LA VIE DE MICHELET

Michelet a raconté lui-même, en quelques pages admirables, dans la

préface de son livre _le Peuple_, sa première éducation et les

impressions ineffaçables de ses jeunes années. Nous y retrouvons le

germe de tout ce qu'il devait être plus tard, le point de départ de tout

son développement intellectuel et moral. Sa mère était des Ardennes,

pays sévère, habité par une race «distinguée, sobre, économe, sérieuse,

où l'esprit critique domine[54]»: son père était de l'ardente et

colérique Picardie», patrie d'hommes énergiques, enthousiastes,

éloquents, spirituels, de Pierre l'Hermite, de Calvin, de Camille

Desmoulins. Sa famille vint à Paris après la Terreur, pour fonder une

imprimerie. Le 21 août 1798 naquit Jules Michelet, dans le chœur d'une

ancienne église, occupée par l'atelier paternel, «occupée, nous dit-il,

et non profanée; qu'est-ce que la presse au temps moderne, sinon l'arche

sainte[55]?» Il y avait là un présage d'avenir.

Les premières années de sa vie furent tristes et pénibles. Il grandit

«comme une herbe sans soleil, entre deux pavés de Paris». Dès 1800,

Napoléon supprima les journaux, restreignit par tous les moyens le

commerce de la librairie. La pauvreté vint. Il fallut renvoyer les

ouvriers; le grand-père, le père, la mère de Michelet, lui-même âgé de

douze ans, firent tout le travail de l'imprimerie. Ce labeur précoce

aurait pu, semble-t-il, étouffer dans leur fleur les facultés de

l'enfant. Au contraire, pendant que ses mains assemblaient machinalement

les lettres qui servaient à la composition de livres niais et insipides,

son imagination prenait des ailes. Ce don merveilleux, qui devait plus

tard, dans ses livres, rendre la vie aux cendres du passé et donner une

âme et un cœur à la nature entière, s'éveillait en lui le premier.

«Jamais, dit-il, je n'ai tant voyagé d'imagination que pendant que

j'étais immobile à cette casse... Très solitaire et très libre, j'étais

tout imaginatif.» Il ne pouvait suivre d'instruction régulière; le

matin, avant le travail, il recevait quelques leçons de lecture d'un

vieux libraire, ancien maître d'école, «homme de mœurs antiques, ardent

révolutionnaire». Il apprit de lui, sans doute, à admirer et presque à

adorer la Révolution, qui depuis fut toujours à ses yeux la plus grande

manifestation de la France dans l'histoire et comme la révélation de la

justice. Deux ou trois livres faisaient sa seule lecture. L'un d'eux

produisit en lui une impression extraordinaire, éveilla le sentiment

religieux, la foi en Dieu et en l'immortalité qui, à travers toutes les

variations de sa pensée, devait se manifester dans toutes ses œuvres et

persister jusqu'à son dernier soupir. C'était l'_Imitation de

Jésus-Christ_:

«Je n'avais encore aucune idée religieuse... Et voilà que dans ces pages

j'aperçois tout à coup, au bout de ce triste monde, la délivrance de la

mort, l'autre vie et l'espérance. La religion reçue ainsi, sans

intermédiaire humain, fut très forte en moi. Comment dire l'état de rêve

ou me jetèrent ces premières paroles de l'_Imitation_? Je ne lisais pas,

j'entendais... comme si cette voix douce et paternelle se fût adressée à

moi-même. Je vois encore la grande chambre froide et démeublée; elle me

parut vraiment éclairée d'une lueur mystérieuse... Je ne pus aller bien

loin dans ce livre, ne comprenant pas le Christ, mais je sentis Dieu.»

En même temps s'éveillait en lui l'amour de l'histoire et le sentiment

de sa vocation future.

«Ma plus forte impression, continue-t-il, après celle-là, c'est le musée

des monuments français... C'est là, nulle autre part, que j'ai reçu

d'abord la vive impression de l'histoire. Je remplissais ces tombeaux de

mon imagination, je sentais ces morts à travers les marbres, et ce

n'était pas sans quelque terreur que j'entrais sous les voûtes basses où

dormaient Dagobert, Chilpéric et Frédégonde[56].»

Les rares facultés de l'enfant avaient de bonne heure frappé ses

parents. Ils avaient foi en son avenir, ils résolurent de tout sacrifier

pour donner à leur fils l'instruction qui lui manquait. Son père réduit

au dénûment, sa mère malade, consacrèrent leurs dernières ressources à

le faire entrer au collège. Il y trouva des maîtres éminents, MM.

Villemain et Leclerc, qui le soutinrent de leur bienveillance, mais

aussi des camarades moqueurs qui raillèrent sa pauvreté. Il devint

timide, «effarouché comme un hibou en plein jour[57]», chercha la

solitude, vécut avec les livres; mais cette épreuve ne fit que tremper

plus fortement son âme. Il sentit ce qu'il valait, prit foi en lui-même.

«Dans ce malheur accompli, privations du présent, craintes de l'avenir,

l'ennemi étant à deux pas (1814) et mes ennemis, à moi, se moquant de

moi tous les jours, un jour, un jeudi matin, je me ramassai sur

moi-même, sans feu (la neige couvrait tout), ne sachant pas si le pain

viendrait le soir, tout semblant finir pour moi, j'eus en moi un pur

sentiment stoïcien; je frappai de ma main, crevée par le froid, sur ma

table de chêne (que j'ai toujours conservée) et je sentis une joie

virile de jeunesse et d'avenir».

Cette énergie morale qui triomphe par la volonté des fatalités

extérieures a soutenu Michelet pendant toute sa vie. Débile et toujours

souffrant, l'esprit chez lui soutenait le corps. Sa conception générale

de l'histoire semble avoir été inspirée par la lutte, le drame qui

faisait sa vie. Là comme ici, c'était une lutte constante entre la

fatalité et la liberté.

