Je crois utile de faire précéder l'étude qu'on va lire de quelques mots
d'explication, pour bien en préciser le but et la portée. Je n'ai point
écrit une biographie de Michelet[53] et n'ai point voulu faire la
critique de ses œuvres. Il n'est qu'une personne qui ait qualité pour
raconter la vie de Michelet; c'est celle qui pendant de longues années a
vécu à côté de lui, associée à tous ses travaux et à toutes ses pensées,
à qui il a légué ce qu'il avait de plus précieux, les papiers intimes,
les notes quotidiennes, où il mettait le meilleur de son âme. Elle seule
pourra nous le faire bien connaître, dire ce qu'il a été et ce qu'il a
voulu, les aspirations idéales et les émotions profondes dont ses écrits
n'ont pu être que l'incomplète révélation. Déjà les deux volumes
autobiographiques qu'elle a publiés, _Ma Jeunesse_ et _Mon Journal_,
nous ont appris ce que furent les vingt-quatre premières années de
Michelet, et nous ont permis de retrouver dans l'enfant et le jeune
homme la sensibilité et les tendances intellectuelles de l'homme fait.
Ses livres, d'autre part, m'ont trop puissamment ému, je l'ai
personnellement trop connu et aimé pour que mon jugement pût être
impartial et pour qu'il me fût possible de signaler ses défauts et ses
erreurs; mes travaux, d'ailleurs, et les tendances naturelles de mon
esprit m'entraînent dans une direction trop différente de la sienne pour
qu'il me fût permis de me poser en disciple et de répondre en son nom
aux critiques et aux attaques dont il a été l'objet.
Je n'ai voulu que rendre hommage à la mémoire de Michelet; hommage qui
était de ma part une dette personnelle. Je n'ai pas cru pouvoir mieux
honorer et servir sa mémoire qu'en rappelant simplement ce qu'il a fait,
et en montrant combien noble et pure a été l'inspiration de ses œuvres
et de sa vie. Je laisse à d'autres et à l'avenir le soin de les passer
au crible et de décider quelles furent ses fautes, comme écrivain et
comme savant.
Pour moi, je ne puis songer qu'à une chose c'est à l'impression laissée
dans mon esprit par la lecture de ses livres. Ceux dont l'enfance et
l'adolescence se sont écoulées pendant les douze premières années du
second empire se rappelleront toujours la froideur et le morne ennui qui
accablait les âmes pendant cette triste époque. La jeunesse,
l'enthousiasme, l'espérance, qui avaient rempli les cœurs avant et après
1830, semblaient éteints à jamais; les artistes, les écrivains qui
avaient fait la gloire de la première moitié du siècle étaient vieillis
et déchus; la voix éloquente du seul grand poète dont le génie eût
survécu ne s'élevait que pour maudire la lâcheté de ses concitoyens et
l'abaissement de sa patrie. Ce mot même de patrie semblait n'avoir plus
de sens. Séparés par un abîme de la France du passé, dont ils avaient
perdu les traditions et les croyances, désabusés des espérances de
liberté et de progrès tour à tour excitées et déçues par tant de
révolutions, entraînés malgré eux vers un avenir incertain et
redoutable, les plus nobles esprits se réfugiaient dans un dilettantisme
égoïste ou dans des rêveries humanitaires. Pour plus d'un, et je suis du
nombre, les livres de Michelet ont été alors une consolation et un
cordial. On apprenait, en les lisant, à aimer la France, à l'aimer dans
son histoire ressuscitée par lui, à l'aimer dans son peuple dont il
interprétait les sentiments secrets et les nobles aspirations, à l'aimer
dans son sol même, dont il savait si bien peindre le charme et la
beauté. Avec lui, on prenait foi dans l'avenir de la patrie, en dépit
des tristesses du présent. On ne pouvait échapper à la contagion de son
enthousiasme, de ses espérances, de sa jeunesse de cœur.
La vocation qui m'a poussé vers les études historiques, c'est à lui que
je la dois. Le premier il m'a ému de sympathie pour ces morts
innombrables qui ont été nos ancêtres, qui nous ont fait ce que nous
sommes et dont l'histoire retrouve et ressuscite les pensées, les désirs
et les passions. Le premier il m'a fait comprendre que, dans
l'ébranlement des bases religieuses et politiques de notre vie
nationale, il faut lui donner une base historique et renouer, par la
connaissance intelligente et pieuse du passé, la tradition interrompue.
Il m'a fait voir dans l'histoire l'étude la plus propre à élargir
l'esprit tout en l'affermissant, à donner le respect des choses
anciennes tout en en faisant perdre la superstition. Enfin, il m'a
montré comme la plus noble des vocations, celle d'enseigner l'histoire,
d'enseigner la France, de servir d'intermédiaire, de lien et
d'interprète entre la France d'hier et celle de demain. Aussi le
sentiment que j'éprouve pour lui n'est-il pas celui du disciple pour un
maître dont il adopte les doctrines, suit la méthode et continue
l'œuvre; c'est un sentiment moins étroit, plus profond et aussi plus
tendre, une sorte de reconnaissance filiale envers celui chez qui j'ai
toujours trouvé de nobles inspirations et de paternels encouragements.
C'est là le seul rôle que pouvait jouer Michelet. Il était, il est
encore par ses écrits, un inspirateur; il ne pouvait pas devenir un
maître, au sens strict du mot. Sa manière de penser et d'écrire était
trop individuelle, l'imagination et le cœur y avaient une trop grande
part. Lui-même n'avait point eu de maître; il n'aura pas de disciples.
