III

Les théories des philosophes ne sont pas seulement intéressantes par ce

qu'elles nous apprennent sur les choses qu'elles prétendent expliquer;

elles le sont aussi, plus encore peut-être, par ce qu'elles nous

apprennent sur les philosophes eux-mêmes. Nos idées sur les choses ne

sont jamais que l'impression subjective faite par le monde extérieur sur

notre sensibilité et notre cerveau; ce qu'elles expliquent le mieux,

c'est notre propre constitution intellectuelle. La théorie favorite de

Taine sur la genèse des grands hommes consiste à voir en eux des

produits de la _race_, du _moment_, et du _milieu_, et à démêler ensuite

dans leur individualité une faculté maîtresse dont toutes les autres

dépendent. On a souvent critiqué cette théorie, si séduisante pourtant;

mais, s'il est beaucoup d'hommes de génie à qui elle s'applique avec

peine, elle s'applique à merveille à Taine lui-même.

Il est bien de son pays et sa _race_; il est de la lignée des meilleurs

esprits français: ami des idées claires et pondérées, de la simplicité

harmonieuse; éloquent, rationaliste et raisonneur, point sentimental,

point mystique, mais solide, loyal et vrai; amoureux de la beauté des

formes et des couleurs. Si ces qualités s'associent chez lui à un ton

parfois tranchant, à une sévérité parfois chagrine et satirique, on peut

y voir, si l'on veut, une influence de ses origines ardennaises.

Il est, par excellence, comme nous l'avons montré, le représentant de

son époque, de son _moment_. L'effondrement, le lamentable fiasco de la

République de 1848 avait guéri les Français de l'enthousiasme et des

chimères, et dès 1840 Sainte-Beuve déclarait que le romantisme avait

avorté. Les esprits étaient tout préparés à accepter des doctrines qui

chercheraient dans les faits eux-mêmes leur raison d'être, qui les

prendraient comme seule base solide du raisonnement, qui ramèneraient

l'art, la littérature, la philosophie, la politique à l'observation du

réel, comme au seul principe de vérité et de vie.

Il a reçu enfin profondément l'empreinte du _milieu_ où il s'est formé.

L'austérité de sa race a été accrue en lui par l'existence laborieuse,

solitaire, économe de ses premières années; les injustices dont il a été

victime lui ont fait trouver un certain plaisir à affirmer ses idées

sans s'inquiéter de l'opinion du monde et à dédaigner les faux jugements

dont il était l'objet, qu'il écrivit ses _Philosophes français au XIXe

siècle_, la préface de sa _Littérature anglaise_ ou les _Origines de la

France contemporaine_. Au point de vue intellectuel, on retrouve en lui

l'influence des divers milieux qu'il a fréquentés. Il y a chez lui des

retours, des ressouvenirs du romantisme qui régnait encore au temps de

sa jeunesse, mais ses instincts étaient classiques, comme le montre la

préférence qu'il accordait à Musset sur Hugo et Lamartine.

L'enseignement universitaire et l'École normale développèrent encore en

lui certains côtés de l'esprit classique: le besoin de généraliser et

d'abstraire, le goût pour la systématisation et pour la raison oratoire.

Il fréquenta ensuite le monde des savants, physiologistes et médecins,

et prit comme eux l'habitude de tout rapporter aux phénomènes de la vie

physique et de tout soumettre à un déterminisme universel. Il trouva

dans ces études les bases de son réalisme scientifique. Enfin, il eut

une prédilection marquée pour la société des artistes. Il vit la nature

et l'histoire avec des yeux de peintre, attachant une importance extrême

à toutes les questions de coloris, de costume, de mœurs, de décor

extérieur, où il voyait la traduction sensible de la vie intérieure. Il

est, de tous nos grands écrivains, celui dont les procédés descriptifs

font le plus songer à ceux de la peinture. Il en a les accumulations de

touches successives, les oppositions d'ombres et de lumières, les

empâtements; son imagination n'a rien de rêveur, elle est concrète et

colorée.

Au milieu de toutes ces influences et de ces aptitudes diverses, quelle

a été chez Taine la _faculté maîtresse_, celle qui a dominé et façonné

toutes les autres? C'est, il me semble, la puissance logique. Quoi donc?

Cet écrivain si coloré, cet historien toujours préoccupé de voir des

hommes vivants, agissants, parlants, ce critique qui aime par-dessus

tout, dans les œuvres littéraires ou artistiques, la force et l'éclat,

Shakespeare, Titien, ou Rubens, aurait eu pour faculté dominante une

faculté d'ordre purement scientifique et, pour ainsi dire, mathématique?

