FRANÇOIS POUMEROL.

* * * * *

_Discours sur une pourmenade, du mesme autheur._

Un jour, au temps le plus gay de l'année,

Et tost après son aube saffranée,

Pour mieux passer ce jour en liberté,

Je m'esloignay de l'importunité

Du bruit du bourg et de la populace,

Qui s'assembloit dans la commune place

Pour y danser, ainsi qu'une fois l'an

L'on n'y voit rien que danse et que berlan.

Estant party en alongeant ma veue

Vers le costé où tendoit ma reveue

De ce jour-là, qu'agreable et serain

Favorisoit mon fantasque dessein,

A petits pas, portant en main un livre,

Je m'esloignois, non de tout soing delivre[230],

Des lieux frequens, et costoyant un pré

De vert naissant et de fleurs diapré,

Comme je fus dans une large plaine,

A trois cents pas d'une forest prochaine,

J'ouïs là près une champestre voix

Qui dit ainsi par trois ou quatre fois:

Pauvre resveur, qui aujourd'huy t'esgare

Pour ne voir point l'importune fanfare

De tes voisins, vien-t'en passer le jour

Dans ce bocage où je fais mon sejour,

Et tu verras de ces hautaines roches,

D'entre le bois et les campagnes proches,

L'air et les dons qu'en ce mois gracieux

Nous recevons de la terre et des cieux;

Et si de plus, en ouvrant ton oreille,

Tu ouyras en seconde merveille

Maints petits cors qui tous sans nul discord

Font en ce bois un agreable accord.

A ceste voix, une humeur plus esmue

Qu'auparavant me pousse et me remue

Et me fait prendre un sentier buissonneux

Pour aller droit aux antres caverneux

Du bois non loing, où j'ouy d'abordée,

Des oiselets la musique accordée

Et dessoubs eux deux murmurans ruisseaux,

Clairs et bordez de touffus arbrisseaux

Et saules vers, dont la torte racine

Cause maints tours à l'eau douce argentine

Qu'en serpentant fait son cours ondoyant

Dans les valons de ce bois verdoyant.

Un peu plus bas, le long de ce bocage,

Dans les buissons d'un petit marescage,

Un rossignol, en diverses façons,

Y fredonnoit plusieurs belles chansons;

Un autre encor, non loin de ceste place,

Luy respondoit d'une très bonne grace;

Et un troisiesme, un peu plus à l'escart,

Tenoit son rang et sa musique à part;

Et tous sçavans, parmy ceste vallée,

S'accordoient mieux qu'aux nopces de Pelée

Tout ce qu'on peut d'Orphée et d'Amphion

Faire sonner sur le haut Pelion:

Car dans le bois jadis le mesme Orphée

Ne chanta mieux, ny sur la vague enflée

Celuy auquel les dauphins et les flots

Furent humains, et non les matelots.

D'autre costé, je n'eus si tost pris garde

Haut et comment qu'une troupe gaillarde

D'oiseaux branchez dessus les arbres vers

Remplissoit l'air de mille tons divers,

Que j'apperceu venir de branche en branche

Un pinçonnet d'une volonté franche

Pour se percher et chanter à l'envi

Près où j'estois, comme à demy ravi.

Mais il n'eut pas si tost quitté sa troupe

Qu'à l'instant mesme un autre le galope,

Comme sçachant par un naturel soing

Qu'il auroit tost de son ayde besoing,

Dont le premier, herissant son plumage,

Commence un vers en son petit ramage,

D'un air si gay qu'il sembloit à l'ouïr

Qu'il ne chantoit que pour me resjouyr;

Et le second aux poincts de la musique

Luy respondoit cantique après cantique

Si doucement qu'on eût dit qu'en ce lieu

Se devoit faire un miracle de Dieu,

Et que Dieu mesme avoit pour ceste feste

Fait assembler une troupe celeste

D'anges chantant, en semblance d'oiseaux,

Sa saincte gloire entre ces arbrisseaux:

Car il n'y a ny jeu, ny bal, ny troupe

De corps humains, ny sur l'humide croupe

Des flots salez Triton, ny ceste voix

Qu'on attribue aux filles d'Achelois[231],

Ny cor ny luth, ny tout ce que l'on touche

Par art subtil des mains et de la bouche,

Qui peut donner, selon mon jugement,

Plus de plaisir et de contentement

Que ces oiseaux, loing du bruit populaire,

M'en ont donné dans ce bois solitaire,

Bois où j'eus fait un bien plus long sejour

Sans que je vis le beau char mène-jour,

En s'abaissant vers l'onde marinière,

Presque à demy de sa demy-carrière.

De quoy marry, et prevoyant par là

Qu'il faudroit tost me retirer de là,

Je me tournay vers ceste trouppe heureuse,

Et d'une voix plus triste que joyeuse,

Les appellant mes hostes, mes mignons,

Je dis ainsi: O mes chers compagnons!

Ne pouvant guère arrester davantage

Pour contempler vostre plaisant ramage,

Ny ce qui est d'admirable en ce lieu,

Il s'en va temps que je vous die adieu,

En vous priant de croire que j'envie

De revoir tost vostre agreable vie;

De revoir tost dans ces antres moussez

Non des bourgeois les palais tapissez,

Ny des vergers arrousez d'eau forcée

Jusqu'au plus haut d'une pierre percée,

Ny d'un jardin les beaux compartimens,

Ny des plus vains les riches vestemens,

Ny cet esclat que dans les vagues perses[232]

On va pescher, ny les couleurs diverses

Dont autrefois à l'envy deux pinceaux

L'un trompa l'homme, et l'autre les oyseaux,

Mais pour y voir les beaux tapis sans leine

Que le printemps, sans art, sans or, sans peine,

Fait tous les ans et de tant de couleurs

Qu'on n'en sçauroit estimer les valeurs:

Car, sans mentir, il faut que je confesse,

En admirant du grand Dieu la sagesse,

Que ce creux verd, cet antre environné

D'herbe et de fleurs et d'arbres couronné,

Ce bois sauvage et tout ce grand parterre,

Où vous vivez sans chicane et sans guerre,

Est mille fois plus agreable à voir

Que ce que l'or et l'art nous fait avoir.

Or adieu donc, adieu, belle harmonie;

Adieu, rochers, muette compagnie;

Adieu, oiseaux; adieu, mes gringoteux;

Adieu cent fois, mes petits vigoureux;

Adieu, ruisseaux; adieu, plaisant boccage;

Adieu, lieu sombre où je laisse pour gage

De mon retour ma parole et ma foy,

Et m'en revay voir ce qu'on faict chez moy.

Je m'en vay donc, mais non sans avoir crainte

D'y recevoir quelque nouvelle atteinte

De desplaisir, car le peuple assemblé,

Quand sur le soir il est un peu troublé,

Mesme en ce temps où il est impossible

Voir de Bacchus la troupe incompatible[233]

Sans cris, sans coups, et sans y voir aussi

Mespriser ceux qui ne font pas ainsi.

Disant ces mois, une crainte legère

D'esmouvoir trop l'hostesse bocagère

Qui redit tout, en imitant les voix,

Aux habitants des plaines et des bois,

Me fit luy dire: O nymphe qui regrette

Ton beau Narcisse! excuse et tiens secrette

Ma libre plainte. Et, voulant m'en aller,

D'un autre adieu je bornay mon parler,

Non sans regret de ce qu'à la vollée

Au mesme temps je vis la troupe aillée,

Signe evident qu'après mon triste adieu

Elle vouloit se desplaire en ce lieu.

Ces oiseaux donc tout à coup s'envollèrent,

Et, fendant l'air, autre part s'en allèrent

Sans me laisser, après leur chant si beau,

Pour entretien, que le doux bruit de l'eau,

Bruit vers lequel, pour finir la journée,

Avant partir, j'eus la veue tournée;

Et contemplant ce crystal doux coulant,

Qu'à plis sur plis s'en alloit, sautelant,

Hors de ce bois, arrouser des villages

Circonvoisins les prez et pasturages,

Un penser creux, tout contre mon desir,

Plus que devant me revenoit saisir;

Mais ceste voix qu'au matin sur la plaine,

S'estoit montrée, à mon besoing, humaine,

Me voyant prest de rentrer en souci,

Par charité, me dit encore ainsi:

Mon cher amy, si tu veux compagnie,

Acoste-moy; je m'appelle Uranie,

Sage et sçavante, et prompte à redresser

Ceux dont l'esprit ne fait que rimasser,

Et que, tendant au moyen de complaire

A ton humeur pensive et solitaire,

Je te convie à revenir souvent

Dans ce bocage où l'agreable vent

Est du tout propre à celuy qui veut boire

De l'eau sacrée aux filles de Memoire,

Et qui commence à faire peu de cas

Des eaux du monde et de ses vains tracas,

Non que j'aprouve en cela qu'il te faille

T'y abuser les jours que tu travaille

De ton mestier, n'ayant autre moyen

De pouvoir vivre au rang des gens de bien.

