M.D.LXXXIX

Henry, vous sçavez bien que, si tost que vous fistes mettre la vray

croix de Jesus-Christ hors de France[256], bien tost après par

dissimulation avez exercé l'estat de la religion catholique, et fut

lors vostre coeur environné d'actes et faits damnables.

[Note 256: Il s'agit du vol qui eut lieu à la sainte

Chapelle dans la nuit du 10 mai 1575, et dont on accusa

Catherine de Médicis, «de quoi, dit l'Estoille, la ville

fut toute troublée ... La commune opinion étoit qu'on

l'avoit envoyée en Italie pour gage d'une grande somme

de deniers, du consentement tacite de la reine mère.»

(_Journal de l'Estoile_, Coll. Petitot, 1re série, t. 45,

p. 115.) «Mais, dit encore L'Estoille (_Ibid._, p. 132), le

15 d'avril de l'année suivante, jour de Pâques fleuries, le

Roi fit publier aux prônes de toutes les paroisses de Paris

qu'il avoit fait faire une croix de nouveau, semblable à

celle qu'on avoit dérobée l'année précédente, et qu'en

icelle il avoit fait enchasser une partie d'une grande

pièce de la vraie croix gardée au tresor de la sainte

chapelle, et pour que dans la semaine sainte chacun l'allât

baiser et adorer, comme de coutume; de quoi le peuple de

Paris fut fort joyeux et content.» A ce propos, Sablier,

qui rapporte le fait dans ses _Variétés amusantes_ (1765,

in-8, t. 1, p. 25), ajoute: «Il me paroît que le peuple

étoit bien simple d'en croire Henri III et Catherine.» Je

suis bien de son avis.]

Vous sçavez bien que, lorsque vous donnastes liberté à tous

sorciers, enchanteurs et autres devinateurs, de tenir libres escholes

ès chambres de vostre Louvre, et mesme dans vostre cabinet, à chacun

d'iceux une heure le jour, pour mieux vous en instruire[257].

[Note 257: En cette même année parut un petit livre

ayant pour titre: _Les sorcelleries de Henri de Valois

et les oblations qu'il faisoit au diable dans le bois de

Vincennes, avec la figure des demons d'argent doré ausquels

il faisoit ses offrandes, et lesquels se voyent encore en

cette ville_; Didier-Millot, près la porte St-Jacques,

1589. Ce livret a été réimprimé dans les _Preuves du

Journal de l'Estoille_, t. III, p. 369 et suiv. Il y

est dit de Henri III et de d'Epernon: «Lesquels quasi

publiquement faisoient profession de la sorcellerie»; puis

encore, qu'en outre des deux figures, on trouva «une peau

d'enfant, laquelle etoit courroyée, et sur icelle y avoit

aussi plusieurs mots de sorcellerie et divers caractères,

dont l'intelligence n'est requise aux catholiques».]

Vous sçavez bien qu'avez obligé vostre ame à tels gens.

Vous sçavez bien qu'ils vous ont donné un esprit familier en

jouyssance, tiré du nombre de soixante esprits nourris en l'eschole

de Soliman, nommé Téragon[258].

[Note 258: Ce nom doit être une altération de celui

de _Tervagan_ ou _Tarvagan_, fameux démon d'origine

orientale, dont il est parlé au 99e vers du conte de La

Fontaine, _la Fiancée du roi de Garbe_. V., pour de plus

longs renseignements, notre petit volume, _Un prétendant

portugais au XVIe siècle_, à la suite duquel se trouve une

étude sur l'_Origine portugaise de la Fiancée du Roi de

Garbe_, p. 118-119.]

Vous sçavez bien que, pour passer plus oultre vostre malignité, avez

contrainct iceux sorciers et enchanteurs de transmuer cest esprit en

figure d'un homme naturel, ce qu'ils trouvèrent fort estrange; et

neantmoins, avec leur art diabolique, ont accordé ceste requeste,

et par faicts obliques, en corps et ame, ont faict sortir un diable

d'enfer, figuré en homme; et de la region ou il fust premier

apparu, ce fut en Gascogne, d'un nommé Nogeno, où il print le nom

de Nogaret, ou Teragon, à cause de son premier nom Teragon, et se

vint trouver au milieu de ces sorciers et enchanteurs. De bonne

volonté le presentèrent à Henry estant au Louvre, accommodé comme

un gentil-homme pour son conseil; le roy de Navarre, qui sçavoit la

tragedie, luy envoya un homme damné nommé du Beloy, pour l'introduire

plus ardemment à trahison.