Il en est ainsi pourtant. Là se trouve sa grandeur et sa faiblesse, le

secret de sa puissance et de ses lacunes. Tout se ramène pour lui à un

problème de dynamique: l'univers sensible comme le moi humain, une œuvre

d'art comme un événement historique. Chacun de ces problèmes est réduit

à ses termes les plus simples. Au risque même de mutiler la réalité, la

solution est poursuivie avec la rigueur inflexible d'un mathématicien

démontrant un théorème, d'un logicien posant un syllogisme. S'il a

devant lui un écrivain ou un artiste, il _induit_ ce qu'il a dû être de

la race, du milieu et du moment; puis, quand il a saisi la faculté

maîtresse de son individualité, il en _déduit_ tous ses actes et toutes

ses œuvres. S'il cherche à déterminer ce qui constitue l'idéal dans

l'art, il ne le trouve que dans le degré d'importance et le degré de

bienfaisance, c'est-à-dire d'utilité générale, de l'œuvre d'art, et

encourt le reproche d'oublier l'élément mystérieux, indéfinissable à

cause de son infinie complexité, qui s'appelle la beauté. S'il veut

expliquer la France contemporaine, il montrera la foi absolue dans la

raison abstraite achevant de détruire un organisme social où les forces

naturelles et spontanées, soit individuelles, soit collectives, ont été

successivement épuisées et anéanties, et provoquant d'abord l'anarchie

révolutionnaire, puis l'écrasante centralisation créée par Napoléon.

Tout ce qui ne rentrera pas dans le cadre de cette démonstration, le

rôle des parlementaires sous l'ancien régime, l'œuvre de la

Constituante, l'action des causes extérieures, guerres et insurrections,

se trouvera éliminé comme par définition. Cette faculté logique

dominatrice dictera à Taine sa doctrine, qui sera le déterminisme le

plus inexorable. Le déterminisme est pour lui, comme pour Claude

Bernard, la base de tout progrès et de toute critique scientifique, et

il cherche dans le déterminisme l'explication des faits de l'histoire

comme celle des œuvres de l'esprit.

Toutefois, si Taine était un logicien, il était un logicien d'une espèce

particulière. C'était un logicien réaliste, et sa logique n'opérait que

sur des notions concrètes. Ce serait mal comprendre sa doctrine que de

la séparer de sa méthode. La forme particulière de ses aptitudes

mathématiques nous donne à cet égard un précieux renseignement pour la

connaissance de sa constitution intellectuelle. Il était admirablement

doué pour les mathématiques et avait au plus haut degré le don du calcul

mental. Il pouvait faire de tête des multiplications et des divisions de

plusieurs chiffres. Mais cette aptitude calculatrice était associée à un

don remarquable d'imagination visuelle. Quand il faisait une opération

mentale de ce genre, il voyait les chiffres et opérait comme il aurait

fait sur le tableau noir. De même, le travail logique de son esprit

avait toujours pour point de départ les faits, observés avec une

puissance extraordinaire de vision, recueillis avec une conscience

infatigable, groupés avec une méthode rigoureuse. Il procédait en

histoire et en critique littéraire ou artistique comme en philosophie.

Le point de départ de sa théorie de l'Intelligence, c'est le signe,

l'idée n'étant pas autre chose pour lui que le nom d'une série

d'expériences impossibles. Le signe est le nom collectif d'une série

d'images, l'image est le résultat d'une série de sensations, et la

sensation le résultat d'une série de mouvements moléculaires. On remonte

ainsi à travers une série de faits sensibles à une action mécanique

initiale. De plus, pour lui, et c'est là ce qui le distingue des purs

positivistes, le fait et la cause sont identiques. Tandis que le

positiviste se contente d'analyser les faits, de constater leur

concomitance ou leur succession sans prétendre saisir aucun rapport

certain de causalité, Taine, au nom de son déterminisme absolu, voit

dans chaque fait un élément nécessaire d'un groupe de faits de même

nature qui le détermine et qui en est la cause. Chaque groupe de faits

est à son tour conditionné par un groupe plus général qui est aussi sa

cause, et on pourrait théoriquement remonter de groupe en groupe jusqu'à

une cause unique qui serait la condition de tout ce qui existe. Dans

cette conception, la force, l'idée, la cause, le fait arrivent à se

confondre, et, si Taine avait cru pouvoir s'élever jusqu'à la

métaphysique, j'imagine que cette métaphysique aurait été un mécanisme

monistique dans lequel les phénomènes du monde sensible et les idées du

moi pensant n'auraient été que les apparences successives que prennent

pour nos sens les manifestations de l'être en soi, de l'idée en soi; de

l'acte en soi.

