵉ Carmin de Bonnevie, méticuleusement, continuait là-dedans

l’existence sans histoire des siens. Etre veuve de bonne heure, pour une

femme comme elle, c’est se faire, à trente ans, _dévote_, comme sous

Louis XIV, ce qui veut dire être habillée de noir et vouée à la piété,

choses qui n’empêchent en rien de veiller âprement sur l’argent.

Nerveuse et sèche, ses cheveux noirs, lisses, chignon sans grâce, son

teint jaune de vieille fille, ses yeux bruns, assez beaux, chargés

d’austérité, rien, ni ses habitudes d’ordre et d’épargne, ni son

habillement, ni le genre de petits chapeaux étriqués, monopole de la

province, qu’elle perchait sur sa tête pour aller à la messe, rien en

elle n’indiquait qu’elle eût une passion dans la vie.

Elle en avait une, cependant. C’est la seule qu’on juge légitime chez

les femmes. Elle a pourtant la violence et toute l’animalité des autres.

Mᵐᵉ de Bonnevie aimait son fils, secrètement, on peut dire, ne voulant

rien montrer à ce garçon, ni aux autres, de sa faiblesse cachée. Etant

chef de famille depuis plus de cinq ans, elle tâchait de l’élever

dignement, afin d’en faire un homme selon son goût, un vrai successeur

des hobereaux qui l’avaient engendré, un vrai Carmin de Bonnevie,

gentilhomme-fermier qui soigne ses terres, accomplit ses devoirs

religieux, chasse au fusil, joue au billard, fonde une famille de deux

enfants au plus, et meurt, après une existence si bien remplie,

convenablement, comme il a vécu.

* * * * *

Laurent acheva de refermer tout doucement la porte qu’il avait

entr’ouverte. Il avait vu ce qu’il voulait voir.

C’était un garçon de douze ans à peu près, droit sur ses reins, bien

fait, tourbillonnant. Ses joues rondes, son nez parfaitement enfantin,

ses cheveux noirs, paquet de boucles sur le front, lui conservaient, à

cet âge, sa physionomie de petit bébé tout brun; et rien n’était puéril

comme sa voix trop haute, cette voix qui chantait le dimanche à

l’église, angéliquement. Mais le charmant enfant de chœur, parmi ces

traits encore indécis, possédait le regard le plus audacieux, une paire

d’eux gris sombre, enfoncés et larges, étincelants et rapprochés; sa

bouche épaisse, d’un rouge violent, accusait encore l’énergie formidable

de son petit menton; et, cachée sous les boucles, la forme bien

particulière de son front montrait deux bosses arrondies, vraies petites

cornes de faune, prêtes à percer la peau tendue et lisse.

Depuis sa naissance, presque, la maman luttait contre lui.

Il avait commencé par enfoncer ses quatre dents, à dix mois, dans le

sein de sa nourrice, au point que cette femme n’avait plus voulu de lui.

Dès ses premiers pas, ses caprices, destructions, cris, trépignements,

coups à ceux qui le portaient, s’étaient multipliés jusqu’à remplir tout

le grand château de sa petite présence atroce. De sept à dix ans, se

roulant par terre au moindre mot, crachant à la figure des gens ou leur

jetant les objets à la tête, mordant comme un petit fauve, injuriant et

taquinant tout le monde, ses férocités avaient bouleversé la famille et

la domesticité. Et maintenant qu’il sortait de la première enfance, on

ne savait pas trop où s’exerçaient ses ravages, puisqu’il disparaissait

dans le parc à la moindre occasion, pour le soulagement général, du

reste.

Malgré tout cela, pourtant, on l’aimait. Il était si sain et si beau!

Son rire était si frais! Cette enfance turbulente était la vie même du

grand château mélancolique.

Cependant, offrant à Dieu la peine inouïe qu’elle se donnait pour élever

ce mauvais sujet, la mère, malgré tout son orgueil d’avoir un fils,

regrettait parfois, sans oser se l’avouer à elle-même, qu’il ne fût pas

plutôt une fille.

Mais la mauvaise foi maternelle reprenait vite la parole:

--Il est trop bien portant, c’est tout. Il deviendra plus traitable avec

l’âge... Tous les garçons, c’est connu, sont difficiles à élever... Son

père avait mauvaise tête aussi, mais bon cœur.

* * * * *

Il courait, son canif au poing. Son canif était le seul instrument

d’étude qu’il aimât. L’ouvrir et le fermer le distrayait quand, le mardi

et le samedi, l’instituteur de l’école venait lui donner sa leçon, ou

bien pendant qu’au presbytère M. le curé, seul à seul, chaque mardi,

l’interrogeait sur le catéchisme et le latin.

Ce canif, il l’avait détourné de ses destinées ennuyeuses pour en faire

un joujou passionnant. Tailler des crayons, quelle bêtise! Mais

fabriquer des arcs et des flèches dans le sous-bois, poignarder les

pêches et les poires des espaliers quand François a le dos tourné,

couper en quatre les vers de terre, amputer les grenouilles, et,

lorsqu’il faut rester à la maison, taillader clandestinement le bord des

meubles du salon, lancer la lame dans la planche à repasser, pour

l’épouvante de Maria quand elle est à la lingerie, ou bien hacher

furieusement les beaux légumes de Clémentine à ses fourneaux, voilà

l’emploi vrai d’un canif...

Son néfaste jouet dans la main, il bondit de toute son âme, ivre de

cette récréation illicite qu’il vient de s’octroyer.

--Quand maman va revenir à la salle d’études...

Il rit. Il rit d’être dehors pendant qu’il fait si beau, rit d’avoir,

avant de les quitter, donné des coups de pied dans ses livres et ses

cahiers jetés par terre, rit du bon tour qu’il joue à tout le monde en

se sauvant dans le parc, alors qu’on le croit à son pupitre, apprenant

ses déclinaisons.

En passant comme le vent devant la plate-bande inculte où le mois de

juin triomphe:

--Rosa la rose!... crie-t-il à pleins poumons.

Sa voix aiguë a déchiré l’air, cri d’hirondelle. Le voilà déjà loin. Ses

jambes nues de petit garçon musclé l’emportent, tout son corps dessine

des lignes dansantes sous le jersey du costume marin qu’il porte.

Le voilà dans la pépinière où sont rassemblées les essences rares.