Le souvenir de ces années pénibles et parfois amères ne s'est jamais

effacé de l'esprit de Michelet. Il est arrivé plus tard à la gloire, à

la fortune; mais il n'a point oublié qu'il sortait du peuple et qu'il

devait sans doute à cette humble origine quelques-unes de ses meilleures

qualités. «J'ai gardé, nous dit-il, l'impression du travail, d'une vie

âpre et laborieuse, je suis resté peuple... Si les classes supérieures

ont la culture, nous avons bien plus de chaleur vitale... Ceux qui

arrivent ainsi, avec la sève du peuple, apportent dans l'art un degré

nouveau de vie et de rajeunissement, tout au moins un grand effort. Ils

posent ordinairement le but plus haut, plus loin que les autres,

consultant peu leurs forces, mais plutôt leur cœur.»

Il attribuait en effet à son origine plébéienne cette chaleur, cette

tendresse de cœur qui a été l'inspiration de sa vie. La pauvreté, les

railleries du collège avaient un instant refoulé cette tendresse au

dedans de lui, l'avaient rendu sauvage et misanthrope, sans que pourtant

l'envie effleurât jamais son âme. Mais dès que, sorti du collège, il y

rentra comme professeur, dès qu'il put donner aux autres quelque chose

de lui-même, son cœur se rouvrit, se dilata. «Ces jeunes générations,

aimables et confiantes, qui croyaient en moi, me réconcilièrent à

l'humanité».

Au moment où Michelet entrait dans l'enseignement, et professait,

d'abord à l'institution Briand, puis au collège Charlemagne, enfin, à

partir de 1822, au collège Sainte-Barbe, fondé par l'abbé Nicole, il

ignorait encore que l'histoire fût sa vocation; les circonstances le lui

révélèrent. C'étaient les lettres anciennes et surtout la philosophie

qui l'attiraient. Ses thèses de doctorat, soutenues en 1819 portaient

sur les vies de Plutarque et sur l'idée de l'infini dans Locke. Quand il

est reçu agrégé en 1821 il demande d'être désigné pour l'enseignement de

la philosophie. C'est à contre-cœur qu'il enseigne l'histoire à

Sainte-Barbe. Toutefois, bien que ses lectures fussent presque toujours,

jusqu'en 1822, des lectures d'auteurs classiques ou de philosophes, un

instinct secret le détournait des spéculations métaphysiques pour le

tourner vers la philosophie du langage, l'histoire des idées, la

philosophie de l'histoire. De bonne heure il voit dans l'histoire la

contre-épreuve de l'observation psychologique et comme une psychologie

collective. Il projette dès 1819 un livre sur le caractère des peuples

trouvé dans leur vocabulaire, puis un essai sur la culture de l'homme,

puis une histoire philosophique du christianisme. Une fois à

Sainte-Barbe il entreprend l'étude de Vico tout en faisant les cours

d'où devait sortir en 1827 l'admirable _Précis d'histoire moderne_, paru

peu de mois après la traduction de la Philosophie de l'histoire de Vico.

Lorsqu'en 1826, monseigneur Frayssinous rétablit, sous le nom d'_École

préparatoire_, l'École normale qui avait été supprimée en 1822, et

résolut par raison d'économie de confier à un seul maître l'enseignement

de l'histoire et celui de la philosophie, Michelet se mit aussitôt sur

les rangs. Cet enseignement paraissait fait pour lui, qui menait de

front depuis quatre ans son enseignement historique et ses études

personnelles de philosophie. Il fut nommé en février 1827. Il conçut

immédiatement ses deux cours comme les deux parties inséparables d'un

même enseignement. Sa première leçon fut une introduction générale aux

deux cours. Il veut que l'histoire et la philosophie se prêtent un

mutuel secours. L'histoire étudiera les faits, la philosophie les lois,

l'histoire l'homme collectif, la philosophie l'homme individuel. En

effet, tandis que son cours de philosophie est un cours de psychologie

et de morale, celui d'histoire est une histoire de la civilisation, où

il cherche à dégager le caractère des divers peuples et leur évolution

religieuse. Il montre l'humanité comme l'individu passant de la

spontanéité à la réflexion, de l'instinct à la raison, de la fatalité à

la liberté. On voit naître dans son esprit la conception philosophique

qui dirigera tous ses travaux historiques: l'histoire est le drame de la

lutte entre la liberté et la fatalité. Le christianisme commence la

victoire de la liberté, la réforme la continue, la Révolution l'achève.

Pour bien comprendre l'œuvre ultérieure de Michelet, il ne faut jamais

oublier quels furent ses débuts, et que l'historien chez lui, comme le

naturaliste, s'est toujours cru un philosophe.

Bien qu'il aille en 1825 en Allemagne réunir des livres d'histoire pour

une étude sur Luther, et bien qu'il ait déjà fait le plan d'un ouvrage

sur la Réforme et le XVIe siècle, c'est toujours la philosophie qui

l'attire le plus. En 1829, quand on sépare les deux enseignements dont

il était chargé, il demande de conserver celui de la philosophie. M de

Montbel le contraint à se vouer exclusivement à l'histoire et même à

l'histoire ancienne. Il se met à enseigner l'histoire romaine et du

premier coup il conçoit une œuvre d'une rare originalité qu'il

perfectionna dans un voyage à Rome au printemps de 1830 et dont la

première partie, la _République_, parut en 1831. Il comptait y ajouter

l'histoire de l'Empire, mais les circonstances vinrent encore ici

disposer de lui. Après la Révolution de 1830, l'École normale fut

rétablie sur son plan primitif, avec deux professeurs d'histoire, l'un

pour l'antiquité, l'autre pour le moyen âge et les temps modernes. C'est

de ce dernier enseignement que Michelet fut chargé et c'est de ses

nouveaux cours que sortit son histoire de France.