Cela nous fait comprendre comment ce grand logicien a été en même temps

un grand peintre, comment s'est formé ce style si personnel, où la

vigueur du coloris et de l'imagination s'allie à la rigueur du

raisonnement, où chaque touche du pinceau du peintre est un élément

indispensable de la démonstration du philosophe. L'imagination même de

Taine est d'un genre particulier. Elle n'est, comme je l'ai dit, ni

sentimentale ni rêveuse. Elle n'a pas ces éclairs inattendus, ces

visions soudaines qui, chez un Shakspeare, illuminent tout à coup les

fonds mystérieux de l'âme ou de la nature; ce n'est pas une imagination

suggestive et révélatrice, c'est une imagination descriptive et

explicative. Elle nous fait voir les choses avec tout leur relief, toute

leur intensité colorée, et, par des comparaisons longuement poursuivies

où se retrouve toute la puissance d'analyse du logicien, elle nous aide

à classer les faits et les idées. Son imagination n'est que le vêtement

somptueux de sa dialectique. On a prétendu que le style coloré que nous

admirons en lui ne lui était pas naturel, qu'en entrant à l'École

normale on lui reprochait son style terne et abstrait; qu'il s'est créé

un style nouveau, à force d'étude et de volonté, en se nourrissant de

Balzac et de Michelet. Il y a là une bonne part de légende. Sans doute,

la volonté a joué, chez ce robuste génie, un rôle dans la formation de

son style comme dans celle de ses idées; mais il y a un accord trop

profond entre son style, sa méthode et sa doctrine pour que son style

n'ait pas été produit par une nécessité intime de sa nature. On ne

fabrique pas à volonté un style de cette beauté, solide, éclatant,

tantôt vibrant de nervosité, tantôt s'épanchant en périodes d'une large

et majestueuse harmonie. Il faut reconnaître cependant que ce mélange de

dialectique et de pittoresque, cette application de la science à la

critique et à l'esthétique, cette intervention constante de la physique

et de la physiologie dans les choses de l'esprit, cet effort pour tout

ramener à des lois nécessaires et à des principes simples et clairs,

n'étaient point sans dangers ni sans inconvénients. La complexité de la

vie rentre difficilement dans des cadres aussi précis et aussi

inflexibles, et surtout la nature a ce merveilleux et inexplicable

privilège, partout où elle combine des éléments, d'ajouter à ces

éléments un élément nouveau qui en résulte, mais n'est point expliqué

par eux. Cela est vrai surtout dans le monde organique, et, ce qui

constitue la vie, c'est précisément ce je ne sais quoi mystérieux qui

fait que la plante sort de la graine, la fleur de la plante et le fruit

de la fleur. Le mécanisme universel de Taine ne laissait pas sentir ce

mystère, et c'est ce qui donnait à son style comme à son système une

rigidité qui éloignait de lui bien des esprits. Amiel a exprimé, avec

l'excès que son âme maladive portait en toutes choses, l'impression que

produisent les œuvres de Taine sur certaines natures tendres, mystiques,

que blesse la logique:

«J'éprouve une sensation pénible avec cet écrivain, comme un grincement

de poulies, un cliquettement de machine, une odeur de laboratoire. Ce

style tient de la chimie et de la technologie. La science y devient

inexorable. C'est rigoureux et sec, c'est pénétrant et dur, c'est fort

et âpre; mais cela manque de charme, d'humanité, de noblesse, de grâce.

Cette sensation, pénible à la dent, à l'oreille, à l'œil et au cœur,

tient à deux choses probablement: à la philosophie morale de l'auteur et

à son principe littéraire. Le profond mépris de l'humanité, qui

caractérise l'école physiologiste, et l'intrusion de la technologie dans

la littérature, inaugurée par Balzac et Stendhal, expliquent cette

aridité secrète, que l'on sent dans ces pages, qui vous happe à la gorge

comme les vapeurs d'une fabrique de produits minéraux. Cette lecture est

instructive à un très haut degré, mais elle est antivivifiante; elle

dessèche, corrode, attriste. Elle n'inspire rien, elle fait seulement

connaître. J'imagine que ce sera la littérature de l'avenir, à

l'américaine, formant un contraste profond avec l'art grec; l'algèbre au

lieu de la vie, la formule au lieu de l'image, les exhalaisons de

l'alambic au lieu de l'ivresse d'Apollon, la vue froide au lieu des

joies de la pensée, bref, la mort de la poésie, écorchée et anatomisée

par la science.»

Il y a là, avec une part de vérité, beaucoup d'exagération et même

d'injustice. Il suffit de relire l'essai intitulé: _Sainte Odile et

Iphigénie en Tauride_, pour voir à quel point Taine sentait la beauté

antique, de relire ses pages sur madame de Lafayette ou sur Oxford pour

reconnaître qu'il avait le don de la grâce, et celles sur la Réforme en

Angleterre pour sentir combien il était ému par les luttes de la

conscience et par le spectacle de l'héroïsme moral. Il serait facile en

parcourant ses ouvrages de montrer que ce grand esprit, si profondément

artiste, aussi capable de goûter, en musicien consommé qu'il était, une

sonate de Beethoven que les rêveries métaphysiques de Hegel, était

accessible à toutes les grandes idées comme à tous les grands

sentiments; mais il regardait comme un devoir de probité morale autant

qu'intellectuelle d'écarter de la recherche du vrai toutes les vagues

chimères par lesquelles l'homme se crée un univers conforme aux désirs

de son cœur.

Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire · 第 31 / 42 题