[Note 58: L'origine du dicton: _Il crie comme l'anguille de
Melun, avant qu'on ne l'écorche_, n'est pas bien certaine;
seulement, l'on n'en est plus à croire qu'il s'agit d'un
nommé Languille, natif de Melun, etc. Je vous fais grâce
de l'histoire. Ce qu'il y a de plus probable, c'est qu'il
ne faut voir là qu'une allusion au _cri_ des marchandes de
poissons, vendant toutes fraîches, avant de les écorcher,
les anguilles si renommées de Melun. _Anguille de Melun,
avant qu'on ne l'écorche!_ crioient-elles de leur plus
forte voix; et il n'en fallut pas davantage pour que le
peuple imaginât son dicton. Le _cri_ dont je viens de
parler se retrouve presque textuellement dans: _le Coq à
l'asne et chanson sur ce qui s'est passé en France puis la
mort de Henry de Valois_, _etc._, 1590, in-8:
.... On oit crier
Les _anguilles de Melun_,
Suivant le dire commun,
_Sans qu'on parle d'escorchier_.]
[Note 59: C'est Roger Bontemps, vieux type de joyeuseté qui
existoit bien avant l'époque où l'on a cru le retrouver
personnifié dans la personne de Roger de Collerye. Il
figuroit dans les farces et moralités avec un costume
particulier, comme on en a la preuve par la _Moralité de
l'homme pécheur_, où il est dit que _Franc-Arbitre_ paroît
habillé en Roger Bontemps. (_Hist. du Théâtre françois_,
par les frères Parfait, t. 3, p. 89.) Cet habit sans doute
étoit _rouge_, la couleur joyeuse par excellence, et c'est
de là qu'étoit venu probablement, aussi bien que de la
figure rubiconde du personnage, le surnom de _Rouge_,
bientôt devenu _Rouger_ ou _Roger_, qu'on avoit donné à
Bontemps. C'est l'avis de Pasquier (_Recherches de la
France_, liv. 8, ch. 62), et celui aussi d'Henri Estienne,
qui dit dans ses _Deux dialogues du nouveau langage
françois italianizé_, _etc._ (_Dialogue_ 2e, p. 599): «Nous
appelons volontiers un pourceau, ou un gros pourceau, un
gros homme qui est de la confrairie de saint Pansard et
de l'abbaye de _Roger Bon Temps_ ou Rouge Bontemps, comme
aucuns estiment qu'il faut dire.» Voy. sur ce type une
curieuse note de M. de Montaiglon, _Anciennes poésies_, t.
4, p. 122.]
[Note 60: C'est une vieille plaisanterie d'où pourroit bien
être restée l'expression: avoir un _chat_ dans la gorge.]
[Note 61: C'est-à-dire l'année des grands pains.]
[Note 62: Vente faite par force, _sub hasta_, comme les
exécutions militaires.]
[Note 63: Petit sac de toile goudronnée rempli de bonne
poudre qui servoit d'amorce pour les mines.]
Appel par moy au presidial; sentence par laquelle celle de
l'ordinaire est confirmée en ce qui touche la rebellion, et, pour
le surplus, hors de cours et de procez. Appel par la partie adverse
au parlement de Paris. Cependant je supplieray Vostre Majesté de
remarquer que pour subvenir aux frais de la justice, qui sont
grands, comme vous sçavez, j'ay vendu les trois tiers de ma vigne;
quoy faict, je me suis acheminé grand erre[64] en ceste ville, où,
tandis que mon affaire meurissoit, je n'ay eu que trop de loysir
de me promener, et tomber entre les mains des marchans de chair
humaine, autrement peripateticiens du pont Neuf[65]. Il y aura
tantost trois mois qu'un d'entr'eux, me tirant par la manche, me
porta parole d'amour de la part d'une damoiselle, femme, ainsi qu'il
disoit, à un des archers de vostre corps, sur le coeur de laquelle
j'avois faict rejaillir, sans penser en mal, un traict de mon amour,
urinant au dessous de sa fenestre[66]. La bonne opinion en laquelle,