Cette période d'enseignement à l'École normale qui dura jusqu'à 1836 et

à laquelle Michelet ajouta encore la suppléance de Guizot à la Sorbonne

en 1834 et 1835, fut peut-être la plus heureuse période de sa vie et fut

à coup sûr la plus féconde. Marié en 1824 vivant dans une studieuse

solitude, où pénétraient quelques rares amis, tels qu'Eugène Burnouf et

le physiologiste Edwards, ses fonctions de professeur aux Tuileries,

d'abord de la princesse Louise, fille de la duchesse de Berry, puis de

la princesse Clémentine, fille de Louis Philippe, ne faisaient pas de

lui un mondain. Il vivait pour ses élèves et ils éprouvaient pour lui un

enthousiasme mêlé de tendresse. Il aimait plus tard à raconter les joies

de cet enseignement; comment, au fort de l'hiver, il descendait la rue

Saint-Jacques, en frac noir et en escarpins, sans paletot pour se

couvrir, mais insensible au froid et à la bise «tant était ardente,

disait-il, la flamme intérieure». Ceux qui ont eu le privilège de

l'entendre alors ont gardé le souvenir ineffaçable de ces leçons

éloquentes et pleines d'idées où il savait si bien communiquer aux

autres la passion qui l'animait. Lui, de son côté, puisait dans son

enseignement, dans l'entourage affectueux et sympathique de ses élèves,

la force qui devait le soutenir et l'inspirer dans le travail de toute

sa vie.

L'_Histoire romaine_ fut le premier fruit de cette période heureuse de

jeunesse et d'enthousiasme. À ce moment les travaux de Guizot et

d'Augustin Thierry avaient donné une impulsion extraordinaire aux études

sur le moyen âge. L'ouvrage de Michelet parut au premier moment devoir

exercer une influence semblable sur l'étude de l'antiquité. La puissance

de son imagination, la magie de son style donnaient à l'histoire de la

vieille Rome la réalité de l'histoire contemporaine. Les hardies

hypothèses de Niebuhr, restées jusqu'alors inaccessibles à la masse du

public lettré et comme étouffées sous une obscure et pesante érudition,

apparaissaient tout à coup vivantes et colorées. Le récit de Michelet

semblait plus convaincant que la plus solide démonstration; où Niebuhr

s'efforçait de prouver, lui il voyait et il montrait. Néanmoins l'œuvre

de Michelet n'eut en France que peu d'influence. La routine de

l'enseignement ne s'émut pas de cette tentative qui aurait pu être si

féconde. Il eut beaucoup d'admirateurs, mais peu de disciples. Lui-même

dut quitter bientôt l'antiquité pour s'occuper du moyen âge.

Ce ne furent pas seulement les nécessités nouvelles de son enseignement

qui le poussèrent à écrire l'Histoire de France. La France était à ses

yeux le principal acteur de ce drame de la liberté qui remplissait

l'histoire; et de plus il éprouvait pour le moyen âge le même attrait

que la plupart de ses contemporains.

Il était impossible, en effet, qu'une âme aussi impressionnable que

celle de Michelet échappât à la contagion du mouvement romantique qui

depuis le commencement du siècle s'était emparé de tous les esprits. On

s'était épris de la littérature, des mœurs, des coutumes, des monuments,

de l'histoire du moyen âge. La poésie, le théâtre, le roman, la peinture

ne représentaient plus que seigneurs féodaux, vieux donjons, châtelaines

amoureuses de leurs pages; et la sublimité des cathédrales gothiques

faisait oublier la perfection des temples de la Grèce. Il y avait

beaucoup d'engouement, de mode passagère dans ce mouvement; beaucoup de

mauvais goût et de fausses couleurs dans la manière dont on peignait le

passé. Néanmoins tout n'était pas factice dans l'amour qu'on portait aux

antiquités nationales. Après le violent déchirement de la Révolution,

après cet effort gigantesque pour anéantir un passé devenu odieux et

pour créer de toutes pièces une France nouvelle, effort qui avait abouti

au despotisme et à l'épuisement de toutes les forces du pays, on se prit

naturellement à regretter les ruines qu'on avait faites, et l'on se

demanda s'il n'y avait rien dans tout ce passé qui fût digne d'être

admiré, aimé et, s'il était possible, sauvé du grand naufrage. En

politique, la tentative faite pour rattacher la nouvelle France à

l'ancienne avait échoué. La Restauration ne sut prendre de l'ancien

régime que ses préjugés arriérés et ne sut pas favoriser ce qu'il y

avait d'intelligent dans cette réaction contre la Révolution et

l'Empire. Elle fut emportée en 1830. Mais la révolution de 1830

n'étouffa pas l'intérêt qui attirait tous les esprits vers le moyen âge.

On commença, au contraire, à le connaître d'une manière plus sérieuse et

plus scientifique; on publia de vieux textes, on étudia l'ancienne

langue, l'ancien droit, on se mit à fouiller et à classer les archives.

Michelet, qui avait applaudi avec toute la jeunesse libérale de l'époque

à la révolution de 1830 et qui l'avait même célébrée dans son

_Introduction à l'Histoire universelle_ (1831), comme le couronnement

naturel de l'histoire de France, partageait en même temps l'intérêt

passionné de ses contemporains pour le moyen âge.

En 1831, il avait été nommé chef de la division historique aux Archives

nationales. Dans cette immense collection de documents échappés au temps

et aux révolutions, le rêve vaguement entrevu dans son enfance,

lorsqu'il parcourait le Musée des monuments historiques, prit corps à

ses yeux. Son imagination évoqua les morts qui dormaient dans cette

vaste nécropole historique; ces parchemins usés et noircis lui

apparurent comme les témoins contemporains des siècles abolis dont il

écoutait la voix et recueillait le véridique témoignage. Il résolut de

donner à la patrie son histoire. En 1833 parut le premier volume de

l'_Histoire de France_; le sixième, publié en 1843, s'arrêtait à la mort

de Louis XI. Ces six volumes resteront, je crois, dans l'avenir, le plus

solide titre de gloire de Michelet, la partie la plus utile et la plus

durable de son œuvre. Le tableau de la France qui ouvre le second

volume, la vie de Jeanne d'Arc, le règne de Louis XI, peuvent être cités

parmi les plus beaux morceaux historiques qu'ait produits la littérature

contemporaine. On y trouve une érudition consciencieuse, une étude

approfondie des documents originaux, et en même temps un génie vraiment

créateur, qui pénètre dans l'âme même des personnages et sait les faire

vivre et agir. Michelet a un sens historique plus large et plus profond

que ses illustres devanciers, Guizot[58] et Augustin Thierry. Tandis que

ceux-ci cherchent dans le passé et y admirent surtout les institutions,

les idées ou les tendances qu'ils défendent eux-mêmes dans le présent;