Brusque, il s’arrête, obéissant à son désir soudain. Vite, ouvrons le

cher canif. D’un seul coup, la lame, vigoureusement maniée, s’enfonce

dans l’écorce tendre du premier petit arbre. Il l’arrache et recommence.

--Tiens!... Voilà pour toi!... Tiens!... Voilà encore pour toi!

Une fureur joyeuse l’anime. Il voudrait que l’arbre se défendît. Il

voudrait se battre.

--C’est toi, Laurent?... Qu’est-ce que tu fais là?

Il s’est retourné. L’oncle Jacques est là, qui le regarde.

L’oncle Jacques est le frère de maman. Il s’appelle comme elle: Carmin

de Bonnevie. Car papa et maman étaient cousins. L’oncle habite depuis

toujours un petit pavillon dans le parc. Laurent sait comme on le

considère à la maison. Il est célibataire et riche. Parrain et tuteur de

Laurent, dont il a choisi le nom sans qu’on devine pourquoi (puisque les

aînés de Bonnevie se sont toujours appelés Jean), il est aussi l’oncle à

l’héritage. Débile, avec sa figure fripée et fade, ses yeux myopes, ses

cheveux grisonnants, c’est un original inoffensif qui vit tout seul dans

son pavillon, faisant lui-même son ménage par peur qu’on ne dérange ses

papiers, souffrant à peine que la fille de cuisine lui prépare ses

maigres repas. On ne le voit guère au château que le dimanche, jour où

maman l’invite à déjeuner ou à dîner.

Il a des idées à lui. Il porte toujours dans sa poche une barbe de plume

dont il se chatouille le dedans du nez, au moins trois fois par jour,

pour se faire éternuer, parce que cela évite les rhumatismes. Il fait un

peu d’aquarelle et de modelage. Mais sa vraie marotte, ce sont les

livres, parmi lesquels il vit, c’est l’on ne sait quels essais

historiques qu’il écrit. Il croit avoir, au cours de ses recherches,

retrouvé par hasard les traces de la famille, dont l’origine remonterait

à la fin du XIVᵉ siècle. Il est en correspondance avec des savants, des

bibliophiles, des libraires. Et l’argent qu’il dépense pour ses

documents est une des exaspérations de sa sœur.

* * * * *

Grand, voûté, crasseux, mal habillé, l’air d’un pauvre, l’oncle Jacques

considérait son neveu.

--Qu’est-ce que tu fais là?...

Il avait, comme eux tous, un rien d’accent normand, cette manière très

atténuée que, chez nous, les gens distingués ont de chanter comme les

paysans, ce qui, du reste, n’est pas sans charme.

Le petit Laurent releva son menton volontaire. Ses yeux pleins d’éclats

regardèrent de bas en haut le grand type sans méchanceté qui ne le

gronderait pas.

--Ben, tu vois bien, répondit-il, je massacre les arbres...

Un rêve couva dans les yeux doux de l’oncle. Depuis longtemps, il

soupirait aussi, lui, comme sa sœur, au sujet de l’enfant. Ce diable ne

ressemblait en rien au neveu qu’il eût souhaité, studieux et sage

disciple auquel il eût inculqué l’amour de l’histoire, qu’il eût initié

lentement à ses recherches sur l’origine de leur maison.

--Ce n’est pas beau d’abîmer les arbres... prononça-t-il. Et puis,

qu’est-ce que tu fais à cette heure-ci dehors? Tu devrais être à ta

salle d’études.

Une fois de plus, il soupira:

--Si tu voulais, Laurent, je t’apprendrais, moi... Et sans t’ennuyer, tu

sais?

Une petite émotion lui fit avancer sa main, gentiment, comme pour mieux

persuader par quelque caresse.

Le gamin, impassible, laissa la main s’avancer. Puis, appliquant dessus

une fort grande claque, il répondit par le mot le plus grossier du

monde. Et, sans reculer, effronté, provocant, il continua de regarder

son oncle.

L’autre, remettant sans rien dire sa pauvre main dans sa poche,

attentif, dévisagea le petit. Celui-ci, les yeux égayés par une ironie

toute normande, prit exprès le plein accent du pays pour demander, de sa

petite voix trop haute:

--Est-y qu’ t’ aurais point entendu?

Et, de toutes ses forces, faisant un pas en avant, le menton haut, il

cria de nouveau l’insulte.

Là-dessus, un craquement de branches. Et l’on vit Mᵐᵉ Carmin de

Bonnevie, nerveuse et noire, qui venait à grands pas colères.

--Laurent!... Laurent!...

Alors, avec un geste de petit bouc, il secoua sa tête toute frisée et

brune, exécuta de côté quelque chose comme une ruade, et, faisant un

pied de nez dans la direction de sa mère, à toutes jambes il se sauva,

disparut.

L’oncle Jacques, nez à nez avec sa sœur suffoquée, murmura:

--Je te félicite, Alice! Il est bien élevé, ton fils!

A quoi, rouge et méprisante, elle répondit, elle aussi, sur un ton

presque paysan:

--Tu t’occuperais de tes dictionnaires, cela vaudrait peut-être beaucoup

mieux, tu sais?...

Puis, reprenant sa course, elle se remit, haletante, à la poursuite du

petit.

II

APPRIVOISEMENT

Il avait continué de fuir, était loin, maintenant, tout au bout du parc.

Par une brèche, il se coula, sur les genoux et les mains, à travers la

haute haie épineuse, et fut sur la route.

Le village commençait là. Quatre heures. Les écoliers sortaient de

l’école.

Il y en avait quatre ou cinq avec lesquels Laurent aimait à jouer.

Chaque fois qu’il le pouvait, il allait les retrouver en cachette. On le

lui défendait expressément, ces enfants n’étant pas de son rang, et

connus pour leur mauvais esprit.

Ils étaient de ces petits Normands dits «fortes têtes», qui ramassent

des cailloux pour lapider les passants et ne rêvent par ailleurs

qu’école buissonnière et maraude.

Ce n’étaient pas des fils de paysans. Ceux-là sont plus pacifiques et

plus lents.

L’un appartient à la dame de la poste, l’autre à l’épicier, le

troisième...

Laurent s’était battu longtemps avec eux avant de les dominer.

Maintenant il était leur maître, celui qui décide des jeux et des

promenades.

Après saute-mouton et les quilles, la bande quittait le village et s’en

allait à travers les chemins creux, longeant les haies des fermes, en

quête de méfaits nouveaux.

