AU ROY.

Au temps que les hommes se mouchoient à la manche, Sire, se trouva

un philosophe, lequel, ayant hasardé toute sa chevance à la mercy de

la mer, comme après de longues attentes il receust les nouvelles

asseurées du naufrage, sans se passionner[55] autrement ny faire le

malade, comme les hommes de ce temps, il se consola de ceste sorte:

_fortuna jubet me expeditius philosophari_. Si un sage peut usurper

les discours d'un fol, et celuy qui par son destin est miserablement

exposé en butte aux rigueurs de la fortune se servir des termes

sortis de la bouche de celuy qui ne se doit plaindre que de sa

sottise, je diray le mesme aujourd'huy: à mesure que la Fortune a

joué de mes restes, elle m'a desantravé de tous les empeschemens qui

m'ostoient le loisir de me venir arraisonner avec Vostre Majesté.

Lors que par faute de prise elle a cessé de me meffaire, elle a

commancé de me permettre de me plaindre, et certes je ne pouvois

plus à propos vous mettre en veue mes disgraces que lors qu'elles

sont arrivées à leur feste. Je voy Vostre Majesté froncer le

sourcil et dire à part soy: N'entendray-je jamais autre chose que

doleances? D'où nous vient ce transi avec sa maigre mine? De quoy

a-il à se plaindre? Qui est-il? qui me l'a emmené icy? Helas! Sire,

donnez-moy un quart d'heure d'audiance, et vous sçaurez le tout.

Je suis Turlupin, fils de Jacques Bonhomme[56], non de celui qui

crioit antan[57] comme les anguilles de Melun[58] et se plaignoit

à tort. Le vray Jacques, qui feust mon père, mourut il y a bonne

pièce de temps; mon ayeul avoit nom Bontemps[59]. Si vous voulez

que je repète plus haut mon origine, je descens en droitte ligne de

l'un des fils de Noé, je ne vous sçaurois dire lequel; j'avois ung

frère qui fust estranglé par ung chat qu'il avala dans une pottée de

laict[60], dont bien luy en prinst: il ne partist pas à jeun de ce

monde. Mon education feust chés mon oncle le curé, frère de ma mère,

qui m'enseigna à lire et escrire, et du latin autant qu'il en peut

suffire pour mourir de faim dans une bonne ville, et se pendist à la

fin de gayeté de coeur l'année des grandes foüasses[61]. L'avoir de

mon père consistoit en une maison, un champ et une vigne, qu'il me

conserva et laissa en mesme estat qu'il l'avoit receu de son père,

mon ayeul. Le bon homme alla de vie à trespas l'an de grace mil cinq

cens quatre-vingts-six, et tomba malade le propre jour qu'il ouyst

publier deux ou trois douzaines de nouveaux edicts. J'estois lors

assez jeune, et toutesfois de tel aage qu'à peu d'années de là je

me sentis les espaules assés fortes pour la voiture d'ung mousquet,

que je portay heureusement soubs la banderolle des catholiques

zelez jusques à l'année quatre-vingts-dix-sept, qui feut celle

mesme de l'enterrement de la saincte union et de mon bonheur tout

ensemble. Dès lors la misère me vint accueillir; je commançay

d'espouser avec le soing de mon mesnage ung chagrin qui ne m'a

depuis quitté. La première attaque que la Fortune me livra feust la

saysie de ma maison pour les tailles accumullées de quatre ou cinq

années, subhastation[62] et adjudication à vil prix à ung frère du

collecteur qui avoit jetté les yeux de concupiscence dessus. Despuis

ce temps-là mes maux allèrent tousjours croissant à veue d'oeil.

J'estois voisin d'ung gentil-homme, lequel pour mon malheur n'estoit

point pensionné, et si croyoit avoir droict et cause de l'estre. Ses

discours n'estoient que reniemans et menaces qu'il s'assigneroit

luy-mesmes sa pension sur tel qui n'y pensoit pas. De faict il ne

tarda guères que je me veis prins au collet par quatre de ses valets,

et mené pieds et poings liez dans son chasteau, où Monsieur me

feist entendre, par la bouche de son palefrenier, qu'ayant receu de

grands et notables dommaiges durant ces derniers troubles, tant en

bestail qu'en une maison qui auroit esté soubslevée par la poudre, il

auroit souvant demandé au roy une pension pour son desdommagement,

qui lui auroit esté refusée, à raison de quoy il se prenoit à moy,

qui avois vendu la terre de laquelle feust faitte la poudre dont

ses ennemys bouleversèrent sa dicte maison. J'euz beau alleguer

toutes les excuses qui pouvoient servir pour ma justification et

protester de tous depens, dommaiges et interests, mon arrest me feut

incontinant prononcé, par lequel on me condamna, pour reparation du

dommage receu par monsieur de Peu de Credit (ainsi s'appelloit le

gentil-homme), ceder au dict seigneur le champ dont avoit esté tirée

la terre pour la confection de la dite poudre, si mieux je n'aymois

estre pendu par les pieds et estouffé de fumée de foing mouillé, sauf

mon recours contre ceux qui auroient fait jouer la saucisse[63].

Mal conseillé que je feus, je feis ce que plusieurs veaux eussent

faict: je prestay obeissance à l'arrest avec moins de raison que le

gentil-homme qui esclaira maugré luy l'audiance de vostre parlement

en plein midy, ce mois de juillet dernier, et permis l'execution

en estre faitte au gré de Monsieur, par deux notaires et quelques

tesmoings qui m'aidèrent à la passation d'un contract de vente du dit

champ, et faction de quittance par moy du prix dont estoit convenu.

Ma mauvaise fortune ne s'arresta pas là: je suis adjourné un lundy

gras après diner, à la requeste du docteur Fripesausse, se plaignant

de ce que le jour precedant moy, Turlupin, estant en masque, aurois

traicté injurieusement sa robe doctoralle et deffait deux plis

d'icelle, pour reparation duquel tort il requeroit que je feusse

condamné à les remettre en tel estat qu'ils estoient auparavant, et

en tous les depens, dommages et interests par luy souffert, et à

souffrir l'impertinence de la requeste; assignation qui me convia

d'honorer de quelques coups de poing le grouin de monsieur le

sergent, qui ne manqua pas d'en charger son exploit; tant procedé

que me voilà condamné par l'ordinaire en je ne sçay combien de livres

d'amende pour la rebellion par moy faicte, et pour le principal à

reparer l'injure et le dommage que le demandeur avoit receu en la

deformation de sa robe par un reagencement des plis, et en tous les

depens de l'instance.

[Note 55: Sur ce mot, dont l'usage commençoit alors, voir

notre t. V, p. 328.]

[Note 56: C'étoit toujours le nom du peuple, consacré même

par les ordonnances royales. Il en est une de François

Ier du 23 septembre 1523, publiée dans le _Bulletin

des sciences historiques_ du baron de Férussac d'après

l'original conservé aux Archives (t. 16, p. 354-360), par

laquelle expresse défense est faite aux «avanturiers,

vagabonds, oiseux, etc., de baptre, mutiler, chasser et

mettre le BONHOMME hors de sa maison»; car l'on étoit alors

au temps où, comme dit Des Periers (69e _Nouv._), les

soudards vivoient sur le _bonhomme_.]

[Note 57: L'année dernière, _ante annum_. On se rappelle le

vers de Villon:

Variétés Historiques et Littéraires (06/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 11 / 118 题