IV

Chassant de ses conceptions toutes les entités métaphysiques, tout

élément mystérieux, ramenant tout à des groupements de faits, Taine

devait transformer tous les problèmes de littérature et d'esthétique en

problèmes d'histoire. Aussi ses ouvrages, à l'exception de son _Voyage

aux Pyrénées_ et de son livre l'_Intelligence_, sont-ils tous des

ouvrages d'histoire. Ils marquent le dernier terme de l'évolution par

laquelle la critique littéraire est devenue une des formes de

l'histoire. Villemain avait le premier montré les relations qui existent

entre le développement historique et le développement littéraire.

Sainte-Beuve avait cherché avec plus de rigueur l'explication des œuvres

littéraires dans les circonstances de la vie des écrivains et du temps

où ils avaient vécu. Taine vit dans ces œuvres avant tout les documents

les plus précieux, les plus significatifs que l'histoire puisse

enregistrer, en même temps que le fruit nécessaire de l'époque qui les a

produites. L'Étude sur La Fontaine est une étude sur la société du XVIIe

siècle et la cour de Louis XIV; l'Essai sur Tite-Live est un essai sur

l'esprit romain; l'Histoire de la Littérature anglaise est une histoire

de la civilisation anglaise et de l'esprit anglais depuis le temps où

les Anglo-Saxons et les Normands couraient les mers et remontaient les

fleuves pour piller, brûler et massacrer tout sur leur passage, en

chantant leurs chants de guerre, jusqu'à celui où le noble poète

Tennyson recevait de la gracieuse reine Victoria le titre de poète

lauréat et un siège à la Chambre des lords. Dans le _Voyage en Italie_,

dans la _Philosophie de l'Art_, vous apprenez à connaître la société

italienne du XVe et du XVIe siècles, la vie de la Hollande au XVIIe

siècle, les mœurs des Grecs du temps de Périclès et d'Alexandre. On sent

très bien que pour Taine l'histoire littéraire et l'histoire de l'art

sont des fragments de l'histoire naturelle de l'homme, qui elle-même est

un fragment de l'histoire naturelle universelle. Même la _Vie et

opinions de Thomas Graindorge_, sous sa forme humoristique, est une

étude sur la société française écrite par le même historien philosophe à

qui nous devons l'_Histoire de la Littérature anglaise_. Jamais aucun

écrivain n'a apporté dans ses œuvres une pareille unité de conception et

de doctrine, n'a montré dès ses débuts une conscience aussi nette de sa

méthode et un talent aussi constamment égal à lui-même. Dès l'École

normale, nous l'avons vu, Taine pratiquait déjà sa méthode de

généralisation et de simplification: «Tout homme et tout livre,

disait-il, peut se résumer en trois pages et ces trois pages en trois

lignes;» mais, en même temps, il s'attachait à voir et à rendre le

détail des choses sensibles avec tout leur relief. Si le _Voyage aux

Pyrénées_ fait parfois l'effet d'un exercice de virtuosité descriptive

semblable aux exercices de doigté d'un violoniste, si la description

semble n'y avoir souvent d'autre but qu'elle-même; regardez y bien, vous

verrez même ici la description aboutir presque toujours à une idée

philosophique ou historique. Partout ailleurs elle a pour but unique de

fournir des éléments à une généralisation historique. C'est la

description d'un pays qui sert à expliquer ses habitants, la description

des mœurs et de la vie des hommes qui sert à expliquer leurs sentiments

et leurs pensées. Taine a au plus haut degré le don de rendre visibles

tout le décor et tout le costume des civilisations et des sociétés les

plus diverses, de produire un effet d'ensemble par une accumulation de

traits de détail et par le choix habile des traits les plus

caractéristiques. Il se montre en cela grand peintre d'histoire. Son art

n'est pas moins grand à ramener à quelques mobiles clairs et peu

nombreux, logiquement coordonnés et subordonnés à un mobile principal,

la variété bigarrée des phénomènes extérieurs. On regimbe bien un peu à

accepter des explications aussi simples de choses aussi complexes, mais

on est subjugué par la rigueur et l'accent de conviction de la

démonstration, et aussi par la sérénité avec laquelle l'historien décrit

et le philosophe explique, sans s'indigner, sans s'attendrir, en

admirant les hommes en proportion de la perfection avec laquelle ils

représentent les caractères essentiels de leur époque et manifestent les

mobiles qui l'animent. Il parlera presque du même ton de sympathie

admirative de Benvenuto Cellini, qui personnifie l'homme de la

Renaissance, indifférent au bien et au mal, sensible seulement au

plaisir de déployer librement son individualité et de jouir de la beauté

sous toutes ses formes, et de Bunyan, le chaudronnier mystique, qui

personnifie l'homme de la Réforme, indifférent à la beauté et préoccupé

seulement de purifier son âme pour la rendre digne de la grâce divine.