Chaque saison avait ses plaisirs. En hiver, ils s’introduisaient, par

des trous, dans les granges fermées, afin de jouer à cache-cache dans

les bottes de foin, qu’ils mettaient à mal en les piétinant. Au

printemps, ils cherchaient des nids, ou bien volaient des œufs dans les

poulaillers. En été, c’était la cueillette des groseilles dans les

vergers mal gardés. En automne, ils secouaient les pommiers et

bourraient leurs poches de pommes qu’ils se partageaient ensuite, avec

cris et batailles.

Laurent avait à profusion, chez lui, toutes ces bonnes choses; mais il

ne les aimait que dérobées, conquises. C’était pour lui le butin de

guerre, avec tout ce que ce mot comporte de risques et d’aventures.

Au retour de ces expéditions, sali, déchiré, les yeux sauvages, il

rentrait au château, sachant fort bien quelles punitions l’attendaient.

C’étaient toujours les mêmes, Mᵐᵉ Carmin n’ayant pas trouvé mieux. Elle

les graduait selon la gravité des cas. Il y avait la privation de

dessert, les lignes à copier, la retenue du dimanche, le dîner au pain

sec, le coucher bien avant l’heure, en plein jour. Il y avait aussi le

blâme de M. le curé, la menace du collège, et autres paroles qui le

laissaient indifférent. Mais personne, jamais, n’avait levé la main sur

lui, ce qui, peut-être, eût été la seule chose à faire.

Avec son instinct d’enfant, il se rendait parfaitement compte qu’aucune

autorité suffisante, dans cette maison sans homme, ne pouvait mater son

indiscipline. Et, sans même le savoir, il méprisait en bloc tout son

monde.

* * * * *

... Quand Mᵐᵉ Carmin vit qu’elle ne rattraperait pas son fils, elle

rentra tout époumonnée au château, mit son chapeau, ses gants, et fut au

presbytère trouver M. le curé.

C’était son habitude dans de telles occasions.

Accoutumé, monotone, l’abbé Lost la reçut dans sa petite salle à manger.

C’était un prêtre de campagne, grand et solide, fin visage paysan,

cheveux déjà gris, esprit plein de bonhomie et non sans sagesse.

Quand il eut, avec des yeux demi-clos de confesseur, écouté les

doléances de sa châtelaine:

--Qu’est-ce que vous voulez, Madame, dit-il d’un air las... les

punitions n’agissent pas, les raisonnements encore moins. Le pauvre

enfant n’est sensible à rien et n’a peur de rien. Je vous l’ai déjà dit.

Il faudrait vous en séparer pour le mettre dans une bonne institution,

loin d’ici... Ce serait mieux à tous les points de vue. Il serait

enrégimenté, surveillé... L’émulation... Il est tout aussi apte qu’un

autre, quand il veut. Vous n’avez qu’à voir comme il a vite appris son

plain-chant. Voilà! Quand ça lui plaît...

--Je ne me séparerai jamais de mon fils!... répondit froidement Mᵐᵉ

Carmin.

Onctueux, le prêtre accepta cette phrase qu’il attendait.

--Alors, Madame, ayez un précepteur... Un abbé... Je vous ai déjà dit

tout cela.

--Monsieur le curé, fit-elle avec assez de hauteur, je vous ai déjà dit

aussi qu’il ne me convenait pas d’introduire dans ma vie une personne

étrangère...

Ils avaient baissé les yeux tous deux. Mᵐᵉ Carmin était encore trop

jeune, et craignait les mauvaises langues; elle était, de plus, chacun

le savait, fort regardante et redoutait des dépenses non prévues dans

ses calculs serrés.

L’abbé Lost releva la tête, cligna, ne regarda pas en face, et conclut:

--Alors, Madame?...

--Alors, Monsieur le curé?...

--C’est un enfant bien difficile... articula-t-il d’un air décourageant.

Une véhémence contenue rendit plus foncés les yeux de la nerveuse

personne.

--Ah! Monsieur le curé!... Quand on pense qu’à dix mois il mordait sa

nourrice au sang, et que j’ai dû renoncer à la garder! Il a fallu...

Il connaissait l’histoire. Patiemment, il reprit quand elle eut fini:

--Puisque vous ne pouvez pas vous en séparer, Madame, peut-être

faudra-t-il essayer... essayer d’autres moyens... Voyons! L’enfant a

grand désir de posséder une bicyclette... Peut-être qu’en la lui

promettant s’il est raisonnable...

Elle le coupa passionnément:

--Non!

Puis, essayant de se modérer:

--Une bicyclette?... Mais on ne le verrait plus jamais, alors? Il serait

tous les jours à la ville... Ce serait du propre!...

Le prêtre ouvrit les bras et haussa les sourcils, comme pour exprimer:

«A la fin, qu’est-ce que vous voulez qu’on dise à une entêtée comme

vous?...» Mais il avait des raisons, d’ordre bien ecclésiastique, pour

ménager son importante paroissienne. Il prit un rassurant air grave:

--Madame, le bon Dieu seul sait ce qu’il veut faire de votre fils. Il

faut avoir confiance. Les _Confessions de saint Augustin_ sont là pour

nous prouver que...

Elle n’était venue que pour entendre cela. A personne d’autre qu’au

prêtre elle n’eût fait voir l’état de son cœur anxieux.

* * * * *

Laurent n’accompagna pas ses amis dans leurs entreprises d’aujourd’hui.

Depuis sa rencontre de tout à l’heure avec son oncle, une idée

s’insinuait lentement en lui. Jamais il ne semblait entendre les paroles

qu’on lui disait, ne les entendait pas, en réalité. Mais elles restaient

comme semées dans sa tête, et germaient un peu plus tard.

Voici, marchant d’un pas calme, le même galopin qui courait si fort. La

tête basse, il réfléchit, tout en avançant sous les arbres de l’allée.

Ses grands sourcils, froncés, donnent à son front mat, chargé de boucles

noires, une expression qui n’est pas celle d’un enfant. Ses yeux

sombres, pleins d’une âme autoritaire, regardent de côté sans rien voir.

Il cessa soudain d’hésiter et se remit à courir.

A la porte du pavillon habité par son oncle, il frappa trois grands

coups, d’un geste décidé, violent, comme tous ses gestes. Et parce que

l’oncle n’ouvrait pas assez vite, il se mit à trépigner. Enfin, des pas

se firent entendre.