Travaille donc, et, sage et par mesure,

Vend ton ouvrage et ne preste à l'usure,

Car aujourd'huy, et presqu'en tous estats,

On n'use plus de reigle et de compas;

Mais de ton gain en rien ne te dispose

Sans faire estat d'espargner quelque chose

Pour t'en ayder, s'il arrivoit un temps

Rude à passer vers la fin de tes ans;

Et, remettant jusqu'à la conference

D'un autre jour toute autre remonstrance,

Bien qu'à ce coup tu peux juger combien

Je te souhaitte et d'honneur et de bien,

Je te diray, d'une plus longue aleine,

Tout ce qui cause au monde tant de peine;

Et, pour meshuy, je diray seulement

Que si chacun gardoit soigneusement

La foy dans l'ame et la mesure entière

Qu'il faut tenir en chacune matière,

De père en fils, chacun s'entretiendroit

Selon le temps en l'estat qu'il faudroit;

Par zèle et droit, l'obeyssance deue

A Dieu, au Roy, seroit de tous rendue;

Le bon conseil, dans les royalles cours,

Empescheroit des partisans le cours;

L'achapt, l'estat, ne seroit en cet aage,

Ny la faveur des grands tant en usage;

La soye en draps seroit, comme autrefois,

Pour les seigneurs, les princes et les rois;

Du fier bourgeois la femme riche et belle

Ne se feroit appeller damoiselle[234];

Dans l'art d'autruy nul ne s'embrouilleroit,

Et sans procès chacun travailleroit;

Le vieil Bacchus n'useroit tant ses coupes,

Et les jureurs seroient en moindres troupes;

L'Amour aussi n'auroit entre ses mains

Qu'en tout honneur le pouvoir des humains;

L'ambition, la vanité, l'audace,

Ayant ainsi à la vertu fait place,

De toutes parts et en toute saison,

Le tout yroit au train de la raison.

Mais, aujourd'huy, ne voyant sur la terre

Qu'ambition, estats, chicane et guerre,

Je voudrois bien te pouvoir obliger

Par mes discours de ne t'en affliger

Et de fuir toute vaine folie

Pour voir souvent ceste forest jolie,

Et, le faisant ce mois et l'autre encor,

Tu jouiras d'un petit siècle d'or.

Fay donc cela ainsi que je l'ordonne,

Ou, mesprisant l'advis que je te donne,

A tout le moins, sans me vouloir tromper,

Fay-moy responce et puis t'en va souper.

Incontinent que ceste Muse aimable

Eut achevé son discours veritable,

En regardant son beau visage uny,

Son teint sans fard, ses cheveux d'or bruny,

Son corps parfait, sa contenance telle

Que le maintien d'une fille immortelle,

Pour luy respondre et ne luy rien celer

De ce qu'ailleurs je n'oserois parler,

Je dis ainsi (en voix de pleurs suivie):

Si je pouvois gaigner ma pauvre vie

Dans un desert, je serois beaucoup mieux

Entre des rocs qu'entre des envieux,

Car en ce lieu je ne verrois le riche

Envers le pauvre estre cruel et chiche,

Ny les paysans à toute heure poussez

Dans la taverne et dans plusieurs procès

Par des tyrans et gens qui veulent estre

Fort estimez sans se faire cognoistre

En rien, sinon qu'en science profonds

Pour s'acquerir injustement des fonds.

Je ne verrois en si rude contrée

Ceux que je vois soubs le manteau d'Astrée,

Lesquels, en lieu de rendre à nos tabus

Le droit escrit, commettent tant d'abus

Que la raison, souvent comme en desroutte,

Veut et permet de faire banqueroutte

A ceux qui sont, par defaut sur defaut,

Si molestez que tout bien leur defaut,

Car, sans mentir, quand une chère année,

Sterile en blé, nous est du ciel donnée,

C'est en ce temps qu'un esclave enchainé

Parmy les Turcs n'est pas plus mal mené

Qu'ils sont, helas! sans esperance aucune

De pouvoir vivre, à faute de pecune,

Auprès de ceux qui, pleins d'impieté,

Les ont reduits en telle extremité,

Qu'il est certain que, si Dieu, qui attire

A soy les bons, tout bon ne les retire

De cet estat, les tailles et les cens,

Les interests qu'ils payent tous les ans,

Les frais sur frais et mille autres subsides[235],

Qui, surpassant le travail des Belides,

Feront mourir du soir au lendemain

Ces pauvres gens de misère et de faim;

Car j'en ay veu, tous les jours dans la peine,

Se nourrissant de raves et d'avoine,

Et d'eau bouillie, ou bien de petit laict;

Que s'ils avoient du beurre ou un poulet,

Cela seroit, à la première feste,

Porté par eux au richard qui leur preste

A dix pour cent une somme d'argent,

Que, par mesconte et courses de sergent,

Il fait grossir; puis, quand ces pauvres hommes

Sont obligés pour de plus grandes sommes,

Feignant d'avoir affaire de son bien

Tout en un coup, il ne leur laisse rien.

Et, quand il met le pied dans un village

Pauvre de gens et bon de labourage,

Il court, il veille, il ne repose point,

Il vit esclave, et son trop d'avarice,

Qui le conduit de l'un à l'autre vice,

Le rend semblable à celuy qui dans l'eau,

Sans pouvoir boire, est jusques au museau.

Qui ne seroit, estant près de la porte

De ces tyrans chez qui le peuple porte

Presqu'à toute heure et en toute saison

Le cochon gras, la poulaille et l'oison,

Fasché de voir ces pauvres redevables

Parler tremblans à ces insatiables,

La teste nue et les corps descharnés,

De faim, de froid, et de crainte estonnez,

Prier, flatter, faire la reverence,

Pour avoir deux ou trois jours de patience,

Et comme après ils s'en revont soudain

Sans qu'on leur donne un seul morceau de pain,

Ou, quand ils ont moyen de faire boire

Maistres et clercs, il est facile à croire

Qu'ayant saoulé ces renards et ces loups,

Ils payeront bien cherement pour tous!

Voilà comment, ô Muse très acorte!

Les pauvres sont mengez de telle sorte

Que bien souvent le pauvre d'aujourd'huy

Nourrit le riche, et meurt de faim chez luy!

En faisant vendre et le fonds et les meubles

Des pauvres gens, ces gros mangeurs de peuple

Ne croyent pas qu'en ce bas univers

Nous devons tous estre mangez des vers.

Un autre mal, en ces personnes cautes,

C'est qu'ils n'ont guère, en confessant leurs fautes,

Le coeur contrit, ny l'ame en son bon poinct,

D'autant qu'après ils ne s'amendent point.

Pour mon regard, le manquer de promesse

En cet endroit me fait trembler sans cesse,

Et m'en fera, jusqu'au bout de mes jours,

Hayr la cause et les mondains sejours.

Pour ne voir donc le sergent qui emporte,

Après moisson, du pauvre la recolte,

Ny ces brouillons, riches comme bourgeois,

Estre le fleau des pauvres villageois,

Ny l'officier qui sans argent doit rendre

Justice à tous, de tous ne fait que prendre,

Ny l'hypocrite en ses devotions,

Son corps au temple et l'ame aux passions;

Ny bonneter[236], soubs la fausse apparence

D'un bel esprit, le vice et l'ignorance;

Ou, en un mot, pour ne voir plus du tout

Le monde au monde aveuglé jusqu'au bout,

Il est certain que, quand j'aurois au large

Un bon domaine exempt de toute charge,

Près de la presse où le riche empressé

De trop de biens tient le pauvre opressé,

Je n'aurois point à gré ceste fortune,

Estant si près de la tourbe importune;

Mais que, si Dieu m'en donnoit, à l'escart,

Non pas autant ny seulement le quart,

Ains soubs le chaume, estroite et bien acquise,

Une logette à mon humeur requise,

Et tant soit peu pour m'y entretenir,

Je lairrois tout pour m'y aller tenir;

Et là, pour vrai, je penserois mieux vivre

Au petit pot[237], et le droit chemin suivre,

Que dans un bourg où je suis envié

De ceux pour qui je me suis employé.

Mais, n'y ayant maison ny jardinage,

Ny rien du tout pour y lever mesnage,

Je suis contraint à demeurer chez moy,

Où je travaille en peine et en esmoy,

Et de mon art, bien qu'il ne soit facile

Ny lucratif, ains pauvre et difficile,

Gaigner ma vie au mieux que je pourray

Et celle aussi de la charge que j'ay,

Charge qui m'est à nourrir si pénible

Qu'en travaillant le plus qu'il m'est possible,

J'ay bien souvent reçeu et despendu

L'argent plus tost que l'ouvrage rendu;

Et, s'il advient que j'aye en ma boutique,

De fresche mode et non pas à l'antique,

Quelque harquebuse ou bien des pistolets

Faits de ma main, et non par des valets,

Et que je sois au temps de m'en defaire

En les portant où j'ay charge d'en faire,

Il faut peiner, et, pour estre payé,

Patienter quand on est delayé.

Donc, pour mon bien, portant ainsi l'ouvrage

Loing de chez moy, ceste peine et l'usage

M'ayant, ce semble, un peu par cy devant

Fait en mon art plus sage que sçavant,

Le cours du temps, qui tout forme et defforme,

Et qui rend tout à la saison conforme,

Par ce travail me faisoit esperer

Ce qu'autrefois je n'osois desirer.