tandis qu'ils laissent voir partout leurs théories et leurs opinions sur

la politique contemporaine, Michelet cherche et admire surtout dans le

passé ce qu'il eut d'original, de caractéristique; il oublie ses propres

idées, ses propres sentiments, pour comprendre par une intelligente

sympathie les idées et les sentiments des hommes d'autrefois[59]. Pour

lui, l'histoire n'est ni un récit, ni une analyse philosophique, c'est

une _résurrection_. Je retrouve chez lui ce mélange d'érudition et

d'esprit divinatoire qu'on admire chez les maîtres de la science

allemande, chez Niebuhr, chez Mommsen, chez Jacob Grimm surtout, qu'il

avait connu et à qui il avait voué une tendre et profonde

admiration[60].

En même temps qu'il publiait l'_Histoire de France_, il ébauchait à la

Faculté des lettres, où il suppléa Guizot en 1834 et en 1835,

l'_Histoire de la Renaissance et de la Réforme_. C'est à cette époque

qu'il fit paraître, sous le titre de _Mémoires de Luther_ (1835), une

série d'extraits tirés des œuvres de Luther, qui forment une

intéressante et vivante biographie du grand réformateur; un peu plus

tard il entreprenait, dans la _Collection des documents inédits relatifs

à l'histoire de France_, la publication des pièces du procès des

Templiers (1841-1851), 2 vol. in-4°; enfin il publiait les _Origines du

Droit_ (1837), où il cherchait à montrer que l'ancien droit français

était non un ensemble de formules abstraites et de déductions

rationnelles, mais l'expression vivante du développement historique de

l'humanité et de la nation.

Quelque absorbé qu'il fût par les études sur le moyen âge, Michelet

avait une nature trop vivante et trop impressionnable pour rester

étranger aux passions contemporaines. Volontairement éloigné des

distractions du monde, il n'en était que plus accessible aux grands

mouvements d'idées qui entraînaient sa génération. En 1836, il se fit

mettre en congé à l'École normale, soumise à l'énergique mais étroite

direction de M. Cousin, et en 1838 il fut appelé à la chaire d'histoire

et de morale au Collège de France. Au lieu d'un petit auditoire

d'élèves, auxquels il devait enseigner, sous une forme simple, des faits

précis et une méthode rigoureuse, il eut devant lui une foule ardente,

mobile, enthousiaste, qui lui demandait, non plus la jouissance austère

des recherches scientifiques, mais l'entraînement momentané d'une parole

éloquente et généreuse. Le caractère vague et hybride de la chaire

d'histoire et de morale semblait justifier d'avance un enseignement où

les idées générales auraient plus de place que les faits, où de hardies

synthèses remplaceraient les procédés patients de la critique. À côté de

Michelet se trouvaient Quinet et Mickiewicz[61], qui, comme lui, se

crurent appelés au Collège de France à une sorte d'apostolat

philosophique et social. Les trois professeurs formèrent une espèce de

triumvirat intellectuel, dont l'action fut immense sur la jeunesse de

l'époque. Cette activité nouvelle eut sur Michelet une influence

décisive que vinrent encore fortifier les événements de la vie publique.

À partir de 1840, la monarchie de Juillet adopta une politique

d'immobilité, de résistance à tout progrès, qui devait fatalement amener

à une catastrophe, en jetant un grand nombre d'esprits généreux et

libéraux dans des opinions extrêmes et des tendances révolutionnaires.

Michelet fut de ce nombre. Fils du XVIIIe siècle, il voulut combattre

l'influence cléricale; il publia son cours sur les Jésuites (1843)[62],

et _le Prêtre, la Femme et la Famille_ (1845), livre d'analyse

psychologique fine et profonde, où, comme dans ses cours, la prédication

morale prenait l'histoire pour base. Sorti des rangs du peuple et fier

de son origine, il combattit à côté des apôtres socialistes dont il ne

partageait pas, du reste, les utopies, et exposa dans _le Peuple_ (1846)

les souffrances, les aspirations et les espérances du prolétaire et du

paysan. Né sous la Révolution et habitué dès l'enfance à voir en elle le

salut du monde, il voulut l'enseigner aux générations nouvelles telle

qu'il la voyait, comme un évangile de justice et de paix, et il écrivit

son _Histoire de la Révolution_, dont le premier volume parut en 1847. À

vrai dire, et malgré les innombrables et minutieuses recherches sur

lesquelles cet ouvrage est appuyé[63], ce n'est pas une histoire, c'est

un poème épique en sept volumes, dont le peuple est le héros,

personnifié en Danton. Il est possible que la critique historique laisse

intactes peu de parties de cette œuvre de Michelet, mais plusieurs

passages, la prise de la Bastille, la fête de la fédération, par

exemple, ont la beauté durable des grandes créations littéraires. Seul

des historiens de la Révolution, Michelet fait comprendre l'enthousiasme

crédule et sublime, l'espérance infinie qui saisit la France et l'Europe

au lendemain de 1789.