Dieu graces, j'ai tousjours eu ma personne, m'obligea non seulement
de le croire, mais de m'en imaginer au double de ce qu'il disoit,
et mon bon naturel de luy aller faire promptement exhibition de
ma gentillesse. Pour n'estre importun à Vostre Majesté, je tairay
ce qui se passa de menus entretiens entre nous ceste première
journée et les suivantes: tant y a que je demeuray aussi satisfaict
de ceste cognoissance qu'un escolier balotant à credit, d'autant
que la damoyselle refusa un present de deux pistolles que je luy
voulus faire. Ce calme dura jusques au jour fatal que je trouvay
la suppliante toute esplorée, maugreant le ciel et la terre de son
mauvais destin, qui vouloit qu'à faute de cent escus elle vist
trainer honteusement son frère en galères. Ces lamentations estoient
secondées de celles du mary, lequel adjoustoit qu'il contribueroit
volontiers tous ses moyens, et engageroit jusques à sa casaque pour
rachepter une personne que l'alliance luy avoit rendu si proche. Moy,
qui suis de mon naturel plus sensible aux maux d'autruy qu'aux miens
propres, me laissay toucher à la pitié et promis de faire prester la
somme moyennant que le mary entrast solidairement en obligation. La
condition fust acceptée et les cent escus delivrez par mon procureur,
qui me prestoit le nom. Je n'oubliay pas de stipuler tacitement
avec la demanderesse une rente quotidienne sur ses basses marches
pour l'interest de la somme; et, m'estant retiré pour ce soir sans
coup ferir, il me tarda qu'il ne fust jour pour aller lever mon
usure. Mais, dieux! que devins-je le lendemain, quand, heurtant à
la porte de cest honorable hostel, je feus adverty par les voisins
que la locatairesse à laquelle j'avois affaire avoit demenagé dès
les cinq heures du matin, et que j'eus aprins, de plus, que celuy
qui prenoit qualité d'archer et de mary n'estoit mie ny l'un ny
l'autre, ains un chirurgien ou empyrique qui luy avoit fait suer la
verolle? Ce fust lors qu'il tinst à peu que ma constance ne fist
nauffrage. Toutesfois, je me roidis contre mon affliction, et me
resolus d'atendre de pied ferme l'issue de mon procez. Le pis fust
quand, destitué de toutes sortes de moyens, je me vis en mesme temps
frustré de l'assistance de mon advocat, lequel, imitant la statue
de Memnon, cessoit de chanter à mesure que les beaux escus-sol[67]
commançoient de ne l'animer plus de leurs divins rayons, et que je
tournay mon soing à la solicitation des affaires de mon ventre, qui
s'en alloit desesperé. Ma bource, comme dict est, estoit espuisée
jusques au dernier rouge double. La necessité me suggera une
invention qui fust telle: si mon hotesse estoit rioteuse[68] et mal
gratieuse en mon endroit, à cause de ses vieux ans, j'avois un grand
support et confidence en la chambrière. Cela ne me servist pas de
peu, car, dès le jour que mon argent feust à la lie, je feis marché
avec un honneste marchant, recelateur des meubles et ustensiles qui
estoient dans ma chambre, que je divertissois par après aux heures
les plus favorables, et apportois chez le dit marchant, sous le bon
plaisir de Guillemette. Le premier meuble que je desplaçay fust une
bonne double couverte, qui fust vendue cinquante sols; le tapis de
la table ne fust pas des derniers; le ciel de lict et les rideaux
suivirent après. Mon ventre alloit se repaissant de telles viandes,
prest de contester et rapporter le prix sur celuy de l'autruche[69].