Mais, n'ayant plus toute la patience

Qu'il faut avoir pour vivre en esperance,

Ny l'honneur d'estre à bien servir parfait,

Ny les moyens qu'il faut pour cet effect,

Ny la santé, qui doit este première

Au corps (prison de l'ame prisonnière),

Ny, en un mot, l'espoir de mieux avoir

Ny trouver mieux, Muse, je feray voir

Par mes escrits, à tous ceux dont j'espère

Ayde et confort au fort de ma misère,

Que plus je vay et plus je suis troublé,

De soing, d'ennuy et de peine accablé,

Et que, chargé au declin de mon aage

Au pardessus de mes force et courage,

Je suis reduit en tel estat de corps

Que je n'envie au monde que la mort.

Et pleust à Dieu, ô Muse bien heureuse!

Que ceste mort invisible et fascheuse,

Qui va par tout sans crainte et sans esgard,

Fust desjà preste à me tirer son dard,

Ou que Dieu mesme à la mortelle escorce

De ma pauvre ame eut donné plus de force:

Non ceste force où soubs trop de roideur

L'ambition augmente son ardeur

Après le lucre, ou à prendre les armes

Pour en avoir, quand Mars, par ses alarmes,

Enfle le coeur, et revestir le corps

Des hommes vains d'un fer qui par dehors,

Grisé, ressemble à un monstre effroyable,

Qu'armé d'escaille en la mer navigable,

Fait, sans rien craindre, aux troupeaux de Tethys

Ce que souvent les grands font aux petits;

Mais seulement que mon corps miserable

Avec la force eust le desir durable

De supporter, en ce temps desbauché,

L'affliction, et non pas le peché,

Et d'estre aussi, à la dernière atteinte

Où le destin rendra ma vie esteinte,

Exempt d'avoir jusques au moindre pas

Marché ça bas sans reigle et sans compas.

Alors je n'eus presqu'achevé de dire

Ces mots ainsi, que j'aperçeu sous-rire

Ceste deesse en habits precieux,

Et quant et quant s'en remonter aux cieux;

De quoy marry, en reprenant la trace

Par où j'estois allé vers ceste place,

Je m'en revins, à cause que, sans bruit,

Le jour desjà faisoit place à la nuict.

Estans chez moy, sans penser à la lime,

Toute la nuict j'escrivy ceste rime,

Pour faire voir, quoy qu'estant fort lassé,

De poinct en poinct ce qui s'estoit passé

Ce jour de feste en ma seule presence,

Dans la forest où, pour ne voir la dance,

J'estois allé, et y retourneray

(S'il plaist à Dieu) vers le retour de may.

Mais, attendant que ce temps-là revienne,

Et que sans guerre un chacun s'entretienne

D'un art penible, en peine on me verra,

Jusqu'à la borne où mon temps finira,

Gaigner ma vie; et, craignant le reproche

D'estre prolixe, aux vers je coupe broche,

En suppliant de tous les roys le roy

De conserver et mes amis et moy.

[Note 230: _Libre, sans gêne._ On disoit plus ordinairement

_à délivre_.]

[Note 231: Les Sirènes, filles d'Acheloüs.]

[Note 232: On sait que les huîtres perlières dont l'écaille

fournit la nacre se pêchaient alors exclusivement dans le

golfe Persique.]

[Note 233: Du latin _incomptus_, en désordre. Je ne

connois pas d'usage plus ancien du mot _incompatible_. Il

étoit encore si nouveau au milieu du XVIIe siècle dans

le sens qu'il a gardé, que M. Sainte-Beuve (_Revue des

Deux-Mondes_, 1er janv. 1848, p. 3) s'étonne de le trouver

dans les oeuvres du chevalier de Méré, et le recommande à

l'Académie pour son Dictionnaire historique, si jamais il

arrive jusqu'à l'I. Malheureusement personne ne peut en

répondre, et ce n'est pas surtout le cas de dire: Qui vivra

verra.]

[Note 234: V., sur ces prétentions des bourgeoises, une

pièce de notre t. 1, _Le bruit qui court de l'épousée_.]

[Note 235: On trouve dans les fragments du _Voyage de

Locke en France, de 1675 à 1679_, donnés par la _Revue de

Paris_, t. 14, un passage sur l'état des paysans qu'on peut

rapprocher de celui-ci. «J'ai, dit Locke, p. 75, causé

long-temps avec un paysan, qui m'a dit qu'il avoit trois

enfants en bas âge, et que pour nourrir sa femme, lui-même

et ses enfants, il gagnoit sept sous par jour. Là-dessus

il falloit payer la taille, le loyer de la cabane, et

vivre, non seulement pendant les jours ouvrables, mais les

dimanches et jours fériés, jours où l'on ne travailloit

pas. La maison de ce malheureux, ou plutôt la hutte

misérable où sa famille étoit entassée, ne se composoit

que d'une seule chambre à une seule porte, sans fenêtre

ni cheminée, découverte par le haut et de l'aspect le

plus affreux. Il louoit ce taudis douze écus par an, plus

quatre livres pour la taille. Quelques jours auparavant,

le collecteur avoit enlevé les ustensiles du ménage, la

poêle à frire et la marmite. Pour nourriture ordinaire, ces

pauvres gens n'ont que du pain de seigle et d'avoine et de

l'eau, rarement de la viande.» Ailleurs, p. 15, il avoit

dit, après une visite faite aux galères de Marseille: «Les

galériens ont meilleure mine que les paysans.»]

[Note 236: Saluer, _tirer le bonnet_. On lit dans Regnier,

satire 8, vers 175:

Voyant un président qu'il étoit nécessaire

D'estre toujours après ces messieurs _bonneter_.]

[Note 237: «Nos pères disoient, lit-on dans le recueil de

pièces contre le connétable de Luynes (p. 295), _tenir au

petit pot_, pour tenir dans un état modeste.» On avoit

aussi le proverbe pour les gens d'un état contraire: «_La

soupe du grand pot, et des friands le pot pourry._» (La

Mesengère, _Dict. des prov._, 1re édit., p. 313.)]

_Zest Pouf, historiette du temps._

_De l'imprimerie de la veuve Nicolas Mazuel, rue de la Bouclerie, au

bout du pont Saint-Michel._

Puisque vous m'assurez que vous ne sçavez pas l'historiette de Zest

et de Pouf, dont on parle tant ces jours-cy[238], je vais vous

l'aprendre en peu de mots. Chacun la brode en sa manière: vous la

broderez aussi comme il vous plaira; quant à moy, je la rapporteray

simplement telle qu'on me l'a racontée; la voicy. Un marchand fort à

son aise et très homme de bien (que j'appelleray Florame) avoit une

fille très jolie, très sage et très aimable (je luy donneray le nom

de Cephise). Elle fut accordée en mariage à Theador, jeune homme

de merite. Ces deux parties se convenoient parfaitement, tant par

leur condition et leur humeur que par un attachement reciproque. La

ceremonie du mariage fut arrestée pour estre faite de grand matin.

Palmis, un oncle de Theador, homme agé, fort gay, et qui ayme à

se faire autant qu'il peut un plaisir de tout ce qui se presente,

fut convié de la nopce, ainsi que l'usage le demande; il promit de

s'y trouver. Après cette promesse, il prit son neveu Theador en

particulier et luy dit: «Mon cher neveu, j'iray à votre nopce, et je

pretends y avoir du plaisir et vous en faire: c'est sous ces deux

conditions que je m'y trouveray. Le plaisir que je pretends vous

faire, c'est de vous donner deux mille ecus, mais à condition que

vous m'en accorderez un autre. Ce n'est pas à dancer que je demande,

car mon age ne le permet pas; le festin me touche encore moins, car

je suis ennemy des grands repas. Voicy donc ce que j'exige de vous.»

Il luy dit ensuite en secret ce qu'il souhaitoit, luy fit promettre

de n'en rien dire à personne, l'assurant que, s'il ne gardoit pas

exactement ce secret, il ne luy donneroit pas les deux mille ecus.

