Les théories des philosophes ne sont pas seulement intéressantes par ce
qu'elles nous apprennent sur les choses qu'elles prétendent expliquer;
elles le sont aussi, plus encore peut-être, par ce qu'elles nous
apprennent sur les philosophes eux-mêmes. Nos idées sur les choses ne
sont jamais que l'impression subjective faite par le monde extérieur sur
notre sensibilité et notre cerveau; ce qu'elles expliquent le mieux,
c'est notre propre constitution intellectuelle. La théorie favorite de
Taine sur la genèse des grands hommes consiste à voir en eux des
produits de la _race_, du _moment_, et du _milieu_, et à démêler ensuite
dans leur individualité une faculté maîtresse dont toutes les autres
dépendent. On a souvent critiqué cette théorie, si séduisante pourtant;
mais, s'il est beaucoup d'hommes de génie à qui elle s'applique avec
peine, elle s'applique à merveille à Taine lui-même.
Il est bien de son pays et sa _race_; il est de la lignée des meilleurs
esprits français: ami des idées claires et pondérées, de la simplicité
harmonieuse; éloquent, rationaliste et raisonneur, point sentimental,
point mystique, mais solide, loyal et vrai; amoureux de la beauté des
formes et des couleurs. Si ces qualités s'associent chez lui à un ton
parfois tranchant, à une sévérité parfois chagrine et satirique, on peut
y voir, si l'on veut, une influence de ses origines ardennaises.
Il est, par excellence, comme nous l'avons montré, le représentant de
son époque, de son _moment_. L'effondrement, le lamentable fiasco de la
République de 1848 avait guéri les Français de l'enthousiasme et des
chimères, et dès 1840 Sainte-Beuve déclarait que le romantisme avait
avorté. Les esprits étaient tout préparés à accepter des doctrines qui
chercheraient dans les faits eux-mêmes leur raison d'être, qui les
prendraient comme seule base solide du raisonnement, qui ramèneraient
l'art, la littérature, la philosophie, la politique à l'observation du
réel, comme au seul principe de vérité et de vie.
Il a reçu enfin profondément l'empreinte du _milieu_ où il s'est formé.
L'austérité de sa race a été accrue en lui par l'existence laborieuse,
solitaire, économe de ses premières années; les injustices dont il a été
victime lui ont fait trouver un certain plaisir à affirmer ses idées
sans s'inquiéter de l'opinion du monde et à dédaigner les faux jugements
dont il était l'objet, qu'il écrivit ses _Philosophes français au XIXe
siècle_, la préface de sa _Littérature anglaise_ ou les _Origines de la
France contemporaine_. Au point de vue intellectuel, on retrouve en lui
l'influence des divers milieux qu'il a fréquentés. Il y a chez lui des
retours, des ressouvenirs du romantisme qui régnait encore au temps de
sa jeunesse, mais ses instincts étaient classiques, comme le montre la
préférence qu'il accordait à Musset sur Hugo et Lamartine.
L'enseignement universitaire et l'École normale développèrent encore en
lui certains côtés de l'esprit classique: le besoin de généraliser et
d'abstraire, le goût pour la systématisation et pour la raison oratoire.
Il fréquenta ensuite le monde des savants, physiologistes et médecins,
et prit comme eux l'habitude de tout rapporter aux phénomènes de la vie
physique et de tout soumettre à un déterminisme universel. Il trouva
dans ces études les bases de son réalisme scientifique. Enfin, il eut
une prédilection marquée pour la société des artistes. Il vit la nature
et l'histoire avec des yeux de peintre, attachant une importance extrême
à toutes les questions de coloris, de costume, de mœurs, de décor
extérieur, où il voyait la traduction sensible de la vie intérieure. Il
est, de tous nos grands écrivains, celui dont les procédés descriptifs
font le plus songer à ceux de la peinture. Il en a les accumulations de
touches successives, les oppositions d'ombres et de lumières, les
empâtements; son imagination n'a rien de rêveur, elle est concrète et
colorée.
Au milieu de toutes ces influences et de ces aptitudes diverses, quelle
a été chez Taine la _faculté maîtresse_, celle qui a dominé et façonné
toutes les autres? C'est, il me semble, la puissance logique. Quoi donc?
Cet écrivain si coloré, cet historien toujours préoccupé de voir des
hommes vivants, agissants, parlants, ce critique qui aime par-dessus
tout, dans les œuvres littéraires ou artistiques, la force et l'éclat,
Shakespeare, Titien, ou Rubens, aurait eu pour faculté dominante une
faculté d'ordre purement scientifique et, pour ainsi dire, mathématique?
