Chassant de ses conceptions toutes les entités métaphysiques, tout
élément mystérieux, ramenant tout à des groupements de faits, Taine
devait transformer tous les problèmes de littérature et d'esthétique en
problèmes d'histoire. Aussi ses ouvrages, à l'exception de son _Voyage
aux Pyrénées_ et de son livre l'_Intelligence_, sont-ils tous des
ouvrages d'histoire. Ils marquent le dernier terme de l'évolution par
laquelle la critique littéraire est devenue une des formes de
l'histoire. Villemain avait le premier montré les relations qui existent
entre le développement historique et le développement littéraire.
Sainte-Beuve avait cherché avec plus de rigueur l'explication des œuvres
littéraires dans les circonstances de la vie des écrivains et du temps
où ils avaient vécu. Taine vit dans ces œuvres avant tout les documents
les plus précieux, les plus significatifs que l'histoire puisse
enregistrer, en même temps que le fruit nécessaire de l'époque qui les a
produites. L'Étude sur La Fontaine est une étude sur la société du XVIIe
siècle et la cour de Louis XIV; l'Essai sur Tite-Live est un essai sur
l'esprit romain; l'Histoire de la Littérature anglaise est une histoire
de la civilisation anglaise et de l'esprit anglais depuis le temps où
les Anglo-Saxons et les Normands couraient les mers et remontaient les
fleuves pour piller, brûler et massacrer tout sur leur passage, en
chantant leurs chants de guerre, jusqu'à celui où le noble poète
Tennyson recevait de la gracieuse reine Victoria le titre de poète
lauréat et un siège à la Chambre des lords. Dans le _Voyage en Italie_,
dans la _Philosophie de l'Art_, vous apprenez à connaître la société
italienne du XVe et du XVIe siècles, la vie de la Hollande au XVIIe
siècle, les mœurs des Grecs du temps de Périclès et d'Alexandre. On sent
très bien que pour Taine l'histoire littéraire et l'histoire de l'art
sont des fragments de l'histoire naturelle de l'homme, qui elle-même est
un fragment de l'histoire naturelle universelle. Même la _Vie et
opinions de Thomas Graindorge_, sous sa forme humoristique, est une
étude sur la société française écrite par le même historien philosophe à
qui nous devons l'_Histoire de la Littérature anglaise_. Jamais aucun
écrivain n'a apporté dans ses œuvres une pareille unité de conception et
de doctrine, n'a montré dès ses débuts une conscience aussi nette de sa
méthode et un talent aussi constamment égal à lui-même. Dès l'École
normale, nous l'avons vu, Taine pratiquait déjà sa méthode de
généralisation et de simplification: «Tout homme et tout livre,
disait-il, peut se résumer en trois pages et ces trois pages en trois
lignes;» mais, en même temps, il s'attachait à voir et à rendre le
détail des choses sensibles avec tout leur relief. Si le _Voyage aux
Pyrénées_ fait parfois l'effet d'un exercice de virtuosité descriptive
semblable aux exercices de doigté d'un violoniste, si la description
semble n'y avoir souvent d'autre but qu'elle-même; regardez y bien, vous
verrez même ici la description aboutir presque toujours à une idée
philosophique ou historique. Partout ailleurs elle a pour but unique de
fournir des éléments à une généralisation historique. C'est la
description d'un pays qui sert à expliquer ses habitants, la description
des mœurs et de la vie des hommes qui sert à expliquer leurs sentiments
et leurs pensées. Taine a au plus haut degré le don de rendre visibles
tout le décor et tout le costume des civilisations et des sociétés les
plus diverses, de produire un effet d'ensemble par une accumulation de
traits de détail et par le choix habile des traits les plus
caractéristiques. Il se montre en cela grand peintre d'histoire. Son art
n'est pas moins grand à ramener à quelques mobiles clairs et peu
nombreux, logiquement coordonnés et subordonnés à un mobile principal,
la variété bigarrée des phénomènes extérieurs. On regimbe bien un peu à
accepter des explications aussi simples de choses aussi complexes, mais
on est subjugué par la rigueur et l'accent de conviction de la
démonstration, et aussi par la sérénité avec laquelle l'historien décrit
et le philosophe explique, sans s'indigner, sans s'attendrir, en
admirant les hommes en proportion de la perfection avec laquelle ils
représentent les caractères essentiels de leur époque et manifestent les
mobiles qui l'animent. Il parlera presque du même ton de sympathie
admirative de Benvenuto Cellini, qui personnifie l'homme de la
Renaissance, indifférent au bien et au mal, sensible seulement au
plaisir de déployer librement son individualité et de jouir de la beauté
sous toutes ses formes, et de Bunyan, le chaudronnier mystique, qui
personnifie l'homme de la Réforme, indifférent à la beauté et préoccupé
seulement de purifier son âme pour la rendre digne de la grâce divine.