Theador luy promit d'estre fidele: on sçaura dans la suite de quoy

il s'agissait. Le mariage se fit la nuit suivante. A deux heures

du matin on coucha la mariée, et tout le monde se retira. Theador

se deshabille, ensuite prend sa robe de chambre, tire une montre

sonnante de sa poche, la met sur la table, et luy se place sur une

chaise auprès du feu, et reste tranquillement dans cette situation,

sans dire un seul mot. Cephise impatiente l'examine; et enfin,

trouvant ce procedé fort etrange: «Monsieur, luy dit-elle, je croy

que vous dormez!--Zest, repondit Theador.--Qu'est-ce que cela veut

dire? Est-ce que vous vous moquez de moi? repliqua Cephise.--Pouf,

repartit Theador.--Mais, Monsieur, je croy que vous perdez l'esprit,

ajouta l'epousée.--Zest, ajouta aussi l'epoux.» Enfin la pauvre

Cephise n'eut pour toutes reponses de Theador à ses remontrances

et à ses reproches, que des Zest et des Pouf. Fatiguée et alarmée

par une conduite si bizarre, elle se lève, s'habille et va trouver

ses parents. Le père et la mère, la voyant, et se persuadant que

c'estoit quelque grimace de pudeur qui l'amenoit auprès d'eux:

«Allez, allez, ma fille, luy dirent-ils; retournez auprès de vostre

mary; croyez-nous, ne faites pas tant la difficile: vous êtes à

luy, et ainsi.....--Helas! mon père, ma mère, repondit-elle en les

interrompant, ce n'est pas ce que vous croyez. Mon mary est devenu

fou: c'est ce qui m'a fait sortir de la chambre; venez, et vous

verrez que je ne ments point.» Ils allèrent pour voir ce qui en

estoit; ils commencèrent leur discours par des plaintes, ils le

continuèrent par des prières et le finirent par des menaces; et à

tout cela Theador ne repondoit que Zest et Pouf. Il n'en fallut pas

davantage pour leur persuader que leur gendre estoit fou. On envoye

querir sur le champ le notaire, afin qu'il en dresse un acte. Estant

arrivé, il veut raisonner avec Theador, afin d'être temoin par

luy-même de sa folie; Theador ne luy donne que des Zest et des Pouf

pour reponse. Le notaire commence à dresser son acte; quatre heures

sonnent, et dans ce moment on voit sortir d'un cabinet prochain, d'où

l'on pouvoit facilement tout voir et tout entendre ce qui se passoit

dans la chambre de Theador, on voit sortir, dis-je, Palmis, l'oncle,

avec une bourse à la main qui contenoit deux mille ecus en or. «Ah!

mon cher neveu, s'ecria-t-il, que je suis content de vous, puisque,

par obéissance, vous avez eu assez de force, ainsi que je l'avois

souhaité, pour ne donner pendant deux heures à votre chère epouse que

des Zest et des Pouf, malgré la sincère tendresse et l'attachement

passionné que vous avez pour elle! Voicy la recompense que je vous ay

promise: certes vous l'avez bien gagnée.» Theador parut tout autre;

il presenta cette bourse à Cephise, qui, quoyqu'elle la receut avec

joye, fut encore bien plus sensiblement touchée de voir que son cher

epoux avoit, au lieu de folie, autant de sagesse que d'amour. Chacun

se retira fort content, et ceux qui restèrent dans la chambre ne le

furent pas moins.

[Note 238: C'est en effet une aventure qui fit alors

beaucoup de bruit. Nous en connaissons un autre récit sous

ce titre: _Relation remarquable de ce qui s'est passé

au mariage de Mademoiselle_ (Tout lui faut) _avec M._

(Qui donne), _et comme il s'y est pris pour connoître le

caractère de sa femme la nuit de ses noces_. C'est, sauf la

forme, tout à fait la même histoire.]

_Approbation._

J'ay lu, par ordre de Monsieur le lieutenant general de police,

une historiette du temps, qui a pour titre: Zest Pouf, dont

on peut permettre l'impression. A Paris, ce vingt-trois mars

1711.--PASSART[239].

Veu l'approbation du sieur Passart, permis d'imprimer. Fait le 26

mars 1711.--M. R. DE VOYER D'ARGENSON.

Registré sur le livre de la communauté des libraires et imprimeurs

de Paris, nº 193, conformément aux reglements, notamment à l'arrest

de la Cour du parlement en datte du 3 decembre 1705, ce 27 mars

1711.--DE LAUNAY, syndic.

[Note 239: Nous avons déjà rencontré ce nom de _Passart_;

il est bon de nous expliquer à ce sujet. C'est le masque

derrière lequel se cachoit l'abbé Chérier, «gros rejoui,

dit Piron, qui n'avoit de bréviaire que la bouteille, et

d'autre bénéfice que la censure de la police. On n'a de

lui, c'est toujours Piron qui parle, que les Approbations

des sottises sans nombre de son temps, sous le nom factice

de _Passart_. A sa mort, ce bel emploi, bon pour ses

pareils, fut donné au celèbre auteur de _Rhadamiste_.»

Au sujet de cette succession, Piron fit une épigramme à

laquelle les lignes que nous venons de citer servent de

commentaire. Voici l'épigramme:

Dieu des vers, sous ton pavillon

Qu'on vogue bien à la male heure!

Pour placer le grand Crebillon,

Il faut que le gros Cherier meure.

Quelle place! Pour moi, j'en pleure.

Examiner avec degout

Nos rogatons de bout en bout!

Du moins l'autre (en paix soit sa cendre)

Approuvoit ou reprouvoit tout

Sans lire ou sans y rien entendre.

_Oeuvres complètes d'Alexis Piron_, édit. Rigoley de

Juvigny, in-8, t. 7, p. 240.

En disant qu'on n'avoit de l'abbé Chérier que ses

approbations de censeur, Piron s'est trompé. Il a écrit

dans le burlesque; il a été l'un des successeurs du comte

de Cramail, l'un des devanciers de M. de Bièvre. Ainsi, en

1725, il donna _l'Homme inconnu, ou les Equivoques de la

langue, dédiées à Bacha Bilboquet_. A la page 53 de leur

2e volume d'avril 1775, les auteurs de la _Bibliothèque

des Romans_ reproduisent cette bouffonnerie, et donnent,

comme préface, des détails sur Chérier: «Nous savons de

quelques gens qui l'ont connu que c'étoit un plaisant de

profession et de caractère, mais souvent fort agréable. Il

fit imprimer son _Homme inconnu_, à la suite d'un _Ana_ de

sa façon intitulé _Polissonniana_, qui est un excellent

extrait des bonnes ou mauvaises plaisanteries connues avant

le temps où il écrivoit. Comme pendant 90 ans le goût avoit

eu le temps de se perfectionner, l'_Homme inconnu_ vaut

mieux que le _Courtisan grotesque_.»]

_Catechisme des Normands[240]._

[Note 240: Cette pièce se trouve à la suite de celle qui a

pour titre _Catéchisme des courtisans_ (Cologne, 1668, pet.

in-12), et que nous avons reproduite dans notre tome 5, p.

75-95.]

_Catechisme des Normands, composé par un docteur de Paris._

_Demande._ Etes-vous Normand?

_Réponse._ Oui, par la grace de ma naissance et par la grace de mon

intrigue.

_D._ Qui est celui qu'on doit apeller Normand?

_R._ C'est celui lequel, etant né d'un père normand, naturellement

intriguant, fait profession exacte d'une intrigue dissimulée.

_D._ Qu'est-ce que l'intrigue dissimulée?

_R._ C'est celle que le Normand a apris de ses ancêtres, et qui la

communique de père en fils.

_D._ Est-il necessaire au Normand d'avoir cette intrigue dissimulée?

_R._ Oui, s'il ne veut agir contre l'inclination naturelle de la

nation normanique.

_Du signe du Normand._

_D._ Quel est le signe du Normand?

_R._ C'est d'être toujours prêt à faire de faux serments en faveur de

celui qui lui donne le plus d'argent[241].

[Note 241: Celui dont parle Chicaneau (_les Plaideurs_,

act. I, sc. 6):

Un grand homme sec, là, qui me sert de témoin,

Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin,

est de la même race.]

_D._ Comment fait-il le signe?

_R._ En tenant ses mains dessus sa tête pour affirmer plus hardiment

le faux serment qu'il fait pour vil prix, et les rabaissant lorsqu'on

lui fait offre de plus d'argent qu'il n'en a reçu pour les lever,

afin d'affirmer effrontement le contraire de son premier serment.

_D._ Pourquoi fait-il le signe de la sorte?

_R._ Pour tromper et decevoir ceux qui ont confiance en ce signe,

auquel il prend plaisir.

_D._ Quand le Normand fait-il le signe?

_R._ Depuis son berceau jusqu'au dernier soupir de sa vie.

_De la fin du Normand._

_D._ Quel est la fin du Normand?

_R._ C'est de trahir ses plus grands amis.

_D._ En quoi consiste le dessein du Normand?

_R._ Il consiste à établir sa fortune aux depens du bien d'autrui et

de l'honneur du prochain, sans épargner sacré ni profane.

_Des moyens de parvenir à cette fin._

_D._ Par quels moyens parvient-il à cette fin?

_R._ Par quatre moyens, sçavoir: l'infidelité, tromperie, haine et

mechantes actions.

_D._ Qu'entendez-vous par l'infidelité?

_R._ J'entends que le Normand ne garde jamais la parole qu'il a

promise.

_D._ Que devons nous croire du Normand?

_R._ Que c'est le plus grand fourbe du monde.

_D._ Expliquez-nous ce mot de fourbe?

_R._ C'est-à-dire qu'i est naturellement trompeur.

_D._ Comment trompeur?

_R._ C'est en proferant des paroles contraires aux pensées de son

coeur, louant par paroles ceux qu'il blâme en lui-même, flattant et

caressant ceux qu'il aime le moins, baisant ceux qu'il dechire par

ses fausses impostures comme un Judas, aplaudissant les discours

d'autrui, pour exciter à les continuer, afin d'en tirer une mauvaise

consequence.

_D._ Vous dites que le Normand parvient à la haine?