Peu à peu mes boyaux s'endurcirent tellement qu'enfin je me ruay sur
un chandelier de leton; de là je vins aux chenets, qui estoient de
fer; à une poesle de haute graisse, à la paile, aux pincettes; je
reservay pour le dernier mets le pot-de-chambre, qui fust de haut
gout. A peine les gons, serrures et autres ferremens des portes se
preservèrent de mon enragé appetit, tandis je vois ma chambre ne
me fournir plus d'alimans, non plus qu'un os d'esclanche de mouton
rongé par quatre sergens à jeun. Je laisse à deviner, Sire, à ceux
qui se sont trouvez quelquesfois en un tel accessoire, quelles furent
lors mes pensées, et combien estranges les diverses resolutions qui
esbranlèrent ma constance. Le premier advis que ma rage me proposa
fust de m'arracher les dents, depuis la plus grande jusqu'à la plus
petite[70], lequel me passa bien tost de l'entendement, à cause
de l'estrangeté. Il me sembla plus expediant de m'aller lancer la
teste première dans la Seine, ou m'escarbouiller[71] le moulle du
bonnet contre le paroy. Mais ce dessein fust bien tost rebouché
par l'apprehension des cruautez que la justice exerceroit après ma
mort sur mes miserables reliques[72]; et, descendant aux remèdes
plus doux, je pensay s'il ne seroit point meilleur de prendre le
sac et la besace et commencer une vie apostolique; mais aussi tost
je me resouvins des arrests de la court de parlement et de la
Charité[73], que j'avois veu prester quelques jours auparavant par
deux sergens à un mandiant valide qu'ils despouillèrent en pleine
rue jusqu'à la chemise inclusivement. Adonc succeda à cest advis un
autre qui sembloit d'apparence plus salutaire: ce fust d'achepter un
estat de coupeur de bources, voleur de nuict, ou de quelque autre
sorte de larron[74], et cestuy-là me sembla d'autant plus plausible
que de tous les mestiers il n'y en a aucun qui soit aujourd'huy
plus pratiqué en vostre royaume, ny plus impunement. Mais de ceste
resolution fust-il diverty par le quatrain latin qui dict:
Nec lepus imbellis nec vulpes subdola vitat
Retia quæ grandis rumpere pergit aper:
Retia lex tendit miseros captura latrones
Quæ diti evolvit gratia sacrilego.
[Note 64: C'est-à-dire _vivement, en droite ligne_. _Erre_,
d'où est venu le mot _errement_, encore employé dans ce
sens: suivre les _errements_ de quelqu'un, signifioit
route, chemin. «Il se sauvoit _belle erre_ sur une jument
arabesque», dit Montaigne (_Essais_, Paris, 1789, t. 3, p.
164), et Marot dans sa 7e complainte:
Salut ne gist au tombeau, ny en terre;
Le bon chrestien au ciel ira _grant'erre_,
Fut le sien corps en la rue enterré.]
[Note 65: Il s'agit ici de ces industriels de toutes sortes
qui exploitoient les passants sur le Pont-Neuf, et dont
les plus nombreux, qu'on appeloit _capons_, avoient pour
industrie d'attirer dans une partie de jeu le premier niais
qui leur tomboit sous la main, de perdre un peu d'abord
pour gagner tout ensuite. Nous avons déjà vu une partie de
ce genre (V. t. 3, p. 273). Le nom de marchands de chair
humaine qu'on donne ici à ces drôles nous feroit penser
qu'ils exerçoient aussi déjà le métier de racoleurs, qui,
au XVIIIe siècle, rendoit le passage du Pont-Neuf et le
voisinage des _fours_ du quai de la Ferraille si dangereux
pour les Nicaise de la province. V. le _Tableau de Paris_
de Mercier, ch. 50, et le _Supplément aux Essais sur
Paris_, par Saint-Foix neveu, t. 1, p. 170.]
[Note 66: Nous trouvons dans les _Dames galantes_ de
Brantôme, _Discours 2_, édit. Garnier, p. 171, l'histoire
d'une grande dame qui s'enamoura de cette manière «d'un
grand cordonnier, estrangement proportionné».]
[Note 67: L'auteur croit ici ce qu'on croyoit de son temps,
que le nom l'_écu-sol_ venoit non pas _a solido_, mais _a
sole_, et que cette monnoie étoit la même que les anciens
écus au soleil de Louis XI et de Charles VIII: c'est une
erreur. L'_écu-sol_ est le _sol_ d'or, et on l'appeloit
ainsi à cause du peu de différence qu'il y avoit comme
poids et comme valeur entre lui et les premiers écus d'or.
Toutes les constitutions de rente, au XVIe siècle, se
faisoient encore en _écus sols d'or_. Ils devoient peser
deux deniers quinze grains. V. le _Tite-Live_ de Vigenère,
t. 1, p. 1501.]
[Note 68: _Pointilleuse_, _querelleuse_. Le mot _riotte_
s'employoit encore couramment au lieu de disputes, débats,
en plein XVIIe siècle. «Il est vrai, écrit Mme de Sévigné
à Bussy le 21 avril 1670, qu'il est surprenant de voir
qu'ayant de l'agrément l'un pour l'autre et un bon fonds,
il arrive de temps en temps des _riottes_ entre nous deux.»