Henry, vous sçavez bien que, tout aussi tost que vistes Teragon, vous

l'appellastes vostre frère, en l'accolant, et la nuict suyvante il

coucha dans vostre chambre, seul avec vous dans vostre lict.

Vous sçavez bien que toute la nuict il tint sur vostre ventre droict

au nombril un anneau, et sa main liée dans la vostre, et fust le

matin vostre main trouvée comme toute cuitte; et meit sur icelle un

applic, et ce matin il vous monstra que dans la pierre de son anneau

estoit la vostre ame figurée.

Vous sçavez bien que toute la nuict, sur ce serment damné, il vous

enseigna mille trahisons et violenses assasinatiques. Henry, vous

sçavez bien que, pour mieux couvrir vostre charme et l'honneur de

vostre frère Teragon, l'avez mis en parenté d'un nommé de la Valette,

ce qu'il trouva fort estrange, mais par grands dons y accorda cest

accueil. Le dict de la Valette a juré et faict grand serment que ce

Nogaret ou Teragon ne fust jamais son frère[259], et en a asseuré le

roy de Navarre.

[Note 259: Il y a ici une allusion aux prétentions de M.

d'Epernon, qui, bien que simple cadet de La Valette (v. la

17e épitre de Busbecq à l'empereur Maximilien), et même, à

en croire les ligueurs, fils d'un pauvre _porte-paniers_

(_Avertiss. des cathol. anglois_, 1590, feuill. 28), se

disoit de l'ancienne famille de Nogaret. «M. d'Espernon dit

qu'il est sorti des Nogaret, lit-on dans le _Scaligerana_,

1667, in-12, p. 75; il se trompe: le père de son grand

père, qui estoit son bisaïeul, estoit notaire; La Valette

estoit son nom. Monsieur du Bartas avoit encore beaucoup

d'instruments du notaire La Valette, d'où est descendu

d'Epernon.»]

L'on tient que ce dit Teragon eust affaire un certain jour à une

fille de joye en la chambre secrette, de quoy icelle cuida mourir,

suivant le recit qu'elle en a faict à ses privez amis, certifiant que

Nogaret ou Teragon n'est point un homme naturel, parce que son corps

est trop chaut et bruslant.

Madame la comtesse de Foix, sa femme, laquelle dict qu'elle aime

mieux mourir que d'estre habitée de luy, et a dict que son mariage a

esté faict par sort et par charme, et du tout contre sa volonté, et

que la première nuict fut Teragon d'elle esvanouy, et puis le matin

se trouva couché près d'elle, et alors iceluy Teragon la vouloit

depuceler, elle ne sçeut endurer sa chair si chaulde qu'elle estoit,

dont le jour ensuyvant ne cessa de plorer devant sa tante.

Or de croire cest effect damnable de ce diable desguisé est possible,

car un conte de Flandres espousa le diable en figure de femme.

A Lucques, le primat tenoit le diable en figure d'un page.

A Toscane, une dame de nom tenoit une fille qui devinoit tout, et

estoit un diable, comme enfin fut apparu.

En la ville de Bordeaux, un diable a esté veu un mois entier par la

ville, monté sur un cheval, figuré en homme; et, en fin du temps

predit, emporta un homme à luy voué par achapt.

En Angleterre, le roy Edouard tenoit Gaverston, qui enfin fut trouvé

diable desguisé, et fut cause que ce roy fist mourir des bons

seigneurs; dont, pour sa juste recompense, ce roy Edouard fut vif

embroché en fer bruslant.

Toutes ces choses icy, ce sont des advertissemens à tous seigneurs

de laisser Henry: car la verité est telle que tout homme ayant l'ame

bonne accompaignant Henry, tous y seront perdus, par guerre ou par

sort, ou par charmes, ou par femmes desbordées ou trahison: car

c'est chose asseurée que l'estat du diable, regnant avec Henry, oste

la vie, le renom, la gloire, l'honneur et la vertu des hommes.

* * * * *

Dialogue de Henry le tyran et du grand sorcier d'Espernon, pour faire

mourir Monseigneur de Guise.

D'ESPERNON _parle_.

Sire, qu'attendez-vous? Voilà le Guysien

Qui, comme une brebis amiable innocente,

Vers vous, trop cauteleux, pour mourir se presente:

Car, veu qu'avez juré, il s'asseure trop bien.

Variétés Historiques et Littéraires (06/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 19 / 118 题