Cette sympathie est celle du savant qui apprécie dans un végétal ou un

animal la fidélité et l'énergie avec lesquelles il représente le type

auquel il se rattache. Taine cherche dans l'histoire les types les plus

parfaits des diverses variétés de l'animal humain. S'il les classe et

les subordonne les uns aux autres, comme les œuvres d'art, d'après le

degré de bienfaisance et d'importance du caractère qu'ils manifestent,

on sent bien qu'en sa qualité de naturaliste tous l'intéressent, et que

son admiration va surtout à ceux qui réalisent pleinement un type, quel

qu'il soit.

V

Pourtant, cette sérénité, qu'il puisait dans son déterminisme

philosophique, n'a pas accompagné Taine jusqu'au bout. Son dernier

ouvrage fait à cet égard contraste avec ses précédents écrits. Il ne se

contente pas ici de décrire et d'analyser; il juge, il s'indigne; au

lieu de montrer simplement dans la chute de l'ancien régime, dans les

violences de la Révolution, dans les gloires et la tyrannie de l'Empire,

une succession de faits nécessaires et inévitables, il parle de fautes,

d'erreurs, de crimes; il n'a pas pour la Terreur les mêmes poids et la

même mesure que pour les révolutions d'Italie et d'Angleterre, et, après

avoir été si indulgent aux tyrans et aux condottières du XVe et du XVIe

siècle, il parle avec une véritable haine de Napoléon, ce condottière du

XIXe, un des plus superbes animaux humains pourtant qui se soient jamais

rués à travers l'histoire. On a vivement reproché cette inconséquence à

Taine. On a même été jusqu'à attribuer ses sévérités envers les

révolutionnaires à la passion politique, au désir de flatter les

conservateurs, à je ne sais quelle terreur des périls et des

responsabilités du régime démocratique. Nous avons cherché à expliquer,

en racontant sa vie, comment et pourquoi dans son dernier ouvrage, il a

changé de ton et dans une certaine mesure de point de vue. Que les

émotions de la guerre et de la Commune aient agi sur l'esprit de Taine,

il n'est pas possible de le nier; mais elles n'ont pas agi de la manière

mesquine et puérile qu'on imagine. Il a cru y voir le signe de la

décadence de la France, l'explication et la conséquence des

bouleversements politiques survenus il y a un siècle. Bien loin de lui

reprocher l'émotion qu'il en a ressentie, je suis tenté de lui savoir

gré de s'être aussi vivement ému et, voyant la France sur la pente d'un

abîme, d'avoir cru qu'il pouvait l'arrêter par le tableau tragique des

maux dont elle souffre.

Il n'a point, d'ailleurs, renié sa méthode ni sa doctrine; il les a

plutôt accentuées. Nulle part il n'a employé d'une manière plus

constante le procédé d'accumulation des petits faits pour établir une

idée générale; nulle part il n'a exposé la série des événements de

l'histoire comme plus strictement déterminée par l'action de deux ou

trois causes très simples agissant toujours dans le même sens. Ce qu'on

peut lui reprocher, c'est d'avoir trop simplifié le problème, d'en avoir

négligé certains éléments, d'avoir, malgré l'abondance des faits réunis

par lui, laissé de côté d'autres faits qui leur servent de correctifs,

d'avoir, en un mot, poussé au noir un tableau déjà sombre en; réalité.