Saint-Simon, dans ses notes sur le _Journal de Dangeau_,
écrit aussi (29 août 1717): «Les _riottes_, les petites
intrigues, les déplorables galanteries, pour en parler
modestement, de cette cour de Mme la duchesse de Berry,
n'ont que trop fait de bruit dans le monde, tant que Dieu
l'y a laissée.»]
[Note 69: Il y a ici une allusion très peu claire à la
réputation qu'ont les autruches de digérer tout ce qu'elles
ont avalé, fût-ce des cailloux ou du fer.]
[Note 70: Le poète Bibus, dont les misérables aventures
sont racontées dans une pièce du _Recueil de pièces en
prose les plus agréables de ce temps_, _etc._, Ch. de
Sercy (1661, in-12), en avoit eu le courage. Il avoit vécu
pendant plusieurs jours de ses dents, arrachées une à une
par un opérateur du Pont-Neuf.]
[Note 71: _Ecraser._ «Ez ungs, dit Rabelais (liv. 1, ch.
27), escarbouilloyt la cervelle, ez aultres rompoyt bras et
jambes.»]
[Note 72: Alors, en vertu de l'ancienne coutume, l'on
confisquoit les biens de ceux qui s'étoient suicidés,
l'on traînoit leur corps sur la claie et on l'attachoit
à une fourche. (V. _Somme rurale_, liv. 2, tit. 34; et
Beaumanoir, _Coutumes du Beauvoisis_, ch. 69.) On lit dans
_le Compte de recettes et dépenses de la ville d'Arras_,
année 1498, dont Monteil possédoit le manuscrit, un
article relatif à une de ces exécutions faites sur le
cadavre des suicidés: «Au dit Mathieu Leroux, varlet du
guet..... LVIII solz, VIII deniers, quant Jehan Cabou,
barbier, se _désespéra_ en la maison de la Rosée de fer,
et qui feust traîné à la justice et mis à une fourche de
bois.» Montesquieu, dans la 76e de ses _lettres persanes_,
s'indigne de ces cruautés, encore en pleine vigueur au
XVIIIe siècle, contre les suicidés, et qui, écrit-il, «les
faisoient mourir, pour ainsi dire, une seconde fois.»]
[Note 73: Il s'agit ici, non pas de l'hôpital de la
Charité, mais de la maison de la _Charité chrestienne_
fondée rue de Lourcine, en 1578, par Nicolas Houel, pour
servir d'asile aux soldats estropiés. Henri III ne prit
pas seulement sous sa protection cet établissement, qui
étoit en germe ce que fut plus tard, sous Louis XIV, la
magnifique fondation des Invalides; il fit de la maison
du philanthrope Houel le chef-lieu d'un ordre militaire
dont tout officier ou soldat glorieusement blessé dans les
armées du roi faisoit de droit partie. Cet ordre avoit pour
insigne une croix brodée sur le côté gauche du manteau,
avec ces mots à l'entour, en broderie d'or: «_Pour avoir
fidellement servy._» Cette fondation de Henri III est de
1589; Henri IV la confirma par une ordonnance de 1597,
décidant que, dans la maison de la Charité chrestienne,
«seroient reçus, pansés et médicamentés (ainsy que les
pauvres honteux de Paris) les pauvres gentilshommes ou
soldats blessés pendant les guerres.»--Un passage de la
satire 11e de Régnier, que personne n'a compris parceque
tout le monde a voulu voir dans l'hospice de la _Charité_
qui y est nommé l'hôpital de la rue Jacob, fait ainsi
allusion à ces Invalides du temps de Henri IV. Le poète
parle de Macette et de ses compagnes. Or, dit-il,
Or j'ignore en quel champ d'honneur et de vertu,
Ou dessoubs quels drapeaux elles ont combattu,
Si c'estoit mal de sainct ou de fiebvre quartaine;
Mais je sçais bien qu'il n'est soldat ni capitaine,
Soit de gens de cheval, ou soit de gens de pié,
Qui dans la Charité soit plus estropié.
