_Les Derniers Jours d'un Peuple_, par d'Azéglio; traduit de l'italien
par Ét. Croix.--_Lavigne_. 2 vol. in-8. 15 fr.
Il faut rendre cette justice à l'Italie moderne, qu'elle a été sobre de
romans historiques; ses écrivains ont admiré, traduit Walter Scott, mais
il en est fort peu qui aient cédé à l'entraînement de l'imitation. Cette
sobriété est-elle un aveu implicite d'impuissance, ou faut-il y voir
seulement la preuve d'une louable modestie? Quoi qu'il en soit, l'Italie
peut toutefois se prévaloir de quelques compositions remarquables dans
un genre qui ne comporte guère la médiocrité; et, quand elle n'aurait à
mettre dans la balance où pèsent tant de romans français qui prétendent
à l'histoire, que les _Fiancés_ d'Alexandre Manzoni, ce titre suffirait
peut-être à sa gloire.
_Les Derniers Jours d'un Peuple_ sont de l'école et de la famille des
_Fiancés_. Ce roman est, comme son aîné, un épisode de l'histoire de
Florence, un hommage aux souvenirs de la patrie du Dante; mais ici
l'auteur, mieux inspiré peut-être qu'Alexandre Manzoni, a traité un
sujet plus dramatique et plus favorable aux émotions, à l'intérêt d'un
récit attachant. M. Azéglio a saisi le moment où Florence, encore libre,
livre son dernier combat à la tyrannie menaçante. Dans le tableau de
cette lutte héroïque, il a voulu protester contre l'oubli de l'histoire,
et prouver que Florence était digne de la liberté.
C'est assurément un magnifique spectacle que ce siège où l'on voit une
poignée de citoyens braver les efforts réunis de Charles-Quint, de
Clément VII et des peuples voisins, rivaux de Florence. Si l'auteur
s'était contenté d'être l'historien de cette glorieuse agonie, de
retracer les moeurs et les usages de l'Italie au seizième siècle, et de
les faire revivre dans une peinture animée, il n'aurait rempli que la
moitié de sa tâche; le succès qu'ont obtenu en Italie les _Derniers
Jours d'un Peuple_ ne serait pas complètement justifié. Mais c'est qu'il
y a dans ce beau livre autre chose encore que le mérite de la couleur
locale, de la représentation historique; on y trouve des situations
vraiment dramatiques, des scènes saisissantes, de ces péripéties qui
prolongent la curiosité du lecteur et provoquent tour à tour sa fureur
ou sa pitié. M. d'Azéglio, peintre énergique et vrai, possède aussi le
secret des larmes, et, à côté de ces fiers républicains, tels que Nicolo
Lapi, ce type admirable dont Walter Scott eût envié la création,
apparaissent des figures de femmes dont il a revêtu la réalité des plus
poétiques couleurs.
M. d'Azéglio est gendre de Manzoni; quelques personnes ont prétendu que
les _Derniers Jours d'un Peuple_ tiennent de plus près à l'auteur des
_Fiancés_ que son gendre lui-même. Il y a dans cette supposition un
hommage rendu au mérite de l'ouvrage que nous annonçons. M. d'Azéglio ne
se plaindra peut-être pas si l'on dit que M. Manzoni pourrait avoir
composé son livre, pourvu qu'on ajoute que M. d'Azéglio l'a composé
lui-même.