--Qui est là?... demanda la voix étonnée de l’oncle.

--C’est moi, Laurent. Ouvre!

Le verrou, la clef, tout grinça. L’oncle Jacques apparut dans l’ombre de

son corridor.

C’était la première fois que son neveu pénétrait chez lui.

--Qu’est-ce qui t’amène?... fit-il avec une immense surprise.

Laurent lui planta dans ses yeux myopes un regard catégorique. Mais il

ne sut dire que ce mot d’enfant:

--Rien...

L’autre comprit-il qu’il y avait, dans ce mot, beaucoup de choses?

--Entre!... murmura-t-il avec une émotion singulière.

Et quand le petit fut dans le cabinet de travail, au milieu des

paperasses qui envahissaient tout parmi la plus épaisse poussière,

devant la table de travail surchargée de livres, de brouillons, de

gravures, qu’éclairait la fenêtre à petits carreaux à travers laquelle

on voyait fuir les perspectives du parc, il fit un mouvement effaré,

comme s’il allait se sauver.

Il n’y eut aucune explication. L’oncle s’assit à sa table. Avec un petit

tremblement dans la voix:

--Puisque tu es venu me voir... Tu sais ce que j’étudie là?

--Non!

--Eh bien! C’est l’histoire de notre famille.

Il se pencha, chercha fiévreusement, ses yeux myopes tout près des

papiers.

Laurent piétinait. Il avait quelque chose à dire, qui voulait sortir,

qui ne pouvait pas attendre. Mais il savait que le moment n’était pas

encore propice. Et il souffrait, de tout son être impatient,

péremptoire.

--Je suis presque sûr, maintenant, continuait Jacques de Bonnevie,

presque sûr d’avoir retrouvé les traces de notre premier ancêtre. Il y a

de ces coïncidences qui ne peuvent pas être du hasard...

C’était sa passion à lui. Toute sa personne frémissait. Pour la première

fois, quelqu’un de la famille venait à lui, consentait à l’écouter. Et

c’était justement le plus intéressant, Laurent, l’enfant, celui qui

pouvait devenir le disciple. Depuis vingt ans, les siens le

considéraient comme un maniaque ennuyeux dont on n’entend même plus les

propos.

--Ecoute... Je vais te retrouver le livre, où, pour la première fois, il

y a quinze ans, j’ai découvert, je crois, l’origine de notre nom... Tu

vas juger toi-même... C’est presque une certitude... C’est... oui!...

oui!... C’est une certitude! J’ai d’autres documents, tu vas voir...

Qu’est-ce que tu fais?... Ah! oui!... les images!... Tu regardes mes

gravures?... On vient de me les envoyer. Mais ce n’est pas intéressant.

Il y en a une que je cherche...

Il secoua la tête d’un air agacé.

--Ils ont bêtes, tous ces libraires! Il va falloir, un de ce jours, que

je fasse le voyage... que j’aille voir moi-même les musées... Il n’y a

pas moyen!...

Brusquement, il se tourna tout entier vers l’enfant. Et, comme si c’eût

été le préambule de toute une conférence:

--C’est dommage que tu ne saches pas l’italien. Mais j’ai mes

traductions.

Laurent fit un pas brutal en avant. Mais l’oncle ne s’en aperçut pas.

--Et, d’abord, poursuivit-il, est-ce que, là-bas, ils t’ont déjà fait

faire de l’histoire universelle?

Laurent secoua rageusement la tête.

--Non!

--C’est dommage! Alors, on ne t’a jamais parlé des Sforza, de Ludovic le

More, des Noirs et des Blancs, des Guelfes et des Gibelins, des Grandes

Compagnies, des condottieri?

La tête remuait toujours, de plus en plus négative et rageuse.

--A ton âge?.... Qu’est-ce qu’ils t’apprennent donc, chez toi?

L’enfant haussa les épaules. Et, comme soulagé d’exhaler son mépris, de

quelque façon que ce fût:

--Ils m’apprennent l’Histoire Sainte et le catéchisme!

Un rire de l’oncle:

--Imbéciles!

Il se leva, prit dans ses mains la tête toute frisée qui résistait

d’instinct, ne parvenait pas à se laisser faire.

--Tu aimerais connaître notre histoire?

Un essai de complaisance passa sur le visage rebiffé du petit.

--Oui, oncle.

D’enthousiasme, le vieux garçon, pour se frotter les mains, lâcha la

tête qu’il tenait.

--Laurent, tu sais comment nous nous appelons, en réalité?

Ses yeux se fermèrent. Il y avait quinze ans qu’il le ressassait à des

moqueurs qui ne l’écoutaient pas.

--Ecoute bien! Notre premier ancêtre était moine au couvent des Carmes,

en Italie. C’était à une époque que je t’expliquerai plus tard. Un beau

jour, il sort de son couvent, décidé, comme on dit maintenant, à vivre

sa vie. Quelle vie!... Je te raconterai. Tu ne saisis pas encore?... Un

surnom lui reste: Carmine. Maintenant, voici autre chose. Il y a, dans

l’histoire des Grandes Compagnies, un fameux Buonavita, ainsi nommé par

ironie... Passons! Eh bien!... Moi je suis à peu près sûr, à présent,

que Carmine et Buonavita ne sont qu’un seul et même personnage.

Comprends-tu, maintenant? Comprends-tu?... Carmine Buonavita, c’est

notre nom: Carmin de Bonnevie!

Se rasseyant, le front en sueur, il attira l’enfant contre lui.

--Qu’est-ce que tu dis de ça?... C’est assez clair! Coïncidence?...

Coïncidence?... Jamais!... Les deux noms, l’italien et le français, sont

bien identiques, voyons!

Une joie subite l’agita.

--Mon petit Laurent! Tu es venu! Tu es venu enfin! Quel bonheur que tu

m’aies compris!

Pour l’embrasser, il se souleva sur son fauteuil.

--Ecoute, maintenant! Je vais te lire...

Mais Laurent n’en pouvait plus. Malgré lui, ce qu’il avait décidé de

dire et qui l’avait amené là, dans ce pavillon, éclata comme une

fanfare. Il mit un bras autour du cou de son oncle, s’assit sur ses

genoux, et, de sa plus haute voix d’enfant de chœur:

--Oncle! Oncle!... Je veux une bicyclette, et c’est toi qui vas me

l’acheter!