En 1606, quand la peste visita Paris, c'est dans cette
maison qu'on voulut transporter les malades; mais elle fut
trouvée trop petite, et c'est alors que la fondation de
l'hospice Saint-Louis fut résolue (Piganiol, t. 4, p. 74).
L'hospice de Nicolas Houel avoit en effet des proportions
si restreintes qu'en 1611, la population venant à y
augmenter, on se décida, non pas à l'agrandir, mais à le
faire évacuer. Toutes les dispositions prises par Henri
IV furent annulées, et l'on se contenta de distribuer
aux invalides une somme de 2,400 fr., pour les aider à
retourner chez eux. Pendant la Fronde, Bicêtre leur avoit
été donné pour asile. V. Moreau, _Bibliogr. des Mazarin._,
t. 3, p. 91.--Ce qu'on lit ici donneroit à penser que les
bâtiments de Houel furent, après leur départ, destinés à
servir de refuge aux pauvres non valides, et devinrent le
siége d'une juridiction qui avoit droit de faire saisir par
ses agents tout mendiant qui vagueroit par les rues.--Il
existe sur cette maison, et sur sa première destination,
une très curieuse pièce: _Advertissement et déclaration
de l'institution de la maison de la Charité chrestienne
establie ès fauxbourgs Saint-Marcel par l'authorité du roy,
1578. Ensemble plusieurs sainctes exhortations, par Nic.
Houel, premier inventeur de la ditte maison et gouverneur
d'icelle. Paris, P. Chevillot_, 1580, in-8.]
[Note 74: Sur ces réceptions dans la confrérie des filous,
V. t. 5, p. 349. Sur la justice que les filous, surtout
ceux du Port au Foin, exerçoient entre eux contre quiconque
de la corporation avoit forfait à ses statuts, V. aussi
L'Estoille, édit. Champollion, t. 2, p. 531, 533.]
Et comme un clou chasse l'autre, je perdis ceste fantasie, ayant veu
pendre au fauxbourg Saint-Germain, à l'entrée de la foire, le tableau
d'un homme sans bras qui prenoit un sol pour se laisser voir[75]. Sa
condition me sembla bien heureuse, et à l'instant me prinst envie de
me faire coupper les bras et les jambes pour participer à un gain
si légitime; mais, pour comble de toute affliction, je ne trouvay
point de chirurgien-barbier qui en voulust prendre la peine, et me
renvoyoient tous au maistre intendant des hautes oeuvres, auquel
m'estant addressé, me respondit qu'il ne l'oseroit entreprendre
sans une ordonnance des medecins de la Tournelle. De là ma pensée
se tourna vers l'hospital des Quinze-Vingts[76], et eusse desiré
n'avoir jamais veu le soleil et pouvoir dire avec ces bien-heureux
aveugles de bien bon coeur après desjeuner les devotes antiennes et
oraisons accommodées à chacun jour de l'an, qui leur valent autant
de doubles tournois. Ceste saincte et louable emulation me porta sur
le point de me crever les deux yeux; et je vous jure, Sire, foy de
chartier, qu'une seule consideration m'en garda, qui fust le desir
de vous accompagner au voyage que vous preparez pour la reception
de vostre maistresse. Non, dis-je lors, m'arraisonnant moy-mesme;
prends courage, Turlupin: le ciel reserve une meilleure fortune à
ta vertu; arme-toy de patience pour quelques jours: un chien trouve
bien sa vie! En tout cas, l'Hostel-Dieu ou la galère ne te sçauroit
manquer, et qui sçait si quelque folle de ceste cour, te voyant si
detraict et descharné, ne sera bien aise de recouvrer un tel valet
que toy pour luy secouer ses hauts-de-chausses en deffaut de ceux qui
ne le veulent faire à moins d'une enseigne de diamans[77]. Donne-toy
bien de garde de deffaire ainsi mal à propos ce bel ouvrage de
nature que les autres estiment si cher, et le pleurent avec de si
veritables larmes l'ayant perdu; conserve soigneusement ces agreables
lumières que tu devrois souhaiter avoir aussi clairvoyantes et
dreues que les eust jamais le concierge d'lo, pour les employer à la
contemplation des merveilles qui sont aprestées au jour de ce grand
convoy, de ce celèbre hymenée[78]. Alors, si parmy une si generale
resjouissance ton mauvais destin ne te donne trefves, il te sera
loisible ou d'executer quelqu'un de tes premiers desseins, ou de
passer les monts Pyrennées pour aller gaigner quelques reales du jour
au lendemain à la conduite de ces affetées, pied-plates, constipées
Castillanes.