_R._ Oui; mais il faut entendre comment, parceque, quand le Normand

haït quelqu'un, il ne lui decouvre pas sa haine ouvertement; au

contraire, il la dissimule et retient dans son coeur, il flatte

et loue celui qu'il haït le plus, et le baiser du Normand est un

veritable signe de la haine qu'il a dans son coeur.

_D._ Si le Normand retient la haine dans son coeur, il ne fait aucune

mechante action au dehors pour parvenir à sa fin?

_R._ Pardonnez-moi, car les mauvaises actions du Normand ne

paroissent au dehors que lorsqu'il s'apperçoit que facilement elles

pourroient servir à son dessein.

_D._ Le Normand manifeste donc ses mauvaises actions?

_R._ Ils les manifeste le moins qu'il peut, car il les commet

toujours de bonne intention, disant qu'il ne cherche que la gloire de

Dieu, que le profit et utilité spirituelle de son prochain, et que

tout ce qu'il fait provient de son grand zèle seulement[242].

[Note 242: Tartufe, à ce qu'il paroît, étoit de Normandie.]

_D._ Comment fait-il ces mauvaises actions par ces moyens-là?

_R._ Non seulement, car, quand il a proferé des paroles indiscrètes

et calomnieuses, ah! qu'il fait de mauvaises actions! Il les impute

à des personnes innocentes, et, pour les faire croire veritables, il

sollicite par promesse et argent.

_De l'esperance du Normand._

_D._ Quelle est l'esperance du Normand?

_R._ C'est de s'elever au-dessus des autres.

_D._ Comment?

_R._ En paroissant au dehors homme de bien, devot, sincère,

obligeant, doux comme un agneau, quoiqu'il soit au dedans un loup

ravissant, ingrat, fourbe, indevot, mechant, en un mot un très grand

hypocrite, et un sepulchre blanchi[243].

[Note 243: _Sepulcrum dealbatum._ C'est ainsi que le Christ

désignoit les Pharisiens: «beaux au dehors et pleins de

pourriture au dedans».]

_D._ Comment?

_R._ C'est en imposant de faux crimes à ceux qui occupent les

charges, etant amis, auxquelles ils aspirent, faisant de fausses

attestations, certificats et autres pièces d'ecritures qu'ils font

signer par de faux temoins pour faire entendre que ce qu'ils disent

est veritable.

_D._ Comment connoissez-vous cela?

_R._ Je le connois en ce qu'il a beaucoup d'amour pour sa personne et

ses propres interêts, et point du tout pour son prochain.

_Les bonnes oeuvres du Normand._

_D._ Si le Normand n'a point de charité pour son prochain, il ne fait

donc aucune bonne oeuvre à l'egard de son prochain?

_R._ Aucunes, à la verité; mais toutes mechantes, conformement aux

dix commandemens qu'il a appris de ses ancêtres.

_D._ Quels sont ces dix commandemens?

_R._ Les voici:

Tes intérêts tu garderas et attireras parfaitement.

Dieu en vain tu jureras pour affirmer un faux serment.

L'argent d'autrui tu n'epargneras, ni son honneur pareillement.

Le bien d'autrui tu ne rendras, et garderas à ton escient.

Faux temoignage tu diras, et mentiras adroitement.

L'oeuvre des mains tu n'oublieras, pour derober finement.

Les biens d'autrui tu convoiteras, pour les avoir injustement.

L'oeuvre de chair tu desireras, et accompliras avec le tems.

_Des oeuvres de misericorde du Normand._

_D._ Combien le Normand a-t-il d'oeuvres de misericorde?

_R._ Sept, sçavoir: trahison, flaterie, gourmandise, larcin,

mensonge, envie et imposture.

_D._ Si le Normand n'observe ces dix commandemens et ne fait ces

oeuvres de misericorde, qu'en sera-t'il?

_R._ Il contreviendra aux maximes et aux inclinations de la nation

normanique, et aux habitudes naturelles de ses ancêtres, et merite

d'être estimé honnête homme.

_D._ Si tout ce que nous venons de dire est vrai, on ne peut avoir de

confiance au Normand?

_R._ Nullement du monde: car enfin, confiez-vous en lui, il vous

trahit; louez-le, il vous meprise; meprisez-le, il vous adore; et

après tout c'est un lion à ceux qui le craignent, et une vraie poule

aux genereux.

* * * * *

Je prie Dieu qu'il inspire au lecteur des sentimens contraires aux

pensées de ce catechisme.

_Chanson des Normands_

Sur l'air des Pendus.

Or ecoutez, petits et grands,

Le catechisme des Normands,

Peuple connu de notre France

Par la chicane et la potence:

C'est la double inclination

De cette noble nation.

--Mais, sitôt qu'un Normand est né,

A la mort est-il condamné? (_Oui._)

--Mais sa mort est un mystère:

Il ne rentre point dans la terre;

Il meurt plus glorieusement,

En montant vers le firmament.

--Q'entendez-vous par ce discours?

Est-ce qu'ils ont l'âme à rebours? (_Non._)

--J'entends que dans la Normandie

On ne fait point cas de leur vie,

Car plus de cinq cens il est clair

Que les trois quarts meurent en l'air.

Pour un trépas si glorieux,

Quel theâtre est le plus fameux?

--Domfront jadis eut cette gloire,

Et plus d'un Normand, dit l'histoire,

A deux heures on y pendit,

Qui n'etoit venu qu'à midi[244].

--Un titre si bien appuyé,

S'est-il toujours bien conservé? (_Oui._)

--C'est toujours pour leur usage

Que tout le païs se partage

Entre ces deux metiers si beaux,

Des cordiers et des bourreaux.

[Note 244: M. Pluquet, dans ses _Contes populaires et

proverbes_, in-8, p. 116, cite le dicton normand:

Domfront, ville de malheure,

Pris à midi, pendu à une heure.]

_Edit du Roi portant suppression des charges de capitaines des

levrettes de la chambre du roy et des levriers de Champagne; donné à

Versailles au mois de mai 1786; registré en la chambre des Comptes

le 15 septembre 1786; registré en la cour des Aides le 20 septembre

1786._

_A Paris, chez P. G. Simon et N. H. Nyon, imprimeurs du Parlement,

rue Mignon._

1787.

Louis, par la grace de Dieu, roi de France et de Navarre: A tous

presens et à venir, Salut. Les charges de capitaines des levrettes

de notre chambre et des levriers de Champagne, dont etoit pourvu

le sieur de Vassan, etant vacantes par la demission qu'il en a

faite en nos mains, nous avons jugé à propos d'en ordonner la

suppression[245]. A ces causes et autres à ce nous mouvant, de l'avis

de notre conseil, et de notre certaine science, pleine puissance et

autorité royale, nous avons, par notre present edit, perpetuel et

irrevocable, eteint et supprimé, eteignons et supprimons, à compter

du premier de ce mois, les charges de capitaines des levrettes de

notre chambre et des levriers de Champagne, vacantes comme dit est.

Voulons en consequence que les gages et autres attributions desdites

charges, pour lesquelles ledit sieur de Vassan, dernier pourvu

d'icelles, etoit employé, tant sur l'etat de notre venerie, sous le

titre de capitaine des levriers de Champagne[246], que sur celui de

notre argenterie, menus-plaisirs et affaires de notre chambre, sous

le titres de capitaine des levrettes de notre chambre, en soient

rayés et ôtés à compter dudit jour premier du present mois. Si

donnons en mandement à nos amés et feaux conseillers les gens tenant

notre chambre des comptes et cour des aides à Paris que notre present

edit ils aient à faire registrer, et le contenu en icelui garder,

observer et executer pleinement, paisiblement et perpetuellement,

cessant et faisant cesser tous troubles et empêchements, et

nonobstant toutes choses à ce contraires: car tel est notre plaisir.

Et, afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous y avons

fait mettre notre scel.

[Note 245: On avoit douté de l'existence de cette charge

au moins singulière. L'édit qui la supprime convaincra les

plus sceptiques. Il en étoit d'ailleurs parlé déjà dans

le _Traité des droits_ (t. 1, p. 530), où nous trouvons

mentionnés auprès de deux _porte-chaises d'affaires_--le

nom de cet emploi en dit assez--un _capitaine des levrettes

de la chambre_, ayant 2,466 livres de gage. Chaque

_porte-chaise_ n'en avoit que 800. La charge supprimée

ici devoit dater de Louis XIII, qui avoit mis à la mode

les petits levriers d'Angleterre pour la chasse du lapin.

Sélincourt, dans son _Parfait chasseur_ (1683), parle de

ceux que ce prince avoit fait dresser et qu'il lançoit dans

la petite garenne placée au bout du jardin des Tuileries.

Je ne sais qui fut alors _capitaine des levrettes_,

mais, comme on le voit, sa charge lui survécut; elle se

multiplia même: car, lorsqu'on créa les maisons du comte de

Provence et du comte d'Artois, par édits des mois d'avril

1771 et octobre 1773, on les pourvut l'un et l'autre d'un

_capitaine des levrettes_, aux gages de 1,000 livres,

tandis que le _maître de mathématiques_ n'en avoit que 200,

et le _premier peintre_ 600!]