Entre la composition de l'_Histoire de France_ au moyen âge et celle de

l'_Histoire de la Révolution française_, un profond changement s'était

opéré dans le génie de Michelet. Il avait perdu de son calme, de sa

mesure, de son impartialité scientifique; il avait pris parti d'une

manière passionnée dans les plus graves questions politiques et

sociales; sa pensée et son style se ressentaient de l'allure fiévreuse,

hachée, qui donnait tant d'originalité à sa parole. Mais, en même temps,

sa puissance d'imagination et d'expression avait encore grandi; au lieu

de répandre, comme autrefois, sa sympathie en artiste et en poète sur

toutes les puissantes manifestations de l'esprit humain, s'éprenant

successivement du catholicisme du moyen âge et du protestantisme de

Luther, du génie de César et des républiques de Flandre, il concentrait

cette sympathie sur quelques grandes causes, dont il devenait l'apôtre;

l'ardent foyer qui brûlait en lui, plus concentré, brilla d'une flamme

plus haute et plus vive. Ces causes étaient toutes nobles et saintes;

elles se résumaient dans les mots de paix, de justice, de progrès. Il

voulait réconcilier les nations dans la fraternité universelle;

réconcilier les partis et les classes dans l'unité de la patrie;

réconcilier la science et la religion dans l'âme humaine. C'était là, à

ses yeux, le _credo_ laissé par la Révolution. Sa pensée s'étant

précisée, son style était devenu plus personnel, plus original, plus

dégagé de toute convention, de toute influence extérieure, plus conforme

à sa pensée.

La révolution de février 1848 éclata. Michelet put croire un instant à

la réalisation de tout ce qu'il avait désiré, voulu, prêché. Il put

croire que son apostolat n'avait pas été stérile, lui qui avait voulu

tirer de l'histoire _un principe d'action_ et créer «plus que des

esprits, des âmes et des volontés». Son illusion fut de courte durée. À

l'aurore de concorde et de liberté du printemps de 1848, succédèrent les

journées de Juin, l'expédition de Rome de 1849, la réaction de 1850, le

coup d'État de 1851. Michelet fut destitué de sa chaire au Collège de

France en 1851; le refus de serment le força de quitter sa position aux

Archives en juin 1852. Ce brusque naufrage de toutes ses espérances, ce

silence et cette inaction succédant subitement à une période d'activité

fiévreuse et de lutte, étaient faits pour briser son cœur et lui ôter

jusqu'à la force de vivre. Bien qu'il continuât à combattre pour les

causes qui lui étaient chères en terminant son _Histoire de la

Révolution_ (1853), et en racontant les épisodes dramatiques du

mouvement de 1848 dans l'est de l'Europe (_Pologne et Russie_, 1851;

_Principautés danubiennes_, 1853; _Légendes démocratiques du Nord_,

1854), il se sentait impuissant et découragé. Il eut succombé à

l'accablement et au trouble moral où le jetèrent ces catastrophes s'il

n'avait pas eu en lui une puissance indestructible de foi et d'amour, et

si un événement heureux n'avait, pour ainsi dire, renouvelé son âme et

ne lui avait permis de recommencer une seconde vie.

Vivant loin du monde, absorbé par son travail et son enseignement, ne

quittant la solitude de son cabinet que pour la foule réunie autour de

sa chaire du Collège de France, Michelet, avec sa nature aimante,

délicate et passionnée, avait besoin d'être au foyer domestique entouré

de soins, de tendresse et de dévouement. Il n'avait pas cette joie: sa

femme était morte en 1839; sa fille s'était mariée en 1843; son fils

vivait loin de lui. L'agitation des dix années qui suivirent la mort de

sa femme lui avait un peu dissimulé ce qui manquait à sa vie intérieure;

mais maintenant qu'au dehors tout s'écroulait à la fois, qu'allait-il

devenir? Ce fut alors qu'il rencontra celle qui devint sa compagne

pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Par elle il retrouva

tout ce qui était nécessaire à sa vie intellectuelle et morale. Elle fut

la gardienne vigilante de son travail, elle fit respecter sa solitude,

elle mit autour de lui l'ordre et le calme. Le génie de Michelet, fait

d'émotion et de sympathie, avait besoin de sympathie et d'échange

constant des sentiments et des pensées. L'enseignement lui avait procuré

cet échange avec la jeunesse qu'échauffait et remuait sa parole;

l'enseignement lui était interdit. Il eut désormais auprès de lui l'âme

la mieux faite pour le comprendre, en qui ses pensées trouvaient un écho

et lui revenaient rajeunies et revêtues des grâces multiples et

changeantes de la nature féminine. Il lui dut un renouvellement de vie.

Leurs ressources étaient minimes. Ils quittèrent Paris et se retirèrent

à la campagne. Là, sous l'influence bienfaisante de son bonheur

domestique, Michelet abandonna pour quelque temps l'histoire, «la dure,

la sauvage histoire de l'homme», et se tourna vers la nature. Il l'avait

toujours aimée, il l'avait défendue contre la défiance et les injustes

malédictions de l'église; mais il y voyait cependant un monde soumis à

la fatalité, contre lequel lutte la liberté humaine. Grâce à l'influence

et à l'active collaboration qu'il avait à ses côtés, il vit désormais

une étroite parenté entre l'homme et la nature; au moment où les hommes,

où ses concitoyens trompaient toutes ses espérances, il trouva dans la

nature une sympathie consolatrice. Loin de confondre l'homme avec la

nature et de le soumettre aux lois fatales qui semblent la régir, il sut

voir en elle les germes de la liberté morale, des rudiments de pensées

et de sentiments semblables aux nôtres. En un mot, il lui donna une âme.