La stupeur fit que Jacques de Bonnevie demeura d’abord absolument muet.

Doucement, ses mains avaient repoussé l’enfant. Le cœur serré, le front

bas, il regardait fixement par terre. Cette ridicule bicyclette, tombée

dans son rêve, l’anéantissait d’un seul coup.

Il put enfin relever la tête. Avec une indicible mélancolie, il murmura:

--Une bicyclette?...

C’était donc pour cela qu’il était venu le voir, le petit? Et de tout ce

qu’on venait de lui dire, il n’avait rien retenu, comme les autres...

--Ben oui, une bicyclette!... s’emporta Laurent. Maman ne veut pas me la

donner, et moi je la veux!

Il frappait du pied. Ses yeux flamboyaient.

Un sourire passa sur la figure triste de l’oncle.

--Et tu comptes sur moi pour ça? Je me ferais bien arranger par ta

mère!...

Son sourire finit en rire. Il s’était levé comme pour congédier le jeune

importun. Ce fut avec la plus amère ironie et le plus inutile orgueil

qu’il acheva, la tête haute:

--Et puis, c’est laid, une bicyclette! Un Carmine Buonavita ne monte pas

à bicyclette: il monte à cheval!

Laurent avait reculé comme un petit animal attaqué.

--Tu es aussi bête que les autres!... cria-t-il. Plus bête!... Je te

déteste, entends-tu, vieux idiot!...

Il avait fait un bond.

--Tiens, tes livres!... Tiens, tes papiers!... Tiens, tes gravures!...

Avec un cri déchirant, Jacques de Bonnevie se jeta sur son neveu.

Eparpillées sur le plancher, piétinées, les paperasses volaient.

L’encrier renversé glissait un serpent noir sur la table, menaçant les

précieuses pages. Ce fut une courte lutte. Le malheureux historien, dans

le poing crispé du petit, parvint à reprendre le papier qu’il

chiffonnait férocement. Quelques coups s’échangèrent. Puis, finalement

maîtrisé, l’enfant, pris aux poignets, repassa tout en se débattant la

porte du cabinet de travail, celle du couloir, celle, enfin, du

pavillon, laquelle, avec bruit, se referma dans son petit dos en jersey

bleu.

III

LA BELLE DÉCOUVERTE

Par les allées crépusculaires, il revenait enfin au château. L’heure du

repas le ramenait animalement chez lui. C’était la seule discipline

qu’il connût et acceptât.

Il avait passé le reste de son après-midi, depuis six heures, à donner

des coups de pied dans la porte du pavillon de son oncle, puis à lancer

des pierres dans ses vitres. Mais l’oncle ayant fini par fermer les

volets, l’enfant, à la longue, s’était lassé.

Sa crise de colère, épuisée, le laissait encore bouillonnant. Les joues

moites, les yeux animés, il avait rôdé tout autour du pavillon,

cherchant des vengeances.

Maintenant qu’il rentrait, il savait que l’heure était venue de

l’immanquable punition. Mais il ne la redoutait pas beaucoup. Cela

faisait partie du rythme de sa vie. Ses poignets, tordus par les doigts

de l’oncle, lui faisaient encore mal. Il en éprouvait comme une

satisfaction. Il s’était battu. Il était bien.

Il ne se pressait pas. Sa pensée l’occupait, tandis qu’il avançait à

travers les arbres sombres.

Sous ses pieds, le sol était doux et mou, velouté de mousse qu’il ne

pouvait plus distinguer, dans la grande nuit qui tombait des branches

entrecroisées.

Une fraîcheur descendait avec l’heure. L’enfant passait parfois par une

zone de parfums venus de quelque chèvrefeuille invisible, ou bien de

certaines herbes, encore chaudes du soleil de la journée. Et, tout au

bout des avenues, le couchant et les ramures, étroitement mêlés,

composaient un long vitrail bleu, rouge et jaune.

Le grand apaisement du soir calmait peu à peu la petite âme insurgée.

Cependant aucune douceur n’y pénétrait. Laurent, simplement,

réfléchissait; et ses réflexions restaient combatives, ardentes.

--_Ma_ bicyclette, je la veux! Ils me la donneront... Ou bien...

Régner sur les autres. Dominer. Il se voyait en rêve évoluant sur cette

machine toute neuve, au milieu des enfants du village rassemblés, pleins

d’envie et d’admiration. Il imaginait les acrobaties qu’il ferait, et

aussi les grandes courses vertigineuses qui l’emporteraient sur les

routes.

Aller loin. Aller où l’on veut, sans contrôle, seul avec son désir!

D’avance il méprisait ses compagnons, qui, eux, n’auraient pas comme lui

de bicyclette. Il aimait mépriser. C’était une forme de solitude. Sans

formuler aucun de ces mots, il se sentait aristocrate, sombre, farouche.

Parmi ce crépuscule, le long de l’allée magnifique, il ne goûtait rien

de la grande poésie qui l’enveloppait. Il ne se répandait pas dans la

nature. Avec sa force intérieure ramassée, courte, il n’était qu’un

petit humain déchaîné, terrestre, éminemment plein d’appétits. Mais

peut-être était-il ainsi plus proche de cette nature qu’il ne sentait

ni admirait, plus semblable à elle qu’aucun rêveur, tout son être tendu

vers ses désirs violents comme les branches étaient tendues vers le

ciel; et la fatalité qui le menait avait la même puissance que celle qui

conduit les racines enterrées, dont la vigueur obscure cherche et prend

sa place dans le sol, férocement, en écartant tout pour vivre.

* * * * *

--Ah! te voilà enfin?...

Dans le cri indigné de Mᵐᵉ Carmin, il y eut à la fois de la menace et du

soulagement.

On venait d’allumer les lampes. Le couvert était mis.

A la porte de la salle à manger, sur le seuil du petit salon où cousait

sa mère, Laurent s’était arrêté, ricanant, ses boucles noires sur les

yeux, ses belles joues de petit enfant arrondies autour de sa bouche

éclatante. Il connaissait par cœur tout ce qui allait lui être dit, le

questionnaire auquel il ne répondrait pas, les blâmes, les

avertissements, et, pour finir, l’ordre de monter à sa chambre afin d’y

manger son pain sec en guise de dîner. Ceci était la conséquence de

cela.