[Note 246: Les levriers de Champagne passoient pour être

les plus vigoureux et les _plus vites_ du monde, comme dit

Sélincourt. On les employoit pour la grande chasse, comme

les levriers d'Angleterre pour la petite.]

Donné à Versailles au mois de mai, l'an de grace mil sept cent

quatre-vingt-six, et de notre regne le treizième.--_Signé_

LOUIS.--_Et plus bas_: Par le roi, _signé_ le baron DE

BRETEUIL.--_Visa_ HUE DE MIROMENIL.

Registré en la chambre des comptes, ouï et ce requerant le procureur

general du roi, pour être executé selon sa forme et teneur, le quinze

septembre mil sept cent quatre-vingt-six.--_Signé_ MARSOLAN.

Registré, ouï et ce requerant le procureur general du roi, pour

être executé selon sa forme et teneur. Fait à Paris, en la première

chambre de la cour des aides, le vingt decembre mil sept cent

quatre-vingt-six. Collationné.--_Signé_ Baron DES BORDES.

_Histoire veritable de la mutinerie, tumulte et sedition faite par

les prestres Sainct-Medard contre les fidèles, le samedy XXVII. jour

de decembre 1561._

* * * * *

_Pseau._ XLVI.

Dès qu'adversité nous offense,

Dieu nous est appuy et defense:

Au besoin l'avons esprouvé,

Et grand secours en luy trouvé.

* * * * *

Le bruit commun, dès sa naissance, et quand il vient premierement

à sortir en evidence, est ordinairement accompaigné de tant de

mensonges, qu'en son accroissement elles multiplient de telle sorte

qu'avant qu'estre espandu jusques aux lieux où il prend fin se trouve

tant perverti, deguisé et corrompu qu'il n'a plus rien de conforme à

la verité; et ce advient principalement pour deux occasions: l'une

pour estre mal affecte à la cause, l'autre pour se faire savant

des choses que l'on a veues; dont la première induist à enrichir le

compte de ce qui sert à la cause exposée, et taire ou deguiser ce

qui est contraire; la seconde fait rapporter tout ce qu'on imagine

de vray semblable pour très certain et veritable, par un desir de

satisfaire à la curiosité de ceux qui s'en enquièrent. Or, les choses

où les hommes se monstrent plus curieux et se rendent plus affectez

sont celles de la religion, qui en rend la verité si peu cogneue qu'à

grand peine se peut-elle savoir que bien obscurcie et masquée de

quelque fiction mensongère. Ce que ayant consideré, j'ay entrepris de

garantir une esmotion advenue ces derniers jours de l'injure des faux

rapports et deguisemens de verité, à ce que tel evenement, qui n'est

de petite importance bien entendu au vray, retourne à la confusion de

ceux que l'on jugera avoir le tort, promettant de m'employer du tout

à dire verité, et ne reciter que les choses dont je suis tesmoing

occulaire, me sumettant aux reproches de tous ceux qui y ont assisté

qui en voudront parler sans affection.

L'an M.D.LXI., le samedy d'après Noël, feste de sainct Jean,

vingt-septiesme jour de decembre, les fidèles faysoient, ainsi qu'il

leur est permis, assemblée publique aux faux bourgs S. Marceau en

un lieu dit le Patriarche[247], et faisoit l'exhortation monsieur

Mallot, ministre[248], qui, après les prières faites et le psalme

chanté, commença d'interpreter ce passage de sainct Mathieu: Venez

à moy, vous tous qui estes chargez; et lequel avoit pris comme

lieu de grande doctrine et edification, à ce que la compagnie (qui

estoit plus grande beaucoup que de coustume, pour n'estre ce jour

ouvrable[249]) en peust à son contentement raporter plus grand

fruict. Ayant executé environ un quart d'heure, commencèrent ceux

de sainct Medard, paroisse dudit faubourg, sur les trois heures (jà

leurs vespres dites), de malice deliberée, à sonner toutes leurs

cloches ensemble, d'un tel bransle qu'aussi pour n'y avoir qu'une

ruelle de distance entre les deux lieux, retentissoit le son si grand

dans le dit Patriarche qu'il estoit du tout impossible d'entendre la

dite exhortation; ce que voians ceux de l'assemblée, deux d'entre

eux s'en allèrent sans aucunes armes prier que l'on desistast de

sonner, à ce que si bonne compagnie ne fust empeschée d'ouir la

parole de Dieu. A ceste prière et humble requeste, s'esleva une voix

de prestres, et quelques autres mutins, crians que en despit d'eux

l'on sonneroit, et sus ces entrefaites s'essayent à donner plus grand

bransle à leurs cloches, et à l'instant fort mutinez fermèrent la

grande porte de leur eglise, enfermans l'un des deux dessusdits;

l'autre se sauva de vitesse et se retira vers les siens, et, comme

ainsi fust que il n'avoit qu'un petit couteau, le massacrèrent de

sept coups, tant de longs bois que d'espée, quasi tous mortels,

selon le recit des chyrurgiens; aussi soudain furent closes deux

autres portes, l'une grande du presbitaire, l'autre plus petite

du cymetière, issantes en la ruelle joignant le Patriarche, et

commencèrent à jetter pierres et tirer traits d'arbalestres, dont

avoient fait bonne munition. Le cry de ceux qui demandoient secours

donna l'alarme à toute la compagnie, qui pour lors ne presumoit rien

moins que telle esmeute, en grand effroy et confusion, et qui la

redoubla plus chaude fut le son du toxin que les prestres sonnèrent

aussi tost. Or furent ces trois portes susdites fermées, la baterie

de pierres et arbalestres commencée, et le toxin sonné en moment

si subit qu'il est à presumer qu'en tous ces lieux estoient gens

disposez dès auparavant la semonce de cesser la sonnerie; toutes fois

en chose si subite et inesperée fut mis si bon et prompt ordre par

les evangelistes qu'ayans tiré hors de l'assemblée tous les hommes

qui se trouvèrent en estat de deffence, qui estoient fort peu pour

une si grande troupe, non moindre (à mon jugement) que de douze à

treize mille personnes, asseurèrent si bien les autres qu'après

un psalme chanté se continua l'exhortation; cependant se sonnoit

tousjours le toxin, avec furieuse baterie de pierres et traits

d'arbalestres.

[Note 247: Nous avons déjà parlé de cette maison et dit

à quel _patriarche_ elle devoit son nom (V. t. 3, p. 51,

et Jaillot, _Recherches sur Paris_, quartier de la _Place

Maubert_, p. 97). En l'année 1561, elle n'appartenoit

plus depuis cent cinquante ans environ au _patriarche_

d'Alexandrie. Etienne Carrage, conseiller au Parlement,

la tenoit par succession de Thibault Carrache, bourgeois

de Paris, et l'avoit louée à Ange de Caule, marchand

Lucquois, qui lui-même la prêtoit ou la donnoit à bail aux

calvinistes. Leurs assemblées, tolérées en vertu du récent

édit de pacification, s'y tenoient, ainsi qu'à Popincourt.]

[Note 248: L'un des plus ardents parmi les ministres

calvinistes. Partout on le trouvoit prêchant et répandant

la religion nouvelle, qui «auparavant je ne diray pas

harrassée, écrit Pasquier, ains terrassée, commença de

lever les cornes et se lever au milieu de nous d'une

furieuse insolence. Nous la vismes, continue-t-il, estre

preschée non en lieux sombres et escartez, ains à huis

ouvert en la maison de la comtesse de Senigant dans cette

ville de Paris, et du mesme temps par le ministre Malo,

dans les fossez du faubourg St-Jacques, comme s'il eût

voulu escheller la ville, et depuis, par jours alternatifs,

au Patriarche et à Popincourt, par le mesme Malo et La

Rivière, ministres.» (_Lettres_ de Pasquier, liv. 15,

lettre 19.)]

[Note 249: Pendant long-temps les ministres n'avoient

eu permission de prêcher que les jours ouvrables. On

craignoit, dit Pasquier, «que, si les jours de feste ils

preschoient pendant que le peuple chommoit, ce n'eust

esté faire ouverture à nouvelle sedition»; ce qui arriva

justement, comme on le voit ici: car la requête qu'ils

firent pour être autorisés à prêcher les dimanches et jours

de fête, en remontrant que la moitié de leurs ouailles,

«affamée de la parole de Dieu», ne pouvoit être à la fois

au travail et à leur sermon, ayant été «enterinée vers

la feste de Noël», les troubles qu'on craignoit ne se

firent pas attendre. M. de la Roche-sur-Yon «avoit resisté

fortement»; mais, quand de guerre lasse il eut quitté le

gouvernement de Paris, le maréchal de Montmorency, son

successeur, avoit accordé la permission si long-temps

refusée.]

Or y avoit en l'assemblée monsieur le prevost des mareschaux,

Rouge Oreille, commis de monseigneur le gouverneur; pour la garde

et seureté d'icelle, estoit accompagné de cinq ou de six de ses

archers[250], desquels en envoya un pour parlementer avec le curé

et faire deffense de par le roy de plus sonner le toxin et jeter

pierres; puis il y voulut aller luy-mesme, mais la gresle des pierres

et traits d'arbalestres le contraignirent de se retirer bien viste,

et sans apporter autre response.