Cette sympathie est celle du savant qui apprécie dans un végétal ou un
animal la fidélité et l'énergie avec lesquelles il représente le type
auquel il se rattache. Taine cherche dans l'histoire les types les plus
parfaits des diverses variétés de l'animal humain. S'il les classe et
les subordonne les uns aux autres, comme les œuvres d'art, d'après le
degré de bienfaisance et d'importance du caractère qu'ils manifestent,
on sent bien qu'en sa qualité de naturaliste tous l'intéressent, et que
son admiration va surtout à ceux qui réalisent pleinement un type, quel
qu'il soit.
V
Pourtant, cette sérénité, qu'il puisait dans son déterminisme
philosophique, n'a pas accompagné Taine jusqu'au bout. Son dernier
ouvrage fait à cet égard contraste avec ses précédents écrits. Il ne se
contente pas ici de décrire et d'analyser; il juge, il s'indigne; au
lieu de montrer simplement dans la chute de l'ancien régime, dans les
violences de la Révolution, dans les gloires et la tyrannie de l'Empire,
une succession de faits nécessaires et inévitables, il parle de fautes,
d'erreurs, de crimes; il n'a pas pour la Terreur les mêmes poids et la
même mesure que pour les révolutions d'Italie et d'Angleterre, et, après
avoir été si indulgent aux tyrans et aux condottières du XVe et du XVIe
siècle, il parle avec une véritable haine de Napoléon, ce condottière du
XIXe, un des plus superbes animaux humains pourtant qui se soient jamais
rués à travers l'histoire. On a vivement reproché cette inconséquence à
Taine. On a même été jusqu'à attribuer ses sévérités envers les
révolutionnaires à la passion politique, au désir de flatter les
conservateurs, à je ne sais quelle terreur des périls et des
responsabilités du régime démocratique. Nous avons cherché à expliquer,
en racontant sa vie, comment et pourquoi dans son dernier ouvrage, il a
changé de ton et dans une certaine mesure de point de vue. Que les
émotions de la guerre et de la Commune aient agi sur l'esprit de Taine,
il n'est pas possible de le nier; mais elles n'ont pas agi de la manière
mesquine et puérile qu'on imagine. Il a cru y voir le signe de la
décadence de la France, l'explication et la conséquence des
bouleversements politiques survenus il y a un siècle. Bien loin de lui
reprocher l'émotion qu'il en a ressentie, je suis tenté de lui savoir
gré de s'être aussi vivement ému et, voyant la France sur la pente d'un
abîme, d'avoir cru qu'il pouvait l'arrêter par le tableau tragique des
maux dont elle souffre.
Il n'a point, d'ailleurs, renié sa méthode ni sa doctrine; il les a
plutôt accentuées. Nulle part il n'a employé d'une manière plus
constante le procédé d'accumulation des petits faits pour établir une
idée générale; nulle part il n'a exposé la série des événements de
l'histoire comme plus strictement déterminée par l'action de deux ou
trois causes très simples agissant toujours dans le même sens. Ce qu'on
peut lui reprocher, c'est d'avoir trop simplifié le problème, d'en avoir
négligé certains éléments, d'avoir, malgré l'abondance des faits réunis
par lui, laissé de côté d'autres faits qui leur servent de correctifs,
d'avoir, en un mot, poussé au noir un tableau déjà sombre en; réalité.
Ce qu'il y a d'exagéré dans l'ouvrage de Taine, vient à la fois de son
amour pour la France et du peu de sympathie naturelle qu'il avait pour
son caractère et ses institutions. Il était vis-à-vis d'elle comme un
fils tendrement dévoué à sa mère, mais qui serait séparé d'elle par de
cruels malentendus, par une foncière incompatibilité d'humeur, et à qui
son amour même inspirerait des jugements sévères et douloureux. La
nature sérieuse de Taine, ennemie de toute frivolité mondaine, sa
prédilection pour les individualités énergiques, sa conviction que le
progrès régulier et la vraie liberté ne peuvent exister que là où se
trouvent de fortes traditions, le respect des droits acquis et l'esprit
d'association allié à l'individualisme, tout chez lui concourait à lui
faire aimer et admirer l'Angleterre et à le rendre sévère pour un pays
enthousiaste et capricieux, où la puissance des habitudes sociales
émousse l'originalité des caractères, où le ridicule est plus sévèrement
jugé que le vice, où l'on ne sait ni défendre ses droits ni respecter
ceux d'autrui, où l'on met le feu à sa maison pour la reconstruire au
lieu de la réparer, où le besoin de tranquillité fait préférer la
sécurité stérile du despotisme aux agitations fécondes de la liberté. La
France a inspiré à Taine la cruelle satire de _Graindorge_; l'Angleterre
le plus aimable et le plus souriant de ses livres: les _Notes sur
l'Angleterre_. Les poètes anglais étaient ses poètes préférés, et, comme
philosophe, il est de la famille des Spencer, des Mill et des Bain.