Il n’en souffrait pas. Il n’avait pas douze ans. Il sentait devant lui,

tranquille certitude, s’étendre son avenir formidable. Chaque heure

accroissait sa force, fortifiait ses muscles durs de garçon. Un jour,

quoi qu’ils fissent tous, il serait un homme. Qui donc, alors, oserait

le punir ou lui donner des ordres?

* * * * *

Après son long sommeil de bébé, réveillé de très bonne heure, il vit le

soleil bleuté du petit matin entrer dans sa chambre vieillotte,

accrocher des étoiles dans les rideaux à fleurs de son lit

Louis-Philippe.

Il éprouva d’abord qu’il avait bien faim, n’ayant dîné la veille que de

pain.

Manger, pour commencer. Ensuite?... Ensuite, les hasards de la journée.

Vivre. Vivre de tout son pouvoir, sans tenir aucun compte des autres.

C’était cela, la joie d’exister. Il la sentait bondir en lui. Mais, pas

une seconde, il ne décomposait cela.

Il s’habilla en hâte, comme si quelque chose l’eût pressé.

A la cuisine, où personne encore n’était descendu parce qu’il était trop

tôt, il se servit lui-même, fourrageant les armoires et le garde-manger.

Puis il tira les verrous, souleva les barres. Et le voilà vite parti,

profitant de ce que sa mère est encore couchée, qui, dès huit heures,

l’accompagne à sa salle d’études.

Une triomphante journée de chaleur se prépare. La crécelle minuscule des

grillons se dépêche jusqu’au bout des horizons. La verdure immense a des

ombres couleur d’indigo. Le ciel est pâle de beau temps. La rosée suinte

sur la grande pelouse, autour de la pièce d’eau. Les deux cygnes nagent

déjà, gonflés comme des navires à voiles.

Où vais-je courir?... Qu’est-ce qui va m’amuser aujourd’hui, ce matin,

immédiatement?

Il venait de se précipiter au galop, sans encore savoir où il irait. Il

vit au passage François, le jardinier, occupé du côté des serres. Il

vit ensuite la remise où l’on rangeait les deux voitures, l’écurie où se

tenait, avec les deux grands vieux chevaux de la victoria, le poney

qu’on attelle au tonneau.

--Ah!...

Sa pensée s’éclaircit tout à coup. Une des graines semées par la parole,

et qui ne germaient en lui que longtemps après, venait d’éclore

subtilement. Il entendit, avec une prévision étrange, le mot que, la

veille, avait dit son oncle, doux maniaque, lequel mot, sur le moment,

n’était pas parvenu jusqu’à son esprit: «Un Carmine Buonavita ne monte

pas à bicyclette. Il monte à cheval!»

D’un regard rapide, il se rendit compte que nul ne l’observait, qu’il

n’y avait personne aux alentours.

Monter à cheval! Certes, c’était presque aussi beau que monter à

bicyclette. Plus beau, peut-être. Comment n’y avait-il encore jamais

songé?

Le poney hennit en entendant s’ouvrir la porte de l’écurie, croyant

qu’on venait l’atteler pour aller à la ville faire des commissions.

Laurent l’avait souvent conduit, à grand renfort de coups de fouet; et

la bête avait peur de ce petit garçon brutal.

La couverture posée et sanglée, sans même lui mettre son mors, l’enfant

prit le cheval par son licol et le sortit devant la porte. Là, le

saisissant par la crinière, il se mit en demeure de sauter dessus, ce

qui fut très vite fait, vu son agilité, son adresse naturelles. Mais

c’était la première fois qu’on s’avisait d’enfourcher cet animal, qui ne

connaissait que la voiture. La défense fut immédiate et furieuse. D’une

seule ruade, le poney, scandalisé, fit voler le petit cavalier par

dessus ses oreilles.

Les pavés de la cour étaient durs. Laurent se releva le front ouvert,

les paumes et les genoux écorchés. Mais, aveuglé de colère, à peine s’il

s’en aperçut. D’un bond il avait repris le poney, qui s’échappait. Et la

lutte commença, forcenée et longue. D’une part, coups de poing dans les

naseaux, coups de pied dans le ventre. De l’autre, sauts de côté, coups

de sabot, ruades, cabrades.

Dix minutes plus tard, Laurent, qui tout de suite avait compris comment

se tenir en équilibre, passait au galop de charge la barrière de la cour

et dévalait dans le parc, emballé.

Les mains agrippées à la crinière, le menton en avant, les jambes

crispées, collées à sa monture sans bride, il riait, les dents serrées,

ses grosses boucles noires fuyant au vent. Et il ne savait pas qu’il lui

coulait du sang sur la figure, par la petite blessure de son front

ouvert sur les pavés, et qu’il était terrifiant à voir, emporté dans

cette course à l’abîme.

Affolé, le poney bondissait devant lui, au hasard, risquant, le long des

avenues, de se tuer et de tuer l’enfant, en se jetant sur quelque arbre

mal aligné.

En plein soleil, la chevauchée déboucha sur la grande pelouse, rasa la

pièce d’eau parmi l’effarement des cygnes qui s’enfuirent, les ailes

ouvertes, et fonça tout droit sur le château.

Le bruit rythmique et furibond des quatre sabots fit accourir toute la

maisonnée, qui venait juste de s’éveiller. On vit paraître à la porte de

la cuisine les trois servantes levant les bras. On vit François, le

jardinier, revenant des serres, jeter de stupeur ses outils par terre.

On vit, sorti de son pavillon, l’oncle Jacques, qui se précipitait, en

bras de chemise. On vit, enfin, à la fenêtre de sa chambre, Mᵐᵉ Carmin

de Bonnevie. Et celle-ci, comme si elle apercevait le démon lui-même, se

mit, au spectacle de son fils ensanglanté sur ce cheval furieux, à

pousser des cris d’épouvante, en proie, pour la première fois de son

existence, à la plus effrayante attaque de nerfs.

IV

A BOIRE!

Si Laurent, après tant de méfaits successifs, ne partit pas pour le

collège, c’est que sa mère, à la dernière minute, découvrit un moyen

désespéré de garder son enfant près d’elle.

M. le curé, les domestiques, même l’oncle Jacques criaient tout haut au

scandale, et, sourdement, faisaient honte à la malheureuse de vouloir

continuer la tâche impossible d’élever toute seule un petit garnement

pareil.