[Note 75: Montaigne dit avoir vu un phénomène de cette
espèce. «Je viens de veoir chez moi, dit-il (_Essais_,
liv. 1, ch. 12), un petit homme natif de Nantes, nay sans
bras, qui a si bien façonné ses pieds au service que luy
debvoient les mains, qu'ils en ont, à la vérité, à demy
oublié leur service naturel.» L'Estoille l'avoit vu à Paris
en février 1586. Il en parle sous cette date dans son
_Journal_.]
[Note 76: Sur ces aveugles, qui, bien qu'hébergés dans une
maison royale, mendioient tout le jour par les rues de
Paris, V. notre édit. des _Caquets de l'Accouchée_, p. 199.]
[Note 77: V., sur ce qu'on appeloit _enseignes de
pierreries_, une note de notre t. 2, p. 90.]
[Note 78: V., plus haut, notre première note.--Les
fiançailles du roi, représenté à Madrid par le duc
d'Usséda, furent célébrées le 18 octobre 1612. Louis XIII
n'alla pas chercher Anne d'Autriche jusqu'aux Pyrénées,
comme il paroît qu'on en avoit d'abord eu le projet; il
s'arrêta à Bordeaux, où la jeune reine fit son entrée
solennelle le 29 novembre.]
Voilà sommairement, Sire, sur quoy j'en suis. Or ay-je jugé à
propos, avant tout oeuvre, de venir offrir à Vostre Majesté la
continuation de mon très humble service et obeyssance et ma très
fidelle compagnie en un si long voyage, et, après la descharge de
ces devoirs, vous exposer l'histoire de mes maux, afin que, par
la pitié que vous en aurez et le remède que vous y apporterez de
vos graces, je voye adjouster mon parfaict et entier contentement
à ceste publique allegresse. Je ne suis pas icy, Sire, pour vous
demander le don de quelque evesché en recompense de la bonne, loyalle
et passionnée affection que j'ay à vostre service; aussi bien me
fait on entendre qu'elles ne sont plus que pour des gens de delà
les monts[79] (combien que ces paroles ne sortent que de quelques
bouches effrenées et gouvernées par une malicieuse et detestable
envie, qui les fera enfin crever de despit). Quoy qu'il en soit,
je ne demande point, je ne souhaite pas non plus d'estre couché
sur l'estat et d'estre enrollé aux pensionnaires: ma vertu, qui
n'est point mercenaire, et ma naturelle bonté, qui n'aspire qu'à
des choses justes, me le deffend; et, quand j'aurois tellement
franchi les bornes de la modestie et du devoir que d'en mandier le
brevet, je suis très asseuré que j'en serois esconduit. Si puis-je
dire avec verité que tel a aujourd'huy plus d'escus de pension que
son père n'avoit de sols vaillant, qui ne l'a pas mieux merité que
moy. Je ne me laisse pas emporter à des desirs si deraisonnables;
encores moins vous demanderay-je une notable somme, au moyen de
laquelle il me feust aysé de bondir de ce bourbier de misère où je
suis bien avant plongé, ou, pour mieux dire, enfoncé. Vos finances
sont assez espuisées sans qu'il soit besoin de les divertir à ces
liberalitez; ceste royale vertu de beneficence[80] sera de raison
en quelque autre siècle. Je ne suis pas abillé en homme qui se
presente pour impetrer de Vostre Majesté la creation et octroy d'un
nouvel office. Pleust à Dieu eussiez-vous mis au billon[81] et
refondu tous ceux qui sont en vostre royaume! Si vous agreez que je
parle un peu librement et donne la bonde à la bonne foy à ce qui me
reste sur l'ame, vous sçaurez que j'ay encores un oncle, aagé de
quatre-vingt-dix-sept ans un mois et quelques jours, qui fust par
son père, mon ayeul, institué heritier par egalles portions avec mon
deffunct père. Il luy reste autant de bien que mon dit père m'en
avoit transmis. J'ay ceste obligation à sa brayette, qui n'a jamais
recogneu autres loix que celles de la nature, ny voulu avoir rien à
demesler qu'en public, par crainte de cocuage ou autrement, qu'elle