Telle a été la raison de la sévérité excessive de ses jugements sur la
France de la Révolution. À les prendre au pied de la lettre, on serait
tenté de s'étonner que la France soit encore debout après cent ans d'un
régime aussi meurtrier, et l'on est surpris qu'un déterministe comme
Taine ait paru reprocher à la France de ne pas être semblable à
l'Angleterre. Mais, après avoir reconnu ce qu'il y a d'exagéré et
d'incomplet dans son point de vue et dans ses peintures, il faut rendre
hommage, non seulement à la puissance et à la sincérité de son œuvré,
mais aussi à sa vérité. Il n'a pas tout dit, mais ce qu'il a dit est
vrai. Il est vrai que la monarchie de l'ancien régime avait préparé sa
chute en détruisant tout ce qui pouvait la soutenir en limitant son
pouvoir; il est vrai que la Révolution a déchaîné l'anarchie en
détruisant les institutions traditionnelles pour les remplacer par des
institutions rationnelles sans racines dans l'histoire ni dans les
mœurs; il est vrai que l'esprit jacobin a été un esprit de haine et
d'envie qui a préparé les voies au despotisme; il est vrai que la
centralisation napoléonienne est un régime de serre chaude qui peut
produire des fruits splendides et hâtifs, mais qui épuise la sève et
tarit la vie; et Taine a mis ces vérités en lumière avec une abondance
de preuves et une force de pensée qui portent la conviction dans tous
les esprits non prévenus. Si une réaction salutaire se produit en France
contre les excès de la centralisation, le mérite en reviendra en grande
partie à cette œuvre si critiquée. Quoi qu'il arrive, il aura eu le
mérite d'avoir posé le problème historique de la Révolution dans des
termes tout nouveaux, et d'avoir contribué pour une large part à le
transporter du domaine de la légende mystique ou des lieux communs
oratoires dans celui de la réalité humaine et vivante. Malgré la passion
qui anime souvent ses récits et ses portraits, il a ici encore servi la
science et la vérité.
J'ai cru ne pouvoir mieux rendre hommage à ce libre, vaillant et sincère
esprit, à cet amant passionné du vrai, qu'en cherchant à caractériser
les traits essentiels de sa vie, de son caractère, de son œuvre et de
son influence en toute franchise. Il me semblait que j'aurais manqué de
respect envers sa mémoire en usant envers lui de ces ménagements
d'oraison funèbre qu'il a tenu à écarter de son cercueil. Mais j'aurais
bien mal rendu ce que je pense et ce que je sens si je n'avais pas su
exprimer mon admiration reconnaissante pour un des hommes qui, dans
notre temps, par le caractère comme par le talent, ont le plus honoré la
France et l'esprit humain. Je ne puis mieux dire ce que j'ai éprouvé en
le voyant disparaître qu'en m'associant à ce que m'écrivait un de mes
amis en apprenant la fatale nouvelle:
«La disparition de cet esprit, c'est une forte et claire lumière qui
s'efface de ce monde. Jamais personne n'a représenté avec plus de
vigueur l'esprit scientifique; il en était comme une énergique
incarnation. Et il s'en va au moment où les bonnes méthodes, seules
efficaces pour atteindre la vérité, faiblissent dans la conscience des
jeunes générations, de sorte que sa mort semble marquer, au moins pour
quelque temps, la fin d'une grande chose. Et, puis, qu'il s'en aille
ainsi tout de suite après Renan, c'est vraiment trop de vide à la fois.
Rien ne restera plus de la génération qui nous a formés; ces deux grands
esprits en étaient les représentants; nous leur devions les
enseignements qui nous avaient le plus touchés et les plus profondes
joies de notre esprit; nous venons de perdre nos pères intellectuels.»
Décembre 1893.