Il en est ainsi pourtant. Là se trouve sa grandeur et sa faiblesse, le
secret de sa puissance et de ses lacunes. Tout se ramène pour lui à un
problème de dynamique: l'univers sensible comme le moi humain, une œuvre
d'art comme un événement historique. Chacun de ces problèmes est réduit
à ses termes les plus simples. Au risque même de mutiler la réalité, la
solution est poursuivie avec la rigueur inflexible d'un mathématicien
démontrant un théorème, d'un logicien posant un syllogisme. S'il a
devant lui un écrivain ou un artiste, il _induit_ ce qu'il a dû être de
la race, du milieu et du moment; puis, quand il a saisi la faculté
maîtresse de son individualité, il en _déduit_ tous ses actes et toutes
ses œuvres. S'il cherche à déterminer ce qui constitue l'idéal dans
l'art, il ne le trouve que dans le degré d'importance et le degré de
bienfaisance, c'est-à-dire d'utilité générale, de l'œuvre d'art, et
encourt le reproche d'oublier l'élément mystérieux, indéfinissable à
cause de son infinie complexité, qui s'appelle la beauté. S'il veut
expliquer la France contemporaine, il montrera la foi absolue dans la
raison abstraite achevant de détruire un organisme social où les forces
naturelles et spontanées, soit individuelles, soit collectives, ont été
successivement épuisées et anéanties, et provoquant d'abord l'anarchie
révolutionnaire, puis l'écrasante centralisation créée par Napoléon.
Tout ce qui ne rentrera pas dans le cadre de cette démonstration, le
rôle des parlementaires sous l'ancien régime, l'œuvre de la
Constituante, l'action des causes extérieures, guerres et insurrections,
se trouvera éliminé comme par définition. Cette faculté logique
dominatrice dictera à Taine sa doctrine, qui sera le déterminisme le
plus inexorable. Le déterminisme est pour lui, comme pour Claude
Bernard, la base de tout progrès et de toute critique scientifique, et
il cherche dans le déterminisme l'explication des faits de l'histoire
comme celle des œuvres de l'esprit.
Toutefois, si Taine était un logicien, il était un logicien d'une espèce
particulière. C'était un logicien réaliste, et sa logique n'opérait que
sur des notions concrètes. Ce serait mal comprendre sa doctrine que de
la séparer de sa méthode. La forme particulière de ses aptitudes
mathématiques nous donne à cet égard un précieux renseignement pour la
connaissance de sa constitution intellectuelle. Il était admirablement
doué pour les mathématiques et avait au plus haut degré le don du calcul
mental. Il pouvait faire de tête des multiplications et des divisions de
plusieurs chiffres. Mais cette aptitude calculatrice était associée à un
don remarquable d'imagination visuelle. Quand il faisait une opération
mentale de ce genre, il voyait les chiffres et opérait comme il aurait
fait sur le tableau noir. De même, le travail logique de son esprit
avait toujours pour point de départ les faits, observés avec une
puissance extraordinaire de vision, recueillis avec une conscience
infatigable, groupés avec une méthode rigoureuse. Il procédait en
histoire et en critique littéraire ou artistique comme en philosophie.
Le point de départ de sa théorie de l'Intelligence, c'est le signe,
l'idée n'étant pas autre chose pour lui que le nom d'une série
d'expériences impossibles. Le signe est le nom collectif d'une série
d'images, l'image est le résultat d'une série de sensations, et la
sensation le résultat d'une série de mouvements moléculaires. On remonte
ainsi à travers une série de faits sensibles à une action mécanique
initiale. De plus, pour lui, et c'est là ce qui le distingue des purs
positivistes, le fait et la cause sont identiques. Tandis que le
positiviste se contente d'analyser les faits, de constater leur
concomitance ou leur succession sans prétendre saisir aucun rapport
certain de causalité, Taine, au nom de son déterminisme absolu, voit
dans chaque fait un élément nécessaire d'un groupe de faits de même
nature qui le détermine et qui en est la cause. Chaque groupe de faits
est à son tour conditionné par un groupe plus général qui est aussi sa
cause, et on pourrait théoriquement remonter de groupe en groupe jusqu'à
une cause unique qui serait la condition de tout ce qui existe. Dans
cette conception, la force, l'idée, la cause, le fait arrivent à se
confondre, et, si Taine avait cru pouvoir s'élever jusqu'à la
métaphysique, j'imagine que cette métaphysique aurait été un mécanisme
monistique dans lequel les phénomènes du monde sensible et les idées du
moi pensant n'auraient été que les apparences successives que prennent
pour nos sens les manifestations de l'être en soi, de l'idée en soi; de
l'acte en soi.