Dès lors la solitude morale que les événements lui avaient faite se

trouva peuplée. Il reconnut autour de lui, dans les animaux, dans les

plantes, dans tous les éléments, des âmes sympathiques auxquelles il

prêtait lui-même le langage et la voix. Ce fut l'origine d'une série de

livres d'une forte et charmante originalité, _l'Oiseau_ (1856),

_l'Insecte_ (1857), _la Mer_ (1861), _la Montagne_ (1868), qui furent

comme autant de chants d'un poème de la nature; la poésie se faisait

l'interprète de la science, et cette série de tableaux et de

descriptions d'une vérité et d'une puissance merveilleuses formaient

dans leur large développement comme un hymne mystique au Dieu infini,

unique, présent et vivant dans la multiplicité des choses. Qui pourrait

oublier les pages consacrées au rossignol, cet artiste dont le chant,

comme toutes les grandes créations musicales, fait entrevoir l'infini?

ou celles qui nous parlent des Alpes, «ce château d'eau de l'Europe, le

cœur du monde européen», qui répand dans tous les membres du vieux

continent l'eau, la vie, la fécondité, et conserve dans ses vallées le

dépôt sacré des mœurs simples et des institutions libres? Les savants de

profession ont sans doute trouvé à reprendre dans ces livres des

erreurs, des inexactitudes, des exagérations. Ils n'en ont pas moins été

une révélation. Ils ont montré que les sciences naturelles, qu'on accuse

parfois de dessécher l'âme, de dépoétiser la nature et de désenchanter

la vie, contiennent les éléments d'une poésie variée et profonde, dont

le charme n'est point soumis aux caprices du goût et de la mode, parce

qu'il a sa source dans la réalité intime et immuable des choses.

Il en est, de la religion comme de la poésie; ses formes peuvent

changer; elle demeure un besoin indestructible de l'âme et trouve dans

la ruine même des anciens dogmes et des vieilles croyances le point de

départ de jeunes croyances et de dogmes nouveaux. On a cru et on a dit

que les progrès des sciences chasseraient la religion, comme la poésie

d'un ciel désormais sans mystères. Michelet trouve dans les sciences

mêmes la démonstration d'une foi nouvelle. Elles lui révèlent une

harmonie jusqu'alors méconnue dans toutes les parties de l'univers,

depuis le minéral qui agrège ses cristaux jusqu'à l'homme qui souffre et

qui pleure, et cette harmonie aboutit à l'unité supérieure de la pensée

divine et de l'être absolu. Aux spiritualistes étroits qui donnent à

l'homme seul le droit à l'âme et condamnent le reste au néant, aux

matérialistes qui, en niant l'âme, nient la vie elle-même, il répond en

montrant la vie, et avec la vie l'âme, répandues dans toute la nature à

des degrés différents et sous des formes diverses. Toute la nature

participe ainsi à la vie divine qu'elle manifeste dans une variété

infinie. C'est là du panthéisme, dira-t-on. Je le veux bien; mais c'est

le panthéisme qui est au fond de toute conception vraiment religieuse de

la divinité. Ce n'est point le panthéisme abstrait qui anéantit la

nature en Dieu, car nui n'a plus que Michelet le sentiment de la réalité

et de la vie; ce n'est point le panthéisme matérialiste qui absorbe Dieu

dans la nature, car il croit à des réalités supérieures au monde

sensible, à une perfection suprême où tend l'aspiration éternelle de la

nature entière. En trouvant ainsi dans les sciences la source d'une

poésie et d'une foi nouvelles, Michelet commençait à réaliser l'œuvre

jadis vaguement entrevue pendant son enseignement, la pacification de la

science et de l'âme humaine.

Deux choses avaient rendu à Michelet la paix de l'âme et l'espoir dans

l'avenir: le bonheur domestique et la communion avec la nature. De même

qu'il avait révélé quelle puissance de relèvement et de régénération la

nature porte en elle, il vit et montra dans la rénovation des mœurs,

dans l'épuration de l'amour et de la famille Je moyen assuré de

fortifier les caractères et d'affranchir les âmes. Sur les ailes de

_l'Oiseau_ il avait échappé aux accablantes fatalités de l'histoire;

_l'Insecte_ lui avait enseigné la puissance du lent et persévérant

labeur; _la Mer_ lui avait promis de retremper dans l'amertume salutaire

de ses eaux les membres fatigués d'une génération vieillie avant l'âge;

il avait trouvé dans les salubres émanations de _la Montagne_ le cordial

capable de relever les courages abattus. Mais ce n'est pas assez de ces

influences extérieures; il faut au plus intime de nous-mêmes un foyer de

tendresse, de chaleur, de jeunesse. Ce foyer, c'est l'amour seul qui le

crée; l'amour tel que le font le mariage et la famille, avec tous leurs

devoirs comme avec toutes leurs joies. Dans _l'Amour_ (1858), Michelet

nous a dit comment, par l'amour, l'esprit et le cœur conservent le don

d'éternelle jeunesse; dans _la Femme_ (1859), il a montré ce que peut et

doit être la femme, «l'adorable idéal de grâce dans la sagesse par

lequel seul la famille et la société elle-même vont être recommencées».

Ces deux livres ont été l'objet de plus d'une critique sévère; on a

reproché à Michelet d'embellir des couleurs de son style et de sa poésie

des détails physiologiques qu'il eût mieux valu laisser aux livres de

science; on l'a trouvé indiscret. Il peut y avoir quelque chose de fondé

dans ces reproches; mais le principal tort de Michelet a été de ne pas

songer assez au public français, à l'esprit gaulois qui a toujours pris

pour sujets de ses railleries l'amour et le mariage. Michelet n'avait

rien de cet esprit; rire en pareil sujet lui eût semblé de l'impiété;

pénétré de la sainteté de la cause qu'il défendait, il osa tout dire,

oubliant que, si «tout est pur pour les purs», il n'en est pas de même

pour la foule frivole et rieuse. Mais ceux qui liront ces livres avec un

esprit sérieux et sincère, et qui y chercheront avant tout l'inspiration

morale qui les anime, n'y trouveront que de graves et nobles

enseignements. Ils prêchent «la fixité du mariage» et nous disent que

«sans mœurs il n'est point de vie publique». Ils veulent «replacer le

foyer sur un terrain ferme», car «si le foyer n'est ferme, l'enfant ne

vivra pas». Michelet ne perd pas de vue le but final de ses efforts et

de ses désirs: «former des cœurs et des volontés.» L'amour n'est pour

lui que le point de départ de l'éducation; le livre de l'_Amour_ était

la préface de _Nos Fils_, où il exposa en détail ses idées sur ce grand

problème de l'éducation, déjà abordé dans _le Peuple_ et dans _la

Femme_. L'analyse psychologique de l'âme de l'enfant et l'étude des

systèmes de pédagogie de Rousseau, Pestalozzi, Frœbel, l'amènent au même

résultat. L'éducation se résume dans ces mots: famille, patrie, nature.