Il serait aussi puéril et dangereux de vouloir imiter ses procédés de
composition que de vouloir imiter son style. Il n'avait point de méthode
qu'il pût enseigner et transmettre, car il ne procédait que par
intuition et par divination. Le génie ne s'enseigne pas. Même à l'École
normale, il fut surtout un merveilleux excitateur des esprits. Plus
tard, au Collège de France, il se méprit même, à ce qu'il semble, sur le
rôle qu'il était appelé à jouer. Il transforma sa chaire en tribune, il
chercha moins à instruire la jeunesse qu'à l'enthousiasmer; et il
contribua à dénaturer le caractère de notre enseignement supérieur en
transformant ses leçons en morceaux oratoires, adressés non à une élite
studieuse, mais à la foule.
Michelet n'a pas formé plus d'élèves par ses livres que par son
enseignement. Il a laissé des chefs-d'œuvre à admirer, il n'a pas laissé
de modèles à imiter. Sans doute il a mis en lumière des côtés de
l'histoire, des points de vue négligés avant lui. Il a donné la place
qu'elle méritait à la peinture des mœurs et des caractères, et il a
montré combien les documents les plus secs peuvent devenir instructifs
pour qui sait les interroger; il a insisté sur l'influence jusque-là
négligée des causes physiologiques et pathologiques en histoire, et
ouvert aux investigations une voie nouvelle, très dangereuse il est
vrai, mais fertile en découvertes curieuses. Il a marqué tous les sujets
qu'il a traités d'une empreinte ineffaçable; il est impossible à ceux
qui s'en occupent après lui de négliger ce qu'il a dit, et il est bien
rare qu'il n'ait pas éclairé d'un trait de flamme quelque point obscur
qui sans lui serait resté dans l'ombre. Néanmoins il ne peut servir de
guide; il faut toujours le contrôler, le rectifier, et très souvent le
contredire. Il voit avec une puissance extraordinaire, mais il ne voit
pas tout et il ne voit pas toujours juste. Il n'a pas la précision
scientifique, la méthode, l'unité de plan et d'idées qui sont
nécessaires pour devenir le chef d'une école historique. La préface
qu'il a mise en tête du septième volume de son _Histoire de France_
suffirait à montrer qu'il ne pouvait prétendre à un pareil rôle. Après
avoir fait de la France du moyen âge un tableau merveilleux de poésie et
de vérité, après avoir pendant six volumes fait aimer et comprendre les
mœurs et les sentiments de ces siècles à demi barbares, tout à coup,
arrivant à la Renaissance, il fut saisi malgré lui de la même haine
aveugle, du même esprit de réaction violente qui animait contre le moyen
âge les hommes du XVIe siècle; il voulut rétracter, effacer les pages
émues et sympathiques qui resteront malgré lui son plus beau titre de
gloire. L'esprit de chacune des époques dont il s'occupait revivait en
lui avec un élan de passion irrésistible; c'est ce qui fait sa grandeur
comme artiste, la puissance de vie qui anime son histoire; c'est ce qui
fait aussi sa partialité, le caractère incomplet, exagéré, inégal de ses
dernières productions historiques. On l'admire, on l'écoute, tantôt avec
une émotion bienveillante, tantôt avec une curiosité avide et parfois
indiscrète; mais on ne peut pas lui abandonner la direction de son
jugement et de son intelligence.
Ce que j'ai dit des œuvres historiques de Michelet, je pourrais le dire
aussi de ses petits livres, où se mêlent, d'une façon charmante et
bizarre, la science, la philosophie, la psychologie et la poésie, qui
entraînent et ravissent l'imagination et le cœur sans convaincre ni
satisfaire la raison. Nul ne les a lus sans être ému, et pourtant les
idées qui s'y trouvent exprimées n'ont point fait de prosélytes. C'est
que ces idées n'ont point un caractère bien déterminé; elles flottent
entre la science, la religion et la poésie, sans être ni accompagnées de
déductions rigoureuses, ni affirmées avec une foi absolue, ni pourtant
abandonnées à la région des rêves. Tout s'y mêle: la fantaisie, les
espérances mystiques et l'étude positive de la nature. J'ai cherché à
faire comprendre, à résumer les traits généraux de ces idées
philosophiques de Michelet, en les exposant sans les juger; mais je ne
voudrais pas que le respect avec lequel j'ai parlé de ces larges et
nobles conceptions fût pris pour une adhésion qui dépasserait ma pensée.
Michelet a montré que les sciences naturelles ouvraient des voies
nouvelles à l'art, à la poésie et aux sentiments religieux; en cela,
comme dans ses travaux historiques, il a été un révélateur, mais il n'a
pas fourni une méthode sûre pour avancer dans cette voie, ni montré avec
précision le but auquel on devait tendre. Il ne le pouvait pas, du
reste. Ce n'est pas diminuer sa gloire que de lui donner, entant de
directions variées de l'esprit, le rôle d'initiateur.
L'avenir seul pourra discerner dans son œuvre les intuitions justes et
les rêveries éphémères. Michelet n'aura pas de continuateurs immédiats,
de disciples attachés à la lettre de ses paroles; mais ses idées germent
en secret dans plus d'un cerveau et plus d'un cœur. «Je n'ai pas de
famille, disait-il, je suis de la grande famille.» Combien n'en est-il
pas, en effet, parmi les hommes d'aujourd'hui, qui sont à des degrés
divers unis à lui par un lien presque filial, et ont reçu de lui
l'étincelle qui anime leur travail ou leur vie! Combien n'en est-il pas
qui lui doivent des émotions bienfaisantes et durables, qui ont senti
après avoir lu ses livres leur cœur élargi, attendri, capable de plus
grands sacrifices! À une époque où tant d'esprits se laissent aller en
pratique au découragement, en théorie à un pessimisme universel,
Michelet a toujours espéré et _il a fait croire au bien_. Il n'est pas
d'éloge à ajouter après celui-là.
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