ne l'a point fait père d'aucuns enfants legitimes. Le bon homme m'a
souvent protesté que ses veues ne s'estendoient point sur un heritier
estranger; qu'au contraire il partiroit très contant de ce monde de
m'avoir fidellement rendu ce qu'il avoit si long-temps avec tant de
soin gardé en depost; il adjoustoit, pour un supresme tesmoignage
de la bonne volonté qu'il avoit pour moy: Je t'en souhaitte, mon
nepveu, la possession plus tranquille et aysée que je ne l'ay eue
avec tout le bon mesnage que j'y ay sceu apporter, et le siècle
auquel tu me survivras moins remply de malice, de corruption et de
confusion que celuy-cy. Or, Sire, c'est maintenant à moy d'assembler
en consultation tout ce qu'il y a dans mon cerveau de bon sens et
de raison pour deliberer si, mon oncle decedant en ceste volonté,
je dois recueillir sa succession ou la donner en proye au premier
occupant, ne plus ne moins que les despouilles d'un pestiferé: car,
pour ne mentir point, s'il me falloit estre exposé à tant d'accidans
qui m'ont traversé par le passé, j'y renonce très volontiers. Or ne
voy je rien qui m'en puisse exempter, les choses demeurant en mesme
etat. J'aymeray tousjours à faire chère lie, n'estraissir mon ventre
ny faire trefves de machoires ou du poignet au gré des collecteurs,
fermiers ou commissaires; cependant les tailles, les subsides, les
gabelles, n'iront point diminuant. J'auray tousjours ung gentilhomme
non appointé pour voisin, et les pensions des autres ne seront point
cassées. Je ne me pourray garder de frotter ma laine avec quelque
chicanoux, et cependant l'exercice de la justice ne recevra point
d'amendement. L'affaire vaut bien le consulter: on a beau se dire
heritier par benefice d'inventaire, toutes successions, en quelle
qualité qu'on les accepte, sont fort onereuses à des gens de nostre
sorte. C'est vendre son repos à trop vil prix, avoir trente années
de moleste et de chagrin pour trois mois de paisible jouissance. Je
declare d'ores et desjà que je ne pretens rien à telles hoiries, se
on ne m'invite au contraire par un aneantissement des inconvenians
susdits et establissement d'un nouvel ordre à l'advenir. J'entens
quelcun gromelant autour de Vostre Majesté et marmotant entre les
dents: Vrayment, c'est bien turlupiné! il nous la donne là belle!
Il y va sans doute de l'interest du roy ou du public à l'adition
ou repudiation de l'heredité deferée à ce delicat! Je demande à ce
veau, quel qu'il soit, qu'est-ce qu'il dira quand tous les laboureurs
du plat païs, les vignerons, les beurières et autres bourgeois des
champs, poussez d'un pareil desespoir, abandonneront la culture de
leurs terres pour se faire vendeurs de triacle[82], joueurs de
gobelets, tireurs de cors, ou de quelque autre profession privilegiée
et exempte de tailles?
[Note 79: Les Italiens à la dévotion du marquis d'Ancre,
qui occupoient alors tous les emplois.]
[Note 80: Le mot _bienfaisance_ n'étoit pas encore fait.
Balzac le créa, mais l'abbé de Saint-Pierre, qui fit sa
fortune, passe pour l'avoir trouvé.]
[Note 81: C'est-à-dire _mis au rebut_, comme on faisoit des
pièces d'argent démonétisées. C'étoit une locution très
en usage. Quand, sous ce même règne, on fit une première
recherche de la noblesse, ce fut l'expression dont on se
servit pour les gentilshommes que cet examen frappa de
discrédit. Claveret fit à cette occasion une très curieuse
comédie en cinq actes, en vers: _L'Escuyer, on les Faux
nobles mis au billon_, 1629, in-8.]
[Note 82: Charlatans, vendeurs de thériaque, la grande
panacée. On les appeloit aussi _triacleurs_.
Tous ces beaux suffisans dont la cour est semée
Ne sont que _triacleurs_ et vendeurs de fumée.