Ce qu'il y a d'exagéré dans l'ouvrage de Taine, vient à la fois de son

amour pour la France et du peu de sympathie naturelle qu'il avait pour

son caractère et ses institutions. Il était vis-à-vis d'elle comme un

fils tendrement dévoué à sa mère, mais qui serait séparé d'elle par de

cruels malentendus, par une foncière incompatibilité d'humeur, et à qui

son amour même inspirerait des jugements sévères et douloureux. La

nature sérieuse de Taine, ennemie de toute frivolité mondaine, sa

prédilection pour les individualités énergiques, sa conviction que le

progrès régulier et la vraie liberté ne peuvent exister que là où se

trouvent de fortes traditions, le respect des droits acquis et l'esprit

d'association allié à l'individualisme, tout chez lui concourait à lui

faire aimer et admirer l'Angleterre et à le rendre sévère pour un pays

enthousiaste et capricieux, où la puissance des habitudes sociales

émousse l'originalité des caractères, où le ridicule est plus sévèrement

jugé que le vice, où l'on ne sait ni défendre ses droits ni respecter

ceux d'autrui, où l'on met le feu à sa maison pour la reconstruire au

lieu de la réparer, où le besoin de tranquillité fait préférer la

sécurité stérile du despotisme aux agitations fécondes de la liberté. La

France a inspiré à Taine la cruelle satire de _Graindorge_; l'Angleterre

le plus aimable et le plus souriant de ses livres: les _Notes sur

l'Angleterre_. Les poètes anglais étaient ses poètes préférés, et, comme

philosophe, il est de la famille des Spencer, des Mill et des Bain.

Telle a été la raison de la sévérité excessive de ses jugements sur la

France de la Révolution. À les prendre au pied de la lettre, on serait

tenté de s'étonner que la France soit encore debout après cent ans d'un

régime aussi meurtrier, et l'on est surpris qu'un déterministe comme

Taine ait paru reprocher à la France de ne pas être semblable à

l'Angleterre. Mais, après avoir reconnu ce qu'il y a d'exagéré et

d'incomplet dans son point de vue et dans ses peintures, il faut rendre

hommage, non seulement à la puissance et à la sincérité de son œuvré,

mais aussi à sa vérité. Il n'a pas tout dit, mais ce qu'il a dit est

vrai. Il est vrai que la monarchie de l'ancien régime avait préparé sa

chute en détruisant tout ce qui pouvait la soutenir en limitant son

pouvoir; il est vrai que la Révolution a déchaîné l'anarchie en

détruisant les institutions traditionnelles pour les remplacer par des

institutions rationnelles sans racines dans l'histoire ni dans les

mœurs; il est vrai que l'esprit jacobin a été un esprit de haine et

d'envie qui a préparé les voies au despotisme; il est vrai que la

centralisation napoléonienne est un régime de serre chaude qui peut

produire des fruits splendides et hâtifs, mais qui épuise la sève et

tarit la vie; et Taine a mis ces vérités en lumière avec une abondance

de preuves et une force de pensée qui portent la conviction dans tous

les esprits non prévenus. Si une réaction salutaire se produit en France

contre les excès de la centralisation, le mérite en reviendra en grande

partie à cette œuvre si critiquée. Quoi qu'il arrive, il aura eu le

mérite d'avoir posé le problème historique de la Révolution dans des

termes tout nouveaux, et d'avoir contribué pour une large part à le

transporter du domaine de la légende mystique ou des lieux communs

oratoires dans celui de la réalité humaine et vivante. Malgré la passion

qui anime souvent ses récits et ses portraits, il a ici encore servi la

science et la vérité.

J'ai cru ne pouvoir mieux rendre hommage à ce libre, vaillant et sincère

esprit, à cet amant passionné du vrai, qu'en cherchant à caractériser

les traits essentiels de sa vie, de son caractère, de son œuvre et de

son influence en toute franchise. Il me semblait que j'aurais manqué de

respect envers sa mémoire en usant envers lui de ces ménagements

d'oraison funèbre qu'il a tenu à écarter de son cercueil. Mais j'aurais

bien mal rendu ce que je pense et ce que je sens si je n'avais pas su

exprimer mon admiration reconnaissante pour un des hommes qui, dans

notre temps, par le caractère comme par le talent, ont le plus honoré la

France et l'esprit humain. Je ne puis mieux dire ce que j'ai éprouvé en

le voyant disparaître qu'en m'associant à ce que m'écrivait un de mes

amis en apprenant la fatale nouvelle:

«La disparition de cet esprit, c'est une forte et claire lumière qui

s'efface de ce monde. Jamais personne n'a représenté avec plus de

vigueur l'esprit scientifique; il en était comme une énergique

incarnation. Et il s'en va au moment où les bonnes méthodes, seules

efficaces pour atteindre la vérité, faiblissent dans la conscience des

jeunes générations, de sorte que sa mort semble marquer, au moins pour

quelque temps, la fin d'une grande chose. Et, puis, qu'il s'en aille

ainsi tout de suite après Renan, c'est vraiment trop de vide à la fois.

Rien ne restera plus de la génération qui nous a formés; ces deux grands

esprits en étaient les représentants; nous leur devions les

enseignements qui nous avaient le plus touchés et les plus profondes

joies de notre esprit; nous venons de perdre nos pères intellectuels.»

Décembre 1893.

Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire · 第 32 / 42 题