L'enfant doit apprendre «la patrie, son âme, son histoire, la tradition

nationale», et les sciences de la nature, «l'universelle patrie». Par

qui doit-il les apprendre? Par les écoles, sans doute, mais avant tout

par la famille, par son père et par sa mère qui lui enseignent à aimer

la vérité, c'est-à-dire la _Loi_ dans la nature et la _Justice_ dans

l'humanité. Loin d'exclure la religion, cette éducation est tout entière

religieuse, car la patrie et la nature ne sont pour Michelet que des

manifestations de Dieu. Le père et la mère représentent auprès de

l'enfant deux tendances diverses et pourtant concordantes; «lui, la

justice exacte, la loi en action, énergique et austère; elle, la douce

justice des circonstances atténuantes, des ménagements équitables que

conseille le cœur et qu'autorise la raison». C'est leur accord, leur

harmonie, leur amour qui est la base de toute forte éducation. Cette

doctrine, dont tous les traits principaux se trouvent déjà dans _le

Peuple_, est développée dans _Nos Fils_ avec l'énergie et l'éloquence

d'une foi profonde.

Ce n'était pas assez pour Michelet de dire dans quel sens devait être

dirigée l'éducation, à quel but elle devait tendre; il avait voulu

entreprendre lui-même le rôle d'éducateur, écrire un livre qui résumât

les enseignements capables de régénérer les âmes. Il composa _la Bible

de l'Humanité_ (1864). Il cherche dans les doctrines religieuses et

morales de chaque peuple ce qu'elles ont de plus original et de plus

élevé, et recueille ainsi de la bouche des ancêtres le _credo_ des

générations nouvelles. «L'humanité, dit-il, dépose incessamment son âme

en une bible commune. Chaque grand peuple y écrit son verset. Ces

versets sont fort clairs, mais de formes diverses, d'une écriture très

libre, ici en grands poèmes, ici en récits historiques, là en pyramides,

en statues.» L'antiquité «diffère très peu des temps modernes dans les

grandes choses morales... pour le foyer surtout et les affections du

cœur, pour les idées élémentaires de travail, de droit, de justice»

Michelet retrouve dans les antiques doctrines de la race aryenne les

idées même auxquelles l'avait conduit l'étude de la nature et de

l'histoire. Toute l'antiquité joint sa voix à la sienne: l'Inde avec sa

tendresse pour tout ce qui vit et sent; l'Égypte «avec son espoir, son

effort d'immortalité»; la Grèce avec son dévouement à la cité, à la

patrie; la Perse avec «le labeur qui dompte, qui féconde la nature», et

son haut idéal de vie conjugale, active et chaste. Ce livre, «dont le

genre humain est l'auteur», mais qui n'est encore qu'un essai, une

magnifique ébauche, se termine par ce mot simple et profond qui renferme

toute la morale de Michelet: «Le foyer est la pierre qui porte la

cité[64].»

Pendant cette période si féconde d'activité littéraire où il révélait la

poésie des sciences et mettait toutes les ressources de son imagination

et de son éloquence au service de ses idées d'éducation morale et de

philosophie, religieuse, Michelet n'avait point abandonné ses travaux

historiques. De 1855 à 1867, il termina son _Histoire de France_, depuis

Charles VIII jusqu'à 1789. Cette seconde partie de l'histoire de France

est conçue dans un tout autre esprit et exécutée d'après une tout autre

méthode que la première. L'homme d'action, le poète, le philosophe

l'emportent désormais sur l'historien et le critique. Au lieu d'une

sympathie équitable pour toutes les grandeurs du passé, Michelet attaque

avec violence tout ce qui n'est pas conforme à son idéal moderne de

justice et de bonté, le moyen âge, le catholicisme, la monarchie. Au

lieu de donner à chaque événement, à chaque personnage la place

proportionnée qui lui est due, il se laisse guider par les caprices de

son imagination, se répand à chaque instant en des digressions

poétiques. Enfin il ne nous donne plus un récit suivi des faits, mais

une série de considérations, de réflexions, d'appréciations à propos des

faits. Toutefois, s'il est moins réglé et moins sage, son génie n'en

éclate qu'avec plus de puissance. Ce n'est plus une lumière continue et

limpide, ce sont des éclairs qui illuminent par secousses. Qui a jamais

su dire comme Michelet la joie héroïque de Luther, la mélancolie sublime

d'Albert Durer, la sombre énergie des martyrs calvinistes, la fine et

luxurieuse corruption des Valois? Tout est nouveau, imprévu, instructif

dans cette histoire. Chaque mot fait penser, ou rêver. Avec lui nous

mesurons l'énormité de la démence orgueilleuse de Louis XIV, nous

comprenons la folie d'agiotage qui saisit la France à l'époque de Law;

au seuil de la Révolution nous ressentons dans notre âme les mêmes

sentiments de trouble, de malaise et d'immense espoir qui agitaient les

contemporains. Il ne nous donne pas sur les événements historiques le

jugement définitif d'une critique prudente et exacte; il nous y fait

participer avec les passions d'un contemporain. D'autres savent et

affirment, lui il voit et il sent.

À cette série de grands travaux historiques se joignit encore un petit

volume, _la Sorcière_ (1862), où il montrait dans la magie et la

sorcellerie la protestation persistante de la nature contre les

proscriptions de l'église et sa victoire finale après des siècles de

luttes et d'atroces persécutions. Le volume intitulé: _la Pologne

martyre_, qui parut au milieu de l'insurrection polonaise de 1863,

n'était que la réimpression des récits émouvants et éloquents qu'il

avait publiés jadis sur les héros et les martyrs de la révolution en

Pologne, en Hongrie, en Roumanie.

Le dernier volume de l'_Histoire de France_ avait paru en 1867.