Mᵐᵉ Carmin, qui ne voulait pas avoir l’air, par orgueil, de céder aux

éternels avis de l’abbé Lost, tira parti, cependant, de l’une des idées

qu’il ne cessait de lui suggérer. Mais elle sut habilement la déguiser,

de façon à s’en attribuer le mérite.

Elle ne promit pas la bicyclette conseillée par le prêtre, mais...

--Ecoute, Laurent, dit-elle au lendemain des diverses punitions

infligées à l’enfant, écoute! Tu as douze ans bientôt. Tu commences à

devenir grand. Et pourtant tu te conduis si mal que monsieur le curé

recule toujours ta première communion. Tu chantes la messe à l’église,

et tu n’es pas capable de te mettre en état de grâce. Tu n’es pas

capable, non plus, de t’instruire comme les autres garçons. Cela ne peut

pas durer. J’ai tout essayé. Je vois que rien ne sert à rien. Aussi j’ai

l’intention de t’envoyer au collège. Si nous n’étions pas à la veille

des grandes vacances, tu serais déjà parti. Ne prends pas cet air

moqueur. Cette fois-ci, je suis tout à fait décidée. Ne t’en vas pas.

J’ai quelque chose à te proposer. Je... Eh bien! je veux bien tenter une

autre méthode. Suis-moi bien. Si tu es _très sage_ jusqu’aux vacances,

je te promets... Je te promets que tu auras une selle, une bride, tout

ce qu’il te faudra pour monter convenablement le poney, puisque cela

t’amuse. Est-ce accepté, Laurent?...

Une petite rougeur était montée à son front. Elle savait bien qu’elle

pliait devant ce petit pour la première fois. Et cette lâcheté, que lui

dictait sa passion maternelle, lui coûtait comme un déshonneur.

Un éclair avait flamboyé dans les yeux gris, couleur de tempête. Laurent

comprenait aussi bien que sa mère qu’un grand événement venait de

s’accomplir. La réponse fut laconique, cruelle comme une complicité:

--Bien, maman. Accepté!

Ses bonnes joues de marmot, si tentantes, la mère n’osa pas les

embrasser. Une honte profonde, un immense espoir la soulevaient

ensemble. Elle détourna la tête pour cacher quelques larmes. Il lui

semblait qu’elle venait de signer un pacte avec le diable.

* * * * *

Ce furent deux mois, presque, de repos au château. Exact et taciturne,

Laurent, tous les matins, entrait à la salle d’études. Le travail qu’il

exécutait n’était pas énorme. Son horreur des livres restait la même.

Mais, tant bien que mal, ses devoirs étaient faits chaque jour et ses

leçons apprises. Aux heures de récréation, il ne sortait plus dans le

parc. Les enfants du village s’étonnaient de ne plus jamais le voir.

Chaque jour, à la même heure, il allait à l’écurie. Accoudé sur la

porte, il regardait le poney. Puérils et durs, ses yeux convoitaient en

silence la prochaine proie. Mené par l’intérêt, âpre comme un homme

fait, il se sentait capable de réfréner jusqu’au bout tous les

bondissements de sa nature indomptable. Et même il allait jusqu’à dire

bonjour, encore qu’entre ses dents, à l’oncle Jacques, chaque fois que

celui-ci, le dimanche, venait déjeuner ou dîner au château. Mais,

rancunier, définitivement désenchanté par la séance du pavillon, l’oncle

Jacques ne répondait jamais un mot. Il affectait, d’ailleurs, de se

désintéresser complètement du petit, de quoi sa sœur lui en voulait

grandement.

Quelqu’un qui n’en revenait pas: M. le curé. Bien trop fin pour faire

sentir que c’était son conseil, après tout, qu’on avait suivi, le

prêtre, chaque jour, félicitait Mᵐᵉ Carmin de son heureuse initiative.

--L’année prochaine, disait-il, nous lui ferons certainement faire sa

première communion. Et ce sera l’achèvement du miracle.

Et Mᵐᵉ Carmin, oubliant sur quelle humiliante et dangereuse base était

établie la sagesse subite de son petit garçon, souriait, heureuse,

fière, émue.

* * * * *

Pendant les huit premiers jours, il fut tout à la joie de monter enfin

son cheval.

La selle, achetée d’occasion au chef-lieu, lors d’un voyage qu’elle

avait fait tout exprès, fut payée, avec bien des soupirs, par Mᵐᵉ

Carmin, le jour qu’on l’apporta. Sacrifice d’argent, sacrifice

d’autorité, c’était beaucoup pour elle. Elle avait lésiné sur le reste

du harnachement. Une vieille bride, trouvée à la ville, lui sembla

suffisante.

... Ce fut devant tout un petit rassemblement que Laurent, le premier

jour des vacances, enfourcha sa monture.

Que de petits cris de peur, que de battement de cœur! «Il va se faire

tuer!...» s’exclamaient les servantes. «N’ayez crainte!...» répondait

François, «il est quéru comme un lion!» Mᵐᵉ Carmin, les mains jointes,

ne savait murmurer que deux mots: «Mon Dieu! Mon Dieu!...» Et tous, sans

le dire, admiraient le petit cavalier, si courageux sur sa bête

surexcitée, si beau, si fort, si rageur, dont le visage était celui d’un

bambin et les yeux ceux d’un guerrier.

Quand il eut, pendant ces huit jours, rempli tout le parc de ses

gambades équestres, de ses chutes et de ses colères, il fit sa première

sortie au village. Le cheval, maintenant, était dressé, dressage

barbare, mais qui suffisait au petit cavalier.

Quand il rentra le soir: «Une bicyclette, qu’est-ce que c’est que

ça?...» se disait-il avec un dédain immense.

Comme il avait triomphé! Comme il s’était senti haut au-dessus des

autres, dominateur! Avait-il jamais pu se mettre à leur tête pour de

misérables courses à pied?

Conséquence inattendue, l’entrée du cheval dans la vie de ce petit

garçon supprima du coup ses rapines en compagnie des petits drôles, ses

amis.

Les vacances suivaient leur cours sans amener rien de fâcheux. Toute la

fougue de Laurent Carmin de Bonnevie s’épuisait en luttes avec sa bête,

en galops fous, en courses lointaines. Et, le dimanche, en robe rouge et

surplis blanc, tout brun et tout petit dans le chœur lumineux de

l’humble église, seul au milieu de tous avec son âme rebellée, il

chantait, séraphique, remplissant la nef de son immense soprano. Et cela

aussi le dégorgeait de sa véhémence.