[Note 250: «Ceux de la religion, dit Pasquier (_Lettres_,

liv. 4, lettre 13), estoient assistez du guet et des

prevosts des mareschaux, pour garder qu'on ne leur

mesfit. Ceux-ci, ajoute-t-il, se mirent de la partie.»

Rouge-Aureille, le prévôt, étoit d'ailleurs de lui-même

fort bien porté pour les religionnaires. Peu de jours

auparavant, il avoit, sans en être trop prié, mis la main

sur frère Jean de Hans, qui dans ses prédications «faisoit

rage de maltraiter» les réformés, et il l'avoit mené lié et

garotté à St-Germain, où le peuple l'étoit allé chercher

pour le ramener en triomphe à Paris. Enfin Rouge-Aureille

et le chevalier du guet, dont il sera parlé tout à l'heure,

penchoient certainement pour le parti de la religion, et on

les vit là, dit Pasquier, «faire espaule contre l'authorité

du Parlement». (Liv. 15, lettre 19.)]

Tel refus et rebellion faite à la justice, se deliberèrent les

evangelistes de ne laisser branler longuement cest espouvantail de

peuple et appeau de sedition, discourans fort bien en quel danger

evident estoit toute leur compagnie. Adonc mieux armez de bon coeur

et ardent zèle, qui les incitoit à la tuition de ceste troupe de

leurs frères qui se reposoit sur leur deffense et main forte du

seigneur, que d'armes deffensives à repousser l'injure de leurs

ennemis, ou offensives pour les endommager, tous d'un courage firent

tel effort qu'ils foncèrent les portes de l'eglise, qui ne fut

executé sans estre plusieurs d'entre eux blessez, qui leur augmente

la colère, estant outre plus excitez et encouragez à vengeance par

la compassion dont furent saisis quand ils trouvèrent au bas du

seuil de l'eglise leur pauvre frère si outrageusement assassiné et

meurdry, selon que cy-dessus avons recité. En ceste première furie

se presentèrent nombre de prestres et autres mutins embastonnez

d'espées, rondelles, longs bois, gros pavez et arbalestres, faisans

armes à toute outrance et cruelle resistence, qui dura toutesfois

fort peu contre le courageux effort des autres; si que furent

tantost espris de frayeur et crainte, dont une grande partie d'eux

se sauvèrent dans le cloché, abandonnans laschement leur troupeau

qu'ils avoient conduit et exposé à la tuerie et boucherie; et entre

autres prestres y avoit monsieur le curé, chef, conducteur et

entrepreneur de la mutinerie, gagne le plus haut du cloché, dont

avec ses complices ne cessa d'endommager les evangelistes, tant que

les munitions qu'il avoit faites de longue main luy durèrent. Je ne

puis passer sous silence une furie prodigieuse de certains prestres,

enflammez de telle rage que, leur defaillant leurs amas de pierres

fais dans l'eglise, montèrent sur les autels, et, de leurs propres

mains brisans les images, qu'auparavant souloient tout reveremment

adorer, se servoient des pièces à jeter contre leurs ennemis, chose

toutesfois moins esmerveillable qu'il ne semble, veu que ceste furie

leur est tournée en nature, car il seroit malaisé à juger s'ils

estoient plus furieux et maniaques lors qu'ainsi irreligieusement

brisoient la chose par eux tant honorée, ou quand ils adoroient

choses si insensibles.

Or en ce conflit, qui dura une bonne demie heure, furent blessez des

mutins environ trente ou quarante, dont en furent pris prisonniers

quatorze ou quinze des principaux chefs et plus apparens; plusieurs

se sauvèrent, et fut pardonné à la temerité du seditieux populasse,

bien qu'il n'y eust vieille qui n'eust rendu tout devoir à amasser et

jeter pierres, ne se sçachans ayder d'armes plus nuisibles; et fut

chose digne d'une louable admiration de veoir des coeurs si esmeus et

enflambez si soubdain convertis à pitoiable misericorde: car chacun

s'efforçoit de conserver et garentir d'estre outragez ces pauvres

idiots populaires ne donnant aucun lieu à cruauté ou vengeance.

Ce neantmoins, ceux qui s'estoient renfermez dans le cloché, dont

estoit chef le moyne curé, persistoient en leurs entreprinses de

branler tant le toxin qu'auroient secours d'autres mutins, pour

mettre en pièces toute ceste innocente troupe qui persistoit à ouir

la parole de Dieu, qui s'advançoit, et n'y eut autre remède, pour

la confiance qu'ils avoient en la forteresse de leur cloché, de

les faire cesser que par menace de mettre le feu au pied; et ainsi

print fin la dite esmotion; environ lequel temps survient Guabaston,

chevalier du guet, accompagné de sept ou huict chevaux[251]. Il

restoit, l'exhortation finie, de conduire ce grand peuple sans

deffence, et rendre chacun en sa demeure en la plus grande seureté

que faire se pourroit, chose qui sembloit fort difficile, et

requeroit un grand ordre et prevoiance, veu l'apparente presomption

qu'il y avoit en ce grand fauxbourg et mesme en la ville se feust

esmeu quelque chose, oyant ce toxin, appeau de sedition, sonné par si

longue espace de temps. Or se trouvèrent pour la conduitte environ

de cinquante ou soixante chevaux et près de deux cents hommes de

pied, ayans espées et dagues, dont le tout fut ainsi disposé: une

moitié des chevaux se mist avec Guabaston pour l'avant-garde, l'autre

demeura avec Monsieur le prevost Rougeoreille pour l'arrière-garde et

conduitte des prisonniers, qui estoient liez deux à deux d'une longue

corde, dont y avoit d'entre eux quelques prestres qui portoient

fort triste chère[252]. Les gens de pied avoient deux capitaines et

estoient divisez en deux bandes et marchoient à la file, tenans un

costé de la rue, et le peuple l'autre, qui s'escouloit sous leur

garde; en ceste ordonnance fut le tout conduit fort paisiblement

et sans aucune confusion. Près la porte Saint-Marceau fut donnée

une fauce alarme par aucuns qui se mirent en fuitte à vauderoute,

pour avoir veu jeter quelques pierres en une ruelle et accourir

grande troupe de populasse qui s'amassoit à les voir passer en ceste

nouvelle ordonnance, comme le peuple parisien s'amasse aisement à

la moindre nouveauté qui se presente; mais, le tout soudainement

rappaisé, fut chacun, par la grâce de Dieu, rendu en sa maison, et

les prisonniers conduits au petit Chastelet: voylà le fait de toute

la sedition à la pure verité, selon qu'il m'est passé devant les

yeux[253].

[Note 251: Gabaston, «vaillant soldat», dit Pasquier, avoit

été mis à la tête du guet de soixante hommes, qui, lors de

la promotion du maréchal de Montmorency au gouvernement de

Paris, avoit été créé «tant pour la sûreté de la personne

du maréchal que pour garentir la ville de sédition.» Nous

avons déjà dit que, comme Rouge-Aureille, il favorisoit le

parti des religionnaires. Il le paya cher: après s'être par

là grandement attiré la haine du peuple, il finit par être

mis en jugement et décapité. (Pasquier, _Recherches de la

France_, liv. III, en. 45.)]

[Note 252: «Le battu a payé l'amende, dit Pasquier, dont le

coeur en saigne: les gens de Gabatton et Rouge-Aureille ont

mené par troupe prisonniers les catholics, comme autheurs

de cette sédition, nuls des autres. Les bourgeois de Paris

en crient, disant que l'on les a taillez pour payer les

gages de ce nouveau guet à leur ruine.» (Liv. IV, lettre

13.)]

[Note 253: L'affaire n'en resta pas là: requeste fut

adressée au Parlement par les Catholiques «afin de leur

estre faict droict sur les meurdres, emprisonnement, vols

de chapes, calices et ornemens de l'église.» Juges sont

nommés, l'un M. Gayant, conseiller catholique, l'autre M.

Fumée, conseiller de la Religion; mais les catholiques

récusèrent le huguenot, et les Huguenots le catholique. On

mit tout le monde d'accord en lacérant la requête et en ne

donnant pas suite au procès. Les catholiques arrêtés furent

relâchés; mais, comme il falloit que quelques uns payassent

pour tous, deux religionnaires, Cage père et fils, chefs,

ou, comme dit Pasquier, «confanoniers de l'entreprise»,

qui avoient été assez tardivement «pris au corps», furent

gardés, puis pendus, en même temps que, comme nous l'avons

dit, l'on décapitoit Gabatton. (Pasquier, _Recherches_,

liv. III, ch. 45, et _Lettres_, IV, 13.)]