Transformé, rajeuni par ses études de sciences naturelles et de

psychologie morale, Michelet avait fourni, comme historien, une nouvelle

carrière. Non seulement il avait retrouvé en lui-même la force et la foi

nécessaires pour vivre et agir, mais il voyait la France, si longtemps

écrasée et étouffée par le despotisme, reprendre peu à peu son énergie

passée, reconquérir une à une ses libertés perdues. Il pouvait de

nouveau espérer en l'avenir de cette patrie si passionnément aimée; et

il pouvait croire, non sans raison, qu'il avait contribué, par ses

pressants appels, à réveiller l'âme endormie de la France. Prompt à

devancer, par l'assurance de sa foi, la réalisation de ses désirs, il

voyait déjà se lever une génération nouvelle qui aurait appris de lui le

respect du foyer, l'amour de la patrie, l'intelligence de la nature. De

même qu'en 1846, confiant dans la sympathie, et l'enthousiasme excités

par son enseignement du Collège de France, il avait annoncé une

transformation sociale par l'union de toutes les classes et par la

réforme de l'éducation, en 1869 il exprima dans _Nos Fils_, avec une foi

plus grande encore, les mêmes espérances et les mêmes prédictions

d'avenir. Non-seulement la France se relevait de son abaissement, mais

un esprit de paix, de fraternité semblait naître entre les peuples

séparés par des haines héréditaires. En 1867, Paris avait offert à

toutes les nations réunies dans une rivalité pacifique sa fastueuse

hospitalité; en 1867 et 1869, des craintes de guerre bientôt dissipées

avaient provoqué en France et en Allemagne, surtout parmi les classes

ouvrières, d'unanimes manifestations en faveur de la paix. Il n'était

plus question que de progrès sociaux, de réformes libérales. L'esprit de

1789, l'esprit de 1848 se réveillait, sans crédulité ni chimères,

fondant la fraternité des nations sur l'affermissement de la patrie, et

l'union des classes sur l'unité de la France. Michelet voyait déjà

réunis «tous les drapeaux des nations, le tricolore vert d'Italie

(Italia mater), l'aigle blanc de Pologne (qui saigna tant pour nous!),

le grand drapeau du Saint-Empire, de ma chère Allemagne, noir, rouge et

or!»

En 1848, ces rêves splendides avaient été dissipés par les fusillades

des journées de Juin. En 1870 le réveil ne fut pas moins terrible.

Au moment où la ruse ambitieuse de la Prusse et la légèreté criminelle

du gouvernement français menacèrent l'Europe d'une guerre impie,

Michelet, presque seul, osa protester publiquement contre l'entraînement

d'un chauvinisme vaniteux et brutal. Sa clairvoyance d'historien et son

sens profond de la justice lui faisaient prévoir l'issue de la guerre.

Il avait droit d'être écouté, lui qui toute sa vie avait prêché le

patriotisme, comme on fait d'une religion. Sa voix se perdit dans le

tumulte, et le 16 juillet il m'écrivait ces lignes prophétiques: «Les

événements se sont précipités... Le crime est accompli. L'Europe

interviendra, mais pas assez vite pour qu'il n'y ait avant un désastre

immense.» Il ne se trompait que sur un point, l'intervention de

l'Europe.

On sait ce qui suivit. Michelet avec sa santé débile, encore ébranlée

par ce dernier choc, ne pouvait songer à partager les privations du

siège de Paris. Il se retira en Italie; mais son cœur restait en France;

de loin il ressentit comme s'il eût été présent toutes les agonies,

toutes les souffrances de la patrie. Le coup qui abattit la France le

frappa lui aussi. La capitulation de Paris provoqua chez lui une

première attaque d'apoplexie. Il s'en relevait à peine quand

l'insurrection de la Commune éclata. Le mal revint plus violent, tant il

avait identifié sa vie à celle de la France. Cependant, bien que frappé

à mort, il se releva encore une fois, grâce à l'ingénieuse tendresse et

à l'infatigable dévouement qui veillaient à ses côtés, grâce à cette

indomptable énergie de l'esprit qui avait toujours soutenu ses forces

toujours chancelantes; il se reprit à l'existence. La flamme qui brûlait

en lui et sur laquelle avaient en vain soufflé toutes ces tempêtes, un

instant obscurcie, reparaissait vive et brûlante. En dépit de tout, il

croyait, il espérait toujours. Au moment des plus cruels désastres, il

avait publié une petite brochure: _La France devant l'Europe_, et en

face des triomphes de la force, affirmé sa foi dans l'immortalité d'un

peuple qui restait à ses yeux le représentant de toutes les idées de

progrès, de justice et de liberté. Au lendemain de la Commune, il

reprenait la plume et commençait une _Histoire du XIXe siècle_. Sentant

que ses forces le trahiraient bientôt, il mit à ce travail une activité,

une énergie extraordinaires. En trois ans, trois volumes et demi furent

achevés et imprimés. Mais cette lutte contre la fatalité des forces

naturelles ne pouvait durer toujours. Peut-être s'il avait vu la France,

elle aussi, reprendre courage, réparer ses forces morales ainsi que ses

forces matérielles, revenir aux traditions généreuses et libérales, ses

blessures se seraient-elles cicatrisées et aurait-il vécu davantage.

Mais le triomphe momentané d'une politique étroite et impuissante, la

réaction de 1873, lui ôtèrent l'espérance de voir ce réveil de l'âme de

la France. Il alla s'affaiblissant de jour en jour et il mourut à

Hyères, le 9 février 1874, à midi, en pleine lumière: il semblait que la

nature voulût le récompenser de son culte passionné pour le soleil,

source de toute chaleur et de toute vie.

Il attendait la mort et la reçut sans trouble et sans plainte. On

pouvait lire sur son visage grave et serein les sentiments de paix et de

confiance exprimés dans les dernières lignes de son testament: «Dieu me

donne de revoir les miens et ceux que j'ai aimés. Qu'il reçoive mon âme

reconnaissante de tant de biens, de tant d'années laborieuses, de tant

d'œuvres, de tant d'amitiés!»

Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire · 第 34 / 42 题