Mᵐᵉ Carmin remerciait le ciel. Le curé se frottait les mains. Les

domestiques respiraient. L’oncle Jacques, dans son coin, haussait les

épaules, étonné, rassuré pour ses carreaux et pour ses livres.

Une après-midi d’orage menaçant, de nuages noirs à l’horizon et de

soleil sinistre, la cuisinière, Clémentine, penchée sur son fourneau, se

retourna soudain et se mit à pousser des cris.

Avec coups de cravache, coups de talons et jurons, Laurent, au milieu

d’un grand bruit de sabots frappant le carrelage rouge, faisait, à

cheval, son entrée dans la cuisine.

--Voilà une heure que j’appelle dehors!... jeta-t-il. Personne ne me

répond. J’ai soif! Donne-moi à boire!

--Voulez-vous sortir d’ici?... trépignait la fille, réfugiée debout sur

une chaise. A-t-on idée d’un bastringue pareil! Le cheval dans ma

cuisine, à c’t’ heure! Vous allez ruiner mon carreau! Vous me faites

tourner les sangs!

--A boire!... répéta Laurent.

Et, tout à coup:

--Si tu ne me donnes pas un verre d’eau tout de suite, je fais ruer le

poney dans tes casseroles, dans ton fourneau, dans ta figure, dans

tout!

Il violentait la bouche du cheval, qui se mit à reculer en biais, la

tête haute, l’œil injecté.

Tremblante, Clémentine comprit qu’il fallait céder, à moins de malheurs.

Elle descendit de sa chaise, alla chercher un verre, le remplit avec la

carafe; et prenant toutes sortes de précautions pour approcher du cheval

qui piaffait, cramoisie de terreur, elle tendit le verre au petit.

Mais, tandis qu’il buvait d’une seule lampée, secoué, renversant l’eau

sur ses habits:

--Je le dirai à Madame!... cria-t-elle avec indignation, je le dirai à

Madame!...

Il avait fini de boire. Sa bouche trop rouge luisait, mouillée. Sans un

mot, froidement, terriblement, il leva le verre vide au-dessus de sa

tête frisée; et, de toutes ses forces, de toute son adresse, il l’envoya

dans la figure de la fille. Puis, sans se retourner, d’un seul bond de

sa bête cravachée, il sortit de la cuisine et disparut à travers le

parc, ventre à terre.

V

ANGOISSES

--Surtout, que mon frère n’en sache rien!... Que monsieur le curé n’en

sache rien!... Que personne n’en sache rien!...

Penchée sur le lit de sa malheureuse servante balafrée, dont le visage

disparaissait sous les pansements, Mᵐᵉ Carmin lui tenait les mains avec

force. Elle avait voulu la soigner elle-même. On avait dit au médecin de

la ville et, du reste, à tout le monde, que la pauvre fille était

tombée, un verre à la main.

Clémentine, complaisante, essayait de sourire. Elle savait bien qu’elle

serait largement dédommagée de sa blessure, récompensée de son silence.

Et peut-être aussi son cœur simple de femme du peuple comprenait-il le

drame que vivait cette mère, liée à son enfant épouvantable par un

incalculable amour.

Dès le lendemain de l’accident prétendu, François, le jardinier, avait

été chargé de mener le petit cheval à la ville pour l’y mettre en vente.

C’était le châtiment de Laurent.

Le loueur de voitures, d’ailleurs, après avoir examiné le poney, n’en

avait offert qu’un très bas prix, car cette bête était devenue peureuse,

vicieuse, intraitable.

Lui ôter son cheval!

Arrêté dans sa verve, blessé dans son orgueil, le petit de Bonnevie

souffrait par toutes les fibres de son être. Sa déception d’enfant était

tragique comme un amour trahi, sa colère d’autocrate était douloureuse

comme un mal physique. Il savait qu’il n’allait pas pouvoir supporter

l’offense. Qu’allait-il arriver, maintenant? En lui se déchaînait le

torrent intérieur. En était-il responsable? On lui avait fait du mal. Il

avait maintenant le droit de prendre toutes les revanches.

Mᵐᵉ Carmin, pour aggraver encore les choses, avait décidé que son fils

coucherait désormais à côté d’elle, au fond d’un petit cabinet donnant

dans sa chambre. Elle voulait savoir à quelle heure il se levait, afin

de surveiller ses sorties. Et, dès qu’il était dans le parc, elle le

faisait, autant que possible, épier par les servantes ou par le

jardinier.

Nonobstant ces vexations et sa fureur, le gamin avait vu clair dans le

manège de sa mère. Elle s’était arrangée pour déguiser la vérité.

Laurent comprenait confusément pour quelles raisons.

Sa complice! Elle était sa complice! Ni le médecin, ni le village, ni

même le château ne sauraient que c’était lui qui avait frappé la

servante.

Il n’en ressentait ni reconnaissance, ni tendresse, mais seulement un

sentiment de force extraordinaire. Tous les êtres étaient pour lui des

ennemis, parce qu’il les détestait d’avance. Seule, sa mère n’était pas

son ennemie: elle était sa vaincue, sa chose. Il ne pouvait donc pas la

détester. Sa faiblesse, il la devinait à travers ses essais d’autorité.

Certes, il allait savoir profiter de cette faiblesse! L’amour qu’elle

avait pour lui, qu’il sentait si fortement vivre autour de lui, n’allait

pas jusqu’à mettre une douceur en lui. Mais, comptant sur elle, malgré

tout, comme sur une alliée, il lui accordait, dans son cœur brusque, une

espèce de confiance. Et c’était cela sa manière à lui d’être tendre.

Quant à la pauvre victime de sa violence, cette Clémentine qu’il avait

si grièvement blessée, il n’éprouvait à son endroit ni honte ni remords.

Il la haïssait, au contraire, de toute son âme. C’était sa faute à elle

s’il l’avait frappée. Est-ce qu’il pouvait ne pas attaquer quand on le

provoquait? Et parce que c’était à cause d’elle qu’on vendait le cheval,

il était heureux qu’elle souffrît, heureux de penser qu’elle serait sans

doute défigurée. Il lui souhaitait la mort.

Les vacances, si bien commencées, allaient donc se continuer dans les

contraintes et la rage impuissante.

L'apparition : roman · 第 1 / 8 段