Mais je ne me puis contenter d'avoir si nuement narré une chose tant

memorable, bien que j'aye quasi desjà attaint au but que je m'estois

proposé, comme ainsi soit que desjà assez evidemment apparoist de

quelle part tourne le tort, et qu'on ne peut plus douter qui sont

les premiers moteurs de la sedition. Je me licenciray donc plus

outre de faire un brief discours de certaines circonstances bien

dignes d'estre remerquées, par le moyen desquelles se decouvrira la

source première, cause motive et origine de toute la sedition, et

se descouvrira que c'estoit une entreprinse brassée de plus longue

main que beaucoup ne pensent, et, apparoissant au vray le danger

plus grand que n'en a l'apparence, aurons plus grande occasion de

rendre grâces à l'Éternel, qui, par sa bonne et seure veille sur

son troupeau, l'a delivré de la gueule gloute des loups ravissants

qui avoient tendu leurs lacs pour le ruiner et devorer, et a fait

tourner leurs machinations sur leur chef, en grande confusion.

Il est donc à sçavoir que, trois ou quatre jours avant l'esmeute

advenue, se faisant assemblée au mesme lieu du Patriarche, avoient

comme de present sonné leurs cloches les prestres S. Medard à tout

branle en mesme intention d'empescher d'ouir la parole de Dieu,

et furent dès lors semons par plusieurs d'apparence de cesser un

tel son extraordinaire, empeschement trop insupportable, ce que

leur fut force de faire, pour la crainte qu'ils eurent, se voyans

les plus foibles, d'estre contraints de ce faire par autre voye,

le refusans par amitié; qui leur fut de si dure digestion, qu'ils

en conceurent tel crève-coeur que dès lors conspirèrent curé et

prestres, d'un monopole, la première fois que là on s'assembleroit,

de sonner tant que cordes pourroient tirer et cloches branler, et,

pour festoyer ceux qui les en voudroyent empescher, se fortifièrent

et se munirent de pierres, arbalestres, espées, rondelles et

long-bois, s'adjoignans bon nombre des plus mutins et seditieux de

toute la paroisse. Estoit chef de l'entreprise monsieur le curé,

moyne de S. Geneviefve, lequel avec ses prestres demanda secours

de gens et d'armes à son abbé, comme luy-mesme a confessé; mais,

pour estre chose de grand advis et deliberation, en consultèrent

avec messieurs le Premier et Saint-André, presidens, ensemble le

procureur general Bourdin, desquels eurent bon confort et ayde, avec

asseurance de les garentir en tout evenement, et de ceste promesse

fortifioit au jour de la sedition le curé ses complices prestres et

mutins (en ces termes): «Ruez, frappez, tuez, n'espargnez personne;

nous avons bons garans, et des plus grans de la ville.» Estans

donc fortifiez de tels appuis, plus hardiment divulguoient leur

conseil envers ceux que cognoissoient plus enclins à mutinerie, les

solicitans de s'adjoindre à leur entreprinse, et par ce moyen de

l'un à l'autre fut communiqué à tant de sortes de gens que furent

advertis aucuns de ceux qui frequentent les assemblées de ne s'y

trouver ce jour de samedy; et mesmes aucuns des conspirateurs, jà

s'esgayans comme de ville gagnée, se vantoient dès le matin qu'il

se feroit beau carnage de huguenots. Or les principaux nerfs de

la sedition estoient au toxin, au son duquel devoit venir secours

de Nostre-Dame-des-Champs, S. Victor et S. Geneviefve, et, pour

l'attendre en seureté, s'estoient reserrez et remparez les mutins

dedans leur eglise, munis et fortifiez de toutes armes necessaires à

soustenir le siége. De fait, au premier son, s'achemina grande troupe

embastonnée, venant du costé des champs, au devant desquels s'avança

une troupe de chevaux; mais, aussi tost que les eurent apperceus,

se retira à la fuite toute ceste canaille, et est chose seure que

telle diligence faite par les gentils-hommes de cheval les intimida

de telle crainte que ceux des autres quartiers, eh oyant le vent,

n'osèrent s'esbranler. Aussi furent getées force pierres de quelques

maisons voisines de l'Eglise, et faites saillies avec long-bois;

mais le tout fut rambarré de si près, et tindrent si peu ceux de

l'Eglise, que tous ensemble perdirent coeur, dont les prestres et

aucuns autres prisonniers, pendant qu'on les menoit, et depuis en la

prison, ont fait maintes complaintes, disans que trop laschement leur

avoit esté rompue la foy par ceux qui leur avoient promis secours,

et qu'ils s'asseuroient bien, s'ils n'eussent manqué de promesse,

qu'ils n'eussent pas esté les plus foibles. Tels regrets plusieurs

gens de foy leur ont ouy faire; outre plus est assez confirmée telle

conspiration, parce que, dès le matin, avoient les prestres retiré

de l'Eglise, en maisons voisines de leurs plus feables, tous leurs

reliques, calices, platines, chasubles et ornemens de pris, pour

estre plus seurement en tout evenement. Assez d'autres conjectures

pourrois-je amener, si je n'estimois ceux-ci assez valables et de

suffisante attestation et preuve, laissant desormais au jugement

de tous bons cerveaux à prononcer qui a le tort, qui sont les

assaillans, rebelles aux edits du roy et seditieux, et selon iceux

quelles peines meritent les autheurs, moteurs et complices d'une

mutinerie de telle consequence, en la ville capitale de ce royaume,

que toutes les croniques françoises tesmoignent avoir de tous temps

esté fort encline à toutes sortes d'esmotions et mutineries, dont

tous fidèles ont bonne occasion de glorifier le Tout Puissant,

protecteur de son eglise, qui par sa main forte a preservé les siens,

environnant son troupeau des legions de ses anges, pour leur rempart,

au milieu de ses ennemis, et a tellement amoli le coeur du peuple

parisien et contenu en tel devoir, qui ne monstra aucune apparence

de s'esmouvoir. Or le lendemain se fit le matin, au mesme lieu du

Patriarche[254], l'exhortation accoustumée, à laquelle se trouvèrent

les evangelistes en bon equipage d'armes accoustumées à porter et

belle ordonnance, et y avoit tel nombre de bons hommes de deffense

qu'ils avoient assez moyen de se ressentir des coups et outrages

qu'avoient receu le jour precedant, et de chastier les seditieux

mutins qui leurs avoient couru sus et brassé telle menée pour leur

faire à tous perdre la vie. Toutes fois, monstrans que vouloient

oublier toutes choses pour le desir qu'avoient de vivre en paix, se

comportèrent en telle patience et modestie qu'il n'y a aucun qui se

puisse plaindre d'avoir seulement esté outragé de parole, et ainsi en

grande paix se retirent en leurs maisons après l'exhortation finie.

Mais l'après dinée quelques prestres, qui s'estoient sauvez de la

mutinerie le jour precedent, sachans bien que de tout le jour l'on ne

se rassembleroit plus audit lieu du Patriarche, voulant en revenge

du passé mettre à fin ce que pourroient de leur première entreprise,

rassemblèrent grand nombre de populasse seditieux du fauxbourg, sus

les quatre heures, à ce que la nuit, qui estoit proche, leur donnast

plus seure retraite, qui d'impetuosité brutale rompirent les portes

du Patriarche, et, amas de bois fait, mirent le feu dans toutes les

chambres d'un grand corps d'hostel, accompagné d'un petit, brisèrent

en pièces la chaire du ministre, rompirent tuiles, firent brèche aux

murailles d'un grand pourpris de deux jardins, avec tel degast et

debris dont se peurent aviser[255], dont le bruit espars par ville

parvint aux evangelistes. Quelques gentilshommes avertis montèrent à

cheval, et à la course donnèrent jusques audit lieu, où n'arrivèrent

que dix ou douze chevaux du commencement, qui mirent toute ceste

canaille en fuitte; survenoient tousjours chevaux à la file, qui se

trouvèrent à la fin en nombre de quarante ou cinquante. Survint aussi

le procureur du roy en Chastelet, avec cinq ou six sergeans; luy

furent livrez six ou sept prisonniers; puis, le feu esteint en toute

diligence, chacun se retira. Ainsi desgorgèrent le reste de leur

venin et fureur enragée sur les maisons, que n'avoient peu executer

sur les personnes.

[Note 254: Les assemblées au Patriarche furent bientôt

suspendues, comme on le verra plus loin. Le prêche fut

fermé, ainsi que l'église sa voisine. «L'église St-Médard,

écrit Pasquier quelque temps après l'émeute, chôme

aujourd'hui, sans que l'on y fasse le service divin, comme

ayant été profanée; pour éviter à pareil inconvénient

on a enjoint aux ministres de se choisir autre lieu que

le Patriarche.» (Liv. IV, lettre 13.) Quand on rouvrit

l'église, il y eut une procession, composée de tout le

clergé de Ste-Geneviève et des cours souveraines, qui vint

en grande pompe à St-Médard. (Jaillot, _Quartier de la

Place Maubert_, p. 99.)]

[Note 255: Jacques Canage, qui étoit propriétaire de la

maison, déclara qu'il l'abandonnoit aux pauvres. (Jaillot,

_Ibid._)]

_Les choses horribles contenue en une lettre envoyée à Henry de

Valois par un enfant de Paris, le vingt-huitiesme de janvier 1589,

selon la coppie qui a esté trouvée en ceste ville de Paris, près

l'orloge du Palais. Pour Jacques Gregoire, imprimeur._

Variétés Historiques et Littéraires (06/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 18 / 118 题