Cela nous fait comprendre comment ce grand logicien a été en même temps
un grand peintre, comment s'est formé ce style si personnel, où la
vigueur du coloris et de l'imagination s'allie à la rigueur du
raisonnement, où chaque touche du pinceau du peintre est un élément
indispensable de la démonstration du philosophe. L'imagination même de
Taine est d'un genre particulier. Elle n'est, comme je l'ai dit, ni
sentimentale ni rêveuse. Elle n'a pas ces éclairs inattendus, ces
visions soudaines qui, chez un Shakspeare, illuminent tout à coup les
fonds mystérieux de l'âme ou de la nature; ce n'est pas une imagination
suggestive et révélatrice, c'est une imagination descriptive et
explicative. Elle nous fait voir les choses avec tout leur relief, toute
leur intensité colorée, et, par des comparaisons longuement poursuivies
où se retrouve toute la puissance d'analyse du logicien, elle nous aide
à classer les faits et les idées. Son imagination n'est que le vêtement
somptueux de sa dialectique. On a prétendu que le style coloré que nous
admirons en lui ne lui était pas naturel, qu'en entrant à l'École
normale on lui reprochait son style terne et abstrait; qu'il s'est créé
un style nouveau, à force d'étude et de volonté, en se nourrissant de
Balzac et de Michelet. Il y a là une bonne part de légende. Sans doute,
la volonté a joué, chez ce robuste génie, un rôle dans la formation de
son style comme dans celle de ses idées; mais il y a un accord trop
profond entre son style, sa méthode et sa doctrine pour que son style
n'ait pas été produit par une nécessité intime de sa nature. On ne
fabrique pas à volonté un style de cette beauté, solide, éclatant,
tantôt vibrant de nervosité, tantôt s'épanchant en périodes d'une large
et majestueuse harmonie. Il faut reconnaître cependant que ce mélange de
dialectique et de pittoresque, cette application de la science à la
critique et à l'esthétique, cette intervention constante de la physique
et de la physiologie dans les choses de l'esprit, cet effort pour tout
ramener à des lois nécessaires et à des principes simples et clairs,
n'étaient point sans dangers ni sans inconvénients. La complexité de la
vie rentre difficilement dans des cadres aussi précis et aussi
inflexibles, et surtout la nature a ce merveilleux et inexplicable
privilège, partout où elle combine des éléments, d'ajouter à ces
éléments un élément nouveau qui en résulte, mais n'est point expliqué
par eux. Cela est vrai surtout dans le monde organique, et, ce qui
constitue la vie, c'est précisément ce je ne sais quoi mystérieux qui
fait que la plante sort de la graine, la fleur de la plante et le fruit
de la fleur. Le mécanisme universel de Taine ne laissait pas sentir ce
mystère, et c'est ce qui donnait à son style comme à son système une
rigidité qui éloignait de lui bien des esprits. Amiel a exprimé, avec
l'excès que son âme maladive portait en toutes choses, l'impression que
produisent les œuvres de Taine sur certaines natures tendres, mystiques,
que blesse la logique:
«J'éprouve une sensation pénible avec cet écrivain, comme un grincement
de poulies, un cliquettement de machine, une odeur de laboratoire. Ce
style tient de la chimie et de la technologie. La science y devient
inexorable. C'est rigoureux et sec, c'est pénétrant et dur, c'est fort
et âpre; mais cela manque de charme, d'humanité, de noblesse, de grâce.
Cette sensation, pénible à la dent, à l'oreille, à l'œil et au cœur,
tient à deux choses probablement: à la philosophie morale de l'auteur et
à son principe littéraire. Le profond mépris de l'humanité, qui
caractérise l'école physiologiste, et l'intrusion de la technologie dans
la littérature, inaugurée par Balzac et Stendhal, expliquent cette
aridité secrète, que l'on sent dans ces pages, qui vous happe à la gorge
comme les vapeurs d'une fabrique de produits minéraux. Cette lecture est
instructive à un très haut degré, mais elle est antivivifiante; elle
dessèche, corrode, attriste. Elle n'inspire rien, elle fait seulement
connaître. J'imagine que ce sera la littérature de l'avenir, à
l'américaine, formant un contraste profond avec l'art grec; l'algèbre au
lieu de la vie, la formule au lieu de l'image, les exhalaisons de
l'alambic au lieu de l'ivresse d'Apollon, la vue froide au lieu des
joies de la pensée, bref, la mort de la poésie, écorchée et anatomisée
par la science.»
Il y a là, avec une part de vérité, beaucoup d'exagération et même
d'injustice. Il suffit de relire l'essai intitulé: _Sainte Odile et
Iphigénie en Tauride_, pour voir à quel point Taine sentait la beauté
antique, de relire ses pages sur madame de Lafayette ou sur Oxford pour
reconnaître qu'il avait le don de la grâce, et celles sur la Réforme en
Angleterre pour sentir combien il était ému par les luttes de la
conscience et par le spectacle de l'héroïsme moral. Il serait facile en
parcourant ses ouvrages de montrer que ce grand esprit, si profondément
artiste, aussi capable de goûter, en musicien consommé qu'il était, une
sonate de Beethoven que les rêveries métaphysiques de Hegel, était
accessible à toutes les grandes idées comme à tous les grands
sentiments; mais il regardait comme un devoir de probité morale autant
qu'intellectuelle d'écarter de la recherche du vrai toutes les vagues
chimères par lesquelles l'homme se crée un univers conforme aux désirs
de son cœur.